‹ L’Empreinte du dieuChapitre 3 sur 18 · 01 · 03

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T’Joens avait loué un cabaret sur la frontière française, près de la Lys, en amont de Menin.

C’est un pays qu’on appelle « les Baraques », parce que beaucoup y bâtissent de minables masures en planches et en tôle. Cette zone frontière, à cheval sur la France et la Belgique, est peuplée surtout de hors-la-loi auxquels se mêlent nombre de bandits. Tous ceux dont un forfait a troublé les rapports avec la justice viennent se réfugier dans le pays voisin, mais à proximité du sol natal. Ainsi peuvent-ils aisément y faire, à l’occasion, un court passage, tout en narguant la police ou la douane.

On y vit de fraude sous toutes les formes — et d’autres industries moins ouvertement avouées que ce métier périlleux qui, d’ailleurs, dans les régions frontières est considéré comme normal et ne déshonore pas son homme. Il y a ainsi, entre les postes de douanes des deux pays, une sorte de zone neutre, une terre d’asile où la lie de la population se réfugie, et que la police ne fréquente qu’avec circonspection. On y boit, on y joue, on s’y empoigne en toute tranquillité. Des maisons, quelquefois, sont bâties à cheval sur la ligne même de la frontière, et l’on y entre par une porte le tabac belge, qu’on sort par l’autre en territoire français. Des fermiers français envoient leurs poules picorer des graines en Belgique — une contrebande qu’on n’a pas encore trouvé moyen de réprimer. Des femmes, profitant du change, vont se faire faire à bon prix en Belgique une ondulation permanente ou un dentier. De leurs portes, des voyous narguent les douaniers français, leur lancent des injures ou des quolibets, ou même quelquefois de véritables projectiles. Impossible de les appréhender, il y aurait violation de territoire. C’est pourquoi l’effort des capitaines de douane tend à supprimer, dans la mesure du possible ces zones franches, en rapprochant le plus qu’ils le peuvent les bureaux de douane français et belge l’un de l’autre.

Le cabaret était la dernière maison d’une longue rangée. On y entrait par un porte à tambour, garnie de verres de couleur. La salle de débit était grande, triste et nue, avec un plancher de bois blanc, un comptoir aux frustes sculptures, et des banquettes de moleskine. Une petite cuisine, derrière, donnait sur la cour, vaste et encombrée de planches, de vieilles charrettes et de baraques à poules, à chiens et à pigeons. En haut, il y avait trois chambres dont on n’occupait que la plus petite, et un grenier immense.

Gomar t’Joens ne faisait plus de lattes. Il avait loué son cabaret dans l’intention de pratiquer la contrebande. Et Karelina connut bientôt la misère du métier. Il y eut dans sa maison de constantes allées et venues d’individus louches. Elle aimait l’ordre, la netteté, la clarté. Elle éprouvait d’instinct l’amour de la pleine lumière. Gomar t’Joens voulait l’ombre et la dissimulation. Il disait Karelina trop bête. Il finit par lui interdire de perler au comptoir, parce qu’elle l’aurait vendu sans même s’en douter. Et elle se bornait à servir les pratiques et à les écouter.

Il venait chez t’Joens une foule de gens. Des chômeurs minables, des Algériens, des Polonais, des chemineaux ou « bâtonniers » que Gomar allait ramasser sur le pavé de Lille, et convoquait, tous les faibles, tous les inconscients, tous les affamés, tous ceux qui acceptent le risque et laissent pour le maître-fraudeur le profit.

Gomar envoyait ces chômeurs en Belgique, chez les épiciers avec qui il était de connivence. Il les retrouvait le soir, les chargeait de tabac, comprimé dans de grands sacs à courroies de cuir. Et il les envoyait devant lui sur la frontière. Il les suivait comme le chasseur suit un gibier. On ne livre pas ainsi les yeux fermés à un chemineau quelconque trente kilos de tabac. La tentation est forte, pour lui, de se sauver avec le sac et de disparaître, ou bien même de rentrer chez le maître-fraudeur en prétendant qu’il a été poursuivi, qu’il a dû déballotter en route… Gomar, sur la trace de ses hommes, les surveillait, inattaquable lui-même, et ne courant aucun péril. C’était seulement pour lui une espèce de partie empoignante, avec des arrêts, de longues attentes dans les blés ou les herbes, à plat ventre, des reptations interminables, au fond des fossés, l’assaut d’un chien, parfois, paré d’un court moulinet du bâton dans les pattes, la poursuite des douaniers, tirés par leurs mâtins en laisse au bout d’une longue corde nouée à la ceinture de l’homme, les courses folles dans les labours, les chutes, les bagarres, les coups. On arrivait à la Lys, on cherchait un bachot, ou bien on installait un va-et-vient, avec une corde, on passait…

Vers deux heures, trois heures du matin, les hommes rentraient au cabaret t’Joens, boueux, trempés, fourbus. On leur versait du rhum. Ils retrouvaient le souffle. Des vieux troussaient leur pantalon ruisselant, chauffaient un instant leurs os, avant de s’en aller dormir dans une meule. Des jeunes, pressés, partaient tout de suite, les vêtements collés sur le dos, une petite lampe de poche à la boutonnière, pour faire dans la nuit, sept ou huit kilomètres, retrouver leur maison, et se présenter à neuf heures du matin au bureau de chômage…

Il y avait aussi les chiens. Karelina les voyait rentrer crevant de fatigue, les pattes tremblantes, la langue pendante. Ils avaient sur le dos leur immense sac à lanières plein de tabac, au cou un collier à clou, au front une espèce de bandeau de cuir armé d’une forte broche, pour éventrer les chiens de douaniers. Beaucoup se blessaient aux fils barbelés des clôtures, essuyaient des coups de feu, portaient au poitrail des morsures. On les soignait deux ou trois jours, et ils repartaient pour la Belgique, jusqu’à l’heure inévitable où ils ne revenaient plus. Ou bien — la chose advint deux ou trois fois — les douaniers les suivaient jusqu’au cabaret t’Joens, entraient derrière eux dans la cour ouverte. Et il fallait leur livrer les chiens, muselés et enchaînés. Ils les traînaient dehors, appliquaient le canon d’un revolver sur l’oreille de la misérable bête, qui devinait et se débattait pour éviter l’arme. Et un hurlement d’agonie parvenait jusqu’à Karelina, et lui serrait le cœur.

Gomar rachetait d’autres chiens, des jeunes, et les dressait. Et c’était un autre martyre. Le fouet, le bâton entraient en jeu au point de laisser quelquefois les pauvres bêtes assommées sur place. On les habituait aux assauts contre l’ « apache », un comparse cuirassé de trente kilos de toile et de cuir, ganté, masqué de treillis. Gomar leur inspirait aussi la phobie du douanier, de l’uniforme, la haine des congénères, des autres chiens qu’il surexcitait par des mêlées sauvages — toute une férocité provoquée à dessein, par tous les stratagèmes, toutes les souffrances possibles : lanière, coups de chaîne, poivre dans les yeux et dans le nez, coups de feu à blanc, en pleine gueule, à brûle-poil, jeûne, soif, jalousie, tout, sauf la douceur et la bonté, l’intelligence. Gomar obtenait ainsi des espèces de fauves, sans cesse rampants autour de lui et prêts à mordre, et il poussait l’ingéniosité jusqu’à leur découper et donner à manger des morceaux d’autres chiens abattus, pour les rendre plus sauvages à la bataille.

Il y avait encore les perquisitions, les visites de douaniers par toute la maison, les fouilles, les matelas ouverts, les meubles renversés, les murs percutés, les cheminées sondées. L’air indifférent, Karelina regardait les hommes aller et venir au-dessus de la cache creusée dans le plancher.

Des semaines, et même des mois entiers, on voyait autour du cabaret rôder les « noirs », des douaniers en civil, patients et entêtés, sous le soleil et les giboulées. On avait l’impression d’être traqués, guettés, il fallait des ruses invraisemblables pour entrer et sortir le tabac. Quelquefois un paquet roulait tout à coup au milieu du cabaret, en rebondissant, sans qu’on sût qui l’avait jeté. Des autos arrivaient, entraient dans la cour en trombe, portière ouverte. On y lançait des sacs, on claquait la portière. Elles démarraient, disparaissaient, tandis que Gomar, vite, refermait la grand’porte et balayait la poussière pour effacer la trace des pneus.

Ou bien un affidé venait dire : « La « marchandise est dans le champ Despretz », ou « derrière la briqueterie », ou « le long de la ligne du chemin de fer ». Et il fallait aller la prendre, l’avancer lentement, par étapes, la recacher en pleins champs, six, sept fois, avant qu’elle arrivât enfin. C’est la denrée maudite, le tabac. Personne ne veut l’avoir chez soi, on s’en débarrasse dès qu’on le peut, on en jette la charge sur d’autres. D’un bout à l’autre de la filière, on ne cherche qu’à éviter le terrible flagrant délit.

Tout cela désespérait Karelina et amusait Gomar. Il aimait cette bestialité, ces émotions, les longues journées d’oisiveté et de bamboche qui suivent les coups habilement menés. Il goûtait les hâbleries, les vantardises, les histoires fantastiques de fraude, où l’on revit ses aventures, et qui font rire ou frémir. Il y en avait que Karelina connaissait à fond à force de les entendre, et qui l’épouvantaient encore.

On buvait. On se provoquait. On s’essayait à des exercices de force, à des prouesses athlétiques et dangereuses, comme de hisser sur la table une tonne de bière, ou de soulever un homme sur sa chaise, en prenant le dossier avec les dents. Une fois qu’on changeait sur la route les rails du vicinal, devant la maison, Gomar pensa mourir pour avoir parié de porter seul un rail sur son épaule. On le chargea, il ne put le rejeter. Et il resta là, un moment, à grimacer, les cinq cents kilos sur l’épaule, tandis qu’on criait d’horreur sans oser approcher pour le secourir… Puis il put rejeter le rail et faillit broyer Karelina, qui s’était élancée vers lui pour l’aider.

Et c’était encore l’antique concours des pintes, chaque homme ayant devant lui une file de verres de bière coupée de « schnick », et buvant à qui tiendrait le dernier.

Des femmes venaient souvent, maîtresses ou femmes de fraudeurs ou bien pochardes, habituées de l’endroit, et elles mêlaient aux voix des mâles leurs cris et leurs rires aigus, piquaient l’orgueil des hommes, surexcitaient les violences. Ça finissait par des bagarres ou par des danses, une bacchanale insensée, une succession de scènes folles, comme en inventent les gens ivres, et que Gomar regardait, content, énorme, tournant d’une main, avec aisance, la manivelle de sa colossale et tintinnabulante machine à musique, un engin rutilant de verreries et de pendeloques, et qui moulait à grand bruit des polkas et des valses.

Fanny, la fille d’un fraudeur, venait souvent à ces parties. C’était une grande créature brune, l’œil noir, le teint olivâtre des Mauresques, le menton aigu et saillant. Elle admirait Gomar. Elle se tenait près de lui quand il jouait aux cartes, dansait avec lui, buvait dans son verre sans se gêner. Quand Gomar se battait, Karelina s’enfuyait en pleurant dans sa cuisine. Fanny restait là, derrière lui, à lui crier des encouragements, les poings serrés, tapant du pied, comme si elle-même avait donné et reçu les coups.

Ivre, elle s’asseyait sur ses genoux, l’embrassait sans honte, sur la bouche, caressait de ses longues mains, des mains superbes et douces de fille fainéante, la lourde face barbue. Judith farouche de cet Holopherne populaire, elle méprisait Karelina, et le montrait. Elle faisait tout, ouvertement, pour la rendre jalouse. Et Gomar, par une espèce de méchanceté de brute, ne se cachait pas non plus, attirait Fanny à lui, en face de Karelina, enserrait la fine taille aux hanches larges dans ses mains de Goliath, voluptueusement, et disait :

— Une femme comme toi, voilà ce qu’il m’aurait fallu.

⁂

Gomar t’Joens, chez lui, parlait peu. Karelina avait appris ce qu’un geste de lui voulait dire. S’il se mettait à table, c’était l’heure du manger. S’il s’asseyait, et allongeait les jambes, elle le déchaussait. Il tapait du tisonnier sur le poêle quand le charbon manquait. Et si, d’un geste tranquille, il dégrafait la boucle de la lanière de cuir qui lui comprimait le ventre, cela signifiait qu’il allait frapper. Les bêtes même connaissaient le geste et se terraient. Le soir, après le souper, il se levait et emportait la lampe. Et on n’avait qu’à le suivre, ou à demeurer dans le noir.

Il ne donnait jamais un sou pour le ménage. L’argent du cabaret devait suffire pour vivre. Lui gardait pour son compte le bénéfice de la contrebande et menait grande vie. Il avait en nourrice trente coqs de combat, dans les fermes d’alentour. Il pariait chaque dimanche plusieurs centaines de francs au jeu de pigeons. Il était assidu des nombreux champs de courses de la région : Lille, Tourcoing, Waereghem, Ostende, vingt autres.

Tous les passe-temps coûteux, d’instinct, lui plaisaient. Il partait deux fois chaque semaine pour la pêche, tantôt vers les étangs qui avoisinent la région d’Ypres, Zillebeck, Dickebush et le Blankaart, tantôt vers le canal de Furnes, tantôt vers Bruges. Il fallait l’éveiller à deux heures du matin, lui préparer ses lignes et son repas, et l’attendre la nuit d’après jusqu’à ce qu’il lui plût de rentrer.

Tout cela lui semblait normal, et dû. Il se faisait du ménage une conception à l’antique, ou, mieux, semblable à celle de l’Arabe. La femme avait son domaine, et lui le sien. Il la regardait quelquefois soulever d’énormes cuvées de lessive, traîner des seaux de charbon, plier sous une charge de bûches. Il ne pensait pas à l’aider. Elle pouvait courir d’un client à l’autre dans le cabaret, ne plus savoir où donner de la tête, aller, éperdue, de la cuisine où le dîner brûlait aux tablées de buveurs qui réclamaient du genièvre. Gomar, carré sur sa chaise, la pipe aux dents, les cartes en main, continuait sa partie de piquet. Il n’y mettait même pas de méchanceté. L’idée ne lui venait pas qu’il pût faire autre chose. Il ne se voyait pas plus veillant sur la soupe qu’il n’eût pu s’imaginer tenant l’aiguille ou berçant un marmot. Il n’y avait en lui qu’indifférence. Et cela ne l’empêchait pas, quand le manger était mal cuit ou le linge mal reprisé, d’appeler Karelina, et de l’agonir d’injures et de menaces.

C’était une vie de bête. Du monde toujours, des allées et venues suspectes, des mines patibulaires. Toute une journée à courir, à calculer ce que devait l’un ou l’autre, à surveiller les clients, à écouter, écœurée et le sourire aux lèvres, les gaillardises ignobles d’un galant, à piétiner d’énervement devant un ivrogne aux propos stupides et ressassés — et qu’on ne pouvait chasser, parce qu’il fallait vivre et que Gomar ne donnait pas d’argent.

Toute une basse-cour à surveiller. Cent cinquante pigeons au-dessus du grenier, dans un colombier où l’on entrait à quatre pattes. Six coqs de combat, chacun avec quelques poules, dans des loges séparées, auxquels il fallait porter l’eau et le grain, et qui, féroces, sautaient sur Karelina pour la frapper dans les yeux. Elle en avait une peur atroce. Mais il fallait obéir à Gomar. Les chiens, enfin. Quatre grands chiens, lourds molosses, de ces bêtes de Flandre mâtinées de danois, énormes, le poil roux et ras, les oreilles coupées et la queue longue et musculeuse. On en voit de pareils sur les tapisseries de Gand et de Bruges, chassant l’ours ou le sanglier, ou bien suivant le cortège de Maximilien, ou couchés aux pieds de Charles-Quint. Ils allaient par la maison, lents, rôdeurs, inquiets perpétuellement, et mal habitués à la présence de cette étrangère, qu’ils venaient flairer quelquefois. Ils ne lui faisaient jamais de mal. On eût dit qu’ils savaient qu’ils lui inspiraient une terreur suffisante.

Karelina n’aimait que les pigeons. Eux ne lui faisaient pas peur. Ils étaient doux, la comprenaient, venaient becqueter ses cheveux. Elle s’occupait de leurs amours et de leurs petits. Elle avait ses préférés. Un entre autres qui venait taper du bec aux carreaux, entrait dans la cuisine et qui devint son familier. Elle l’avait appelé Crou-Crou. Il becquetait des miettes de pain dans les lèvres de sa maîtresse, et buvait sa salive. Et de lui-même, il s’offrait, couchant les ailes et pliant les pattes, quand elle voulait le prendre, Gomar s’aperçut de cette amitié. Il mit le pigeon au concours, un dimanche, sûr que celui-là reviendrait plus vite. Crou-Crou revint avant les autres, mais traîna sur le toit. Les minutes passaient. Gomar s’emportait. Quand il tint enfin Crou-Crou dans ses mains, du geste classique des « coulonneux », il lui tordit le cou et arracha la tête.

⁂

Quelquefois Gomar buvait. Alors, sa vraie nature, souverainement orgueilleuse et dominatrice, se montrait ouvertement. Il semait l’argent dans tous les cabarets du pays. Il parlait de sa force, provoquait les batailleurs et faisait aux femmes une cour avinée.

Karelina devait l’attendre toute la nuit, tenir le feu, surveiller le repas, qu’il réclamerait en entrant. Et c’était une veillée de cauchemar, entrecoupée de courts sommeils et de réveils en sursaut.

Vers deux ou trois heures, le matin, Gomar rentrait. De loin, son pas annonçait son état. Il était plus lent, moins certain, coupé d’arrêts et de soliloques, dans la nuit. La lumière des fenêtres le guidait. Son pas s’arrêtait devant la porte. Il attendait, un long moment quelquefois, sans qu’on sût pourquoi, peut-être dans l’espoir de surprendre son monde. Et il faisait une entrée soudaine. Il semblait près d’éclater d’apoplexie. Ses joues montraient une teinte vineuse. Il y avait du sang dans ses yeux gris, une fureur qui cherchait des victimes. La peur pénétrait avec lui. Karelina restait figée, n’osant ni l’approcher, ni passer dans la cuisine, tremblante, sachant bien qu’il s’aviserait toujours, et quoi qu’elle pût faire, d’une intention mauvaise qui l’irriterait. Et les chiens aussi tremblaient. Ces bêtes savaient quand le maître était ivre. Elles devaient le reconnaître à son pas, à ses gestes, à de mystérieux indices. On les voyait ramper le long du mur et se cacher, serrées en tas, avec de courts tressaillements, quand il bougeait. Il avait, à cette heure, des imaginations barbares, comme de les battre avec un tisonnier rougi, qu’elles mordaient de fureur, et qui leur brûlait la gueule, ou d’allumer autour d’elles, à terre, une traînée de poudre de chasse. Les chiens se souvenaient, associaient à l’odeur de cet homme ivre le rappel des souffrances endurées, et se terraient.

Gomar avançait, s’asseyait, allongeait les jambes. Karelina comprenait, s’approchait et s’agenouillait. Elle lui ôtait ses chaussures, avec la peur de recevoir dans le visage un coup de pied. Il l’observait, muet, furieux sans raison, en quête d’un prétexte pour éclater.

Elle le servait. Il mangeait, hurlait brusquement, parce qu’il n’avait pas faim, et s’en prenait au manger :

— Saleté ! Zwijnewij !

Il lançait l’assiette contre le mur, retournait la table d’un revers de bras. Karelina, transie, maîtrisant une espèce de grelottement, le regardait sans bouger.

— Eh ! bien, oui, c’est moi, s’écriait-il. Et après ? D’abord, je ne veux pas qu’on me regarde. Regarde ailleurs ! Et puis, va te coucher. Au trot !

Elle s’en allait, docilement, et cette obéissance semblait accroître la rage de l’homme. Il courait derrière elle, lui portait un coup sur l’oreille, la jetait sur le mur ou par terre…

— Allez, debout ! File !

Il la poussait devant lui, vers l’escalier, la suivait.

En haut, elle se déshabillait lentement, tandis qu’il la surveillait, la lampe au poing. Elle était prête, enfin, en chemise de nuit, et plus consciente encore d’être faible, ainsi nue sous une mince étoffe…

— Couche-toi.

Elle se couchait, s’efforçait à l’obéissance la plus passive, la plus machinale, pour ne pas donner prise à la fureur de l’homme. Lui, soufflait la lampe, et rôdait dans le noir de la chambre, s’approchant du lit, s’en allant, revenant, tandis qu’elle retenait son souffle et sentait son cœur s’arrêter de battre, quand Gomar approchait.

Il redescendait. Une idée biscornue lui passait par la tête. Il décrochait un fouet, appelait les chiens, se mettait en devoir de les dresser. Les bêtes refusaient d’obéir, fuyaient, bondissaient, affolées, devant l’homme ivre. Elles finissaient par se retourner contre lui et par l’assaillir. Et, d’en haut, Karelina écoutait le vacarme, et les hurlements, dans le silence nocturne.

Il avait dû connaître une femme — Clara. Il n’en parlait jamais, mais, à ces heures, il se souvenait d’elle, l’appelait, l’injuriait, la suppliait, la menaçait. Il parcourait toute la maison, dans l’ombre, cherchant quelque chose, gémissant ou criant, comme un fou :

« Clara ! Clara ! … »

Las, à la fin, il remontait. L’escalier craquait. Derrière la porte, un moment, on l’entendait souffler. Puis il entrait, cherchait son lit, se jetait dessus, demi-nu. Karelina faisait la morte. Mais son désir à lui surnageait dans le cerveau baigné d’alcool. Son geste tâtonnant cherchait la femme à son flanc. Il l’attirait à lui, brutalement.

Tenue sous lui, collée à lui de force, les reins broyés par le bras musculeux, elle le sentait, avec un dégoût innommable, s’assouvir en un spasme.

Il s’endormait sur elle, d’un sommeil d’alcoolique, coupé de cris brefs et de sursauts. Lentement, elle essayait de se dégager de l’étreinte, ressaisie parfois, ramenée contre la peau en sueur par le réflexe brutal du mâle repu. Elle mettait un temps infini à libérer une jambe, puis les deux, à se glisser enfin hors du lit. Elle descendait bien vite dans le cabaret, parmi les verres brisés et le vin répandu. Elle rallumait la lampe. Les chiens, blottis, épouvantés encore par la terrible odeur d’alcool, la regardaient aller, et troussaient leurs babines quand elle approchait. Mais elle ne s’occupait pas d’eux ; elle s’en allait dans la cuisine avec la lampe et faisait du feu. Elle se lavait le corps longuement, interminablement, avec l’idée d’arracher d’elle jusqu’au souvenir de la souillure. Elle se repeignait, changeait de linge. Et jusqu’à ce qu’une lueur grise, à la fenêtre, annonçât l’aube, elle restait près du poêle, sur sa chaise basse, à réfléchir.

⁂

— C’est un sauvage, disait Mosselman, le vieil Hendrijk Van de Goo.

Il venait chaque soir fumer sa pipe au cabaret t’Joens. Et il parlait. Il éprouvait pour Gomar t’Joens une amitié sans cause, une de ces affections irraisonnées que le temps seul, une longue familiarité expliquent. Mais il le jugeait sans aveuglement.

— Il a tué un homme, déjà, d’un coup de couteau, disait-il. Un garde-chasse, dans la forêt d’Houthulst. Il ne faut pas le répéter, à cause de la police. Mais moi je le sais.

Hendrijk aimait Karelina. Il apportait pour elle du poisson frais de Terneuzen, ou de grosses moules qu’il triait parmi ses sacs. Il allait là-bas deux ou trois fois chaque semaine, avec son camion. Il partait de bonne heure, pour la marée, qui n’attend personne. À deux heures, trois heures du matin, Karelina, dans son lit s’éveillait, au bruit de la lourde machine tressautant sur les pavés. C’était Mosselman qui se mettait en route pour la Hollande. Une lueur de phares éclairait la fenêtre, le tintamarre augmentait puis décroissait lentement. Le ronflement du moteur s’éloignait. Et Karelina restait encore à songer un moment, à rêver de ces départs, comme s’il y avait eu, dans le périple régulier du vieil homme à travers la Flandre, quelque chose de romanesque et d’aventureux.

Il revenait très tard, le soir. Karelina l’attendait. Il arrivait trempé, dégouttant l’eau, sous un immense ciré de marin qu’il avait dû acheter là-bas, dans un port de la côte. Il l’ôtait, le pendait au clou, allait au feu, et bourrait sa pipe de merisier. Le tabac belge, le savoureux tabac des Ardennes et de la Semois fleurait bon, à brûler dans ce vieux bois plein de senteurs. Et c’étaient les meilleures heures que vécût Karelina, à parler des voyages du vieux Mosselman.

Elle finissait par avoir en lui une grande confiance. Elle lui racontait, elle aussi, sa vie, sa jeunesse, la mort de sa mère… Elle avait alors tout perdu. Janne, la sœur aînée, aimait plus l’argent que les êtres. Et le père ne s’occupait pas de la maison. Elle disait ainsi toute une existence de résignation et de peine, embellie seulement par l’étrange et lumineux souvenir de l’oncle Domitien Van Bergen. De lui surtout elle aimait à parler. Hendrijk le connut, à la fin, aussi bien qu’elle. Il sut qu’il était grand, brun, fort, qu’il écrivait des livres et parlait autrement que tout le monde. Toutes ces choses ne touchaient guère Hendrijk Van de Goo. Mais comme il s’apercevait du plaisir qu’elle avait à se confier ainsi, il l’écoutait patiemment dévider sa monotone histoire.

Un soir, il arriva tout affairé. Il y avait quelques personnes dans le cabaret. Il entra dans la cuisine tout droit.

Karelina le suivit.

— Gomar n’est pas là ?

— Non, Mosselman…

— Tant mieux. Voilà : demain, je vais à Terneuzen…

— Ah ?

— Oui Mais à l’aller, j’ai trois tonnes de lin brut à déposer à Anvers.

— À Anvers ?

— Oui. Écoute, veux-tu que je me renseigne sur ton oncle Van Bergen, que je le cherche ? Il doit y être encore… Ça ne te ferait pas plaisir d’avoir de ses nouvelles ?

— Hendrijk ! Comme je serais contente !

— Donne-moi son adresse.

— Je ne la sais pas. C’est derrière la cathédrale, voilà tout, dans une petite rue qui donne rue Vleminckx…

— Je chercherai…

— N’y va pas, surtout. Ne te montre pas !…

— Pourquoi ?

— Je n’oserais pas… J’aurais peur qu’il sache. Non, attends. Vois seulement où il habite, s’il est toujours là… Je serai déjà si contente, Mosselman !

— Comme tu voudras.

— Quand rentres-tu, Mosselman ?

— Après-demain soir. Je viendrai te donner des nouvelles jeudi matin.

⁂

Le mercredi soir, Karelina n’y tint plus. Elle prit prétexte d’une commande de vin à passer à la brasserie, et s’en alla jusque chez Hendrijk.

Il habitait un singulier domaine, un amoncellement de hangars en planches et de cellules en béton, qu’il avait fabriquées lui-même de bric et de broc. Une grande cour, au milieu, foisonnait en volailles et cochons. « Mosselman » logeait dans une espèce de cube en ciment, donnant sur la rue, par une fenêtre mal en place, et qui provenait manifestement d’un chantier de démolitions.

En chemin, Karelina avait rencontré trois ou quatre marchands de moules, tournant avec un fracas étourdissant leurs crécelles, d’une rotation continue du poignet, et marchant à la tête de leurs chevaux en criant « Moulettes ! moulettes ! » Hendrijk était donc rentré.

Elle le trouva chez lui, en effet. Il s’apprêtait à couper la crête d’un jeune coq. On venait de le lui apporter dans un sac. Il préparait le nécessaire, ciseaux, rasoir, vinaigre, de l’eau fraîche dans une tasse. Un tisonnier de fer rougissait dans le poêle.

— Déjà ? dit-il en la voyant entrer.

— Eh bien, Mosselman, tu es allé là-bas ?

— Oui, oui… Assieds-toi… Regarde le beau coq !

I] l’avait tiré du sac et le tendait à bout de bras.

— Belle bête, hein ? Je vais lui couper la crête et les « balouffes ».

— Et Anvers, Mosselman ?

— Oui, oui…

Il y mettait un peu de malice, le vieil Hendrijk Il renferma le coq dans son sac, le pendit à un clou, tira son éternelle pipe de merisier. Et, la bourrant lentement, du pouce :

— Oui, j’ai vu Anvers. Un fameux port !

— C’est beau, Mosselman ? C’est grand ?

Il expliqua :

— C’est large, et propre… Il y a des rues qu’on dirait que les murs sont sculptés, avec des pignons, des frontons, des statues qui supportent les balcons, comme on voyait dans le temps, ces femmes nues à l’avant des navires… Et puis, tout à coup, de ces casernes, tu sais, de ces maisons toutes carrées et hautes, hautes, comme on commence à en faire… Et des jardins avec des fleurs, des fleurs, et des grilles dorées… C’est riche, oui, c’est riche. Des autos comme on n’en imagine pas, petite. Du luxe, des lumières, des étalages, des magasins, du commerce, de la vie, quoi !… Pour sûr, oui, de la vie ! Et la belle, la grande. Des pays à devenir riches…

Il médita une seconde, malhabile à vêtir sa pensée des mots justes.

— On dirait, on dirait que l’air n’est pas le même, qu’on vit plus vite… Tout va vite. C’est comme dans les ports, on dirait qu’on vit avec la marée… Et des gens, tant de gens ! De partout ! Des marins d’Amérique et du Japon, d’Espagne, d’Italie, du Brésil, du Chili… Des nègres, des Chinois, des Américains, toutes les langues, tous les parlers… On dirait que ça touche à tous les coins du monde, Anvers…

Il resta silencieux une seconde, à tirer de sa pipe de courtes bouffées régulières. Puis il cracha, reprit :

— Donc, j’ai cherché derrière l’église, la cathédrale, quoi ! C’est beau aussi. Des maisons du temps passé. Et j’ai trouvé ton oncle, oui.

Il feignit de ne pas voir son émotion. Il continua, le dos tourné, examinant d’un air attentif le tisonnier qu’il avait retiré du feu :

— Oui, il habite une maison par là, une vieille petite maison toute en briques de sable, avec une porte à gros clous, des vitraux aux fenêtres, et juste au-dessus de la fenêtre du grenier, un avant de bateau en pierre, qui sort du mur. Une riche maison, sûr. Propre. De beaux rideaux. Des fleurs aux fenêtres…

Il se tut de nouveau, attendant une réponse. Elle ne vint pas. Il se retourna, s’étonna de voir Karelina si pâle, et tordant son tablier, d’un geste fébrile et pitoyable. Il en eut compassion, écourta les détails :

— J’ai vu son nom sur la porte. J’ai su que c’était là. Alors, j’ai bu un verre, au coin. J’ai fait parler. Il est très riche. Il vit là avec sa femme et leur servante. Ils n’ont pas d’enfant. Il voyage beaucoup, pour du théâtre et des livres, des choses comme ça. Voilà, Van Bergen, Domitien Van Bergen. Un grand homme brun, fort, gai. Je ne peux pas m’être trompé.

Il lui mit la main sur la tête, lui releva le front :

— Ça te fait du chagrin, Karelina ?

— Non, non, Mosselman… Mon Dieu ! S’il savait comme je suis malheureuse ! Il viendrait, il m’aiderait… Il me l’avait promis, vois-tu, Mosselman…

— Écris.

— Je n’oserais pas.

— Puisqu’il t’avait promis…

— Et s’il venait ? Si Gomar le voyait ? Tu connais Gomar, Mosselman, il le tuerait, je pense… Non, je n’oserais pas écrire.

Hendrijk avait repris le coq. Il s’était assis, près du feu, tenait la bête entre ses cuisses, lui redressait la tête, et s’apprêtait à couper la crête. Il resta hésitant, une seconde, la crête rouge entre le pouce et l’index, et le rasoir dans la main droite. Il dit brusquement, d’un ton tout sec, sans la regarder :

— Fiche le camp…

Et, en même temps, il donna un coup de rasoir et une chair saignante tomba à terre, tandis que le coq gloussait et se débattait.

Karelina avait relevé la tête :

— M’en aller ? M’en aller, Mosselman ? Tu penses que j’oserais ?…

Il semblait gêné. Il s’affairait sur son coq, lui lavait la tête à l’eau vinaigrée, étanchait le flux vermeil et spasmodique.

— Dame… Je sais bien, Gomar et moi, on est amis de toujours… Mais, tout de même, il faut bien voir ce qui est. Je comprends, je vois… Ce n’est pas une vie Karelina, je comprends…

Elle le regardait. Elle redisait, tout bas !

— Tu crois que j’oserais ?

Il redit, fermement :

— À ta place, je foutrais le camp, voilà.

Il se pencha vers le poêle, prit le tisonnier, d’un rouge blanc éblouissant, maintenant, et qui, dans la demi-obscurité, rayonnait comme un fragment d’astre. Il l’appliqua sur la plaie vive du crâne, l’espace d’un éclair. Le coq gloussa. Une odeur de chair brûlée monta.

— Et s’il me retrouve, Hendrijk ? S’il me reprend ?

— Attends l’occasion, file à Anvers, revois ton oncle… Moi, je t’aiderai.

Il avait lâché son coq. Hébété, l’animal secouait sa tête dégarnie, une tête rasée et cruelle d’oiseau de proie. Hendrijk avait ramassé la crête. Il la coupait aux ciseaux, en petits morceaux saignants, qui tombaient sur le carrelage. Et le coq, le bec à terre, picorait ces morceaux de sa chair.

— Ainsi, reprit Hendrijk, c’est entendu. À la première occasion, tu fais ton paquet, tu décampes, et je te conduis à Anvers.

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