Scène CINQVIEME.
ISMENE, ENDYMION.
ISMENE ſeule.
IE cherche Endymion, pour alleger les peines
Dont ie vois dãs ſes yeux les marques trop certaines
Il adore Diane, & ne s’aperçois pas
Qu’il ſe conſume en vain pour de ſi beaux appas.
Aymable Endymion, Diane eſt trop ſeuere ;
C’eſt en vain qu’à l’aymer ton ame perſeuere.
Si les Dieux tous puiſſans n’oſent pas l’approcher,
La flamme d’vn mortel peut elle la toucher ?
Pourtant Endymion eſt le plus beau du monde,
Il n’eſt point de mortel qu’icy bas le ſeconde :
Ie ſçay bien que les Dieux, apres ſes qualitez,
N’ont pour le ſurmonter que leur diuinitez.
Il le faut ſoulager dans l’ennuy qui le preſſe,
Afin qu’il puiſſe voir quelque iour ſa Deeſſe.
Il veut cacher des maux qui me ſont euidens,
Il contraint ſes beaux feux que ie vois trop ardens :
Ie luy veux faire voir que i’en ay connoiſſance,
Et l’aſſeurer qu’en vain il ſe fait violence :
Que ſon mal m’eſt connu, qu’il a beau deguiſer,
Et qu’enfin par mon art ie le puis appaiſer.
Mais ne le vois ie pas qui contemple la Lune ;
Allons pour l’aſſeurer de la douce fortune :
Il eſt ſur ce rocher, où ie le vois touſiours
Qui demande les nuits mieux que les plus beaux iours.
ENDYMION voyant Iſmene.
Ne vois ie point venir l’incomparable Iſmene,
C’eſt elle aſſeurement.
ISMENE.
C’eſt elle aſſeurement. Raconte moy ta peine,
Endymion mon fils, decouure moy ton cœur,
Que depuis ſi long-temps ie vois viure en langueur.
Puis ie donner ſecours au mal qui te poſſede,
Mon art ne ſçauroit il t’apporter du remede ?
ENDYMION.
Tu te trompes Iſmene en te l’imaginant,
Sçaches que dans l’eſtat où ie ſuis maintenant,
C’eſt le rauiſſerent que ie ſens dans mon ame,
Puis qu’il s’en faut bien peu que mon cœur ne ſe paſme :
Que mon oëil ne ſe ferme ayant veu des clartez
Et des fleurs, & des feux, des charmes, des beautez,
Dont il ne pouvoit plus ſupporter la lumiere,
Et ie ne crois pas eſtre en ma force premiere.
Ha ! ie l’ay ſouhaittée, & ie l’ay veue enfin,
Elle m’a ſatisfait : ce bel Aſtre diuin,
Iſmene, c’eſt Diane.
ISMENE.
Iſmene, c’eſt Diane. He quoy ! tu l’as donc veuë ?
ENDYMION.
Ouy i’ay veu les attraits dont le ciel la pourueuë.
ISMENE.
Heureux Endymion, que peux tu ſouhaitter
Apres vn tel bonheur ?
ENDYMION.
Apres vn tel bonheur ? De touſiours preſenter
Mes deuoirs & mes vœux, & de finir ma vie,
Pour ce rare ſubiet qui m’a l’ame rauie.
Mais encor, ſage Iſmene, honneur de l’Vniuers,
Puiſque ton art fait tant de miracles diuers,
Qu’on te nomme par tout la Merueille des femmes,
Que l’on te voit loüer par les plus belles ames,
Ne ſuis ie pas heureux de te trouuer icy,
Pour te prier encor de m’oſter de ſoucy.
ISMENE.
Et quel eſt ton ſoucy, dis moy, que tu ſouhaittes ?
Sçaches qu’à te ſeruir les Iſmenes ſont preſtes :
Deſpeche promptement de me le faire ouyr.
ENDYMION.
Helas ! c’eſt que le bien dont ie viens de ioüir,
N’eſtant pas de durée, eſtant vn peu trop rare,
Ie vois que pour long-temps ce plaiſir ſe prepare :
Et que ſi i’ay ioüy d’vn plaiſir ſi parfait,
Peut eſtre que mes vœux n’auront plus tant d’effet :
Ne puis ie encor trouuer quelque endroit fauorable,
Afin d’y contempler cet objet adorable ?
ISMENE.
Si tes ſouhaits ne ſont qu’à la conſiderer,
Crois, cher Endymion, que tu dois eſperer
Ce qui dépent de moy comme de mes ſciences,
Ie pretends te donner des promptes aſſiſtances :
Meſme tes ſentimens ont beaucoup de raiſons.
Lors que Diane fort des celeſtes maiſons,
Elle va s’eſcarter iuſques à la contrée,
Où logent maintenant Erigonne, & l’Aſtrée.
Et d’un autre coſté voir les filles d’Atlas,
C’eſt là que plus ſouuent elle dreſſe ſes pas :
Elle viſite encor Andromede, Cephée,
Caſſiope, Orion, les terres de Morphée :
Des antres du Centaure elle fait ſon palais :
Quand elle veut chercher le repos & le frais,
C’eſt le fleuue ſacré le ſeiour des delices,
Qu’elle choiſit touſiours apres ſes exercices.
Mais enfin par mon art ie ſçauray l’obſeruer,
En quel lieu qu’elle ſoit, nous pourrons la trouuer.
Mais il me faut ſçauoir comme tu la demandes,
Voir ſi c’eſt en Hecate, ou bien que se pretendes
De la voir en Diane, enfin i’en ſuis d’accord ;
Car en Hecate au moins ſçaches que cet abord
Nous rends tous inſenſez, ou transformez en pierre ;
Ou bien tous eſcraſez par vn coup de tonnerre
ENDYMION.
Iſmene, mes ſouhaits ſont de la voir ainſi
Que ie la viens de voir en cette place icy.
ISMENE.
Hé bien, tu l’y verras, & ſçaches qu’à mes charmes
Iuſques aux immortels ie fais rendre les armes :
Ouy ie contenteray tes deſirs innocens,
Et puis rendre des Dieux les efforts impuiſſans :
Mais va t’en donc chercher ta loge ſolitaire,
Et ne demande pas le fonds de ce myſtere.
Ie te puis aſſeurer qu’au bruit d’un ſeul ſoûpir,
Tu ferois renuerſer l’effet de ton deſir :
Et meſme ie connois que ton impatience,
Ne me ſçauroit donner demy iour de ſilence :
Et ie vois bien encor à tes yeux languiſſans
Que tu dois accorder du repos à tes ſens.
Elle ſort vne phiole d’eau.
Boy, cher Endymion, de cette eau ſouueraine,
Que moi meſme puyſay dans la vraye fontaine
Du grand Dieu du ſommeil, lorſque dans ſes iardins
Il me permit de voir ces parterres diuins :
I’y vis cette eau ſacrée, & ie fus curieuſe,
Connoiſſant qu’elle eſtoit fi douce & precieuſe,
D’en demander au Dieu : lors il me fut permis
D’en prendre, & d’en donner à mes plus chers amis :
Tu connoiſtras mon fils combien elle eſt charmante :
Adieu, de tes ſouhaits ne perds rien que l’attente.
Elle luy donne la phiole.
Ie viendray t’éueiller lors qu’il en ſera temps,
Et rendray par mes faits tes ſaints deſirs contents.
Va donc te repoſer.
ENDYMION.
Va donc te repoſer. Que te pourray ie rendre
Apres de tels biens faits ?
ISMENE.
Apres de tels biens faits ? Ie ne veux rien pretendre
Pour prix de mes trauaux que ton affection,
Et c’eft de te ſeruir toute ma paſſion.
ENDYMION.
Iſmene tu me rends ſans fin ton redeuable :
ISMENE. en s’en allant.
Repoſes toy mon fils.
ENDYMION ſeul.
Repoſes toy mon fils. O femme incomparable !
Que ton art eſt charmant, & qu’il a de vertus,
De donner du repos à mes yeux abattus,
Mes gouſtons de cette eau, afin que ie ſommeille,
Sans eſtre interrompu tant qu’Iſmene m’éueille.
O celeſte douceur ! ah ! gouſt delicieux ! il boit.
Ocharme qui deſia vient ſurprendre mes yeux !
Aggreables plaiſirs, delices nompareilles,
Qui me donnez repos apres mes longues veilles.