IV
Je ne saurais mieux terminer ce travail qu’en citant encore quelques lignes de Bloy qui montrent l’intensité du sentiment chrétien dans cette âme si haute lorsqu’elle ne se laissait pas égarer par de vaines contingences. Je les extrais d’une lettre qu’il écrivit à l’un de ses amis qui venait de lui annoncer la naissance d’un enfant (voir un de ses derniers livres, Au seuil de l’Apocalypse, page 70):
«Vous avez voulu me faire partager votre joie. Nous ne pouvons vous offrir que nos prières pour la nouvelle venue qui sera sans doute une chrétienne demain. Je voudrais que les miennes fussent très puissantes, mais on ne sait jamais de quelle montagne et de quel gouffre peut arriver le secours. Les chrétiens savent ou devraient savoir que la prière est la plus certaine de toutes les forces, mais les effets en sont inconnus. Quand nous prions, nous mettons dans la main de Dieu une épée nue, magnifique et redoutable dont il fait ce qu’il veut, et nous ne savons rien de plus. La prière pour un petit enfant est sans doute ce qu’il y a de plus mystérieux quant à ses effets. Nous sommes alors, nous-mêmes, comme des enfants au bord de la mer ou comme des mendiants qui regarderaient la voie lactée. En haut et en bas sont des trésors ou des épouvantes inimaginables... Je ne me sens fort, c’est-à-dire capable d’agir sur Dieu que lorsque je sens ma misère et que cela me fait pleurer. Je parle, bien entendu, de la misère de mon âme et de mon esprit qui est bien plus réelle qu’on ne pense... Croyez-le, tout ce que j’ai pu écrire de bon, de beau et, si vous voulez de profitable à quelques âmes, m’a été donné parce que je pleurais sur moi-même en même temps que sur beaucoup d’autres, sur la création tout entière défigurée par la chute. Et ces bienheureuses larmes, elles aussi, étaient un don admirablement gratuit. En sorte que je suis en vérité un très pauvre, le plus pauvre entre les pauvres, Dieu le sait!--Voilà donc tout ce je puis donner fort amoureusement à votre enfant, à vous et aux vôtres, à tous ceux que j’aime et qui furent miséricordieux pour moi. Quand Il vous arrivera de souffrir, rappelez-vous qu’il y a un vieux mendiant tout en larmes qui se souvient de vous tous aux pieds de Notre-Dame de Compassion et cette pensée vous consolera.»
Lecteur, ne prieras-tu pas, toi aussi, pour le souffrant qui écrivit cette lettre admirable?
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