01
Roman sentimental
par PAUL MARAUDY
— Qu’as-tu ? demanda Germaine à son mari qui n’avait pas desserré les dents depuis qu’ils s’étaient mis à table.
— Un peu de migraine, répondit Jean Ricard en baissant les yeux.
La salle à manger où ruisselait la lumière, riche d’un ameublement somptueux, décorée de toiles magnifiques, ornée de fleurs qui embaumaient, était cependant d’une tristesse qui, chaque soir, gagnait l’âme de Germaine.
C’était trop grand pour eux deux. C’était trop luxueux pour elle. Elle aurait préféré — et de combien ! — une pièce étroite, une cuisine, même, mais qui aurait été remplie d’enfants. Mais Jean Ricard, riche industriel, tenait à manger dans ce décor, habitué à se bien traiter, à vivre dans l’opulence, à jouir de tout ce qu’il lui était possible de s’offrir.
Cette salle à manger avait vu se dresser de grandes et bruyantes tablées où s’étaient assis des financiers puissants, des hommes politiques célèbres, et, aussi, des femmes en renom. Germaine en avait fait les honneurs en femme avertie, en maîtresse de maison dont chacun se plaisait à vanter les qualités. Elle y avait reçu de nombreux hommages comme elle en avait reçu dans son salon, qui était l’un des mieux fréquentés de Versailles.
D’autres qu’elles eussent été pleinement heureuses. Elle ne l’était vraiment que lorsque son mari lui consacrait quelques minutes dans son petit boudoir où elle se tenait une grande partie du temps que lui laissaient ses obligations mondaines.
Mais c’était si rare ! Quatre ou cinq fois par semaine, elle devait manger seule et souvent elle se couchait avant l’arrivée de Jean que ses affaires retenaient à Paris ou en province. Elle ne savait pas quand il rentrait, Jean ayant accoutumé de gagner sa propre chambre sans passer par celle de sa femme les soirs où il était retenu assez tard.
Germaine ne s’en plaignait pas. Elle savait que les affaires ont de telles exigences et quand elle était devenue M Ricard, son jeune mari l’avait prévenue loyalement. Rien, cependant, ne l’empêchait d’éprouver une amertume chaque fois que, vers l’heure du dîner, un coup de téléphone de Jean l’appelait pour l’informer d’un accroc.
— Allô ! C’est toi, ma chérie ? Ne m’attends pas. Une affaire à traiter…
Alors elle se réfugiait dans la cuisine, se faisait aménager un coin et mangeait là, dans la compagnie de la cuisinière, de la bonne et de la femme de chambre qui l’aimaient beaucoup pour sa simplicité et sa bonté, Ainsi évitait-elle la solitude qui lui était si lourde à supporter,
Souvent on lui avait demandé :
— Mais pourquoi n’accompagnez-vous pas votre mari ?
— Parce que, répondait-elle, les femmes doivent le moins possible se mêler aux affaires quand elles n’y sont point obligées et aussi parce que j’aime tellement mon chez moi !
Il manquait pourtant quelque chose à son chez elle. Quelque chose ? Il manquait toute la raison d’être de la femme : des gosses tapageurs, espiègles et doux. Le destin n’avait pas daigné satisfaire son besoin de maternité, Et c’était peut-être là la raison profonde de cette sorte de mélancolie à fleur d’âme qui la tenait pour ainsi dire captive aux rives trop opulentes de la demeure que lui avait donnée son mari.
⁂
Après un long moment de silence, elle dit :
— Veux-tu que je sonne pour qu’on t’apporte un cachet ?
— Non, merci, dit-il. Cela passera bien tout seul, va.
Sa voix était douloureuse et comme mouillée de sanglots.
— Tu travailles trop, remarqua Germaine, C’est, en dix jours, le quatrième repas que nous prenons ensemble.
— Tu les comptes ? demanda-t-il en levant sur elle ses regards qu’il rabaissa aussitôt.
— Hélas ! Et je t’assure qu’une enfant qui va tout juste à l’école y parviendrait. Ils sont si rares !
— Tu savais cependant bien ce qui t’attendait ? Tu savais que je t’offrais autre chose qu’une vie de petite bourgeoise toute pleine d’habitudes et rabougrie…
— Je ne me plains pas, repartit Germaine assez vivement. Et ce n’est pas à moi que je songe. C’est à toi. Cette vie trépidante, ces dîners que tu dois offrir ou accepter, tout cela ne va pas sans fatigues et nous ne sommes plus très jeunes, tu sais !
— Oh ! Je suis solide, s’écria-t-il.
Et, une fois encore, il leva la tête. Alors il sembla à Germaine qu’il y avait dans les yeux de Jean des larmes toutes prêtes à couler.
Elle se leva, vint vers lui et, lui prenant le visage dans les deux mains, elle l’obligea à la regarder bien en face. Les pleurs se détachèrent des paupières.
— Qu’as-tu, mais qu’as-tu donc ? s’écria-t-elle angoissée. Les affaires qui ne vont pas ? La bourse qui ?… Qu’importe ! Qu’importent toutes les calamités si tu n’es pas malade !
Elle avait eu un tel élan, ses mots avaient été si frémissants qu’il ne put pas garder davantage son secret, qu’il ne put pas dissimuler sa honte. Il se leva à son tour, prit le bras de sa femme et l’entraînant :
— Viens, dit-il. J’ai une confidence, j’ai un lourd aveu à te faire. Pas ici, Dans ton boudoir si tu veux m’y recevoir.
Elle était devenue toute pâle. Comprenait-elle ? Elle pressentait la vérité, mais son cœur battait si follement que son esprit ne pouvait point encore s’appesantir sur la douloureuse pensée.
Lorsqu’ils furent dans la petite pièce où régnaient les parfums si subtils qui étaient chers à Germaine, il se laissa lourdement tomber sur un divan et, un moment, il demeura courbé, plié en deux, le visage dans ses deux mains ouvertes, les coudes sur les genoux.
Ce fut Germaine qui parla la première. Défaillante, elle demanda :
— C’est donc bien difficile, ce que tu as à me dire ?
Il fit « oui » de la tête et il demeura silencieux. Elle demanda :
— Une femme ?
Il fit encore « oui ».
— Eh bien ! parle ! supplia-t-elle. Maintenant, ne redoute plus rien. Le coup est donné et je résiste.
— Tu es un ange, murmura-t-il.
— Mais non ! Si j’étais un ange tu ne m’aurais pas oubliée. Tu ne serais pas allé en chercher une autre. À moins que vous désiriez des démons, les hommes ?
— Celle-là n’en était pas un, je t’assure. Tu la connais : Josette Garde.
— La chanteuse ?
— Oui.
— Je l’ai reçue à notre table et elle m’a appelée une fois son amie ! Quelle saleté !
— Mais non ! C’est… c’est peut-être naturel. Un désir qui passe ; un plaisir qu’on cueille. Ça n’empêche pas d’aimer profondément son foyer, d’avoir sa femme dans son cœur, surtout quand on a une femme comme toi, Germaine.
— Tellement bête, tellement aveugle !
— Non !
— Ne nous attardons pas aux sentiments. Elle t’a lâché et tu voudrais peut-être que j’intervienne auprès d’elle pour qu’elle ?…
— Oh ! je l’en supplie, s’écria-t-il. Pas de persiflage ! Tu es trop bonne… Josette Garde va mourir.
Germaine pâlit et elle eut au cœur une oppression inexprimable. Pitié ? Elle n’eut su préciser.
— Que veux-tu que je fasse ? demanda-t-elle enfin.
— Simplement me laisser pleurer.
— Tu l’aimais beaucoup ? Tu l’aimais plus que moi ?
— Ce n’était pas la même chose, dit-il.
— C’était mieux ?
— Laisse-moi souffrir, veux-tu ?
Alors Germaine se leva et disparut, Une infinité de sentiments confus l’agitaient. Elle éprouvait une grande douleur, mais pas une douleur aiguë. C’était comme un choc sourd sur son âme.
Certes, elle n’était point assez naïve pour imaginer que son mari, jeune encore et solidement bâti, et riche, et séduisant, lui était toujours demeuré fidèle. Elle aurait juré qu’il avait eu des « passades » et, jamais, elle n’en avait bien souffert. N’est-ce pas la nature des hommes d’être inconstants ? N’est-ce pas leur rôle de mâle qui le veut, qui l’exige ?
Mais jamais elle n’avait pensé qu’il pût avoir au cœur un autre amour que le sien. Et c’était cet amour, c’était cette attache qui tenait Jean, qui l’éloignait du foyer… C’était parce que Jean aimait Josette Garde que, si souvent, Germaine Ricard s’était assise toute seule à table.
Décidément, la vie n’était pas belle !
Maintenant, chacun dans sa chambre, ils pleuraient : lui sur sa joie près de s’écrouler ; elle sur une détresse qu’elle n’aurait jamais pu imaginer aussi profonde.