‹ L’Éducation de demainChapitre 8 sur 9 · VIII. — Le Prolétariat devant l’Éducation.

VIII. — Le Prolétariat devant l’Éducation.

Il est peut-être plus facile maintenant au lecteur de comprendre l’exactitude de certaines affirmations que j’ai produites plus haut, sans avoir la possibilité ni le désir de les appuyer de preuves. La bourgeoisie contre-révolutionnaire, sortie de la Révolution, a commis, à son point de vue, une faute capitale, lorsqu’elle a fait le simulacre d’instituer l’instruction gratuite et obligatoire. L’adoption de la République, celle du suffrage universel n’étaient rien à côté de cette concession. La classe gouvernante a démontré que sous le nom de République, on peut gouverner exactement comme gouvernent les monarchies ; elle a établi que le suffrage dit universel est un instrument sans danger, entre des mains habiles et peu scrupuleuses ; on le conduit comme une bête bien dressée. Mais laisser aux cerveaux des opprimés la moindre fissure permettant de s’évader vers la lumière, quelle imprudence ! Elle fut inspirée par la peur ; on se proposait bien d’accorder le nom et pas la chose ; la preuve en est qu’après vingt ans d’instruction obligatoire, le nombre des illettrés est encore considérable. Mais on avait admis un principe, on avait entrebâillé une porte. Il est désormais trop tard ; cette porte, on ne peut plus la refermer, et c’est par là que commence à passer déjà la révolution qui substituera un monde nouveau à la société présente.

Le peuple, actuellement, est toujours dans l’ignorance ; mais il sait que l’éducation est un bien ; il sait aussi qu’à ce bien, il a droit, en la personne de ses enfants qui montent à la vie. Ce droit, il l’exigera sans tarder. Et qu’on le comprenne bien, il ne s’agit plus de torturer de pauvres petits enfants auxquels on fera réciter quelques formules creuses apprises par cœur, pour les rejeter ensuite dans la vie, en leur disant : c’est bien suffisant pour vous. On se garderait même de réclamer pour eux le bénéfice de l’enseignement secondaire actuel ; le cadeau serait funeste. Ce qu’il faut, ce qui existera, parce que cela ne peut plus être autrement, c’est un enseignement intégral, préparatoire à la vie, utile à celui qui le reçoit à tous les instants, et limité uniquement dans sa durée par les capacités de celui qui le reçoit.

Àtous, l’initiation. À tous la possibilité de l’étude. Et la prolongation de l’étude, aussi loin qu’il est possible, à tous ceux qui se montrent capables d’en profiter.

Une fois ce régime établi, naturellement, on verra disparaître cette hideuse excroissance universitaire qui s’appelle le baccalauréat, cette peau d’âne si indispensable aujourd’hui aux petits bourgeois, qui ne prouve rien, qui ne sert à rien, et sans laquelle on ne peut rien.

Mais les petits bourgeois, dont la destinée aujourd’hui est d’aller au lycée, grâce à l’argent de la famille, pendant que les petits prolétaires, vont en apprentissage, que deviendront-ils ? Ce qu’on voudra et ce qu’ils pourront ; ils bénéficieront même des loisirs résultant pour eux de leurs situations privilégiées. Seulement, ils rencontreront la concurrence de la masse intelligente des enfants du peuple, et il en résultera peut-être quelques déplacements de situation.

Aujourd’hui, il est dans l’ordre que les médecins, les avocats, les magistrats, les ingénieurs, les hauts fonctionnaires, les officiers,… se recrutent dans la bourgeoisie. En admettant — par hypothèse — l’utilité sociale de ces diverses situations, cette exclusivité ne me semble nullement nécessaire. Tel fils de bourgeois serait beaucoup mieux à sa place, et beaucoup moins malfaisant, derrière le comptoir d’un honnête épicier que derrière celui de Madame Thémis, où il trône à l’heure actuelle, revêtu d’un déguisement du moyen-âge.

Cette question de l’enseignement, de l’éducation, sous sa vraie forme, ne semble pas s’être posée encore impérativement. Mais il faudrait être aveugle pour la nier ; les crises multiples de l’enseignement secondaire, dont nous avons parlé plus haut, l’annoncent d’une façon évidente ; ce sont les premiers coups de cloche du tocsin.

Un autre élément, encore, moins visible aujourd’hui, mais qui ne tardera pas à produire son effet, c’est la séparation des Églises et de l’État. Si insuffisante, si contradictoire que soit la loi dans son texte, il faudra pourtant bien lui faire produire ses conséquences, au moins en partie. Or l’un des points par lesquels l’Église catholique s’attachait le plus énergiquement à l’État, c’était le lycée, c’était l’enseignement secondaire. Quand on aura invité MM. les aumôniers des divers cultes à débarrasser de leur présence les établissements d’instruction, quand aura cessé ce scandale d’une « instruction religieuse » donnée officiellement au nom d’un état qui se proclame laïque, un changement bien profond se produira, et l’avènement de l’enseignement intégral, rationnel et à base scientifique ne se fera plus longtemps attendre.

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