‹ Les AffranchisChapitre 21 sur 25 · Scène 3

Scène 3

LES MÊMES. — MARTHE.

Marthe. (Sur le peignoir elle a passé un grand manteau parce qu’elle a traversé la maison nocturne et froide. Elle tient une petite lampe-veilleuse. Elle entre et les regarde assis à trois mètres l’un de l’autre. Sans un mouvement, ils gardent leur pose et, des yeux, semblent l’interroger comme si c’était à eux d’être surpris, de ne pas comprendre. Un peu démontée.)

Vous n’êtes pas encore couchés ? J’ai vu de la lumière, j’ai eu peur.

Philippe, légère hostilité.

Nous veillons quelquefois très tard. Hélène et moi avions à causer (il s’est levé parce que sa femme est debout. La jeune fille se lève également par convenance).

Marthe que le mot a touchée, à Hélène, une grande nervosité contenue.

C’est beau sans doute, Mademoiselle, de ne pas songer à l’avenir, d’être indifférente à son établissement futur, de vivre d’étude et d’intimités choisies…

Hélène, un peu haute.

Vous me le reprochez. Madame ?

Marthe, continuant.

Peut-être serait-il plus beau de prendre simplement ce qui vous revient, et de laisser de côté la part des autres !

Philippe.

Marthe, à qui en as-tu ? Que signifie cette sortie ?

Marthe, qui n’est plus maîtresse d’elle-même.

Oh ! toi… N’aggrave pas ton cas ! D’ailleurs, vous n’avez rien à me protester, est-ce que je ne sais pas que vous êtes irréprochables ? Je vous ai assez épiés. Jusque là-haut, dans votre solitude… on entrait, moi ou les autres, et jamais un sursaut, jamais rien d’équivoque. Et cependant… (à Hélène violemment) Prétendrez-vous que vous n’aimez pas mon mari ? (Hélène se tait.) Merci de ne pas m’alléguer la pure et sainte amitié !

Hélène.

Je puis vous assurer, Madame, que pas un mot d’espoir, jamais une parole douce ne s’est échangée entre nous, Monsieur Alquier vous l’affirmera.

Marthe, découragée.

Mais je le sais ! Mais je le sais ! Est-ce que je n’aimerais pas mieux que vous soyiez coupables ? Est-ce que je ne donnerais pas ma vie pour vous savoir une coquette, une intrigante, une détraquée… Au lieu d’être là à m’écraser, je ne sais de quelle fatalité, à marcher inattaquables et sûrs, vers on ne sait quel avenir, on ne sait quel événement. Eh, que n’a-t-il été votre amant dès le premier jour… mais en vérité, c’est vous qui êtes l’épouse ici et moi la maîtresse !

Philippe.

Tu oublies que je suis là, Marthe, c’est à moi qu’il faut t’en prendre. (Avec lassitude.) Passons nos nerfs en famille, je t’en prie.

Marthe.

Du tout. Je me possède admirablement, et M Schlumberger n’entend que ce qu’elle doit entendre, quand on agit comme elle le fait.

Hélène.

Eh bien, oui, oui… j’aime votre mari de toute mon âme plus violente, plus vivante que la vôtre. Quand il vieillissait d’ennui près de vous, je suis venue ardente et neuve et, de nos deux esprits, de nos élans renouvelés l’un par l’autre, nous avons fait un espace, un domaine où nous seuls pouvons vivre. Que vous importe ? Pas une caresse, pas un mot tendre ne le franchit.

Marthe, violente.

J’ai toutes ses caresses, soit. Mais quelles paroles me dit-il, en quoi suis-je avec lui dans cette maison qu’il ne quitte pas ? Je suis moins que le cheval qui le mène où il veut aller, autant que le chien qui le suit dans ses désœuvrements. Il ne vous touche pas, il ne vous dit pas une parole tendre, mais je donnerais tous les baisers qu’il me garde pour l’impulsion irrésistible qui le porte à votre rencontre. Je vous ai vus marcher l’un vers l’autre… c’était si simple, si violent. Vous n’aurez jamais son nom, son lit, sa race, et je donnerais mon mariage, je donnerais mes enfants, pour échanger ces regards comme vous en avez…

Philippe, que de telles paroles éclairent et troublent, est assis, tourmente et mord son mouchoir. L’attitude est celle d’une discussion normale, avec de nerveux hochements de tête, croisement et décroisement des genoux.

Hélène, plus traitable.

Je suis une amie, Madame, une amie très dévouée, très passionnée, si vous le voulez, mais qui ne demande et qui n’attend rien.

Marthe. (Elle hausse les épaules.)

Que m’importe, à mon tour, puisque je n’aurai jamais ce que vous pouviez avoir ? Ne l’ai-je pas appris dans vos yeux ? Quelle divine pitié nous refusa le secret de ce qui nous dépasse ? Ce que notre joie, notre orgueil fût devenu dans une âme prédestinée par l’injuste Potier, il importe à notre félicité de l’ignorer toujours. Nous allons ensemble aux mêmes joies, aux mêmes peines, sans connaître les farouches prédilections de l’intime destin. Oui, vous êtes pure et vous vous croyez droite, pour avoir pris de mon bonheur la seule part que j’avais négligée, mais cette part elle était la plus belle, et je la veux maintenant, je la veux, je la veux ! (à Hélène qui rit nerveusement, agacée.) Ah ! ne riez pas, car vous êtes aussi une femme et, je vous le prédis, un jour vous ne me dédaignerez plus, vous comprendrez mon lot. Ce jour-là, il faudra bien que vous soyiez sa maîtresse, et peut-être alors qu’il vous méprisera ! (Philippe a bondi.)

Hélène, très impressionnée.

Vous vous exaltez et vous avez des paroles affreuses. Il n’y a pas de rivales ici.

Marthe.

Mais je veux qu’il y en ait, il y en aura, je vous le jure ! Vous croyez-vous donc si forte que vous n’ayiez qu’à paraître pour en finir avec moi ?

Philippe, marche sur elle, il a tout son sang-froid.

En voilà assez. Cette scène est épouvantable. Allons, Marthe, c’est fini. Nous nous expliquerons demain, pour ce soir c’est fini.

Marthe, défaillante.

Ah ! je t’aurais tout, tout pardonné. Que tu l’aimes, que tu aies succombé… Mais cela, cela, ce rapprochement, cette communauté… Je n’ai plus qu’à m’en aller, à m’en aller (Elle recule vers la porte, éloignant Philippe de la main), à m’en aller. (Elle sort. Un silence.)

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