‹ L’Empreinte du dieuChapitre 18 sur 18 · 03 · 05

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Ce samedi-là, Karelina s’en fut comme d’habitude à la ferme des Schmellebeck. Elle savait que l’inconnue, la dame charitable de Merxem qui veillait sur la petite, n’était plus revenue depuis longtemps. Elle en était obscurément peinée.

Elle fit route à pied. Elle suivait le pavé, parmi les champs, les hameaux et les fermes. Les champs de fleurs, autour des petites maisons basses, étalaient leur parure chatoyante, une fête, une orgie de couleurs blanches, rouges, vertes et violacées, sous un brutal soleil d’août. Elle ne les regardait pas. Elle se sentait le cœur lourd. Une lassitude physique, presque autant que morale, l’oppressait.

Peu avant d’arriver à la barrière qui fermait la longue allée, elle s’arrêta. Il y avait un tronc d’arbre couché dans l’herbe, au bord du chemin. Elle s’y assit une minute, pour respirer. Ses doigts, machinalement, arrachaient l’écorce sèche, des fragments couleur de tabac, qu’elle effritait en poussière, en cendre.

Elle pensa à Jan Viervlet, à l’avenir que lui avait montré le chef mécanicien. Jamais elle ne s’était sentie si seule. Elle n’avait même plus, pour la réconforter, la pensée de cette inconnue bienveillante, dont la compassion, quelques mois, avait veillé sur Domitienne.

Domitienne… Une vie de travail et de renoncement pour elle-même. Karelina l’acceptait. Mais pour sa fille ? Quel destin misérable et dérisoire attendait cette enfant irresponsable et qui était tout de même la fille de Van Bergen ? Karelina, clairement, comprenait à cette heure sa faiblesse et son impuissance. Rien. Elle ne pourrait jamais rien que travailler en fabrique, payer la nourrice, et venir ici, quelquefois, repaître ses yeux, en affamée, de cette enfant qui grandirait sans la connaître, et ne l’aimerait pas. Longue suite de jours gris et mornes, en attendant que la petite, à son tour, s’en aille, oublie sa mère, cette demi-étrangère moins proche que la nourrice, et connaisse à son tour le même sort chétif et rude. Il y avait quelque chose de fatal dans cette éclaircie prophétique sur l’avenir…

Elle chassa l’immense inquiétude. Elle s’essuya les yeux, se releva, se remit en route. Elle ne voulait plus penser qu’à une chose : sa fille, la joie de l’avoir à elle, de la tenir une heure…

Sur la droite, au fond de l’allée, la ferme, trapue, couleur d’ocre sous la lourde masse feuillue des arbres, dressa sa grosse silhouette sur le ciel. Karelina quitta le pavé, poussa la grosse barrière de bois vermoulu, et s’engagea dans la longue allée ombreuse et montante, parmi les herbes hautes, et la camomille allemande, au fort parfum amer.

Et tout à coup, à l’entrée du chemin, sous la voûte de feuillage des arbres, elle s’arrêta, le cœur étreint, devant l’apparition.

Vers elle, du bout de l’allée, en robe blanche, d’une blancheur lumineuse dans l’ombre verte, Wilfrida Van Bergen, Domitienne dans ses bras, s’avançait. Karelina, pétrifiée, muette, la regardait venir, image vivante du pardon. Il n’y avait ni ressentiment, ni amertume, sur le fin visage amaigri et pensif de Vierge primitive, — seulement l’espèce de rayonnement d’un grand bonheur paisible et triste, comme si la noblesse du sacrifice, la conscience d’obéir enfin à la volonté dernière du mort, avaient étrangement baigné sa face d’une surnaturelle et mélancolique sérénité…

FIN

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