18 · LA MAISON
Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s’en dégage une odeur de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à l’étouffée : pas d’air, point d’horizon !
Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d’ailleurs, même en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
J’aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers ; et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des colères des mineurs.
Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n’y a pas d’usines à étincelles et d’hommes à œil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids : ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont l’air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l’allure large, la voix forte ! La lèvre est mince ou le nez est pointu, l’œil est creux et la tempe en front de serpent, — ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des bœufs, — ils ne sentent pas l’herbe, mais la vase ; ils n’ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d’un blanc sale comme un surplis crotté. Je leur trouve l’air dévot, dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
Le cours Saint-Pierre me paraît si vide — avec ses quelques vieux qui viennent s’asseoir sur les bancs ! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du côté de l’église…
Je me sens des envies de pleurer !
On ne me bat plus. C’est peut-être pour ça. J’étais habitué à la souffrance ou à la colère, — je vivais toujours avec un peu de fièvre.
On ne me bat plus. Le proviseur n’est pas de cette école. Il a entendu parler d’un de ses professeurs qui appliquait la même méthode que mon père sur les reins de son fils ; — il l’a fait venir.
« Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit, mais si j’apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j’appuie pour votre disgrâce. »
La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les miennes.
Ma mère a fait connaissance de la femme d’un professeur, qui est bossue.
On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
J’ai l’air d’un prisonnier qu’on sort un peu. Je marche devant, avec ordre de ne pas m’écarter, de ne pas courir, et je ne puis même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou, — cela ferait éclater mon pantalon.
Il est arrivé qu’une de mes culottes a craqué un jour, et madame Boireau, qui n’y voit pas clair, a cependant été très offusquée. On m’a défendu de me baisser jusqu’à ce qu’on m’ait fait une culotte large.
On me l’a faite, il n’y a plus de danger — j’y flâne à l’aise — j’ai l’air d’un canard dont le derrière pousse.
Je vois bien qu’on me regarde, et les mariniers m’entourent, mais ils me respectent comme l’inconnu ! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d’un chien, — on y met du sel aussi, — on m’appelle Circé.
Costumes et trahisons politiques.
Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient légitimiste. — J’ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration. — Cependant les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos, ne tardent pas à s’évanouir. Ma mère a trouvé à côté d’un collier de chien, dans le fond d’une malle, un col en crin ; et je le mets. On crie « au bonapartisme » cette fois ! C’est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lenblin.
Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement là, sur la place ? On se perd en conjectures, mais l’étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit apparaître sur le cours, vêtu comme la meilleure des républiques.
J’ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
C’est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis, et elle a voulu m’habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l’étoffe, ne vise pas au freluquet, et a pourtant son cachet à lui. J’ai du cachet — mais je suis modeste, et je préférerais vivre dans l’obscurité, ne pas donner aux partis des espérances étouffées le lendemain, — avec cela que j’étouffe aussi ! cette redingote est si lourde, et les manches sont si longues que je ne puis pas me moucher.
Légitimiste aujourd’hui, bonapartiste demain, constitutionnel après-demain, c’est ainsi qu’on pervertit les consciences et qu’on démoralise les masses !
Puis les camarades sont toujours là, — on m’appelle Louis-Philippe. C’est même dangereux par ce temps de régicide.
Les jours de classe moyenne, quand je suis en bourgeois citoyen, je rentre brisé.