‹ L’ÉpaveChapitre 1 sur 6 · 01

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ROMAN DRAMATIQUE INÉDIT

par PAUL MARAUDY

— Eh bien ! les gars, c’est donc la « classe » ?

— Et oui, mon brave homme, et c’est pas dommage ! On va pouvoir tirer une fameuse « bordée » !

Ils étaient une dizaine de joyeux garçons qui venaient de finir leur « temps » — trois ans ! — dans la marine. Ils avaient débarqué le matin même à Brest, et venaient de troquer le gracieux uni forme de matelot pour les habits civils dans lesquels on se sent, les premiers temps, gauche, dépaysé. C’est égal, ils étaient bien aise d’être libérés, car c’est un dur métier que celui de marin. Aussi quelle belle occasion de faire la « fête » !

— Tu viens avec nous, Jean-Marie ?

— Non, excusez-moi, mes amis, j’ai un train dans une demi-heure et il me tarde tant de revoir mes « vieux »…

— Et les beaux yeux de ta fiancée, aussi, n’est-ce pas ? ricana l’un des jeunes gens…

Jean-Marie Le Noël rougit subitement, comme une fille, et cela formait un curieux contraste entre sa carrure d’athlète et sa douce figure juvénile, qu’un émoi suffisait à colorer. Un beau gars, d’ailleurs, des yeux bleus, pleins de charme, dans un visage cuit par le soleil et l’air marin, un corps assoupli par l’exercice, où se devinait le libre jeu des muscles.

— Allons, laissez-le partir ! conseilla Jean Romeu, un petit Parisien aux yeux vifs, que les hasards du service avaient fait le meilleur ami de Jean-Marie, vous voyez bien qu’il meure d’impatience…

— Eh bien ! cours la rejoindre, acquiescèrent les autres, indulgents, et peut-être vaguement jaloux…

— Mais nous nous retrouverons, n’est-ce pas ? interrogea le jeune Breton, il faut nous écrire, et vous viendrez à mon mariage ?

— Oui, oui… promirent les autres, sans beaucoup de conviction.

Car ils savent bien que, rentrés chacun chez eux — ils habitent les régions les plus diverses — la vie les reprendra et ils oublieront fatalement les camaraderies nées au régiment.

Jean-Marie Le Noël serre les mains à la ronde :

— Adieu Romeu, adieu Fraissinet, adieu Legros… adieu… adieu…

Une émotion l’étreint. C’est une période de sa vie qui prend fin aujourd’hui, une période pas toujours gaie, mais qui eut ses bons moments aussi.

Et la joie, la joie toute vivante qu’il sent au fond de son cœur disperse vite sa mélancolie et ses regrets. Il file à la gare.

Et le voici dans le train, ce train qui doit le conduire d’abord à Plouescat, puis à « Ragastel », le petit hameau natal où l’attendent ses « vieux » et Annik, la douce fiancée.

Annik ! Il y a douze mois déjà — depuis sa dernière permission — que Jean-Marie ne l’a pas revue, et il se plaît à imaginer l’émoi de leur revoir, la magie du rêve d’autrefois devenu réalité. Ils vont pouvoir se marier maintenant, il a tant attendu ce moment ! Mais l’amertume de la séparation lui rend plus douce la joie du retour. Comme le temps lui a paru long, parfois, sur ce bateau où il fallait pourtant trimer dur à certaines heures, toujours entre ciel et eau. Pas un jour il n’a oublié sa « promise », pas un jour où sa pensée ne l’ait rejointe dans le cher village où elle devait l’attendre, elle aussi, le cœur impatient. Le soir, lorsqu’il était « de repos », tandis que ses camarades jouaient aux cartes, buvaient ou chantaient, lui demeurait rêveur et silencieux, à contempler par delà cet horizon, toujours le même, l’image d’une jolie Bretonne aux yeux rieurs, si fraîche sous sa blanche coiffe, pareille à un de ces jolis boutons d’églantine que l’on va, au mois de mai, cueillir dans les chemins creux de Bretagne. Parfois ils s’écrivaient des lettres maladroites, mais où se révélait leur tendresse…

L’express file — pas assez vite au gré de Jean-Marie — et le jeune homme voit s’échelonner les gares aux jolis noms bretons : Plabennec, Le Cosquer, L’Aber-Wrach, Loc-Maria, Landerneau, Le Folgoet… Comme ces noms sonnent joyeusement aux oreilles de l’impatient ! Mais combien long est encore le trajet à parcourir ! De loin en loin, Jean-Marie entrevoit un paysan en costume traditionnel, quelque paysanne en coiffe, et cela l’émeut étrangement. Il fait un de ces temps gris habituels à la Bretagne, mais Jean-Marie y retrouve l’âme de son pays. Et puis le soleil n’est-il pas dans son cœur ? Debout dans le couloir il guette l’apparition de chaque gare dont il connaît le nom par avance. Ses parents auront-ils eu l’idée de venir l’attendre ? Ou Annik peut-être ? Mais non, c’est peu probable ! puisqu’il ne les a pas avertis. Peuvent-ils deviner qu’il serait libéré deux mois d’avance ?

Saint-Pol-de-Léon, la ville pittoresque dont Jean-Marie aperçoit de loin la célèbre église… Plougoum, Sibiril… Plus que deux arrêts maintenant, et ce sera Plouescat ! Voilà… Le train ralentit, et le jeune homme reconnaît déjà les détails qu’il avait cru oubliés. Il se penche pour essayer de distinguer, contre tout espoir, parmi les gens debout sur le quai, les chers visages du père et de la mère et celui si frais d’Annik. Le train stoppe. Jean-Marie revoit des figures de connaissance mais aucun de ceux qu’il espérait. Il devait s’y attendre, et cependant cette petite déception met une ombre sur sa joie.

Il est reconnu. Quelques-uns lui disent bonjour, lui adressent quelques mots. Un paysan du village, qui possède une voiture, lui offre de l’y conduire. Jean-Marie accepte avec reconnaissance, car il y a six kilomètres à faire et il a tant de hâte d’arriver chez lui.

Et voilà la vieille guimbarde de l’homme, conduite par un bon cheval normand, qui trotte sur la route bordée de pommiers et de cerisiers.

Le jour commence à tomber. Les voyageurs croisent des paysans qui reviennent des champs, hommes ou femmes en costumes villageois. Lorsque c’est une femme jeune qu’il voit apparaître au loin, Jean-Marie tressaille et son cœur bat très fort, car il croit, chaque fois, reconnaître, sous la blanche coiffe, le délicieux visage d’Annik.

Et voici qu’apparaît le village, serré autour de son clocher mystique. Les yeux du jeune homme cherchent « la maison », sa maison. Elle se trouve un peu à l’écart, à gauche de l’église. Le jeune homme reconnaît la maisonnette, avec une grange attenante, et le mince jardinet à l’arrière. Et cette forme courbée, penchée vers la terre, n’est-ce point le père ? Ce ne peut être que lui en effet. Jean-Marie sent que ses yeux s’embuent d’une douce émotion.

— Merci, Guillaume, dit-il en sautant à terre. Veux-tu entrer boire quelque chose ?

Mais l’homme s’excuse. Il est pressé et, sans insister, Jean-Marie s’enfuit vers la maison. Il pousse la porte de l’enclos, et aussitôt retrouve les choses familières, celles où il lui semble encore respirer le précieux parfum de son âme d’enfant :

— Père ! père ! crie-t-il en courant au jardin.

L’homme courbé se redresse et tourne la tête, montrant un visage parcheminé, bruni, sillonné de rides. Yves Le Noël, qui a déjà soixante ans — il s’est marié tard — accuse beaucoup plus, comme beaucoup de paysans que le travail et les soucis ont précocement flétris.

— Toi ! s’exclame-t-il, à la fois heureux et, dirait-on, fâché, nous ne t’ « espérions » pas encore, mon gars.

— Oui, je n’ai pas eu le temps de vous prévenir. Nous avons été libérés deux mois plus tôt à cause de ces manœuvres navales. Je suis si heureux ! Et mère ?

— Elle est là, mon fils, dans la maison. Elle va être bien surprise !

Il y a comme une hésitation dans sa voix, et Jean-Marie, soudain glacé, arrête sur ses lèvres cette autre question :

— Annik ?

— Mère, crie le vieux Le Noël, voici ton fils !

Une exclamation, un bruit de casseroles qu’on lâche précipitamment, et une femme apparaît sur le seuil, vêtue d’une ample jupe de velours brun, sur laquelle repose un petit tablier à fleurettes, la taille serrée dans un fichu, des bandeaux plats, grisonnants, entourant sa noble et grave figure.

— Jean-Marie !

Elle a ouvert les bras, et le fils s’y jette.

Maintenant ils sont dans la cuisine, si propre — tiens ! Jean-Marie l’avait crue plus grande ! — où règne une agréable odeur de soupe au lard.

Les vieux interrogent le fils, mais Jean-Marie, surpris, perçoit dans leur attitude, dans leurs paroles, une gêne qu’il ne s’explique pas. Ne sont-ils pas heureux de le revoir ? Pourquoi se regardent-ils à la dérobée avec cet air malheureux ?

— Mais qu’avez-vous donc ? demande le jeune homme, saisi d’une brusque angoisse. On dirait que mon arrivée vous peine…

— Oh ! proteste la mère. Ce n’est pas cela, mais…

— Quoi donc ?

— Annik… Elle est partie.

Jean-Marie regarde ses parents avec une expression d’effarement et d’incompréhension.

— Partie ?… Où ça partie ?…

Les deux vieux esquissent un geste d’ignorance et de fatalisme :

— On ne sait pas !

Le jeune homme se tait, cherchant à comprendre, Il ne réalise pas encore l’affreuse réalité, il ne voit pas toute l’étendue de son malheur, et pourtant il éprouve, sans pouvoir l’analyser, une intolérable douleur. La sensation d’une catastrophe l’étreint. Voyons ce n’est pas possible ! Ses parents ont voulu plaisanter, peut-être cherchent-ils à l’éprouver. Il les examine tour à tour, voit leur attitude accablée, leurs vieilles mains qui tremblent… Et lui aussi se met à trembler. Il était si heureux tout à l’heure ! Est-il possible qu’un homme puisse passer de tant de joie à cette brutale et intolérable souffrance ? Que tant d’espoirs soient, en une seconde, évanouis ?

La déception a été trop terrible. Brusquement le jeune homme s’abat sur la table et, comme un enfant, éclate en sanglots :

— Annik… Annik… hurle-t-il dans son désespoir.

Et les vieux parents, torturés, sont impuissants à soulager sa peine…

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