‹ Légendes démocratiques du NordChapitre 30 sur 36 · V

V

MADAME ROSETTI POURSUIT ET REJOINT LES PRISONNIERS

Un seul homme l’accompagnait, et c’était un danger de plus. Elle emmenait, déguisé, avec elle, un proscrit qu’on cherchait partout, celui en qui on redoutait l’esprit le plus rare chez ces races, la fixe volonté; celui qui, dans sa tête sombre, sous sa forêt de cheveux noirs, couve, toujours silencieux, la résolution immuable, l’inextinguible flamme, témoin vivant des origines romaines de ce peuple.—C’était l’aîné des Bratiano.

Il la quitte bientôt, sentant combien sa tête, si connue et si cruellement poursuivie, aurait aggravé son péril.

Donc seule, la nuit entière, sous une violente pluie, elle alla, navigua à travers les steppes inondés et sans route. Les cataractes du ciel s’étaient ouvertes; le sauvage Danube, soulevé en nuées, retombait en torrents. La nature semblait faire la guerre à cette pauvre femme errante, à l’enfant innocent.—En réalité, elle les servait.—Cette pluie protégeait le voyage; on ne rencontrait personne; on n’eût pas soupçonné l’invasion de deux armées barbares; les plus barbares, les Russes, étaient entrés!

L’émotion, le froid, la fatigue, avaient tari son sein. Liby criait; ses cris navraient sa mère. On change de chevaux à une misérable cabane; une paysanne en sort: «Eh! madame, donnez-moi l’enfant, il prendra de mon lait.» Douce consolation! de trouver au désert, dans cette nuit glacée où le ciel semblait impitoyable, l’aimable hospitalité, la chaleur du cœur maternel!

Au matin, elle voit enfin le fleuve immense, et au delà la rive, une petite ville turque. Son cœur ne l’avait pas trompée. Un bateau de guerre était à l’ancre, au milieu du Danube, et contenait les prisonniers[10]. Un homme était sur le rivage; elle s’adresse à lui; c’était, par grand bonheur, le médecin du chef turc de la ville. Par lui, elle demande à partager la captivité de son mari. Demande refusée heureusement: enfermée avec eux, elle n’aurait guère pu les servir. Elle les verra seulement. Une barque était là, avec sept Turcs, qui pouvaient mener au bateau. Trompée par les Turcs tant de fois, elle avait sujet d’hésiter. N’était-ce pas un leurre, une cruelle dérision? Ces Turcs, barbares et corrompus, respecteraient-ils la jeune femme qui venait seule à eux? Loin du rivage et de l’autorité, ne se feraient-ils pas un jeu du plus cruel des attentats? Elle ne s’arrêta à nulle de ses idées; elle mit Liby sur sa poitrine; armée d’elle et cuirassée d’elle, forte de son enfant, elle se mit hardiment dans la barque, et elle n’y trouva que respect.

Elle est enfin sur le ponton, elle voit ses amis; elle met son enfant dans les bras de son père; elle donne à tous les proscrits des nouvelles des leurs, une ligne à chacun, des messages d’affection. Rien n’était plus misérable que leur situation: nourris de quelques oignons secs et de biscuits de mer, couchant sur les boulets, mal abrités de l’air, presque sans vêtements (ils étaient tels que la trahison les avait trouvés au camp des Turcs); plusieurs ont gardé des douleurs, des maux de poitrine, dont rien n’a pu jusqu’ici les guérir[11].

On les menait vers Orsova, première ville de l’empire d’Autriche, où les Turcs assuraient qu’ils seraient délivrés. Mme Rosetti les devance. Elle les y attend. Mais quelle longue attente! Cette traversée de trente-six heures, ils la firent en trois semaines. Remorqués contre le courant par des hommes à pied, ils avançaient à peine. Parfois on s’arrêtait tout un jour au milieu du fleuve. Ce retard étonnant ne s’explique que par une chose.—La Porte négociait à Pétersbourg; peut-être alléguait-elle la parole donnée; on attendait des ordres, ce que déciderait la clémence connue de la Russie.

Dans ce retard si long, Mme Rosetti se consumait d’impatience, formant mille vains projets, les yeux attachés tristement sur ce grand fleuve indifférent, qui roulait et roulait toujours sans lui rien apporter de ce qu’elle brûlait de savoir. Elle eut pourtant une consolation: un ami dévoué vint la rejoindre, un Hongrois, mais Roumain de cœur, un héros d’amitié. Rosenthal, artiste distingué, avait improvisé à Bucharest la Liberté qu’adora tout un peuple. Fugitive dans son plus touchant symbole, dans Liby et sa mère, la Liberté trouva en Rosenthal un compagnon fidèle.

Puisse ce souvenir fonder l’alliance nouvelle entre les deux grands peuples qui pour un moment se sont méconnus! Ce cher trésor de la patrie roumaine eut pour défenseur un Hongrois.

Un jour, assis sur une pierre, le fleuve sous les yeux: «Que ferez-vous? dit Rosenthal à son amie rêveuse.—Je les suivrai partout, et je partagerai leur sort.—Mais quoi! un tel voyage pour une faible femme qui allaite un enfant, à travers ces pays barbares, ces routes dangereuses!» Il énuméra les raisons par lesquelles on pouvait combattre son projet, et la trouva inébranlable. «Je pensais comme vous, dit-il, mais j’ai voulu vous éprouver. Et moi aussi je vous suivrai partout.»

Rare, touchante fidélité d’une amitié si pure! Ce frère et cette sœur, unis de cœur, dans un tel dévouement, qui les séparera dans l’avenir[12]?

Ils n’attendent plus. Ils partent, louent une petite barque, se lancent sur le grand fleuve. Ils rencontrent bientôt un bateau à vapeur. Le capitaine illyrien leur témoigne un vif intérêt, il a rencontré les prisonniers la veille, il les a vus passer près de Vidin. Demain, probablement, ils quitteront les pontons pour franchir la Porte-de-Fer, ce dangereux passage du Danube; ils passeront à Sem, et sans doute on pourra les voir. Mme Rosetti obtient sur le bateau quelques habits valaques; elle se déguise en paysanne pour approcher plus aisément. Sous ce costume, qui garantissait mieux des froids brouillards d’octobre dont le fleuve se couvre au matin, glacée, mais non de cœur, serrant son enfant dans ses bras, elle fuit la rive turque, les yeux fixés sur une forteresse qui la domine au loin. Quoique à grande distance, elle voit, elle distingue les prisonniers qu’on fait monter au fort.

Les forteresses turques sont misérables, et leurs garnisons encore plus. Ce sont de vieux logis croulants et délabrés qu’habitent des fantômes. Leurs tristes gardiens semblent les spectres d’un empire en ruine. «Ces forteresses, disait-elle, je les aurais prises moi seule.»

Elle rôdait autour, sans perdre de temps, s’enquérait, s’ingéniait. Enfin, elle fait si bien, qu’elle obtient de les voir. Elle monte. Ils étaient avertis, ils attendaient; tous étaient aux créneaux. Sa seule apparition semblait avoir changé leur fortune; ils se croyaient libres déjà, et criaient: «Vive la République!»

Depuis longtemps sans communication, sans journaux, sans nouvelles, dans leur misérable prison flottante, ils avaient gardé leur espoir, leur sérénité même. Tout leur semblait parler de délivrance. Vrais enfants de la France, ils n’avaient pas le moindre doute qu’elle ne vînt à leur secours, ne traversât l’Europe, le monde, s’il l’eût fallu, pour les délivrer.

Combien plus de soleil virent-ils, d’azur au ciel, quand parmi eux s’assit cet ange d’espérance!

La scène était touchante, et personne n’y eût résisté. Le flegme des Turcs n’y tint pas. Ils se mirent tous de la partie, et la joie fut commune. L’un d’eux pleurait. La sombre forteresse humide où l’herbe croît au milieu des chambres, avait pris comme un air de fête pour recevoir une telle femme, et elle s’illuminait de son regard.

«Comment vous faisiez-vous entendre de ces Turcs, de tant de populations qu’il vous a fallu traverser?» A cette question que lui font ses amis, elle répond toujours: «Je n’en sais rien; je parlais la langue que Dieu m’inspirait, et ils me comprenaient toujours.»

Qu’elle avait bien raison de dire qu’à elle seule elle aurait pris ces forts! Celui-ci déjà s’était rendu, et elle y était maîtresse. Les Turcs lui offraient leur repas, la servaient, allant chercher du lait pour son enfant. Ces vieux soldats farouches, les voilà changés en nourrices; ils s’emparent de l’enfant, le bercent, et Liby s’endort dans leurs bras.

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Note 10:

Ce bateau, arche sainte du naufrage d’un peuple, contenait son gouvernement, sa littérature (en partie), son âme et sa pensée, espérons-le, son avenir!.... des politiques, des historiens, des professeurs, des magistrats, des poètes, des économistes, etc.: Aristra, Balcesco, Boliac, Balitiniano, Jean Bratiano, trois Golesco, Gradistiano, Jonesco, Ipatesco, Inagovono, Rosetti, Voinosco, Zane.

Note 11:

L’un d’eux et des plus regrettables, M. Blacesco, n’a plus fait que languir. Nous l’avons perdu. C’était un érudit de premier ordre, et pourtant un esprit pratique, très net, très lumineux. Il eût été le grand historien de son pays, et sans nul doute un de ses chefs les plus sages. Je ne connais rien de meilleur jusqu’ici sur ce sujet, rien de plus instructif, que sa brochure intitulée: Question économique des principautés danubiennes. Ce petit livre fut écrit en 1850, et dans l’hypothèse où le pays ne pourrait s’affranchir qu’avec l’aide de la Porte. La question est montrée de profil, mais avec une rare netteté.

Note 12:

L’infortuné a sauvé ses amis, mais pour tomber plus tard lui-même dans les mains de l’Autriche. Il s’est tué, ou on l’a tué. Ce Hongrois, ce Valaque... ah! disons aussi ce Français, est un deuil commun pour trois peuples. Un excellent tableau reste de lui, d’une jeunesse, d’un charme incroyables; il représente la Roumanie dans le champ de la Liberté, où cent mille hommes entouraient la tribune.

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