‹ L’Enfant de l’autreChapitre 2 sur 7 · 02

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Ç’avait été Josette Garde comme c’eût été une autre. Et pourquoi cette jolie chanteuse s’était-elle donnée à lui ce soir-là alors que tant d’autres convives avaient tourné autour d’elle ? Parce qu’il était très riche et qu’elle le savait ? Mais pourquoi se le demander ?

L’Association des anciens élèves du Lycée Condorcet avait donné sa fête et son banquet annuels qui avaient été agrémentés de la présence de quatre ou cinq artistes en renom du music-hall, et un grand bal, clôturant la fête, ne s’était achevé qu’au matin.

Ce soir-là, précisément, Germaine, qu’une fièvre bénigne tenait à la chambre n’avait pu suivre son mari qui lui avait offert de rester auprès d’elle. Mais elle avait insisté pour qu’il assistât à cette fête où il devait retrouver chaque année avec un grand plaisir des camarades lointains. Si elle avait pu pressentir ! Mais même si elle avait pressenti aurait-elle pu empêcher les événements de se réaliser ? Jean Ricard, s’il n’avait pas rencontré Josette, en aurait rencontré une autre. Il y a des états psychologiques et physiologiques qui entraînent et contre lesquels rien ne prévaut.

N’y a-t-il pas aussi d’extraordinaires concours de circonstances qui semblent combinés, tissés par des doigts invisibles, mystérieux et tout-puissants ?

Il était deux heures du matin quand, traversant les jardins qui prolongeaient la salle où les convives dansaient. Jean Ricard rencontra Josette Garde toute seule. Il en fut surpris et enchanté.

— Quelle heureuse rencontre et combien imprévue ! s’écria-t-il.

Elle était, en effet, imprévue, et l’industriel pouvait affirmer sans mentir que seul le hasard l’avait mis en présence de la jeune et jolie chanteuse. Il se présenta :

— Jean Ricard, industriel.

— Oh ! s’écria-t-elle, je connais ! La Veloutine, Fleur de Mai !

— Comment ? Vous saviez que je fabriquais ces produits ?

— Mais c’est sur toutes vos boîtes et sur tous vos flacons et sur tous les pots de Veloutine, monsieur ! Et comme j’en fais usage… pour ne pas dire abus…

— Parbleu, dit Jean en lui baisant la main qu’elle venait de lui tendre, il n’est que les jolies femmes pour connaître ce qui entretient vraiment la beauté. Serait-il indiscret, mademoiselle, de vous demander l’adresse à laquelle je pourrais faire déposer un coffret…

— Ah ! Cela non, dit Josette Garde. J’ai eu l’air de vous demander…

— Pas du tout ! Et je serais navré si vous pouviez imaginer que ce n’est pas spontanément… Au surplus, vous allez me faire une sérieuse réclame, car je vous demanderai quelques lignes pour ma publicité.

— Tout de suite ? demanda la jolie chanteuse en riant.

Et elle montrait une magnifique rangée de dents blanches, lumineuses, enchâssées dans les lèvres dont le rouge avait peut-être été fabriqué chez Jean Ricard, mais qui étaient réellement gorgées de sang jeune et chaud.

— Oh ! pas ici, dit Jean Ricard. Ici, défense de traiter des affaires. Mais il est permis de souper.

— Pas nous deux seuls, alors ?

— Ah ! fit-il un peu interloqué. Pas nous deux seuls… Vous avez déjà été retenue ?

— Non ; seulement il ne faut pas prêter à la médisance. Et puis j’ai une petite camarade, Jane Chevreuse, que je ne voudrais pas laisser.

— Une petite camarade ! Mais ça va être tout à fait charmant !

— Oui, n’est-ce pas ? Deux petites femmes pour un seul homme. Mais attention !

— À quoi ?

— Eh bien… à vous-même. Jane Chevreuse est pleine d’innocence…

— Et vous ?

— Pleine de méfiance seulement.

Dix minutes plus tard, ils étaient attablés avec Jane Chevreuse et un jeune ingénieur qui avait, récemment, été présenté à Jean Ricard et qui semblait en tenir pour la petite camarade de Josette Garde.

Àcinq heures du matin, l’industriel reconduisait l’artiste chez elle et quand il la quitta, ce fut en emportant la promesse d’un prochain rendez-vous.

Ce qui devait arriver se réalisa, mais non point sans que Josette eût montré de la résistance. Calcul de sa part ? Peut-être pas. Pourtant sa longue défense exalta le désir de Jean Ricard et l’inclina elle-même vers une amitié qui devait, par la suite, donner à ses sentiments pour l’industriel, les flammes d’un véritable amour.

Que Josette Garde eût eu des amants, qu’importait ! Il suffisait à Jean qu’elle n’affichât pas une vie trop déréglée. Il acquit d’ailleurs bientôt la certitude qu’elle lui demeurait fidèle et qu’elle avait rompu avec le seul jeune homme à qui elle se fût donnée. Et dès lors il l’aima mieux et leur liaison fut de celles dont un homme n’a pas à rougir en dehors de sa famille dans un monde où la morale a perdu beaucoup de son sens.

Il y avait près de deux ans qu’ils s’étaient rencontrés quand, lors d’une visite de son amant, Josette lui confia qu’elle devait être enceinte. Elle s’était attendue à des récriminations. Il fut, au contraire, joyeux.

— J’aurai donc un fils ou une fille ! dit-il. Puis-je t’avouer que je le désirais ?

— Mais je vais devenir toute laide, fit Josette avec une légère moue et, de longtemps sans doute, je ne pourrai plus chanter.

Il rit :

— C’est moi qui irai chanter à ta place. Quant à ta laideur, nous la ferons disparaître avec la Veloutine et cela nous fera une réclame prodigieuse.

Ainsi, la venue de cet enfant qu’ils n’avaient pas désiré ne rompait pas leurs amours. Au contraire, elle allait les sceller davantage.

Ce fut une fillette qui naquit. Une frêle poupée sur qui Jean Ricard se pencha avec une âme toute pleine de tendresse. À ces heures-là, Germaine remarqua la joie un peu étrange de son mari. Il répondit que les affaires allaient bien et jamais elle ne soupçonna l’existence de Jacqueline.

Elle devait l’apprendre plus tard et combien douloureusement !

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