II
LE BORDER ET LE COMBAT DES RACES
Le grand combat des races et des langues est à la frontière transylvaine et moldo-valaque. C’est à cette contrée que nous pouvons rapporter, sans nul doute, les deux chants populaires qui suivent.
Le premier, et probablement le moins ancien, est une bravade, un de ces défis de bravoure comme on en trouve en toute lutte analogue, spécialement dans les ballades du Border anglo-écossais. Mais indépendamment de la lutte de races, il y a celle de l’autorité et du bandit. Le Hongrois Janoch, ancien brigand, avec sa table de pierre à lettres d’or, a bien l’air d’être l’homme de l’autorité, un magistrat militaire qui s’est mis en campagne contre le bandit moldave. Ce qui peint tout à fait la nation, c’est que celui-ci ne bat les Hongrois qu’après leur avoir joué un petit air de flûte. On croirait lire le Persan Kourouglou, si bien traduit par Mme Sand.
Quant à la Petite Brebis, c’est un chant du caractère le plus antique, une chose sainte et touchante à fendre le cœur. Rien de plus naïf et rien de plus grand. C’est là qu’on sent bien profondément ce dont nous parlions tout à l’heure, cette aimable fraternité de l’homme avec toute la création.
Il y a aussi, il faut le dire, et c’est malheureusement le trait national, une résignation trop facile. L’homme ne se dispute pas à la mort; il ne lui fait pas mauvaise mine; il accueille, il épouse aisément «cette reine, la fiancée du monde», et consomme, sans murmurer, le mariage. Hier sorti de la nature, il semble aujourd’hui trouver doux de rentrer déjà dans son sein.
La traduction qui suit est mot à mot, et d’une extrême littéralité:
MIHU LE JEUNE
A la colline Barbat Sur un chemin raboteux Mihu le jouvenceau, Fier comme un paon, Un paon des bois, Brave brigand, Chemine en chantant, Les forêts délectant De sa flûte d’or Qui chante bellement.
Il chemine, ce brave, Sur un petit murgo (cheval bai) A travers la nuit, A travers la forêt Hertzi. Épais est le feuillage, Sombre la nuit, Le sentier rocailleux. Comme il montait, Murgo marchait, La pierre étincelait, La nuit brillait, Brillait comme le jour. Mihu marchant, marchant toujours.
Sa trace disparaît Sur feuilles tombées Aux sentiers perdus, Mon brave à moi, Les feuilles battant, Les vieilles forêts éveillant, A Murgo parlant: «Ii! Murgo, ii! Marche tout droit. Pourquoi quitter le sentier? Est-ce le frein qui te gêne, La selle qui te serre, Que tu portes si lourdement Mon corps si léger?
—Le frein ne me gêne, La selle ne me serre. Mais ce qui me gêne, Mais ce qui me serre, C’est qu’il y a tout près Quarante et cinq, cinquante moins cinq, Valeureux brigands, Braves Levantins Qui ont quitté leurs parents Dès l’âge le plus tendre. Ils banquettent là-haut Au sommet du rocher Sous d’épais sapins, De petits noisetiers. A une table de pierre Fendue en quatre, Liée par des fils de fer, Avec des lettres sculptées, Des lettres de livre Et toutes dorées.
A table est assis, Prêt à faire de toi sa proie, Janoch le Hongrois, Ancien brigand, A la barbe hérissée, Longue jusqu’à sa taille Couverte de sa ceinture. Et, grand Dieu! il a Épées étincelantes, Carabines à balles forcées Et cœur d’acier. Et il a de plus, Sur le sommet du rocher, De braves Levantins Éloignés de leurs parents Dès l’âge le plus tendre. Tous braves Hongrois, Jeunes gens adroits, Jeunes gens nerveux, Des braves à la nuque forte, Des braves sans salaire, Avec de grands casques Aux longues queues Flottantes sur les dos! Ils entendront nos pas, Devant toi surgiront, Sur toi bondiront, Et malheur à toi! Malheur à moi!
—Ii! Murgo, ii! Reprends ton chemin, Car Mihu est brave! Ne crains pas avec lui; Murgo, fie-toi A ces bras énormes, Énormes et nerveux, A cette large poitrine, Large et bien couverte, A cette chère dague A la lame acérée.»
Murgo, comme la pensée, Laisse la colline Et reprend le chemin.
Regarde dans la forêt, regarde Janoch soudainement, Pendant qu’il buvait Et se réjouissait, S’arrête pétrifié, Son front s’assombrit, Car, de temps en temps, Il entend résonnant, Les forêts enchantant, Une fière chanson... Chanson de brave, Et la voix d’une flûte, D’une flûte en os, Qui chante bellement! Et voilà, voilà Que Janoch soudain Tressaille et bondit, Et crie d’une voix grande: «Vous tous, mes braves, Arrêtez! écoutez! Saisissez vos armes, Car j’entends Une voix de flûte Contre les feuilles résonnant Les forêts enchantant! Hâtez-vous, dépêchez, Partez à l’instant Et barrez-lui le chemin Au pont de Hartop, A la vallée du peuplier, Au sentier étroit, Au chemin brisé, A la petite fontaine Qui coule doucement. S’il se trouve brave, Ne lui faites mal! Mais si c’est un étourdi, Par les femmes ensorcelé Donnez-lui un soufflet Et laissez-le aller!»
Les Hongrois se précipitent Et lui barrent le chemin! Mais dès qu’il les aperçoit Mihu de leur dire: «Vous, bravez, écoutez! Celui qui vous envoie A perdu vos têtes.» Et, sans presque achever, Il s’élance sur eux, Et d’un seul mouvement Il les abat tous, Et reprend son chemin A travers la verte forêt. Quand Murgo marchait, La pierre étincelait, La nuit brillait, Brillait comme le jour! Il va droit à Janoch, Qui dit en le voyant: «Vous tous, mes braves, Tirez vos carabines, Frappez de vos lances! —Laissez vos carabines, Laissez vos lances, Car je suis Mihu. Et je veux vous chanter Une fière chanson, Chanson de brave, De ma flûte en os Qui chante bellement.» Et les Hongrois, Neveux de Janoch, Sont pétrifiés, Dans leur pensée absorbés.
Et voilà, voilà Que Mihu soudain Commence sur-le-champ A dire avec feu, Commence doucement A dire avec amour Une chanson plaintive D’une telle beauté, Que les monts résonnent, Les aigles se rassemblent, Les pins se balancent, Les feuilles chuchotent, Les étoiles étincellent, S’arrêtent dans leur course. * * * * Et tous les Hongrois Écoutent avec tendresse, Et Janoch soudain D’adoucir sa voix, De parler à Mihu; Il l’invite à sa table. «Viens, Mihu, viens, Viens, brave des braves, Mettons-nous au festin, Donnons-nous à la joie, Et puis ensemble Nous lutterons nous deux! Ils s’assemblent tous, Se mettent à table, Se régalent et se réjouissent, Et crient joyeusement, Éveillant la vieille forêt! Mais le banquet terminé, De bonne chère nourris, De bons vins réjouis, Mihu le Moldave Et Janoch le Hongrois Vont de côté, Et la lutte commence!
Les Hongrois, Neveux de Janoch, Regardent et admirent Comme ils se retournent, Comme ils se secouent, Comme ils se renversent, Comme deux braves Rejetons des dragons. Et voilà, voilà Que Mihu, tout d’un coup, S’arrête sur place, Saisit son Hongrois, Le soulève, Le rejette, Le met à genoux, Plie sa tête!
Et les Hongrois, Neveux de Janoch, Restent pétrifiés, De terreur saisis! Mihu les éveille Et leur parle ainsi: «Vous, braves! Qui d’entre vous Pourra soulever Ma massue Lourde comme elle est Et ma carabine Lourde comme elle est, Mes armes pesantes? Que celui-là vienne, En fraternité avec moi, Faire le métier de brave A l’ombre des forêts.» Les Hongrois accourent, Se baissent, Mais ils essayent en vain, Car pas un ne peut Soulever sur son dos Les armes amassées Et gisant à terre. «Allez donc, enfants! Quittez les forêts, Prenez la charrue, La bêche et la pelle...» * * * * Et, parlant ainsi, Mihu le brave, De son petit doigt, Soulève ses armes, Sur Murgo s’élance, Et, tout joyeux, se remet en marche; Et derrière lui, La forêt bouillonne Et résonne D’une fière chanson, Chanson de brave, D’une voix de flûte, Douce à l’ouïe, D’une flûte en os, Qui chante bellement.
LA PETITE BREBIS
Sur la pente d’une montagne, La bouche du paradis[15], Cheminent et descendent la vallée Trois troupeaux de petits moutons, Avec trois petits pasteurs. L’un est Moldave, L’autre est Hongrois, L’autre est un Sicule de Vrantcha. Et le Hongrois Et le Sicule Parlèrent entre eux, Tinrent conseil Pour assassiner le Moldave Au coucher du soleil; Car il est plus riche, Il a des brebis nombreuses, Nombreuses et cornues, Des chevaux domptés, Des chiens vigoureux. Mais petite brebis, A la laine soyeuse, Depuis trois jours Ne ferme plus la bouche, Et l’herbe ne lui plaît plus. —Gentille brebis, Gentille, riche en toison, Depuis trois jours Tu ne fermes plus la bouche; Est-ce l’herbe qui te déplaît? Ou bien es-tu malade, Ma gentille petite brebis? —Mon cher berger, Mène ton troupeau Près du noir bosquet Où il y a de l’herbe pour nous, De l’ombre pour vous. Maître! maître! Appelle aussi un chien, Le plus brave, Le plus vigoureux, Car, au coucher du soleil, Veulent te tuer Le Hongrois et le Sicule. —Petite brebis de Birza, Si tu es une fée, Et si je dois mourir Dans ces pâturages, Dis au Hongrois, Dis au Sicule De m’enterrer Ici tout près, Au pré des brebis, Pour être toujours avec vous Derrière la bergerie, Pour entendre encore La voix de mes chiens. Dis-leur ces choses; Toi, tu placeras à ma tête Petite flûte de hêtre Qui joue si doucement, Petite flûte en os Qui joue si tristement, Petite flûte de sureau Qui joue avec flamme. Le vent s’enflera, Par elles passera, Et les brebis s’assembleront Et me pleureront. Avec larmes de sang! Toi, ne leur parle pas D’assassinat, à elles; — Dis-leur simplement Que je me suis marié A une fière reine, La fiancée du monde. Dis-leur qu’à ma noce Une étoile a filé; Le soleil et la lune Ont tenu ma couronne. J’ai eu pour témoins Les pins et les chênes, Pour prêtres les grandes montagnes, Pour musiciens les oiseaux, Des milliers d’oiseaux, Et pour flambeaux les étoiles.
Mais si tu rencontres Ma pauvre vieille mère A la ceinture de laine, Les yeux pleins de larmes, Parcourant les champs, Demandant à tous, Et à tous disant: «Qui de vous a connu, Qui de vous a vu Un fier jeune berger, Qui eût passé par un anneau, Le teint comme crème, La petite moustache Comme épi de blé, Les cheveux Plume de corbeau, Et ses petits yeux Comme la mûre des champs?...» Toi, chère petite brebis, Aie pitié d’elle; Dis-lui simplement Que je me suis marié A une fille de roi, A la porte du paradis! Mais à cette bonne mère, Ne lui dis pas, chère brebis, Qu’à ma noce une étoile a filé, Que j’ai eu pour témoins Les pins et les chênes, Pour prêtres les grandes montagnes, Pour musiciens les oiseaux, Des milliers d’oiseaux, Et pour flambeaux les étoiles.» * * * *
Le reste n’a pu être retrouvé.
· · ·
Note 15:
C’est-à-dire l’entrée de l’heureuse patrie moldave, sur la frontière de Transylvanie.