VI - L’ÉVASION (OCTOBRE 1848)
La France, si malade en elle-même, était vivante au fond de ce fort turc; elle rayonnait sur le Danube dans le cœur de ces étrangers. Son secours attendu faisait leur joie. Les vents leur en parlaient. Et si un souffle de l’ouest venait jusqu’aux créneaux, ils allaient voir si ce n’était pas un bruit de nos armées en marche.
Leur confiance baissa malheureusement, quand un de ces Turcs, devenu leur ami, dit à l’oreille de Mme Rosetti ce seul mot: Bosnia. Ils comprirent que la longue hésitation de la Porte était finie, qu’elle allait obéir aux Russes, enfermer les captifs dans un fort de Bosnie et les leur garder là.
Il faut donc se hâter, trouver dès demain, s’il se peut, un moyen d’évasion. Ils conviennent que le lendemain, en passant devant Orsova, ville valaque de l’empire d’Autriche, au moment où les barques approchent du rivage, ils sauteront à terre, invoqueront le secours de la population valaque. Mme Rosetti les devance à Orsova, et elle apprend que la tentative échouerait. Le gouverneur autrichien de la ville est dévoué aux Russes; loin de favoriser l’évasion, il y mettrait obstacle; ressaisis, leur captivité n’en serait que plus dure et plus difficile à briser.
Comment les avertir? Mme Rosetti y parvint.
Avec une présence d’esprit admirable, quand elle les vit tous sur les ponts de leurs barques, déjà prêts à sauter, elle tend sa petite Liberté à son père et leur dit: «Ne la prenez pas avant que je ne vous la donne.» Ils comprirent et ne descendirent pas.
Ce n’était pas dans une ville comme Orsova, et sous l’œil des autorités, qu’une tentative pouvait réussir. Il fallait plutôt un village, une population simple et bonne de paysans valaques qu’on pût intéresser au sort de leurs compatriotes, animer, ameuter contre les Turcs. Mme Rosetti eut ce bonheur d’obtenir qu’ils feraient le voyage sur bateaux autrichiens, et seraient ainsi remorqués le long de la rive autrichienne, dont presque tous les villages sont valaques. Elle suivait par terre dans les rudes chariots du pays, qui ne sont autre chose que de simples troncs d’arbres, mal agencés ensemble. Souvent elle descendait, suivait à pied les bords très hauts et escarpés, portant Liby, faisant des signes aux prisonniers et leur jetant des fleurs. Ils la voyaient d’en bas, leur chère libératrice, marcher vive et gracieuse, dans son costume de jeune femme valaque; un simple fichu sur la tête retenait ses cheveux. Belle, brunie au soleil, sous cet habit de paysanne, sans autre éclat que celui de ses yeux étincelants d’esprit de bonté, et elle leur fit souvent l’effet d’un ange de Dieu, et ils n’étaient pas loin de lui faire des prières.
Je m’aperçois ici que je n’ai rien dit de la figure de Mme Rosetti, de sa race, de sa naissance. Parfaitement Valaque de cœur, de volonté, de langue, fille d’un capitaine écossais, mais Française du côté maternel, elle est née à Guernesey. Nous la revendiquons comme Française et peut-être Bretonne d’origine. Elle a été élevée en France, plusieurs années en Provence, et vous la croiriez Provençale. Elle a épousé en 1847 Rosetti, le charmant poète, dont les chansons sont nationales dans la Roumanie.
Elle est petite et brune. Nez fin, mais point du tout classique; beaux cheveux bruns; beaux yeux veloutés et brillants. Dans les yeux, dans la bouche (qui est toute nature, tout éloquence et tout amour), une conciliation infinie, quelque chose à la fois d’attrayant et de ferme, beaucoup d’adresse et de prudence.
Ce caractère si fort, avec ce courage de lionne, semble faible en un point. Soit système, soit excès d’amour, elle dépend de tous les caprices de ses enfants, les endure et leur obéit jusqu’à extinction de ses forces.
Très ferme en tout le reste. Le plus rare des courages, elle l’a eu, elle l’a. Personne ne porte avec plus de grâce la pauvreté démocratique. Personne ne sait mieux l’adoucir pour les siens. Admirable au jour du danger, elle ne l’est pas moins dans les longues épreuves de l’exil, dans ses tristesses et ses privations. Mais près d’elle, qui les sentirait? Admirable mystère de la solidarité moderne! c’est près d’une étrangère, d’une fille adoptive de la Roumanie, que l’exilé roumain sent le mieux la patrie présente, son vivant génie, son foyer.
Revenons.
L’obstacle pour communiquer, c’était la quarantaine, sévère en ce pays. Tout ce qui a touché la rive turque est repoussé de l’autre rive. Un agent la suivait exprès pour empêcher la communication. A une halte, séparée par une grille du pont qui menait aux bateaux, arrêtée par un officier autrichien qui gardait le pont, elle lui tend Liby:—«Quoi! monsieur, songez donc que cette enfant veut embrasser son père! Il y a si longtemps qu’elle ne l’a vu!» L’officier détourna la tête et ne résista plus:—«Madame, faites du moins que je ne vous voie pas.»
Elle gagnait ainsi tout le monde. Les règlements fléchissaient ainsi devant elle. Le lendemain, à midi, elle obtint qu’ils déjeuneraient ensemble. Un cavalier cependant arrivait en grande hâte, un officier turc envoyé par le gouverneur de la dernière forteresse où ils étaient entrés. Ordre de rebrousser chemin, de revenir au fort.
Tout le village était là cependant, qui regardait les prisonniers, un village de paysans valaques, que Mme Rosetti avait mis déjà dans les intérêts de leurs infortunés compatriotes.—Ceux-ci, encouragés par la sympathie visible des paysans, déclarent qu’ils ne retourneront pas.—L’officier turc, en comptant ses soldats, sent bien qu’il ne peut entreprendre de lutter contre tout un village; il va chercher de nouveaux ordres.—Les prisonniers, sans perdre de temps, jettent leurs habits sur leurs bras, et se mettent à marcher, du pas dont vont des hommes qui courent après leur liberté. Les Turcs, ne pouvant mieux, s’efforcent de les suivre. Ce n’était pas sans peine: ils allaient à pied aussi vite que Mme Rosetti en voiture. Elle avait pris du vin en route, et leur en donnait à chaque halte. Les Turcs aussi, quoique inquiets d’un voyage qui semblait une fuite, se consolaient en buvant tout le long de la route; ils étaient, après tout, sur la rive chrétienne et se sentaient plus libres des prescriptions de Mahomet.
Le soir, on arriva ainsi à Sfenitza. Mme Rosetti, qui était en avant, avait fait préparer un grand repas, force vin et café, liqueurs. Les Turcs, déjà troublés par ce qu’ils ont bu tout le jour, viennent enterrer là tout ce qui leur reste de raison. Ils fument, ils tombent de sommeil. L’un d’eux, n’y pouvant résister, eut soin de dire aux prisonniers: «Songez bien à ne pas partir sans m’avoir éveillé.»
Dans cette quiétude profonde, les Turcs sont troublés tout à coup. Entrent le maire et le curé, une foule d’habitants du village qu’amène Mme Rosetti.—«Où sont vos passeports? leur dit le maire. En avez-vous? Comment osez-vous bien venir en armes sur les terres de Sa Majesté l’empereur?» Les pauvres Turcs ne savent que répondre. Les rôles sont changés: ce sont eux qui sont prisonniers. Ils négocient pour qu’on les laisse libres.