‹ Légendes démocratiques du NordChapitre 29 sur 36 · IV

IV

LA TRAHISON

La voilà née, cette révolution brillante et pure! Mais combien en péril! L’ennemi de toutes parts... Les Turcs, les Russes, les Autrichiens, ne vont-ils pas s’abattre sur ce pays infortuné, sans défense naturelle, sans forteresse, tant de fois ouvert à l’ennemi!... Où est la France? Ah! la France est bien loin... Elle-même se cherche, après les jours affreux de Juin, et elle ne peut plus se trouver.

Pendant que la révolution valaque regarde d’où viendra l’ennemi, elle l’a en elle-même. Une réaction militaire se fait dans Bucharest, sur le faux bruit de l’arrivée des Russes. Le gouvernement, entre ces deux périls, se retire aux montagnes, seules forteresses où l’on puisse tenir. Heureusement le peuple ne l’entend pas ainsi. Perdre en un jour toutes ses espérances, ses lois nouvelles et les hommes qu’il aime!... Sans chef, il prend les armes; d’un rapide effort il renverse la réaction russe et les amis de l’étranger. C’était le 12 juillet; Mme Rosetti, qui n’avait pu suivre son mari, qui écoutait, dans une extrême anxiété, les bruits terribles qui remplissaient la ville, entend avec transport les cris vainqueurs du peuple. Elle fait venir une voiture, ne marchant pas encore; elle prend Liby dans ses bras et se lance dans cet océan d’hommes armés. Une foule compacte ne permettait pas d’arriver au palais. Un des plus jeunes chefs, Bratiano le jeune, haranguait au balcon. La voiture est saluée, entourée, assiégée, presque écrasée, Mme Rosetti se fait donner des ciseaux, et découpe, pour toute la foule, la précieuse écharpe bleue, or et rouge, que son mari porta aux premiers jours de la révolution, qu’elle avait serrée jusque-là et réservée pour ses enfants.

Moment sublime d’héroïque fraternité, d’une joie grave et non sans ombre!... On voyait l’avenir. L’ennemi arrivait tout à l’heure. Cette femme qui apportait son enfant, elle-même, à la patrie, elle eût voulu donner des armes, et elle n’avait qu’un drapeau à donner, un drapeau coupé entre tous; elle en distribuait les fragments, comme on jette des fleurs aux martyrs.

· · ·

Un spectacle inouï s’offrait aux regards. Ce n’était pas seulement Bucharest et la ville, mais les campagnes tout entières avaient avidement saisi la délivrance. La liberté y fut non seulement adoptée, mais comprise. Les adresses innombrables, les discours, les observations que les paysans transmirent au gouvernement, et que peut-être on publiera un jour, témoignent de la vive intelligence de ce peuple longtemps dédaigné, de sa naïve sagesse. Un fonds admirable de vie subsistait sous l’oppression, cachée par l’excès des misères. Tout cela s’éveille un matin. Le pays tout entier se met en mouvement. Des lieux les plus sauvages apparaissent des foules. On eût dit que les pierres, tout à coup debout, animées, s’étaient changées en hommes. Un déluge vivant descendait au midi vers Bucharest et le Danube.

La Russie, très bien informée, ne jugea point à propos de hasarder ses troupes. Un peuple en ces moments, fût-il sans armes, est une force énorme, une puissance illimitée, comme celle de la nature; toute armée se briserait contre. On employa la trahison.

Et d’abord, on cacha la main de la Russie. Nulle part l’uniforme détesté n’apparut. Les Cosaques, la lance en arrêt, restèrent à la frontière. On fit entrer les Turcs. L’armée turque vint, mais en amie; elle avança, négociant, demandant qu’on effaçât telle chose de la constitution, qu’on ajoutât telle autre. Dans cette armée, près de ses chefs, et pour les surveiller, se trouvait le vrai chef qui menait tout, le général russe Duhamel, le tyran naguère de la Valachie.

La plaine de Bucharest offrait un spectacle extraordinaire. D’un côté, l’armée turque, suspendue sur la ville comme un nuage sombre, qui ne laisse pas voir ce qui est dans ses flancs. Est-ce la grêle, ou la pluie fécondante? D’autre part, cent cinquante mille Valaques couvraient la plaine, grand peuple, qui venait, plein de confiance, s’entendre avec ses magistrats et baiser les pieds de la Liberté. Sa statue colossale ornait la grande place. Ils voyaient les Turcs de bon œil, comme amis, comme défenseurs. Ces amis, en effet, veulent voir de plus près les chefs du peuple, Rosetti et les autres, aviser avec eux sur ce qui est à faire: on les prie de venir au camp. Ils y vont, et la réception fraternelle qu’ils y trouvent, c’est de se voir enveloppés d’un triple rang de baïonnettes. Le Russe, assis près du pacha, leur indiquait assez qu’ils étaient tombés dans la toile de l’horrible araignée du Nord.

A ce moment, Mme Rosetti, sa Liby dans les bras, avec les dames de la ville, était au milieu de la plaine; elle distribuait du pain aux paysans. Ce peuple immense, qui campait là, souffrait beaucoup et du défaut de vivres et du froid des nuits, bivouaquant sous le ciel dans cette saison déjà froide aux plaines du Danube (25 septembre). N’importe, ils restaient là, avec une patience admirable. Leur instinct leur disait qu’ils devaient, à tout prix, veiller, défendre peut-être leurs libertés naissantes.

Un violent tumulte s’élève, la foule tourbillonne, plusieurs arrachent leurs bonnets, leurs cheveux. Trahison! Ils voyaient au loin de toutes parts les escadrons des Turcs qui marchaient sur la ville, pour entrer par toutes ses portes. Elle aussi, elle veut rentrer, donner l’alarme; un cavalier turc l’en empêche, arrête ses chevaux; elle montre Liby; le Turc lâche les rênes. Elle rentre, elle crie, elle appelle ses femmes; déposant son enfant chez elle à la garde de Dieu, elle veut courir seule au Palais du gouvernement. Les Turcs étaient déjà partout; des scènes hideuses de pillage se voyaient à chaque maison. Un ami la rencontre, l’arrête: «Où courez-vous? Les membres du gouvernement qui restaient ont eux-mêmes empêché le peuple de combattre...» Malgré cette défense, le corps des pompiers de Bucharest refusa de se rendre; une heure entière, cent cinquante hommes tinrent contre douze mille; ils tuèrent une foule de Turcs, et, périssant eux-mêmes, sanctifièrent leur jeune drapeau de leur sang.

La position de ces misérables pillards n’était nullement sûre dans Bucharest. Il y avait toujours là, à la porte, un grand peuple indigné et sombre, qui ne s’en allait pas. Le lendemain de l’invasion, un homme colossal entre chez Mme Rosetti, malgré ses domestiques. Ce géant, les bras nus, ceint de l’écharpe des Valaques, s’était signalé dans le combat. «Madame, lui disait-il, laissez-nous faire; nous avons enterré des armes et des drapeaux; nous sommes deux mille hommes bien résolus; nous tomberons sur le camp; nous les délivrerons.» Mais elle recevait en même temps, par le consul anglais, la parole du commandant turc, qui affirmait que, sous trois jours, ils seraient délivrés.

Au troisième, on ne peut les délivrer encore. Mais demain, à midi, ils partiront pour la frontière hongroise avec des passeports et une escorte pour qu’ils n’aient rien à craindre des surprises des Russes. Le matin, bien avant midi, elle retourne au camp... Plus de camp, plus de tentes; tout a disparu par enchantement; la place est vide et la plaine déserte. Une sentinelle turque était là seule, et sans rien dire, de la pointe de sa baïonnette derrière l’épaule, montra le chemin de Turquie, le midi et non l’est. Ce fut un trait de lumière; elle comprit, malgré tous ses amis, malgré les assurances renouvelées du consul anglais, qu’on ne les menait pas à la frontière hongroise, mais bien vers le Danube, que la Russie défendait aux Turcs de tenir leur parole, et les constituait geôliers de ses ennemis.

Tout le jour, elle achève à la hâte la vente de ce qu’elle a de précieux, reçoit des dons, des pleurs de ses amies. Elle quitte, pour toujours, cette maison aimée, ce cher foyer de la famille, qui fut celui des libertés d’un peuple. Elle s’en va, le soir, n’emportant rien que ses habits, un manteau pour couvrir son enfant; de longtemps elle ne devait, dans la poursuite de ses chers prisonniers, habiter sous un toit. Liby, si jeune, pour maison, pour berceau, n’eut que le manteau de sa mère.

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