VIII
CE QU’EST DEVENUE LA ROUMANIE.—INVASIONS PÉRIODIQUES DE LA RUSSIE
Nos fugitifs sont du moins en sûreté. Ils traversent l’Allemagne émue, frémissante, en deuil. Ils commencent à respirer. Non, disons plutôt à gémir. L’exil s’ouvre amer, infini, avec ses perspectives obscures, comme ces longues nuits d’hiver qui enveloppent le jour et n’ont pas de matin. C’était en effet l’entrée de l’hiver (novembre 1848).
«Voici la France pourtant, voici la flèche de Strasbourg. Voici encore le drapeau qui fut l’espoir des nations. Hélas! pourquoi est-il si pâle? Hier, teint du sang de la vigne, du brillant azur du ciel, on le voyait de six cents lieues. Aujourd’hui il a les teintes maladives de l’automne. L’orage a lavé ses couleurs? Ou bien, France, seraient-ce tes larmes sur le monde qui a cru en toi?»
Telles les pensées des exilés.
Plus exilé peut-être encore celui qui reste fixé au sol de son pays.
L’Occident, dans son égoïsme, a ignoré les calamités qui enveloppaient l’Orient. Les sauterelles dévorantes s’étaient abattues sur les champs de la Moldavie, de la Valachie. C’est de ce nom que les Roumains désignent les armées russes; armées affamées, mendiantes; où elles passent, rien ne reste. La spéculation cruelle des chefs sur la nourriture des soldats suffirait pour faire de ceux-ci d’épouvantables pillards, insatiables et voleurs même après qu’ils sont repus. Une armée de cent mille hommes vole au moins pour trois cent mille. Des corps semblent organisés spécialement pour le vol: le Cosaque, jadis brigand héroïque, brigand poète aux champs de l’Ukraine, est devenu sous les Russes un avide soldat de police, de douanes, contrebandier lui-même, brocanteur, marchand de dépouilles. Sur son laid petit cheval, d’intelligence avec lui, ses longues jambes pendantes jusqu’à terre, vous le rencontrez partout, son ballot en croupe, piquant de la lance la vache du pauvre paysan. A qui se plaindre? A qui pleurer? L’officier est philanthrope; il lit Lamartine ou Byron; mais que voulez-vous, mon pauvre homme? sachez que telle est justement l’institution de l’armée russe. Comment empêcherions-nous le Cosaque d’être Cosaque, le vautour d’être vautour?
Telle est l’œuvre de l’Angleterre, telle est sa protection. C’est elle qui, décourageant le mouvement national de la Roumanie, la reliant à la Turquie incapable de la couvrir, l’ouvre en réalité aux Russes. C’est elle qui, par les lueurs fausses d’un patronage impuissant, tient ces contrées infortunées sous la fatalité d’un renouvellement éternel des captivités barbares.
Ce que les Tartares faisaient par l’instinct de la barbarie, la Russie le fait par un machiavélisme calculé. Tous les vingt ans, elle inonde le pays et le pousse au désespoir; elle veut lui rendre désirable le suicide de sa nationalité. Ses agents ont beau jeu pour dire: «Réfugions-nous au grand empire; devenons une province russe.»
Bonne occasion d’ailleurs de refaire l’armée et de la nourrir. Ses squelettes déguenillés viennent dans cette terre promise mettre de la chair sur leurs os.
Le pays serait trop riche, malgré la dureté excessive et l’énormité des tributs. Le paysan, de ses jeûnes, de ses souffrances volontaires, des privations de sa famille, améliore la terre à la longue, élève quelques bestiaux. On se hâte d’y mettre ordre. Dès que le pays refleurit un peu, descendent les affamés du Nord.
Ceux-ci procèdent à la spoliation totale, au complet déménagement. Alors la cabane se vide de tout ce qui peut s’emporter; alors l’étable est démeublée; alors tout grain disparaît, même celui des semences. Et le désespoir devient tel qu’en 1832, sans l’action du gouvernement et les injonctions les plus fortes, la population (diminuée d’un quart en trois ans!) ne voulait plus labourer. Le pays eût été rendu à l’état de steppes tartares et cosaques; il allait redevenir une grande prairie déserte.
Le pillard s’éloigne alors à regret, mais calcule qu’on va remettre le rustre au travail et lui préparer, pour un temps prochain, une fructueuse invasion.
Le fisc le veut, et le boyard le veut, le bâton est levé; il retombe donc au travail, le malheureux, ruiné, le dos mal cicatrisé des coups qu’il a reçus des Russes, trop souvent gardant, en sa famille outragée, une blessure moins guérissable! les voilà tous au sillon. La femme noyée de larmes, malade, et qui sait? enceinte, remplace le bœuf de labour, tire avec l’homme à la charrue; le soir, couchés sur la terre froide, dans la hutte dépouillée, et soupant d’écorces d’arbres.
Que raconté-je? Le passé? Non, le présent même de juillet 1853. Cette grande exécution de la Roumanie, périodiquement saccagée, recommence en ce moment.
Populations charitables qui venez de verser sur le sort des nègres tant de larmes d’attendrissement, âmes sensibles, lectrices émues du bon Oncle Tom, n’avez-vous donc gardé aucune larme pour les blancs? Savez-vous bien qu’en Russie, en Roumanie, en général dans l’orient de l’Europe, il y a soixante millions d’hommes plus malheureux que les noirs?
Ce qui est sûr, c’est que ces blancs, infiniment plus développés, sentent d’autant mieux leur misère. La pièce la plus originale, la plus forte, la plus curieuse que la mémorable année 1848 ait donnée au monde, c’est l’enquête débattue entre les propriétaires valaques et les paysans. Aucun acte plus solennel, aucun qui ait pénétré plus avant dans les questions suprêmes auxquelles la société est suspendue. Ces paysans du Danube se montrèrent bien autrement forts de raison, d’éloquence même, que celui de la poésie. J’ose dire qu’en nul pays peut-être on n’eût trouvé à ce degré, chez les habitants des campagnes, cette noble sève primitive, cette vigueur de bon sens antique et en même temps la logique droite, perçante et sans réplique, que les modernes se figurent leur appartenir en propre.
Mais ce qui est au-dessus, ce qui tirera des larmes à tous ceux qui ont un cœur, c’est la modération et la douceur de ces infortunés Valaques. Ils ne demandèrent que la moitié de ce qui, en 1790, avait été accordé au paysan de Moldavie, pays où la terre a infiniment plus de valeur.
UN BOYARD.—Cette terre, avec quoi la payeras-tu?
LE PAYSAN.—Voyez-vous cette main noire et dure? Eh bien, c’est elle qui fait la richesse... L’argent ne vient pas du ciel.
AUTRE PAYSAN.—De l’argent? oh! il n’en manque pas; il y en a pour vous en donner. L’État paye, le trésor paye. Qu’est-ce que le trésor? c’est nous puisque nous le remplissons.
«Si le trésor ne peut payer, dit un autre, nous travaillerons. A tant de travaux perdus nous ajouterons encore. De nos bras, comme d’une source, jailliront l’or et l’argent. Nous vous payerons votre sol; nous vendrions, s’il le fallait, jusqu’aux cendres sacrées du foyer.»
Ils disaient encore aux boyards: «Ne croyez pas qu’avec nous l’État manque jamais de forces: nous sommes là pour lui en donner; nous ne le laisserions pas rougir devant les nations étrangères!»
Nobles et grandes paroles! et qui semblent bien modérées, quand on songe qu’à ce moment, maîtres de tout en réalité, ils demandaient à peine la concession élémentaire de l’Assemblée constituante de 89 en sa fameuse nuit du 4 août.
Que ferons-nous pour ces hommes, si dignes de notre intérêt? Que fera l’Occident?
Rien.
Ce que veulent les gouvernements, je l’ignore; quant aux peuples, je le sais.
Ce qu’ils veulent, c’est le confortable, le confortable: idée variable, indéfiniment élastique, qu’on va étendant toujours, et dont la poursuite remplit une vie soucieuse.
Ne leur demandez rien de plus, leur égoïsme sensible permet aux malheurs lointains d’arriver à leur oreille, de se faire écouter; c’est tout, ils s’en tirent avec quelques larmes. Et cet exercice modéré de la sensibilité est une jouissance encore: «Ils jouissent de leurs larmes», mot juste et fin du bon Homère.
«Si vous n’espérez rien de plus, pourquoi donc écrivez-vous?»
Pour moi, pour mon propre cœur.
Pour expiation de ce que dut faire la France de 1848, et de ce qu’elle n’a pas fait.
J’écris pour ceux qui errent, qui souffrent et attendent, pour ces ombres que je vois là-bas dans la mélancolie de Paris et dans les brouillards de Londres. Je leur envoie ce message vivifiant de la patrie.
Dans les lettres d’un des illustres exilés roumains d’Angleterre (lettres fortes, touchantes, religieuses, dignes de l’immortalité), j’ai lu qu’au temps des Soliman, une fille de la Valachie, enlevée, vendue au sérail, devint maîtresse de son maître, sultane; elle n’en était pas moins souffrante, malade, et se mourait d’ennui. Les médecins avaient beau chercher; nul remède à ce mal profond. La seule chose qui parfois relevât la fleur languissante, c’était l’eau de son ruisseau natal. Le sultan, par ses messagers, faisait venir l’eau précieuse. L’exilée y buvait la vie, la patrie, la force d’espérer.
APPENDICE
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