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Karelina aimait passer ses soirées sur le port. Elle étouffait dans sa chambre. Elle y prenait un souper froid, — pain, fruits, fromage, — et s’en allait, montait la rampe qui mène aux promenoirs, le long de l’Escaut. Il y avait du monde, sur les bancs, des gens qui soupaient et déballaient des provisions et du pain, des flâneurs qui regardaient les navires, des gamins qui se poursuivaient, des vieilles femmes qui promenaient en laisse leur compagnon à quatre pattes, des vendeurs de journaux, des marchands de fruits avec leur éventaire. Vie joyeuse et bruyante. De l’autre côté du fleuve, le soleil couchant, énorme sphère rouge et sans éclat, se noyait dans les vapeurs violettes de l’Escaut. Et les gens, face à l’ouest, accoudés à la longue balustrade de fer et de pierre, regardaient s’enliser l’astre.
Sous eux, le quai restait actif, malgré l’heure. On hâtait les préparatifs. Des navires devaient s’en aller dans la nuit : l’Indiana, le Franklin, le Changhaï. Malgré l’heure, on y travaillait. Des machines achevaient le chargement des soutes. On voyait sur le quai, en se pendant du haut du promenoir, une rame de wagons qu’une locomotive de manœuvre entraînait. : Elle les amenait l’un après l’autre, en face des soutes. Il y avait du charbon brut, en vrac, et des briquettes de lignite. Les briquettes on les plaçait sur un plan incliné ; elles filaient par cette espèce de toboggan jusque dans le navire en chargement, s’y engouffraient par une brèche, une porte ouverte dans son flanc. Le charbon, des grues le chargeaient. Elles déposaient à côté du wagon leur benne, un grand bac en tôle. À la pelle, les dockers y déversaient la houille. Et les grues enlevaient leur charge, viraient, balançaient le bac à trente pieds en l’air, parmi les cordages et les mâts de force, puis le descendaient au-dessus des écoutilles béantes. Des hommes, sur le navire, l’empoignaient, le basculaient. La houille tombait, jet noir. Une poussière lourde montait du trou sombre, et s’accrochait aux toiles d’emballage salies et noires dont on avait encadré cette partie du navire. Des tracteurs roulaient sur le quai, arrivaient en grondant, trapus et ramassés, et tirant derrière eux des traîneaux primitifs, des rails de cinquante entretoisés, sur lesquels s’empilaient des caisses, des tonneaux, des charges énormes, que les Fordson traînaient sur le pavé, brutalement, comme des buffles.
Sur les ponts, des hommes couraient. Des treuils, des cabestans à vapeur mouvaient les mâts de charge, halaient des poutrelles de fer, ou des paquets de poutres de sapin jaune, comme d’énormes fagots. Des lampes s’allumaient, dans le soir, éclairaient cette activité. Des souffles de vapeur, des ronflements de moteurs, des coups de sifflet, des fracas de fers heurtés, de planches arrachées, de fardeaux qui tombent, de wagons qu’on tamponne, — parfois, le cri monstrueux d’un navire, un mugissement assourdissant et triste, et qui s’en allait avec un long écho jusqu’à l’embouchure du fleuve… Et là-dessus, sans cesse repris, revenant comme un leitmotiv, le carillon de la cathédrale, tintant avec lenteur.
Karelina avait sa place habituelle non loin d’une grue tout en tôle et en acier, un engin très haut, espèce d’éléphant gigantesque dressé sur quatre énormes membres, entre lesquels passaient les locomotives. Il laissait pendre et cliqueter un crochet de fer démesuré, comme une main lasse. Dans une minuscule cage vitrée accrochée à son flanc, il y avait un homme. Et cela faisait penser à quelque cyclopéenne machine martienne…
Karelina, depuis quelques semaines, sentait plus lourd encore sur ses épaules le poids de l’existence. Elle avait perdu un ami. Jan Viervlet, le chef mécanicien de l’usine Rooseghem, lui avait parlé, un midi. Il lui avait proposé le mariage, l’union de leur misère. Il était seul avec un petit garçon. Il gagnait beaucoup d’argent, possédait sa maison, des économies honnêtes. Karelina vivrait chez lui heureuse, élèverait ensemble sa petite et l’enfant de Jan. Il était, sous une apparence un peu fruste, plus fin qu’on n’eût pensé. Il comprenait quelle sorte d’attachement, de culte, vouait Karelina au mort. Il avait su le respecter. Mais quelle détresse attendait Karelina, et surtout sa petite !
« Acceptez, Karelina, disait-il. Croyez-moi. Seule, sans argent, sans ami, vous ne serez jamais qu’une ouvrière, une malheureuse, et votre enfant aussi. Moi, je vous offre l’aisance, le bien-être et l’éducation pour votre enfant. Pensez à son avenir. Vous n’avez pas le droit de refuser. Vous ne pouvez pas condamner votre fille à la misère, songez un peu. Si son père pouvait vous parler, que vous conseillerait-il ? Moi, je ne vous vole pas à lui. J’accepte le passé, tout le passé. L’enfant sera le mien. Et si vous aimez cet homme encore, eh bien, je tâcherai de ne pas y penser. Il me restera du bonheur tout de même… »
Karelina refusa.
Dès lors, Jan Viervlet l’évita. Il souffrait. Cette douleur dont elle était cause faisait mal à Karelina. Et pourtant, elle sentait bien qu’elle ne pouvait pas accepter.
Les choses allèrent ainsi durant quelques semaines. Puis Jan Viervlet s’en alla. Il avait trouvé une place de chef monteur dans un tissage de jute. Elle ne le revit plus. Et Karelina à présent se sentait plus seule. Elle se souvenait d’une vieille histoire — ce conte de fée où un prince ensorcelé se voit changé en une statue de marbre, des pieds à la ceinture. Elle était un peu cela, elle, une demi-morte, incapable de se dégager d’une emprise, d’un souvenir qui la dominaient. Et elle venait sur le port, ressusciter la mémoire chère, évoquer la grande ombre, intensément, douloureusement.
Pour elle au moins, comme il l’avait rêvé, son image, sa pensée restaient liées indissolublement à ces choses qu’il avait aimées. Elle regardait le port et la ville, dans le crépuscule. Elle évoquait un soir tout pareil. Il y avait deux ans de cela… Oui, deux ans auparavant, elle était ici avec Domitien. Elle sortait pour la première fois de chez « mademoiselle ». Ils étaient venus à deux avec l’enfant contempler le fleuve et le soir… Elle revoyait ces choses toutes pareilles, après ces deux ans, comme si le temps n’avait pas coulé. C’était le même déclin triste du soir, le même grand port actif, brumeux et triste… Grands paquebots immobiles, entravés comme des monstres à la chaîne, et qui s’illuminaient jusqu’aux passerelles, avec leurs vastes cheminées claires sur le fond noir du ciel. Remorqueurs rageurs et fumants. Feux verts et rouges piquant la nuit, glissant sur le fleuve. Musique banale et nostalgique d’un haut-parleur, quelque part, chant monotone et puissant d’un diesel aux battements rebondissants et sourds. Tout, jusqu’au grave mugissement marin des navires, — cri de bêtes géantes dans la nuit. — évoquait cette soirée-là avec l’image et la pensée du mort…
Elle se retournait. Derrière elle, s’étalait Anvers, illuminée sous le ciel sombre, toute en pignons, flèches et clochers, avec la tour de la cathédrale, éclairée à mi-corps, et vaguement blanche, sur le velours noir du firmament. Et elle se souvenait. Il avait parlé d’avenir, de survie, d’immortalité. Il était triste. Du fond de sa mémoire remontait en elle la dernière et timide prière résignée d’un homme mûri et vieillissant, plus âgé et plus sage qu’elle, et qui savait quel fragile et fugitif souvenir laissent les morts chez les vivants.
— Durer… Vivre encore en toi un moment… Laisser en toi mon souvenir, Karelina…
Elle les entendait, ces paroles, elles résonnaient à ses oreilles comme si quelqu’un les avait prononcées tout haut… Et elle s’en allait vite, pour cacher aux gens qu’elle pleurait.
Elle rentrait chez elle, dans sa petite chambre de la rue du Sureau. Elle allait parmi les rues populeuses et noires, silhouette chétive, et qui se hâtait. Elle traversait le grand estaminet, parmi les buveurs, montait vite dans son garni étroit, malsain et chaud. Sa fenêtre ouverte, elle s’accoudait à la barre, regardait de haut, dans le noir, la rue pleine d’ombres et de lumières troubles, une rue populeuse, vivante, envahie d’ouvriers assis sur les trottoirs et jouant aux cartes, de femmes tricotant des bas ou bavardant, de gamins se poursuivant avec des cris. Enfin une de ces rues telles que Domitien Van Bergen les aimait, chaudes et denses de vie. Des rumeurs, des cris en montaient, des rires, des jurons de joueurs, le commérage cacardant d’un groupe de commères, juste sous la fenêtre. Et tout cela dans l’ombre, une obscurité grouillante, trouée des rares reflets jaunâtres d’une vitrine éclairée, de la lueur verte d’un bec de gaz, dans un garni. Au bout de la rue, au carrefour, une énorme lampe électrique, haute, dominant le milieu de la chaussée, épandait un éblouissement, une vaste nappe de lumière. Mais tout le fond de la rue, et tout le faîte des maisons restaient dans les ténèbres. Et il y avait seulement par places, au pignon d’une maison, une espèce de petite lanterne d’église allumée, aux pieds d’une Vierge de plâtre écaillée. Tout cela prenait aux yeux de Karelina, et sans qu’elle comprît pourquoi, quelque chose de pathétique, comme si le mort lui avait imposé sa conception des choses, sa vision large et forte du monde…
Karelina pleurait. Elle se sentait mieux encore, à cette heure, enchaînée au disparu. Mort, il commandait encore. En elle aussi il avait laissé son empreinte.
Accoudée à la barre, dans l’ombre, elle écoutait monter vers elle, du fond de la rue sombre, la rumeur étrangère du monde. Elle avait sous sa fenêtre une lanterne à huile, une vieille lanterne de fer rouillé, à verres fumeux et jaunes, qui pendait au bout d’une potence courbe au chevet d’un christ en pierre. Elle regardait cette lanterne. Une flamme courte et rougeâtre, derrière la vitre trouble, y brûlait, immobile, dans un halo.