06
Au matin, les deux gardiens d’Ar-Men retrouvèrent la mer calmée, laiteuse. Le ciel était pur, le soleil brillait doucement… Aucune trace du drame de la veille. Aucune ? Si : autour des rocs que dominait la tour, la mer charriait quelques épaves que le ressac y laissait échouées : c’étaient là les restants du malheureux yacht.
Jean-Marie descendit l’escalier pour fouiller parmi ces épaves déjà enchevêtrées de goémons. Sait-on ce que la mer peut ramener ? Il songeait aux naufragés dont les corps déchiquetés pouvaient se trouver parmi les monceaux de corde, de toile, de ferraille qui gisaient dans les roches.
Il découvrit la carcasse du yacht qui flottait sur l’eau. Une chaloupe vide s’y balançait. Une angoisse, dont il ne comprenait pas la cause, étreignit le cœur de Jean-Marie…
Il fit le tour du phare, dont la mer, calmée et comme repentante, léchait doucement la base. Et, tout à coup, il eut un sursaut. Un corps était là, parmi les rocs gris et verts, un corps de femme, à demi dévêtu, déchiré, lamentable. Jean-Marie se précipita.
Avec des gestes fébriles, les pieds dans l’eau, il tira à lui ce corps qu’un rocher retenait, que la houle, d’ailleurs, repoussait, l’attira sur la pierre sèche. Alors, le visage se dévoila à lui et on entendit un cri déchirant :
— Annik !
Lorsque le gardien-chef descendit à son tour, quelques instants plus tard, inquiet de savoir ce qu’était devenu son aide, il trouva celui-ci assis sur le rocher, étreignant farouchement entre ses bras le cadavre livide et déjà décomposé d’une femme. Mais, à toutes ses questions, l’homme ne répondit que par des mots incohérents, en répétant lamentablement ce nom de femme :
— Annik !
Il eut de la peine à lui arracher le corps, à l’entraîner vers le haut du phare. Lorsqu’il comprit que le malheureux était devenu fou, il prit peur et donna l’alarme, avec ses signaux, pour, que de la côte, on vînt à son aide.
Le lendemain, on venait chercher Jean-Marie. Il était bien, en effet, devenu fou, et dut être enfermé dans un asile.
Lui aussi était une épave, l’épave de l’amour…