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Le village était à gauche de la route de Courtrai à Gand. Un village des Flandres, largement éparpillé sur une terre plate et riche en eau. On l’atteignait par une chaussée grise, sinueuse, et plantée de hauts tilleuls. Elle formait une espèce de digue, et dominait les champs humides, coupés de watergangs. L’hiver, souvent, la Lys montait et les couvrait. Et la chaussée demeurait seule, reliait villages et maisons comme un isthme, à travers l’inondation.
L’église s’apercevait au détour de la route, dominant un bouquet d’arbres à têtes rondes, de gros marronniers antiques, qui encadraient la petite place. Le clocher bas se terminait par un toit en éteignoir, couvert de tuiles rouges, et sans grâce. Autour était le cimetière, à la mode d’autrefois. Il y poussait beaucoup de folles herbes. Des poules venaient y gratter. Et les enfants du village y jouaient. Ses morts participaient ainsi à la vie commune, marchés, processions, kermesses. Si bien que ce cimetière n’était pas triste.
Sur la place donnaient les habitations des notables, le vieux presbytère, la grande boucherie, et le vaste cabaret Verhaeghe qui servait aussi de maison commune, parce qu’on n’avait pas de mairie. Le « château » du notaire était un peu plus loin, sur la route, avant d’arriver à la Lys. Ce n’était qu’un grand bâtiment carré, sans style, au milieu d’un jardin enclos de grilles.
Plus loin, la Lys. On la traversait sur un pont de ciment blanc. On avait de là le coup d’œil du fleuve lent et gras, sinueux, noirâtre, épandant au ras des terres plates une eau puante, et laissant çà et là, dans sa paresse de cours d’eau des plaines, un banc de boue, un bras mort, en fer à cheval. Elle exhalait une insupportable odeur de décomposition, la senteur du rouissage. Une herbe drue, verte et charnue, la bordait, comme nourrie de cette pourriture. Juste sous le pont, une écluse la coupait, lâchait de haut un jet d’écume blanche. Puis le fleuve reprenait son cours. Et l’on voyait, sur ce long lacet capricieux, glisser de lourdes nefs, des péniches brunes, vernissées, rehaussées de cuivres éclatants et marquées en proue d’une croix de peinture blanche. Elles venaient, comme endormies aussi, de l’eau jusqu’aux plats-bords, et repoussant sous leur avant carré deux longues rides obliques, avec un clapotis doux. Elles allaient à la voile, une seule grande voile de misaine tendue en travers de leur mât unique. Et, vues ainsi de loin, elles semblaient glisser à travers le pays, les villages, les fermes et les champs, comme d’étranges voiliers de la terre…
Le pont franchi, la route reprenait, montait insensiblement, et se rétrécissait. Elle allait vers une ligne de hauteurs qui fermait l’horizon, et que dominaient, par place, de longues files de peupliers et des moulins.
Là était la maison de Karelina.
On y vivait frustement. Janne, l’aînée, commandait. Elle avait vingt-neuf ans. Elle s’occupait du ménage et du jardin. Dolf, le père, travaillait en France, partait chaque lundi à vélo pour la frontière, avec une trentaine d’hommes. On gagnait plus en France qu’ici. Et le change avantage encore les Belges.
Dolf logeait en garni, là-bas, avec trois camarades, chacun apportait son manger pour la semaine. Et il rentrait le samedi soir, pour se reposer en travaillant la terre. Beaucoup d’ouvriers belges viennent ainsi en France, quitte à payer un homme chez eux pour tenir leur champ en état.
Karelina n’avait pas de métier. Elle allait aux champs, soignait les lins, faisait les moissons, en rapportait des petits profits de saison, glanes de blé ou de pommes de terre, fruits tombés, pissenlits, champignons, bois mort, mûres, myrtilles ou baies de sureau pour les confitures. Janne, très regardante, se fâchait souvent et la rudoyait, voulait qu’elle rapportât davantage.
On avait une chèvre que Karelina menait paître aux fossés et qui donnait le laitage. Un cochon de lait, acheté au printemps, grandissait jusqu’à huit briques, c’est-à-dire qu’on le saignait quand il avait atteint, au mur, un signe tracé à la hauteur de la huitième brique. Il donnait du lard, que l’on salait et fumait. Deux moutons fournissaient aussi de la laine et de la viande. Poules et lapins, légumes, et le blé d’une parcelle que Dolf cultivait, suffisaient pour faire vivre, d’une vie repliée et primitive. On n’achetait ni fruits, ni pain, ni viande, ni lait. Du café seulement, des épices, des vêtements et de l’huile. Dolf récoltait même son tabac, quelques centaines de pieds qui séchaient, des semaines, aux murs de la maison, sous le rebord du toit, en longues queues verdâtres et rousses. Puis il les coupait aux ciseaux, pour sa pipe. Âpre et rude indépendance de la misère, non dépourvue de grandeur.
Cette année-là, Karelina travailla aux lins. C’était le souci du pays tout entier. Le village vivait du lin. Quatre petites fabriques, alignées sur la rive droite de la Lys, broyaient et décortiquaient la plante textile, pour la revendre au marché de Courtrai. Elles employaient toutes les femmes du village. Jour par jour s’en allaient de à vers Courtrai les hautes voitures à quatre chevaux, chargées de balles grises, d’où sortaient des écheveaux d’un jaune décoloré. Trois de ces fabriques, qui possédaient leurs champs et leurs fermes, travaillaient leurs propres récoltes.
Karelina aida aux semailles. Elle vit lever la plante de velours verte, aux fleurs bleues comme des regards, ou blanches. Elle alla par le tapis humide et dru, d’une somptueuse uniformité, arrachant les mauvaises herbes, les avoines et les chardons. Cent jours, le lin poussa. D’insensibles nuances altérèrent la lourde toison rase et verte des champs, la muèrent en jaune pâle. Et le soleil y jeta son or. Les champs de lin prirent cette chaude couleur lumineuse, ces reflets châtains et dorés, infiniment plus ardents que ceux du blé, voire même de l’avoine, et qui font penser au blond Titien d’une splendide chevelure. Les fleurs étaient tombées. La graine séchait, de minuscules grelots, une danse de points d’or, à l’infini, dans le soleil. C’était l’heure de la moisson.
Janne fit enrôler Karelina dans une équipe qui s’en allait en France. La terre, en Belgique, est morcelée à l’extrême. Rares sont les emblavures qui dépassent un hectare. Pas de grande culture possible. Et c’est pourquoi les filatures belges de la région de la Lys ont pour la plupart en France, dans le Nord, la Somme, et jusque dans la région de Paris, de vastes exploitations agricoles, des cultures motorisées, d’où ils ramènent ensuite le lin brut en Belgique. Car il faut la Lys et ses eaux grasses pour obtenir un parfait rouissage, tout comme on attribue aux eaux du sous-sol d’Angleterre le mérite de ses tissus.
Vers la fin de juin, c’est ainsi un vaste exode d’ouvriers ruraux flamands vers la France. Le lin ne peut se moissonner à la machine. Il faut l’arracher à la main, touffe par touffe. La besogne réclame une main-d’œuvre spécialisée. Les Français n’y excellent pas. Elle est, au surplus, fatigante à l’extrême. L’ouvrier français se rebute plus vite que la patiente, soumise et robuste race flamande. On a vu des équipes abandonner la moisson en plein cours — une moisson qui ne peut pas attendre, parce que la moindre pluie la couche et la gâte. Et pour éviter ce désastre, les usiniers belges envoient sur place, dans leurs cultures de France, des équipes d’arracheurs flamands. Une complication supplémentaire du problème de l’immigration.
On partit un dimanche soir. Un gros camion était venu de France, mené par un vieil homme à grande moustache. Une trentaine d’hommes et de femmes s’y entassèrent sur des bancs. On chantait, on ouvrait déjà les sacs pour boire de la bière et manger. Karelina s’inquiétait un peu. C’était la première fois qu’elle s’en allait. Janne la fit monter près du vieux conducteur. Et le camion partit.
Le vieil homme était bavard. Il raconta à Karelina, sans la regarder, toujours attentif à la route, qu’il avait soixante ans, qu’il se nommait Hendrijk Van de Goo, mais qu’on l’appelait d’ordinaire Mosselman, parce qu’il était marchand de moules. Il faisait du camionnage et des transports, allait aussi, souvent, en Hollande, chercher des moules, qu’il revendait en France. Ce qui expliquait les effluves marins qui s’exhalaient des planches de l’engin. Son camion ne payait pas de mine ; mais Mosselman en faisait un éloge excessif, comme d’une brave bête fidèle. Derrière, on chantait à tue-tête, tandis que la vieille machine roulait lourdement, sur un étroit pavé bombé, vers la France.
⁂
La ferme était le long de la Lys, quelque part, tout près de la frontière. Mais on ne savait pas où exactement. On savait seulement que la Belgique n’était pas loin.
On était dans une grande plaine, encerclée de villages et coupée de lignes d’énergie électrique et d’une grande voie ferrée. L’équipe, conduite par son chef, avait entamé le champ de lin. Elle l’attaquait de front, sur toute la largeur. On avançait doucement, plié en deux. On saisissait de la main la touffe de lin, sans la plier, pour ne pas en casser les fibres, et on la tirait à soi, de bas en haut, on la déracinait, on la gardait serrée dans son bras gauche. Quand la bottée était complète, on la couchait, bien étalée, bien ouverte, sur le sol, pour la laisser sécher. Le champ était plein de hautes herbes, de chiendent, de chardons, de bardanes, qu’il fallait trier et séparer. Besogne délicate et lente, que la machine n’accomplirait pas.
Le travail commençait à quatre heures du matin, au frais. À neuf heures, le chef faisait arrêter, puis encore à midi. Et l’on reprenait à deux heures, jusqu’au soir. La paye se calculait au champ, non à l’heure. Plus tôt ce serait fini, plus vite on s’en irait. On vivait de pain, d’œufs, de lard et de fromage. À midi seulement, les fermiers faisaient cuire une marmite de pommes de terre, — cinq pommes par tête. Ni café, ni soupe, ni lait. Les fermiers étaient regardants et se méfiaient de ces Belges. On dépérissait de soif et de fatigue, sous un ciel torride, sans un pouce d’ombre. Quand on n’en pouvait plus, on allait au seau de petit-lait, aigri et tiède, et on y trempait la jatte commune, pour boire. Cette boisson acide donnait des maux d’entrailles. Il fallait s’en méfier.
La nuit, on dormait dans la grange, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Le chef d’équipe veillait sur les jeunes.
Quelquefois, on allait, après l’ouvrage, manger une soupe chaude et des moules au cabaret t’Joens, un cabaret de village, juste en face du poste de douane. Une vieille femme, Elsa t’Joens, y vivait avec son garçon. Les autocars stoppaient là, avec leur chargement d’ouvriers, pour la visite et les formalités de la douane. On voyait tous ces Flamands et Flamandes exubérants et frustes, dégringoler des grosses machines, courir au guichet, en brandissant des planchettes carrées, où étaient collées leurs feuilles de frontaliers. On y mettait un cachet. Ils revenaient, entraient au cabaret t’Joens, buvaient un verre, avalaient une « couke ». La vieille Elsa, par ces temps chauds, installait sur le trottoir une espèce de petit comptoir, avec un bac de crème glacée. Et les femmes, les ouvrières, achetaient des cornets et des gaufrettes, s’asseyaient par bandes de dix et de vingt au bord du trottoir, et léchaient leur crème glacée avec une sensualité béate.
Hendrijk Van de Goo — dit Mosselman — venait là aussi, souvent. Il apportait des sacs de moules qu’Elsa t’Joens faisait cuire, des crabes, et des limandes à frire. On mangeait tout cela sur des tables, dans la petite épicerie-buvette basse, mal éclairée par deux fenêtres envahies de bocaux, et tout imprégnée d’une odeur forte de fromage et de café. Puis on s’installait sur le trottoir, tous ensemble. L’un ou l’autre se mettait à jouer de l’accordéon, et l’on goûtait ce repos, la douceur du soir, tous ensemble, avant de rentrer à la ferme pour dormir.
La vieille Elsa et Hendrijk Van de Goo aimaient Karelina, parce qu’elle était timide, et qu’on la sentait malheureuse. Elle venait souvent. Elle restait dans la cuisine, à aider la vieille femme. Et elle avait un peu l’illusion d’être chez elle. Gomar, le fils d’Elsa t’Joens, la regardait aller et venir et ne disait rien. C’était un homme de trente à trente-cinq ans, taciturne.
Il avait au fond de la cour un atelier, une espèce de grande baraque, où il faisait des lattes à plafonds. Karelina allait l’y voir. Il travaillait sur un bâti triangulaire fait de pièces de bois brut, non écorcées. Il fendait en quartiers des billes de chêne d’un mètre de long. Il engageait ces quartiers dans son établi, les débitait en lattes minces, larges et souples qu’il nouait en bottes. Il taillait ce chêne en lanières avec prestesse, y engageant le fer, et le manœuvrant d’un mouvement continu de son poignet cerclé de cuir.
La baraque, vaste, blanchie à la chaux, était pleine de déchets de bois et de bottes de lattes empilées, exhalant une odeur saine et forte de bois mouillé, qui rappelait la forêt. De temps en temps, Gomar allait dans le jardin, où il avait creusé une fosse. Les énormes billots de chêne y nageaient, gonflés d’eau, noirâtres, affleurant à peine la surface. Et d’énormes écumes bourbeuses, des espèces de végétations pourrissantes y flottaient, parmi des vers, des larves, des insectes d’eau. Il piquait les billots avec la gaffe, les retirait au bout de son harpon, d’un effort athlétique des bras et des reins. Il les portait sur son épaule jusqu’à la baraque, les débitait, en écartait les fibres, les arrachait d’une traction des deux mains ; puis il soufflait et regardait Karelina avec une espèce de contentement silencieux. Il ne lui adressait jamais la parole.
Parce qu’il était plus âgé que les autres, il ne lui faisait pas peur. Il lui rappelait Dolf, le père. Il en avait les silences, la façon calme d’aller, de fumer, de manger, le même ton de commandement tranquille pour parler à la vieille Elsa. Il buvait beaucoup, mais tous les hommes boivent beaucoup. Karelina ne s’en étonnait pas. Cet homme grand, large et gros, se sachant laid, en semblait moins déplaisant. Tel qu’il était, il s’imposait, avec une paisible et brutale assurance. Il était rouge et sanguin, il avait le nez massif, la bouche grande, découvrant, quand il riait, des dents jaunes et piquées de jus de tabac ; une moustache de Celte et de grosses joues couvertes d’une barbe rêche pareille aux éteules d’un champ fauché ; un front carré, largement dégarni jusqu’au milieu du crâne et des petits yeux vifs gris-bleu, striés d’artérioles, qui luisaient de ruse, sous la broussaille rousse des sourcils. Cette face respirait la force, la méfiance, la cautèle, une volonté intérieure inflexible.
— Ce n’est pas un mauvais garçon, disait la mère à Karelina, mais les filles n’en veulent pas. Moi, je pense que sa femme ne serait pas malheureuse… Il ne faut pas trop demander… À moitié heureux, c’est être heureux. On ne l’est jamais davantage. C’est parce que la jeunesse demande trop qu’elle perd tout. Ainsi mon Gomar, ce n’est pas le beau garçon que les filles recherchent, mais celle qui se l’attachera…
Le sort de son fils l’inquiétait. Elle se demandait ce qu’il deviendrait quand elle aurait disparu. Elle eût voulu qu’une autre affection veillât sur lui. Quelquefois, elle se risquait à des allusions précises. Elle disait à Karelina :
— Et toi, petite, tu ne te marieras pas ? Tu n’y penses pas encore ?
— Non, madame t’Joens.
— Tu as bien tout de même quelque chose en tête ? Allons, dis-le franchement.
Karelina riait :
— Mon Dieu, non, non… Enfin, ça dépend…
— Ça dépend de l’homme, oui, je comprends… Ah ! jeunesse ! jeunesse ! Alors, un garçon comme Gomar ne te plairait pas ?
— Je ne sais pas, madame t’Joens, je ne pense pas… Je ne saurais pas dire moi-même ce que je voudrais. À mon âge, on est comme ça, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, disait la vieille Elsa, on rêve, on invente. Ah ! si tu savais comme c’est vite envolé, tout cela ! À vingt ans, on dirait que le monde est à vos pieds. À trente, on est bien content de ramasser un varlet ! J’en ai vu, j’en ai vu beaucoup… On ne vit pas dans les rêves, Karelina…
Hendrijk Mosselman écoutait cette sagesse, réfléchissait et regardait Karelina. Il ne disait jamais un mot, ni pour, ni contre. Karelina se demandait quelquefois ce qu’il pouvait bien penser, à la contempler ainsi ; et elle en concevait une vague inquiétude.
Gomar s’intéressa bientôt plus ouvertement à Karelina. On ne sait ce qui se passait en lui, mais il apportait à Karelina, sur le terrain de l’ouvrage même, des pots de bière et du manger. Il lui paya, un dimanche, une broche d’argent, à l’éventaire d’un colporteur. Il s’efforçait même de parler. Il pensait moins à boire. Et la vieille Elsa s’en réjouissait.
Bientôt, lui aussi, il commença à pressentir Karelina. Elle voyait bien où il voulait en venir, et elle n’aurait su dire elle-même si elle en était contente ou non. Au fond, elle se sentait un peu anxieuse, devant l’avenir, la perspective d’une existence liée à celle de cet homme qu’elle ne connaissait en rien. Mais une timidité l’empêchait de le lui dire. Elle se résignait à accepter avec gêne, en silence, cette cour.
Il la questionnait sur sa famille, sa maison, sa vie. Elle expliquait, parlait du père, de Janne, la sœur aînée, de leur existence en Belgique. Il connaissait bien tout cela. Il était de ces pays lui-même, il raconta avoir longtemps habité un hameau de quelques bicoques, dans la forêt d’Houthulst. Seulement, l’ouvrage n’allait guère, en ce pays perdu. Gomar et sa mère étaient venus en France parce qu’on y gagnait mieux sa vie,
⁂
Un lundi, que le vieil Hendrijk s’en allait à Terneuzen prendre un chargement de moules, Gomar l’accompagna. Il revint dans la soirée. Il apportait à Karelina une lettre du père et de la sœur Janme, parce qu’il avait fait un détour par le village. Il avait dû parler là-bas plus qu’il ne l’avouait. Janne se disait satisfaite de voir Karelina prendre un parti, à la fin. Ruse singulière, et qui était bien dans le caractère de Gomar. Il avait dû combiner dès longtemps cette manœuvre.
Quand Karelina eut regagné son village, Gomar vint chaque dimanche lui faire la cour et il lui apportait de menus cadeaux. Janne la pressait d’en finir, parce que sa sœur ne rapportait pas beaucoup. Karelina, harcelée, ballottée, un peu fataliste, finit par se décider.
Le mariage fut très gai. Hendrijk avait amené dans sa guimbarde Gomar et la vieille Elsa t’Joens. Gomar était en noir. Il semblait, à le voir, que ses extrémités énormes et comprimées dussent faire éclater souliers noirs et gants blancs. Sitôt après la messe, il ôta son veston, son col, et ses chaussures, et se mit à l’aise pour la fête.
On mangea en plein vent, au pied du moulin, Gomar payait le dîner. Bouillon, bœuf bouilli avec carottes à l’étuvée, langue de bœuf à la vinaigrette, gibelotte de lapin aux pruneaux et aux raisins secs, et jambon avec gâteau. On but beaucoup.
L’après-midi, les femmes firent la vaisselle, puis regardèrent les hommes jouer aux cartes, en attendant que revînt l’appétit pour souper. Karelina, avec Janne et Hendrijk, faisait lentement le tour du petit domaine qu’elle allait quitter. Ces choses lui semblaient chères, à présent. Elle regardait le moulin, la maison basse, le jardin aux légumes, et tout cet horizon sans grâce, mais familier, de plaines et de maisons rouges, où serpentait la Lys paresseuse. Et elle regrettait.
— Tu seras heureuse, si tu veux, et si tu ne retombes pas dans tes idées, disait Janne. Gomar est un homme solide, il a dans les mains un bon métier. Au fond, tu as de la chance. Il ne faut pas trop demander, voilà tout. On ne vit pas dans les rêves.
— La vieille Elsa le dit…
— Elle a raison. N’est-ce pas Hendrijk ?
— Eh oui, oui, faisait Hendrijk. Pourtant, j’ai vu quelquefois des fous réussir mieux que les autres…
De loin, en revenant, on entendit des éclats de voix. Et l’on rentra bien vite. Une dispute venait d’éclater entre Gomar et Dolf au sujet d’un as de pique égaré. Et beau-père et beau-fils roulaient déjà leurs manches pour s’empoigner par le cou…