I
LANGUE ET LITTÉRATURE
La langue moldo-valaque est une langue toute latine, qui mérite, autant et plus que notre roman du Moyen-âge, le nom que portait celui-ci: lingua romana rustica.
C’est très probablement, avec peu de changements, un de ces anciens dialectes italiens des campagnes qu’on parlait sous l’Empire, et dont on a retrouvé quelques mots dans les inscriptions de l’Italie. Les colons de Trajan, établis en Dacie, ont emprunté très peu aux langues barbares qui les environnaient. Ils ont gardé leur charmante langue virgilienne avec d’autant plus de fidélité, qu’elle répondait parfaitement à leurs habitudes agricoles et pastorales.
Si le grand poète paysan du temps d’Auguste, l’homme timide, candide et rougissant, la vierge aux longs cheveux, si Virgile eût été maître de son sort et de sa langue, je crois qu’il n’aurait pas écrit dans la langue souveraine de Rome le chant où il a mis son cœur, les Animaux malades, du troisième livre des Géorgiques, il l’eût écrit dans la langue vaincue, celle des pauvres dépossédés par les proscriptions, celle des exilés, dans l’un des humbles dialectes qu’on parlait à Mantoue, aux Alpes, et plus tard au delà des Alpes, dans les lointaines colonies de Dacie.
Et pourquoi eût-il préféré ces langues de campagne? parce qu’elles ne sont pas entendues de l’homme seul, mais de toute la nature. Les Animaux malades auraient entendu le chant de Virgile et senti sa tendresse, dans le valaque ou l’italien.
Je veux dire l’italien comme il dut être alors. Car cette langue s’est urbanisée; elle est devenue langue de cité et de places publiques. L’italien de Dacie, l’italien exilé, est resté, lui, une langue des champs, pour ainsi dire, commune au pasteur et à son troupeau. Le Valaque, courbé de fatigue, le cœur plein de chagrins, les confie du matin au soir à ses camarades de labour, à ses grands bœufs mélancoliques, et il en est parfaitement compris. Que dis-je? la plus sauvage, la plus indocile créature, le buffle, l’œil perdu dans les poils, n’en est pas moins sensible, quand l’homme aux tresses noires l’admoneste, le nomme de son nom, fait appel à son émulation, à ses sentiments d’honneur et d’amitié.
Ce peuple, si cruellement traité par l’homme, a réfugié son cœur dans la nature. Il l’aime toute, et sans choisir. Tout ce qui vit autour de lui, lui est cher et sacré. Et ce n’est pas seulement l’hirondelle du toit, la cigogne fidèle; le serpent même est bien reçu; il devient aisément un hôte de la maison; on ne lui refuse pas le lait des vaches; il partage avec les enfants. En revanche, il les aime, il aime ses hôtes, les flatte, les remercie à sa manière.
Un de nos amis, s’arrêtant chez une paysanne de Transylvanie, la trouva toute en larmes. Elle venait de perdre son fils, âgé de trois ans. «Nous avions remarqué, dit-elle, que tous les jours l’enfant prenait le pain de son déjeuner et s’absentait une bonne heure. Un jour, je le suivis et je vis, dans un buisson, à côté de l’enfant, un grand serpent qui prenait sur ses genoux le pain qu’il avait apporté. Le lendemain, j’y conduis mon mari, qui, s’effrayant de voir ce serpent étranger, non domestique et malfaisant peut-être, le tue d’un coup de hache. L’enfant arrive, et voit son ami mort. Désespéré, il retourne au logis en pleurant, criant: Pouiu! (c’est un mot de tendresse qu’on donne à tout ce qu’on aime, mot à mot, cher petit oiseau). Pouiu! répétait-il sans cesse. Et rien ne put le consoler. Après cinq jours de larmes, il est mort en criant: Pouiu!»
Cette sensibilité facile, étendue à toute la nature, avec laquelle naît le Valaque, a donné à sa langue un charme tout particulier. Je ne crois pas qu’elle ait la splendeur et le retentissant de l’italienne. C’est bien sa sœur, mais une sœur attendrie par le malheur et la souffrance. Tout comme elle, peut-être encore plus, elle a une foule de jolis diminutifs, affectueux et caressants, amoureux, enfantins. Mais ce qu’elle a de plus, ce semble, c’est qu’une larme lui tremble dans la voix, et sa parole est un soupir.
La fleur charmante que nous nommons très prosaïquement le muguet, c’est lacrimiore en valaque, nom touchant et délicieux.
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Dès l’ouverture du livre d’Alexandri, on est pris à la tête, au cœur, d’un étrange parfum, tout plein d’ivresse et de vertige.
On ne sait pourquoi, mais on pleure.
Mélancolie très douce, pourtant mélancolie légère... Le nuage n’est pas si épais, qu’un peu d’azur ne soit là-bas.
Voici un chant délicieux de Rosetti, universellement chanté dans les villes, qui a aussi ce caractère. Je le tire de la Transylvanie de De Gerando, où l’on trouvera aussi les vrais Valaques dans d’excellentes gravures.
Tu me disais un jour que jusqu’à la mort Tu me conserverais tout ton amour... Mais tu m’as oublié, tu as tout oublié. Ainsi va le monde, ce n’est pas ta faute.
Tu mi diceai odate: Ah! al meu inubite, Partea mea din ceriuri tie o voiu da. Tu me disais un jour: «O mon bien-aimé! Je veux te donner ma part de ciel.» Toate sont uitate, Tout est oublié.
Toate sont perdute, Tout est perdu. Asfel este veacul, nu e vina ta. Ainsi va le siècle, ce n’est pas ta faute. Scii quand versai lacremi[13]...
Tu sais quelles larmes tu versais, quand, à mes yeux, Tu disais: «O mon chéri! je ne t’oublierai pas.» Tu m’as oublié, je suis mort pour toi. Le temps brise tout, ce n’est pas ta faute.
Te stringeam in brate[14]... Je te serrais dans mes bras, et ta lèvre Versait sur ma bouche une rosée céleste. Mais bientôt elle a laissé échapper un venin... Asfel ti este secsul... Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.
Cinste si virtute amor si credinza, Eri am giurai mie... Honneur, vertu, amour et foi, Tu me jurais hier...: aujourd’hui au premier venu. Tu ne sais pas aimer, tu ne connais pas le repentir. Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.
L’or, la vanité, ont banni l’amour de ton cœur. Si ti vedui credinza che in aer sburra. Et j’ai vu ta foi s’envoler. Ta blessure est guérie, tes désirs sont éteints. Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.
Pourtant, malgré ton infidélité, Inima mea Mon âme (mon cœur). Battra chaque fois que je te verrai. Tu es pour moi un ange, un être divin. Ainsi est l’Amour, ce n’est pas ma faute.
Je ne crois pas qu’il y ait sur terre une langue plus propre à l’amour que cette langue rustique,—langue de forêts et de déserts, d’amour et d’amitié au fond des solitudes,—la langue qu’aux clairières des Karpathes une mère seule avec la biche, comme Geneviève de Brabant, parlerait à son nourrisson, au faon, son frère de lait.
Quand je me suis enquis de cette littérature, et que j’ai regardé quelle part y avait l’amour, j’ai vu que cette part n’était rien moins que le tout.
Et cela se comprend, la Roumanie, toute italienne, si loin de son berceau, isolée et murée entre je ne sais combien de grands États barbares, est entrée le moins qu’elle a pu en communication avec cette effroyable Babel; elle n’a parlé qu’à elle-même, à son cœur et de son cœur même.
Cette pauvre petite Italie solitaire, qui avait joué encore un grand rôle aux quinzième et seizième siècles, en battant vaillamment les Turcs, depuis, écrasée de toutes parts, semble alors ne vouloir plus rien voir, ni rien savoir, oublier tout, se cacher tout en soi. Le malheur de chaque jour étouffe tout sentiment public. En revanche, les sentiments privés, l’amour, l’amour de la famille, emplissent l’âme, la charment, la consolent. Elle n’a plus rien à dire au monde; elle ne parle qu’à l’objet aimé.
L’amour a été la profonde liberté de ce peuple. Il l’a conservé jeune à travers tant d’événements. Amour, nature, c’est tout. Rien de plus attendrissant. La vieille Europe savante n’a aucune défense contre le charme inattendu de cette jeune fleur, qui vient lui dire: «Oh! que tu as souffert! Oh! que tu es vieillie!... Moi, qui souffris bien plus, j’ai plié, j’ai cédé; et me voilà sans ride...»
Ce qui touche infiniment dans l’homme adolescent où la nature est tout encore, c’est le premier rayon, l’aube de la conscience lorsqu’elle vient à poindre. De même en cette jeune âme du peuple, rien ne m’a plus intéressé que les traditions, les chants où cet enfant qui semble ne savoir qu’aimer, cueillir les fleurs, soupirer et gémir, du fond des soupirs enfantins, tout à coup se réveille, parle une parole d’homme, et laisse échapper les oracles de la destinée.
Au premier rang de ces rares et attendrissantes révélations de lui-même, qui ont apparu à ce peuple (plus à son cœur qu’à son esprit), mettons le chant de Mariora Floriora, qui termine les Doinas de M. Alexandri, chant moderne de forme, mais fondé sur une tradition antique.
«Dites-nous-le, ce chant...» Je m’en garderai bien. Achetez les Doinas. Lisez-les dans la charmante traduction de Voïnesco. Au dernier chant, l’âme fond tout entière; langueur et pourtant vivacité, inexprimable morbidesse!... Ce chant se meurt d’amour... Et sous cette forme, vraie, sincère, de tendresse et de passion, un grand mystère national est transparent, une pensée profonde... Le mot de la sibylle sur ce peuple, d’une sibylle enfantine, amoureuse.
Il m’échappa, ce cri, ce vers du grand Rückert: «Bouche d’enfant! bouche d’enfant!... et plus sage que Salomon!...» (O Kindermund! Kindermund!...)
Tout le chant pourrait se traduire par ce mot: Elle mourut, de quoi? d’avoir aimé l’étranger.
Oui, cette sensibilité facile d’un peuple qui si longtemps a subi, enduré ses tyrans, c’est le mystère même de sa longue mort.
Tout cela caché, perdu, enfoui sous une immense ondée des plus charmantes fleurs, d’une forme si amoureuse et si naïve qu’on est tenté de croire que le grand poète n’a pas su un moment ce qu’il disait lui-même.
Comment vous dire ce qu’est cette Mariora Floriora? C’est la fée des montagnes moldaves, le doux génie de la contrée. Les fleurs, ses sœurs, les rivières, les montagnes, lui font une cour assidue, et travaillent toutes à la parer... Et cependant son petit cœur lui dit qu’il lui manque quelque chose encore.
Un beau cavalier descend des montagnes; son coursier sauvage porte au front une étoile d’argent. Le cavalier la prie d’amour, et le jeune cœur bat bien fort. Mais une rivale surgit, une souriante jeune fille, avec une belle chemise brodée aux épaules et des papillons d’or aux cheveux. Son sein est un jardin de fleurs, et parmi, se trouvent de petits bouquets de cerises et de fraises parfumées. Elle offre innocemment ces fruits... Et c’est la défaite de la Floriora, elle succombe à la jalousie. Elle arrête la main du cavalier qui allait prendre les fruits, et elle lui donne à la place «son propre jardin».
Ils sont heureux, ils disparaissent. La nuit complaisante survient. Les étoiles malicieuses cherchent en vain Floriora.
Au jour, elle fait venir un char, un coursier rapide, «si rapide que son ombre ne peut le suivre.» Assise avec son amant, elle glisse, brillante et triomphante, sur les longues plaines qui suivent les Karpathes.
«Mais quand les montagnes la virent assise à côté de l’étranger, elles desséchèrent les feuilles de leurs forêts, troublèrent le cristal de leurs sources, étouffèrent la voix de leurs oiseaux.
«Et lorsque les fleurs aperçurent leur jeune reine à côté de l’étranger, elles penchèrent tristement leurs fronts, elles se couvrirent de larmes, elles tremblèrent, comme avant l’orage, et dépérirent en un clin d’œil.». . . . . . . . . . . .
Dès lors Floriora devient languissante elle-même. Elle pleure. Elle écoute en vain son amant chanter ses doinas. Rien ne peut rassurer son cœur... Bientôt apparaît au ciel un noir orage: «Le voilà! s’écrie-t-elle, le voilà! le génie de mort qui va m’enlever... Dieu l’envoie... Depuis que je t’aime, les montagnes ont pleuré; les fleurs des plaines sont allées au ciel se plaindre de mon abandon.»
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Note 13:
Ces mots sont littéralement italiens: sai quando versavi lagrime.
Note 14:
En italien: ti sringeva in braccia... ou plus correctement fra le braccia.