02
Une dernière fois Jean-Marie embrassa sa vieille mère :
— Alors tu es bien décidé, mon fieu, à aller « là-bas » ? Tu ne veux pas écouter nos conseils ?
— Je t’en supplie, maman, ne recommence pas, c’est inutile.
La vieille poussa un soupir. Depuis huit jours que son fils était de retour — et même bien auparavant ! — elle vivait un dur calvaire en voyant que rien, pas même sa tendresse, ne pouvait arracher son pauvre enfant à l’atroce obsession dont il était la proie.
Jean-Marie, comme ses parents le redoutaient, ne s’était pas résigné. Le coup brutal qui l’atteignait ne l’avait pas abattu. Il semblait, au contraire, disposé à lutter de toutes ses forces pour défendre ce qu’il considérait toujours comme son bien, pour retrouver sa fiancée.
— Qui me l’a prise ? demanda-t-il à sa mère. Quelqu’un l’a emmenée, elle ne serait pas partie seule.
M Le Noël esquissa un geste d’impuissance :
— Je ne sais pas… On dit… un peintre, un homme très riche. Va ! qu’importe ! Qu’y peux-tu, mon gars ? Même si tu pouvais la reprendre, il ne faudrait pas. N’est-elle pas maintenant une « perdue ».
— Je veux savoir, répéta Jean-Marie, têtu, c’est bien mon droit, je pense !
La mère se tut, sentant bien qu’elle n’arriverait pas à le convaincre qu’il fallait oublier l’indigne, que le hameau ne manquait pas de jeunes filles charmantes, capables de lui faire oublier sa peine.
Et Jean-Marie était allé errer dans le village, et surtout aux alentours, quêtant de-ci de-là un renseignement, une indication. Mais les bouches se scellaient, soit ignorance, soit plutôt pitié et crainte, car les gens s’effrayaient du masque tragique de ce grand garçon sur les traits duquel transparaissait une sombre décision.
Ce fut Yvonne Guardec qui, finalement, renseigna le jeune homme. Elle refusa d’abord de parler, mais devant l’insistance de Jean-Marie, guidée peut-être par d’autres motifs secrets, elle avoua :
— Il faut lui pardonner, Jean-Marie ; elle a été bien malheureuse en pensant à toi ; elle souffrait tant à la pensée de la peine que tu aurais. Mais que veux-tu ce n’était pas sa faute. Elle était comme envoûtée depuis qu’elle avait vu ce peintre…
— Qui était-ce ? Tu dois le savoir toi, Yvonne ?
— Je ne connais pas son nom, mais je sais qu’il villégiaturait depuis quelque temps dans la région, pour peindre. En dernier lieu, il était à Plouescat. Il est venu faire un tour au village. Quelques-uns lui ont parlé. Il a semblé séduit par le site et s’est installé pour peindre. Et puis il s’est trouvé brusquement en face d’Annik qui gardait son troupeau Et puis, voilà… Il en est devenu amoureux fou, à ce que m’a dit Annik. Il lui a demandé de faire son portrait, d’abord, au milieu de ses bêtes, dans la grande prairie où elle se rendait chaque matin. Est-ce à cause de ce tête-à-tête ? Le Parisien a-t-il su émouvoir Annik ? L’attrait de la vie large et luxueuse qu’il lui promettait a-t-il tourné la tête de la pauvre fille ? Peu à peu Annik nous a paru à tous changée, à moi surtout qui la connaît bien. J’ai essayé de la sermonner, mais le mal était fait. Un jour elle n’a plus pu résister, et elle est partie sans avertir personne, mais on sait qu’elle a suivi son peintre à Paris.
— À Paris ! dit Jean-Marie. Tant pis ! J’irai la chercher là-bas.
Yvonne regarda son interlocuteur avec un air de surprise apitoyée.
— Toi ! Mais mon pauvre Jean-Marie, tu ne la retrouveras pas ! C’est grand, Paris ! Et tu ne sais même pas le nom de cet homme. Et puis, crois-tu qu’Annik consentira à revenir ? Va, oublie l’infidèle, console-toi ! Tu en retrouveras d’autres qui sont plus dignes de ton amour et sauront la remplacer.
Yvonne avait dit ces derniers mots en rougissant légèrement et baissant les yeux avec un émoi sincère ou joué. Mais était-il trop absorbé par ses soucis ? Ne voulut-il pas comprendre ? Il ne releva point l’allusion.
— C’est bien, je te remercie, Yvonne, dit-il assez froidement.
Et il la quitta pour se rendre aussitôt à Plouescat.
Ses recherches furent faciles. Il n’y avait que deux hôtels dans la petite ville. Dans le plus important, on ne fit aucune difficulté pour le renseigner. Un peintre parisien, appelé Jean de Parcy, avait, en effet, passé quelques jours dans l’établissement, et était parti précisément à la date qu’indiquait Jean-Marie pour retourner à Paris. Cependant l’hôtelier prétendit ne point connaître son adresse. Sans doute redoutait-il une histoire qui lui retomberait dessus.
Le soir, Jean-Marie Le Noël mettait ses parents au courant de sa résolution. Ni les supplications de sa mère, ni les remontrances affectueuses du vieux ne purent rien contre son entêtement :
— J’irai la chercher et la ramènerai, déclara-t-il, ou alors…
La mère tremblait de comprendre…
— Prends au moins cela, mon enfant, dit-elle en mettant dans la main de son fils une bourse bien garnie, et reviens vite ! Nous allons être si malheureux…
Pour ne pas se laisser attendrir, Jean-Marie embrassa rapidement ses « vieux » et partit sans un regard en arrière.
Jean-Marie embrassa rapidement ses vieux.
Le lendemain il débarquait à Paris.
C’était la première fois qu’il mettait le pied dans la capitale, et l’impression d’isolement, de dépaysement et d’hostilité qu’il en ressentit augmenta sa souffrance. Il se sentait comme perdu et fut pris de désespoir. Comment retrouver celle qu’il était venue chercher dans cette immense ville dont il ne connaissait rien ? Un moment, il eut la tentation de retourner dans son village, mais il n’était pas homme à se laisser détourner aussi facilement du but fixé.
— Dussé-je fouiller Paris de fond en comble, je la retrouverai, se jura-t-il.
Il avait loué une chambre dans un hôtel modeste, près de la gare Montparnasse. Comment orienter ses recherches ? Une affiche qui lui tomba sous les yeux lui donna soudain l’inspiration de s’adresser aux maisons qui s’occupent de ces sortes de renseignements.
Le directeur de celle dont il avait lu l’annonce le reçut très aimablement et lui promit qu’avant quarante-huit heures il obtiendrait ce qu’il désirait.
En attendant il se mit à errer dans Paris, poussé moins par la curiosité de connaître cette ville qui l’étonnait, que par le désir insensé d’y rencontrer Annik. Et pourtant il ne pouvait s’imaginer sa fiancée que sous la blanche coiffe des jeunes filles de son village, et il ne croisait que des femmes vêtues d’une manière qu’il jugeait outrée et ridicule.
Le lendemain il trouva à son hôtel un mot de l’agence le priant de passer à ses bureaux de toute urgence « pour affaire le concernant ».
Pour y être plus vite et ne pas risquer de se perdre dans cette ville qui l’effrayait, il prit un taxi qui, en dix minutes, l’amena à l’agence, au moment de l’ouverture des bureaux. Il dut attendre assez longtemps que le Directeur fût arrivé. L’émoi et l’impatience le dévoraient.
Ah ! voir cet homme, lui parler, lui dire sa haine et son dégoût, reprendre Annik, éveiller en elle ses remords et la tendresse qui ne pouvait être morte. Car il était impossible qu’elle eût oublié, renié leur amour. Jean-Marie se rappelait le tendre émoi de leur rencontre, les doux souvenirs de leur enfance confondue, et l’affection qui peu à peu s’était muée en sentiment plus tendre, et avait abouti à leurs accordailles. Annik avait-elle pu oublier tout cela ? Non, loin de lui, sollicitée par la tentation, elle avait été prise aux pièges d’un habile séducteur, elle n’avait pas su résister… La vue de son fiancé, l’assurance d’être pardonnée la rendraient à elle-même.
Car il lui pardonnerait si elle voulait revenir. Il s’efforcerait de tout oublier, d’arracher de son cœur la jalousie et la colère. Notre-Seigneur n’a-t-il point prêché la miséricorde et l’oubli des injures ? Et puis Jean-Marie pouvait-il renoncer à Annik Elle était sa vie, l’âme de son âme, son rêve de toujours. Alors, oui, même si c’était une lâcheté, même si les autres le blâmaient, il pardonnerait et la prendrait pour femme.
Le Directeur de l’Agence arriva enfin. Il reconnut le Breton.
— Je vous reçois immédiatement, Monsieur Le Noël, dit-il d’un ton affable.
— Il fit entrer le visiteur dans son bureau, lui offrit un siège :
« Voilà, expliqua-t-il, en consultant une fiche. M. de Parcy, qui exerce en amateur le métier de peintre, habite, 24 ter, avenue d’Iéna, un luxueux hôtel. Il est souvent absent, mais s’y trouve en ce moment, en compagnie d’une jeune femme qu’il a ramenée, dit-on, de Bretagne, où il villégiaturait, et qui s’appelle…
— Je sais, coupa Jean-Marie. C’est tout ce que je désirais apprendre.
Il paya sans sourciller la somme assez importante qu’on lui demandait, sortit, et fit signe à un nouveau taxi pour se faire conduire avenue d’Iéna. Il ne connaissait pas encore ce riche quartier de la capitale. Il fut ébloui, et son désespoir s’accrut : Annik avait dû être grisée par ce luxe, par cette atmosphère d’élégance. Comment espérer qu’elle accepterait de reprendre l’humble existence qu’il lui offrait ?…
Néanmoins, il chercha l’hôtel de son rival. Il se vit bientôt devant un magnifique immeuble, doté d’une entrée princière. Sur une petite porte de côté, il lut : « Jean de Parcy. »
C’était là ! Il examina d’un œil hostile la trop luxueuse façade. Une désolation immense l’envahissait…
Jusqu’au soir il attendit là, guettant les allées et venues, se dissimulant chaque fois qu’il risquait d’être remarqué, espérant toujours voir apparaître celle pour qui il était venu. Mais l’après-midi entière s’écoula sans qu’Annik eût paru…
Et puis tout à coup Jean-Marie blêmit et n’eut que le temps de se dissimuler dans un renfoncement du mur : une magnifique automobile s’arrêtait devant la grille de l’hôtel. Sur le siège avant, auprès d’un homme que le Breton ne connaissait pas, Annik était assise… — une Annik transformée, élégante, en grande toilette de Parisienne.
Déjà, sur l’appel du conducteur, le portail de fer s’ouvrait, et la voiture s’engouffrait dans l’hôtel.
Qui eût pu voir Jean-Marie Le Noël à cette minute, l’eût pris pour la vivante statue de la douleur. Blême, figé sur place, il continuait de regarder, avec des yeux d’halluciné, cette grille par où venait de disparaître, aux côtés d’un autre, celle qu’il avait toujours considérée comme sienne, qui avait été le rêve de sa jeunesse et le bonheur de son existence. Et il lui semblait que quelque chose venait, à tout jamais, de mourir en lui…
— Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible… répéta-t-il, se refusant encore à croire cette chose monstrueuse.
Àsa souffrance fit suite une colère violente, un besoin d’agir immédiatement, de crier à ce misérable qui lui avait pris son bonheur ce qu’il pensait de lui, de le sommer de lui rendre sa fiancée. Aussitôt il se précipita à la grille, sonna bruyamment.
Le domestique qui vint lui ouvrir avait dû recevoir une consigne :
— Monsieur ne reçoit pas, déclara-t-il.
— Il faut que je le voie, pourtant, insista le Breton.
Et il fit tant et si bien que, de guerre lasse, Jean de Parcy se résigna à se montrer :
— Que me voulez-vous ? questionna-t-il d’un ton peu aimable, en dévisageant avec surprise cet homme du peuple qui insistait tant pour le voir.
Jean-Marie, avant de répondre, examina longuement son rival. Jean de Parcy était un homme encore jeune, qui pouvait passer, sinon pour un bel homme, du moins pour un personnage peu banal, duquel émanait une étrange séduction. Jean-Marie se sentit intimidé par cette aisance et cette désinvolture de Parisien élégant, comme aussi par la fascination qu’exerçaient deux yeux au regard dominateur.
— Monsieur, balbutia-t-il, je suis Jean-Marie Le Noël… l’ancien fiancé d’Annik…
Malgré son assurance, l’autre tressaillit, mais son émoi ne dura qu’une seconde.
— Ah ! dit-il… et que venez-vous faire ici ?…
Jean-Marie oublia soudain sa rancune, sa colère, sa volonté de menacer et de punir. Sa voix se fit implorante et humble :
— Monsieur, je vous en supplie, rendez-la moi ! Vous êtes beau, riche et heureux… vous en trouverez beaucoup d’autres !… Moi je n’ai qu’elle ! Si je la perds j’en mourrai…
Dans le regard du peintre parut une lueur d’apitoiement. Il dit doucement :
— Il faut le lui demander. Si elle consent à vous suivre, je ne m’y opposerai pas.
Àcet instant même la porte s’ouvrait. Une femme pénétrait dans la pièce.
— Vous avez osé venir jusqu’ici ! dit-elle courroucée…
Jean-Marie ne songea pas à riposter. Incrédule, le cœur étreint d’une intolérable souffrance, il se demandait s’il ne vivait pas quelque douloureux cauchemar. Dans cette femme fardée, élégante, coiffée à la dernière mode, il ne voulait pas reconnaître Annik naturelle et fraîche.
— Toi ! gémit-il, toi !…
Mais elle, brutalement, éclata de rire :
— Ainsi, dit-elle méchamment, tu as pensé, mon pauvre Jean-Marie, que j’allais revenir avec toi ? Mais regarde-toi, et regarde-le, lui dit-elle en désignant orgueilleusement son amant… Je l’aime, je suis heureuse. Je ne suis pas assez folle pour abandonner tout cela !
Il avait tout prévu, sauf cette insolence, sauf ce mépris. La colère lui fit perdre toute mesure :
— Fille perdue, catin, femme vile et vénale, criat-il, voilà donc seulement ce que tu étais ! Et moi qui t’avais placée si haut ! Je te juge maintenant, et, sois tranquille, je ne te regretterai pas ! Tu peux rester avec lui, ce lâche séducteur, vous vous valez !
Annik avait reculé en blêmissant. Quant à Jean de Parcy, il bondit sous l’outrage. En une seconde, face à Jean-Marie, il le souffleta brutalement :
— Voilà pour vous permettre d’insulter ma « femme » ! gronda-t-il.
Annik, terrorisée, vit dans les yeux de son ancien fiancé une lueur de meurtre. La peur d’un drame imminent lui fit retrouver son sang-froid. Elle appuya sur un timbre :
— Jetez-le dehors, ordonna-t-elle au domestique accouru, en lui désignant Jean-Marie.
Celui-ci essaya de résister, puis il comprit l’inutilité de son attitude. À quoi bon ? N’était-il pas d’avance le vaincu. Qu’avait-il à faire auprès de ces deux êtres qui ne lui inspiraient plus que du mépris ?
Fièrement, la tête haute, le regard chargé de dégoût, il sortit.
Au dehors une seule pensée le domina : se tuer, échapper à cette honte, à cette atroce souffrance. Se jetterait-il sous une voiture ? Irait-il se noyer dans la Seine ? Pourquoi vivre, puisqu’il n’avait plus rien à espérer et que, soudain, l’existence lui apparaissait comme sinistre ?
Pendant une heure il erra à l’aventure, comme un fou, poursuivi par ses idées de suicide. Puis une brusque vision le traversa : celle de ses parents désespérés, de sa mère inconsolable. Pour eux il se devait de vivre. Il lui fallait surmonter son désespoir, vaincre sa lâcheté.
Le soir même, il reprenait le train pour Plouescat.