Scène 4
PHILIPPE. — HÉLÈNE.
Philippe. (Comme à lui-même.)
Cela devait finir par là.
Hélène, murmurant.
C’est horrible !
Philippe.
J’aurais tout donné pour vous éviter cette scène (Vindicatif.) C’est insensé à Marthe de l’avoir osée devant vous.
Hélène, découragée.
Elle en avait le droit. Je comprends maintenant. Notre réserve, ces rigides observances dont nous étions si fiers, qu’est-ce que tout cela, cet héroïsme lâche, puisque nous sauvions l’essentiel, notre vie commune, la vraie faute !
Philippe.
Et pourtant, nous avons lutté plus qu’il n’est humain de le faire, car je n’ai pas souffert seul. Hélène, vous ne mentirez pas. Vous savez maintenant ce qu’il en coûte de vivre contre son cœur. (Sourdement.) Ce soir où nous étions seuls… d’un bout à l’autre du salon je vous ai tendu les bras. Vous êtes devenue livide et vous avez appelé Marie… Pour la première fois, ma pauvre bien-aimée, je vous ai vu un regard trouble. (Ils sont rigides et se taisent, puis, avec une grande décision.) Cela n’a pas de nom. Nous allons décider maintenant et pour toujours, ce qui doit être fait.
Hélène. (Toujours immobile, du bout des lèvres.)
Je ferai ce que vous déciderez, ce qui vous semblera le mieux.
Philippe s’assied également. Ils ont l’air de parler de choses indifférentes.
Marthe exigera une solution : votre départ ou le sien.
Hélène, très simple, un peu haletante.
Le jour où je saurai de votre bouche que je dois m’en aller, je m’en irai, mais pas avant. Ce que me diront les autres, je ne le croirai pas. En vous fuyant, Philippe, je n’aurais même pas cette consolation d’avoir bien fait. Je serais capable de me demander jusqu’à mon dernier souffle pourquoi, pourquoi j’aurais fait cela ?
Philippe, avec fatigue.
C’est à moi que vous demandez un précepte ? J’ai passé ma vie à démontrer l’insuffisance de l’ancienne morale, la nullité de son système de persuasion. Et pourtant… moi aussi, grand Dieu, je ne demande que l’ordre et la moindre souffrance. Je puis encore fournir un effort, un sacrifice, mais pas au hasard, mais pas en vain ! Si j’étais un homme simple, je nous briserais tous les deux, et je mettrais mon devoir à tourner au commandement de la chambrière. Dieu me pardonne, la chose serait facile comme tous les suicides ! Mais moi, Hélène, en vous sacrifiant, en vous perdant comme cet homme, je ne me croirais pas exempt d’un crime, je ne serais pas certain de n’avoir pas accompli non plus de l’irréparable. (Comme à lui-même.) Nous nous croyons des devoirs envers ce qui fut, mais ce qui pouvait être et n’aura pas été, l’avenir qu’à chaque heure nous tuons en nous par notre lassitude et notre lâcheté, n’est-ce pas encore un appel désespéré à notre force, à notre scrupule ? Ah ! tous les possibles qui nous effleurent, nous éventent de leur fuite, qui pouvaient être nous, le plus beau de nous-mêmes, et qui ne seront jamais… Vous êtes la belle, l’unique rencontre de ma vie, la revanche tardive qui peut me résigner à la mort. Au nom de quel idéal et de quelle beauté sacrifierons-nous la plus certaine de nos joies ?
Hélène, brusque.
Il y a pourtant les autres.
Philippe.
Les autres… Que voyez-vous de si respectable à épargner en eux ? Ce qui souffre en Marthe : un amour-propre de rivale en face d’une autre femme, une habitude peut-être, et l’instinct de la propriété. Au fond, je n’étais pas le mari qu’il lui fallait. Je l’étonne et je la choque. Nous n’avons réussi à vivre qu’à force de nous taire, de ne nous demander que « le cœur », cet organe suppléant de tout ce qui nous manque, cette mauvaise défaite qui, quoi qu’on dise, ne suffit pas toujours, ce pardon et cette pitié que nous nous accordons à la place des ferveurs et des ententes que nous n’osons plus espérer.
Hélène, tristement.
Elle vous a donné treize ans de bonheur.
Philippe.
Bonheur de pauvre, dont je rougis… fait de contentement et de joies faciles, bonheur négligent et un peu lâche de ceux qui acceptent les circonstances et n’ont jamais, une fois dans la vie, posé leurs conditions.
Hélène.
Et vos fils, et Marie ?
Philippe.
Ah ! ceux-là… ils se soucient bien de moi. Que j’embrasse ma fille ou l’un des autres, que je les retienne une seconde, ils n’ont qu’une pensée : filer. Ce n’est pas que je leur fasse peur, à cet âge on n’est guère tendre.
Hélène, avec un demi-éclat.
Pour moi vous serez toujours le mari de Marthe Alquier.
Philippe, avec impatience et gêne.
Vous, l’affranchie, à ce point le respect des lois et des institutions ?
Hélène.
Quand il n’y aurait entre elle et vous que cette union libre dont on attend de si grands bienfaits, je sens que certains gestes me seraient toujours impossibles. Et puis alors je serais vraiment punie, je me sentirais une rivale. Ces années de vous que je n’ai pas connues, les siennes, votre jeunesse à tous deux, elles m’épouvanteraient. Ceux qui désirent cela, ceux qui veulent faire une règle de cela… comment leur cœur est-il donc fait ? Pour moi, la femme est celle qu’on trahit peut-être, mais qu’on ne remplace pas. Vous pouvez diviser votre cœur, y inventer des demeures nouvelles, mais dans la forte et lente réalité, vous n’arriverez pas à ce morcellement de votre vie. Il serait lamentable, Philippe… Oh ! nous sommes les êtres d’un seul foyer, d’un seul bonheur, d’une seule union, sinon les êtres d’un seul amour. Et la mort même, il me semble, n’a pas ce pouvoir de redoubler, de recommencer nos destins… être les cœurs d’un seul passé !
Philippe.
Que vous êtes absolue, jeune, exigeante… Soyez plus humble, Hélène, et plus humaine. Sachez oublier un peu, oublier beaucoup.
Hélène.
Je ne pourrais pas !
Philippe.
Comme il vous est facile de m’abandonner, comme on sent que vous avez l’avenir qui répare et qui remplace !
Hélène.
Croyez-vous me l’avoir rendu facile, cet avenir ? Pourquoi dites-vous des choses affreuses quand il faudrait raisonner, être calmes ?
Philippe.
Parce qu’en dehors de vous je n’ai plus qu’à vieillir et finir, et que vous m’aviez redonné de la vie un goût que je ne peux pas oublier… Ah ! si je vous ai compliqué l’existence, vous ne m’aurez pas rendu la mort facile. Emporter ce regret dans le regret, cette angoisse dans l’angoisse, et qu’ils me viennent de vous ! (Philippe qui, dans sa puissance de chef moral, de créature souveraine, donnait l’impression d’un orgueil, d’une force équilibrée, se trouble en parlant de la mort comme un enfant nerveux.) La mort c’est encore elle seule qu’il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin, tout se passe dans un intervalle d’elle à nous. Qu’on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre, qu’on ne me parle pas à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples ! Il n’y a de réalité, il n’y a de durée véritable qu’entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine. Hélène ! ils m’appellent un maître à cause de je ne sais quels prestiges de mes paroles et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort. (Il s’est agenouillé, se passe désespérément sur le visage les mains de la jeune fille.) Et si je vais à elle avec ce désespoir, c’est que je pars inassouvi. Oui, moi qui ai gagné cette adoration, ce cœur innombrable de la gloire, je fus aimé comme le premier venu (la regardant). Eh bien, je veux, je veux en amour être payé mon prix (elle frémit). M’abandonneras-tu maintenant ? Me laisseras-tu seul devant la mort, la redoutable voisine, si proche quand nulle joie ne vous en sépare, me laisseras-tu finir insatisfait, inconsolé ?
Hélène, elle a serré contre elle la tête de Philippe, il y a dans son geste un mélange de victoire et de terreur.
Non, non…
Philippe, le regard troublé, rude et rauque.
Alors, ma femme ?
Hélène, instinctivement.
Non, pas cela !
Philippe, hésitant.
Pas cela ? (le visage caché sur l’épaule de la jeune fille). Hélène, si vous craignez de faire souffrir, et là est peut-être le dernier devoir, nous saurons être plus forts. Nous serons plus fiers et plus discrets. Nous ménagerons ce qu’ils respectent, il y a des secrets longs comme la vie… Ne voulez-vous pas, bien-aimée, de ce bel effort quotidien, le triple sceau sur notre bouche et sur notre cœur ? La discipline belle et dédaigneuse de notre amour ignoré… Un amour pour nous seuls, Hélène, sans les épanchements enfantins du cynisme, les fausses loyautés des bavards ? Nous passerons comme des statues froides et dures, sans regards et sans pulsations… Consentirais-tu ?
Hélène, un peu rude.
Àquoi ?
Philippe ; il pose une main lourdement sur son épaule et lui parle près de l’oreille comme s’il lui donnait un baiser passionné. Elle se paralyse et ne répond rien. Tristement.
C’est donc si terrible ?
Hélène.
Vous ne m’en aimerez pas plus !
Philippe.
Oh ! Hélène… je ne te demande pas à franchir en amour un degré de plus. C’est parce que je n’ai pas à t’aimer davantage que cette chose doit être. Elle n’est pas autre, vois-tu, et ni toi, ni moi ne pourrions l’écarter. Elle n’est pas au bout de mon angoisse et de ta lutte comme un ennemi qui se révèle. Elle était avec nous dès le premier sourire et la première tristesse, elle était la cause et la raison d’être, elle était la loi. Il n’y a pas à se révolter. Le jour où, jeune fille, ton cœur t’a penchée vers un homme, tu as accepté la vie, tu es entrée dans le pacte. Crois-moi, ce n’est pas le moment de se payer de mots, de rechercher en soi les menaces vaines et les folles défenses. Ne sommes-nous pas des affranchis ?
Hélène, comme en rêve.
Nous sommes des affranchis.
Philippe.
Oublie tous les mensonges, la jalousie des joies moindres envers les joies trop grandes… Dis-moi, dis-moi ce qui t’arrête ?
Hélène, très triste.
Vous me demandez des raisons… Je ne vois rien, rien entre vous et moi. Je n’ai pas un motif à vous donner. Je sais bien que le plus cher de ma vie, ce que je ne puis regretter, que tout venait à cette heure… Et, et je suis désespérée.
Philippe a un mouvement d’hésitation douloureuse et crispée, puis, sa décision prise, avec force, avec autorité, il saisit les mains de la jeune fille et, raidissant les bras, il la jette contre lui. Un peu farouche.
Et maintenant ?
Hélène.
Je ne sais plus.
Philippe.
Moi je sais. (S’égarant.) Je ne peux plus, je ne peux plus te sentir distante… J’ai besoin de vivre près de toi, contre toi. Ne me refuse pas ta porte, donne-moi ton intimité… Tout à l’heure je frapperai et tu m’ouvriras.
Hélène, toujours dans ses bras, très émue et très grave.
Jamais.
Philippe, dans un mouvement de colère il porte brutalement la main au col de la jeune fille. Elle saisit cette main comme elle se défendrait de la strangulation, ils luttent un peu.
Pourquoi, pourquoi ? qu’est-ce que ces pudeurs blessantes et folles ?
Hélène, dans un étouffement.
Ce n’est pas de la pudeur.
Philippe.
Que défends-tu ? que défends-tu ?
Hélène, avec un sanglot.
Je ne sais pas.
Philippe.
Ah ! les inventeurs de barrières, qui nous ont fait ces consciences menteuses et lâches…
Hélène, qui parle en sursaut, avec des frissons.
Vous en voulez aux barrières… Que n’avez-vous été l’amant de M Duret ? Elle ne les connaissait pas. Et probablement qu’elle vous aimait plus que moi.
Philippe, impatient.
Comment prononcez-vous le nom de cette fille ?
Hélène, se reprenant.
Vous voyez bien, vous voyez bien ! Oh ! Philippe, tout à l’heure je vous ai laissé dire… oui, vous aviez raison, il y a de cela dans l’amour… Mais c’est à mon tour de vous dire que vous ne savez pas… Vous m’aimez aussi, Philippe, pour tout ce qui en moi résiste à cet amour. Vous m’aimez pour ces barrières et pour ce divin mensonge de la pureté, que vous respectez quand même, et pour ceux qui l’ont mis en moi, et pour cette origine que vous me reprochez… et vous désirez la femme de tout votre cœur conquis par la chrétienne. Ah ! l’amour seul n’appelle pas l’amour, le jour où on le fera libre, il n’aura plus rien, plus rien à aimer… plus rien que deux lèvres la durée d’un baiser.
Philippe se laisse tomber dans un fauteuil à bout d’énervement et d’intimes contradictions.
Soit ! notre heure est difficile et qu’ils étaient heureux près de nous les damnés de l’ancienne tragédie, dans quelle région sereine il leur fut donné de s’émouvoir… (Se levant.) Pourtant, je vous demande encore de réfléchir, de lutter contre cette panique de conscience que je respecte, mais que je n’approuve pas. À mon avis il n’y a plus rien à sauver ici, plus rien à ménager. Les réparations ne peuvent plus venir que de vous. Sachez-le et n’écoutez pas votre pitié (bas et vite) parce que ce serait trop cruel.