‹ Les AffranchisChapitre 24 sur 25 · Scène 6

Scène 6

L’ABBESSE. — HÉLÈNE.

L’Abbesse, tranquille, un peu sèche.

Et voilà ce que vous faites de votre liberté. Vous commencez bien, en continuant comme cela… (Hélène abattue s’assied au bord d’un fauteuil. Elle a un geste excédé. L’abbesse en personne peu patiente et faite à l’autorité.) Vous ne vous attendez pourtant pas à ce que je m’attendrisse sur un pareil sujet. Que voulez-vous, à la fin, prendre le mari de Marthe Alquier ?

Hélène, révoltée.

Comme vous y allez ! Comme c’est simple. Je n’ai qu’à tendre la main, n’est-ce pas ? À votre idée, quel moyen ai-je donc de le lui prendre ?

L’Abbesse.

Celui qu’il vous a proposé : ma sœur vient de me dire que c’était, dès maintenant, une affaire de divorce.

Hélène, que la dureté de l’Abbesse réveille un peu.

Elle se trompe. C’est beaucoup plus compliqué. Nous avons, il est vrai, regardé les choses en face, examiné les issues. M. Alquier veut une résolution. La vie actuelle, après les scènes récentes, présenterait bien plus de difficultés, d’événements déplorables. Elle ne serait plus qu’un décor, une simulation. Elle ne pourrait plus rien pour le bonheur de personne.

L’Abbesse, se contenant.

Et vous avez accepté ?

Hélène.

Non, je n’ai pas accepté. Peut-être suis-je un peu lâche, mais j’ai eu le respect de trop de choses pour le perdre aussi vite.

L’Abbesse, après un moment de recueillement.

Je sais, Hélène, qu’il y a un malentendu entre nous. Ma sœur, au premier moment, ne voulait même pas que je vous parle. Il paraît que je ne puis plus, après trois mois, vous exhorter au nom de Celui que nous servions ensemble.

Hélène, triste et ferme.

Si cela était encore possible, je ne vous aurais pas attendue pour m’en souvenir.

L’Abbesse, à elle-même.

J’étais loin de m’attendre aux responsabilités que j’encourais en vous amenant ici !

Hélène.

Nous n’y sommes pas venues de notre propre gré.

L’Abbesse.

Ah ! la prudence… vertu des maîtres et des pasteurs, pourquoi m’a-t-elle été refusée ? (Elle réfléchit.) Il y a aussi des choses dont je ne vous ai pas parlé. Je m’en vais. Cela marche mal en Orient, plus mal encore qu’ici où le dommage ne sera plus que matériel. Vous m’accompagnez la semaine prochaine à Paris. Il nous faut un mois pour tout préparer. En novembre nous gagnons Marseille et Beyrouth, nous remontons au Liban, nous visitons et négocions, et, si tout est tranquille, nous parcourons la Terre-Sainte et sommes de retour dans un an.

Hélène.

C’est inutile, ma mère, je ne vous suivrai pas.

L’Abbesse.

Je serais curieuse de connaître vos intentions ? Ainsi vous n’avez pas une pensée pour ma sœur, vous êtes à ce point l’ennemie de Marthe ?

Hélène.

Non. Qu’y puis-je ? Si elle était une autre, s’il y avait en elle quelque chose pour tenir et pour garder, si elle était une force, une âme, une vivante, je ne serais pas aujourd’hui dans cette affreuse situation. Je n’aurais pas trouvé abandonnée, inquiète, à prendre, la vie intime d’un homme qui lui est lié. Pourquoi a-t-elle fait cela ? voilà le mal et la lâcheté. Heureux près d’elle, il ne m’aurait même pas aperçue. Et moi, est-ce que vous croyez qu’on s’acharne, est-ce que vous croyez qu’on commence ?

L’Abbesse, presque maternelle.

Vous, la meilleure, la plus brave, la plus altière, vous en êtes là… Que des misérables, que des inconscients agissent ainsi, cela importe peu. Mais lui, mais vous…

Hélène, tombant à genoux et en sanglots.

Alors, alors, conseillez-moi. Montrez-moi le chemin possible, dites-moi les paroles supportables…

L’Abbesse.

Dans un cas pareil, ma pauvre enfant, c’est bien clair. Il n’y a qu’à trancher de partout. (Machinale.) Faites votre sacrifice.

Hélène, rude.

Àqui ? (L’Abbesse se tait.) À quoi, ma mère ?

L’Abbesse, ironique un peu.

Au bon ordre du monde.

Hélène.

Ne vous moquez pas de moi. Je suis si malheureuse, si misérable, si perdue. (Plus bas.) Je n’ai pourtant pas envie de me tuer.

L’Abbesse.

Il faut avoir envie de guérir.

Hélène.

Vous appelez cela guérir ? Et après, dans ma vie et dans la sienne, qu’y aura-t-il de plus grand, de plus beau et de plus fort ?

L’Abbesse.

Le devoir accompli.

Hélène.

Qu’en savez-vous ?

L’Abbesse.

Je ne me permets pas le doute sur de pareilles questions.

Hélène.

Ah ! je le sais trop… Vous voyez bien que nous ne pouvons plus nous comprendre.

L’Abbesse, qui est tombée dans de grandes réflexions.

Vous ne voulez plus obéir ? Vous ne croyez plus aux commandements ? Vous prétendez vivre sans règle et sans frein ? Vous êtes une révoltée, l’orgueil vous a perdue.

Hélène, qui répète.

L’orgueil ?

L’Abbesse.

L’orgueil, l’orgueil ! Humiliez-vous, Hélène et vous serez sauvée.

Hélène. (Elle a un geste d’impatience.)

Je vous en prie, ne nous égarons pas. Oui, je sais, l’orgueil explique tout, accomplit tout, rend compte de tout : vous doutez, orgueil ! vous souffrez : orgueil ! Vous sanglotez et vous désespérez : orgueil, orgueil !

L’Abbesse.

Mais vous le voyez bien, ma pauvre enfant, que vous ne parlez qu’en rebelle ! Je ne pourrai rien pour vous, pour votre paix, tant que vous ne serez pas tombée à genoux, et dans l’humilité de votre cœur.

Hélène, avec découragement, s’agenouille, elle regarde l’Abbesse avec un doute visible.

Et puis ?

L’Abbesse, la regarde longuement d’abord, sans la relever, puis elle détache sa ceinture et, deux fois légèrement, cingle les épaules de la jeune fille.

Hélène, redevenue cistercienne, prononçant la formule.

Deo gratias (elle se relève). Je vous remercie, ma mère, vous avez fait ce que vous avez pu, ce qu’il est prescrit de faire. Maintenant nous nous sommes bien tout dit, n’est-ce pas ?

L’Abbesse, émue.

Hélène, ma chère fille ! (elles se jettent aux bras l’une de l’autre). Promettez-moi, pour l’amour de moi, que vous resterez pure ? Songez d’où vous venez, rappelez-vous le lieu que nous habitions ensemble. Chaque jour ne le répétiez-vous pas : J’ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire ? Rappelez-vous nos cellules, rappelez-vous la chapelle : Altaria tua, Domine virtutum ! Tes autels, Dieu des vertus ! Immolez-vous, immolez-vous ! Vous étiez presque une consacrée… Rappelez-vous notre office de vêture, songez à toutes nos sœurs mortes en leur vœu de chasteté. N’aimez pas l’homme, ma fille, qu’est-ce que l’amour d’une créature ? Méprisez ce qui passe, ayez en horreur ce qui souille…

Hélène, avec des sursauts.

Vous vous croyez sage, ma mère, et vous n’êtes que cruelle… Vous êtes riche de bonheurs et d’espoirs, vous possédez l’éternité. Moi, je n’ai rien… rien de cela. Ne m’arrachez pas ce qui me reste, laissez-moi croire à ce bonheur.

L’Abbesse.

Ce bonheur est un crime, Hélène.

Hélène.

Un crime ?

L’Abbesse.

Ah ! n’en doutez pas. Laissez les autres, les nouveaux venus, sans souvenirs et sans passé, s’inventer une morale et des mœurs. Vous, fille de la grande famille religieuse, soyez fidèle à votre race. Vous qui avez aimé la Règle, souffrez, mourez pour elle… même si vous n’y croyez plus ! (Elle embrasse la jeune fille d’un baiser fermé de religieuse, elle la regarde immobile dans ses bras.) Je reconnais ma fille, voici la sévérité de la lutte sur son visage. Elle avait ce même regard quand au parloir je l’ai reçue une première fois dans mes bras… Quand on a goûté du sacrifice, Hélène, on ne passe plus à côté. Quelques phrases et quelques raisons ne défont pas le travail des siècles.

Hélène, se dégageant, elle est très naturelle, un peu d’absorbement et de transe.

Vous êtes la plus forte, ma mère. Jamais je ne m’affranchirai de vous. Je le sais maintenant, on ne peut rien contre vous. Vous m’avez prise trop petite, vous êtes trop puissante contre moi.

L’Abbesse, humblement.

Dieu soit béni, mon enfant, et daigne-t-il vous rendre au centuple en son divin amour…

Hélène, l’arrêtant.

Ah ! cela, non… Torturez-moi, vous le pouvez encore, mais n’essayez plus de me consoler.

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