05
Jean de Parcy possédait, en rade de Brest, un joli petit yacht où il avait promis d’emmener sa maîtresse. Une croisière fut décidée pour le mois d’avril, sur les côtes de l’Atlantique, et jusqu’à la limite de l’Espagne.
Annik manifesta une grande joie. Certes, Jean faisait tout pour la rendre heureuse et lui faire oublier les regrets — ou les remords ! — qui, parfois, pouvaient la troubler. Mais Annik, d’ailleurs, était trop légère, trop attachée au luxe dont elle jouissait, et, au surplus, assez réellement éprise de son peintre pour s’attarder dans des souvenirs importuns. Elle voulait jouir du présent et le présent, pour l’instant, était doré comme un rêve de conte de fées.
Les préparatifs de la croisière l’enchantèrent. Elle éprouva cependant un certain trouble en passant si près de son pays natal, dans le train qui l’emmenait à Brest. Mais elle retrouva son entrain lorsqu’elle fut devant le joli bateau qu’elle allait animer de sa fraîcheur et de sa grâce.
« La Mouette » — c’était le nom du yacht — était un ravissant joujou, admirablement soigné et entretenu, et qui pouvait marcher à volonté au moteur ou à la voile.
— Les voiles, supplia Annik, je veux voir les voiles déployées.
Jean accéda à ce désir. Le temps était exceptionnellement doux et beau. Annik, vêtue d’un costume de marin en flanelle blanche, était adorable, et ses jolis yeux brillants de plaisir lui donnaient un éclat extraordinaire.
— Chérie, dit tendrement Jean, comme nous allons être heureux seuls tous deux dans ce yacht ! Nous visiterons toutes les îles. Quels merveilleux tableaux je vais ramener ! Et ce sera notre voyage de noces !
Le clair regard d’Annik s’assombrit. Son voyage de noces ! Jean réveillait là sa seule amertume. Elle ne regrettait pas son ancien fiancé, ni la vie mesquine et dure qui eût été la sienne, mais elle n’avait pu s’affranchir entièrement des préjugés de sa race, et elle souffrait secrètement de sa situation irrégulière, de la honte qui pesait sur elle. Elle n’osait pas en parler à Jean. Elle savait bien qu’il ne pouvait pas l’épouser. Le peintre aimait trop son indépendance, et Annik ne pouvait oublier qu’elle n’était qu’une petite paysanne. Un de Parcy ne se mésallie pas !
Malgré cette souffrance secrète elle était heureuse. Cette vie luxueuse et large était celle qui lui convenait, où s’épanouissait sa beauté, son amour de l’élégance. Elle était fêtée, admirée, Jean la comblait d’attentions et de prévenances.
Le yacht prit le large par un temps très pur. Le vent le poussait doucement. Tout semblait devoir marcher à merveille. Serrée contre Jean, Annik, subitement mélancolique, regardait s’estomper peu à peu le contour de la côte bretonne, de cette terre qui était la sienne et, involontairement, son cœur se serrait. Pour la première fois se précisait nettement en elle le souvenir de ceux qu’elle avait abandonnés : surtout ses pauvres parents qui devaient la pleurer et la maudire.
Mais elle n’aimait pas s’attarder aux pensées tristes.
Elle eut un geste mutin de sa jolie tête :
— Viens, Jean ! Montre-moi la manœuvre.
C’était le peintre, en effet, qui s’occupait, avec l’aide d’un seul marin, de faire marcher le yacht :
— Au large sur les îles d’Ouessant, n’est-ce pas ?
Annik, curieuse, le regarda faire. Il fallait être bon pilote pour diriger son bateau dans cette dangereuse baie du Raz de Sein, à juste titre redoutée des navigateurs. Par bonheur, la mer était si calme, ce jour-là, sous une brise fraîche, qu’il n’y avait pas grand’chose à redouter pour celui qui connaissait l’endroit. Et, en effet, le yacht s’en tira victorieusement.
Les deux jeunes gens déjeunèrent sur le pont, servis par le matelot. Annik, en vraie Bretonne, raffolait de la mer, et son cœur battait d’une douce joie. Aimée, choyée, entourée de tous les raffinements que procure la richesse, avec la perspective de ce joli voyage à deux, ne pouvait-elle pas se dire heureuse ?
Après le repas, ils allèrent s’accouder au bastingage. Des bateaux, des barques sillonnaient la mer de loin en loin. De grands oiseaux nautiques, des goëlands, venaient se poser sur l’eau, puis repartaient, dans un vol gracieux.
Jean inspecta le ciel d’un air soucieux.
— J’ai peur que le temps ne change, déclara-t-il, le vent est en train de tourner.
— Crois-tu ? Aurons-nous donc une tempête ?
— J’espère bien que non… Cependant, il serait peut-être préférable de rallier la côte.
— Oh ! non, protesta la jeune fille. J’aimerais tant assister à une vraie tempête.
Jean sourit de cet enfantin désir et consentit à ne rien changer à leur itinéraire. Peut-être, après tout, n’était-ce qu’une fausse alerte.
Mais, vers le soir, la mer enfla et grossit brusquement. Des éclairs zébrèrent le ciel. Le vent souffla et hurla et la pluie se mit à tomber en grosses gouttes presque horizontales.
Le yacht, violemment secoué, était durement malmené. D’énormes vagues balayaient le pont. Il devenait impossible de s’y tenir debout.
Jean de Parcy fit descendre Annik dans la cabine. Lui-même, vêtu d’un imperméable, la tête enfoncée dans une casquette, tenta de ramener le yacht vers la côte.
Il avait fait ramener les voiles et s’essayait, avec le moteur, à lutter contre la mer maintenant démontée. De gros paquets d’écume l’inondaient, mais il n’y prenait pas garde ; dominé par le souci de vaincre la tempête qui, cependant, grossissait de minute en minute. La pluie et le vent, soufflant du Sud-Ouest, rendaient toute visibilité impossible.
Et ce fut la nuit. Jean de Parcy, dans le tumulte et l’obscurité qui l’environnaient, comprit son impuissance…
Tout à coup un bruit a ponctué le vacarme de la mer. Puis, là-bas, une lueur balaie le flot sinistre, une flamme qui s’éteint et reparaît. Jean de Parcy comprend : un phare ! Celui de La Vieille, peut-être, ou plutôt celui d’Ar-Men. Qu’importe ! L’essentiel est qu’on les ait vus. L’alerte va être donnée.
En effet, brusquement, une sorte de trompe se mit à hurler, dominant le vacarme… Le yacht, lancé sur l’eau comme une balle que se renvoient les vagues, n’est plus que le jouet de la tempête qui grandit. Le secours viendra-t-il à temps ?
Soudain, un choc dur… le bruit sinistre de l’eau qui s’engouffre… Une sueur d’angoisse perle aux tempes du peintre :
— Un récif !
Il sait qu’ils abondent dans ces parages, perpétuel danger pour les marins. Sans aucun doute le yacht a dû être éventré. Alors, le naufrage…
Jean court rejoindre sa maîtresse. Pauvre petite ! Elle doit avoir si peur !
Elle est, en effet, terrée dans un coin de la cabine, blanche d’émotion et de frayeur.
— Vite, dit-il, voilà une bouée.
Elle le regarde, les yeux dilatés :
— Jean, allons-nous mourir ?
Elle se révolte, elle est si jeune ! Mais dans son âme superstitieuse s’insinue l’atroce pensée que c’est peut-être le châtiment.
Une secousse plus forte les jette l’un contre l’autre. Annik pousse un cri. Jean la prend dans ses bras, l’emporte.
— Vite, il n’y a pas une seconde à perdre, à la mer !
Ils ont leur bouée, ils parviennent, en s’accrochant aux obstacles, à trouver une issue. Voilà l’air libre, la mer enflée, menaçante. Tant pis ! il n’y a plus d’autre espoir. Jean et Annik, enlacés, sautent…
⁂
D’Ar-Men, les deux hommes de garde avaient assisté, impuissants, à la tragédie. Ils avaient vu le bateau crever sur les récifs, s’ouvrir, et les passagers se jeter à la mer un peu avant que le yacht n’y disparût. Mais qu’y pouvaient-ils ? Ils avaient fait la seule chose possible pour eux : éclairer la mer, appeler à l’aide au moyen de leurs signaux. Maintenant, ils ne pouvaient même pas porter secours à ces malheureux que, par le travers de la tour, avec leurs jumelles, ils regardaient périr : deux hommes, une femme, qui se débattaient dans les vagues, accrochés à des épaves du yacht… Bientôt ils ne virent plus rien. La mer, terrible, avait-elle entraîné au loin les corps des naufragés, ne les retrouveraient-on pas, au matin, parmi les épaves, autour du roc qui domine la tour ?
Cette nuit-là, moins encore que d’habitude, Jean-Marie ne put fermer l’œil. Il écoutait les hurlements du vent qui continuait à souffler et, dans les voix implorantes qui montaient jusqu’à lui, il croyait entendre celle d’Annik…