18 · MON PROFESSEUR
J’ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d’argent, au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses, — elles ne l’empêcheront pas de faire son chemin, — insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe : il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des premiers à l’agrégation ; il y a laissé des protecteurs que son esprit de gringalet amuse ; il en a rapporté une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
M. Larbeau, c’est son nom, se fiche un peu de ses élèves, — il est caressant avec les fils des influents qu’il ménage, et auprès de qui il a conquis une popularité parce qu’il les traite comme de grands garçons, mais il n’est pas rosse pour les autres. Pourvu qu’on rie de ce qu’il dit ! — il fait des calembours et propose quelquefois des charades ; on l’appelle le Parisien.
Je crois qu’il me trouve un peu couenne, — parce que ses blagues ne m’amusent pas ; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des répétitions avec lui, que j’ai voulu être cordonnier, et que maintenant j’aimerais être forgeron. Je lui semble commun ; ma mère d’ailleurs lui paraît vulgaire, et mon père lui fait l’effet d’un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l’air de me croire, même quand je dis que j’ai oublié mes devoirs, ou que je me suis trompé de leçon.
Àla fin de l’année, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott.
Arrive la distribution solennelle ; — je n’ai rien — ou j’ai quelque chose, — il me semble bien que je rapportai une ou deux couronnes, et que je fus embrassé sur l’estrade par un homme qui empoisonnait. — Toujours donc !
Mais je n’avais pas la foi, et je me moquais d’avoir des prix ou de n’en avoir pas, du moment que mon père ne me tourmentait pas.