Scène 3
PHILIPPE. — MARTHE ALQUIER. — RÉAL.
Marthe, ouvrant une porte.
On est parti ? Réal et moi nous attendons depuis une heure qu’on puisse entrer. Qu’est-ce qu’il te voulait, ce jeune homme ?
Philippe, se levant et s’étirant.
Mais… me voir.
Marthe.
Comprenez-vous cela, Réal, être la femme d’un homme qu’on vient voir des antipodes ? Il a reçu des Japonais. Heureusement qu’il n’y a pas de grands hommes pour leur entourage, que deviendrais-je dans l’intimité du dieu ?
Réal.
Allons donc ! Vous êtes sa première admiratrice.
Marthe.
Et la dernière, je le crois bien, c’est ce qui me sauve. Si, au lieu des austérités de la philosophie, Philippe donnait dans la gloire mondaine des romanciers, je n’y tiendrais pas, j’aimerais mieux déserter.
Réal, qui ne pose pas la serviette qu’il a sous le bras.
Je reviens de chez les étudiants. On est désolé des scènes de mardi. Ce sont les Russes, disent-ils, qui ont crié. La présence chez toi de Marie de Saint-Jérôme n’était qu’un prétexte. On ne te pardonne pas d’avoir approuvé les répressions. Si tu n’es pas satisfait des excuses de ces malheureux, on s’engage à demander leur expulsion. « Quels que soient nos malentendus avec Philippe Alquier, nous ferons respecter le plus éminent, sinon le plus populaire de nos professeurs. »
Philippe.
C’est tout ?
Réal.
Walsh et Mignot m’ont accompagné à ta porte : « Dites à Monsieur Alquier que nous irons armés à ses cours, que nous nous massacrerons plutôt que de souffrir une réédition des goujateries de la semaine dernière. Dites-lui que si l’un de leurs ignobles encriers l’avait éclaboussé, nous étions vingt à nous disputer l’honneur de provoquer le misérable qui l’aurait lancé. »
Philippe.
Oui, il y en a bien vingt, vingt sur mille. Dans tout ce qu’ils voudront faire au monde, ils retrouveront cette proportion-là. D’ailleurs, pour cette fois, je considère l’incident comme absolument clos et je ne redoute pas le séjour de mes congréganistes qui, au fond, comme ils le disent, n’était qu’un prétexte. Nous attendons ces dames aujourd’hui, d’un train à l’autre ; si elles ignorent l’affaire, je désire qu’on n’en parle pas devant elles.
Marthe.
Elles n’ont pas voulu donner l’heure de leur arrivée. Ma sœur voyage un peu comme les chefs d’Etat, avec des arrêts sur sa route, des compliments et des serrements de mains. Elle ramène une jeune fille, une novice, je crois, une secrétaire…
Réal.
Est-ce étrange, de nos jours, la possibilité d’une telle carrière ? Qui l’aurait cru ? Jouarre, Fontevrault, Chelles, Remiremont, toute l’héraldique abbatiale ressuscitée par une femme dont tu as épousé la sœur.
Marthe.
Et que vous avez parfaitement connue. Vous avez bien vu Sabine à Moret ?
Réal.
Ce ne sont pas des souvenirs d’hier que vous rappelez là.
Marthe.
Il y a vingt ans qu’elle est partie. Elle en a quarante aujourd’hui. Je l’ai vue six fois en ces vingt ans. Et il y en a partout en ce moment, en France, à se trouver dans notre situation.
Réal.
On traiterait mieux les familles en leur rendant leurs fous.
Philippe, rêveur.
Ou leurs morts.
Réal.
Je me rappelle une grande jeune fille altière et vive, dans le genre d’un beau chien nerveux, qu’on admire et qu’on voudrait battre parce qu’il ne tient pas en place.
Marthe.
Vous vous rappelez très bien et quand on voit comme elle a vécu, on se demande ce qu’il y a eu de changé.
Réal.
Il faut bien qu’elles soient un peu folles. Je classerais volontiers celle-là dans la section des agitées…
Philippe, rêveur.
Au fond, vous savez, c’est un type. Elle a tout restauré de son Ordre, le plus grand Ordre féminin de l’Église, on peut même dire féministe, puisque l’abbesse de Fontevrault n’a que le Pape au-dessus d’elle, et que les religieux à son sacre, baisent sa main gantée en signe de sujétion. Bâtisseuse comme les souverains, posant toujours une première pierre, elle a fondé seize abbayes et soixante monastères, dont treize couvents d’hommes. Vagabonde et cosmopolite, elle a eu des provinces dans les deux Amériques, en Russie, dans l’Asie Ottomane, en Australie. Elle a négocié, contracté, signé dans toutes les chancelleries…
Marthe.
Et cela sans quitter un jour la clôture. Cent véhicules l’ont roulée par toutes les routes du monde, la nuit seulement, les stores se relevaient.
Réal.
Et jamais un roman dans sa vie ? Elle n’a jamais aimé personne ?
Marthe.
Non. Notre cousin de Fourcroy, celui qui vient de perdre son fils aîné, l’a demandée six fois en mariage. Tous les six mois pendant trois ans. Elle riait et refusait sans dire pourquoi. Elle était un peu sèche. On n’a jamais compris qu’elle ait tant aimé Dieu.
Philippe.
On n’a jamais compris qu’elle ait préféré Dieu à Fourcroy.
Réal.
En attendant, voilà de pauvres femmes qui ne demandaient que l’oubli, le silence et la paix ; les voilà jetées dans le monde sans initiative et sans ressources.
Marthe.
Elles s’occuperont de bonnes œuvres.
Philippe.
Êtes-vous sûrs qu’elles ne demandaient au cloître que le silence et la paix ? Vous autres laïques, fussiez-vous les mieux pensants, vous n’avez pas la moindre imagination du sentiment monastique. Votre conception du moine, de la religieuse surtout, n’a rien de religieux. Pourquoi ne voulez-vous pas qu’il y ait là une force, une volonté d’absolu ? Pourquoi ne voulez-vous pas que Dieu, que la perfection, soient faits pour les exigeants et pour les difficiles ?
Marthe.
Il est magnifique ! Il est, à coup sûr, le plus mécréant de nous trois, le plus démolisseur. Vous, au moins, Réal, vous vous arrêtez à la morale, mais avez-vous quelquefois poussé Philippe là-dessus ? Il m’a avoué l’autre jour que du point de vue biologique, une morale de renoncement ne se justifiait pas. Or, je vous le demande, qu’est-ce qu’une morale individualiste ? Moi, si je ne croyais pas en Dieu, c’est bien simple, je me ferais une idole de moi-même et rien au monde ne m’arrêterait, il n’y a rien que je ne serais capable de faire.
Philippe.
Qu’est-ce que tu en sais ?
Marthe.
C’est-à-dire que je vous trouve tous des imbéciles, de vivre comme des sages et des héros, quand vous ne croyez pas à la valeur de ce que vous faites.
Philippe.
Mais, pardon, je conserve des goûts.
Réal.
Et puis, voyez-vous, Madame, quelle que soit notre manière intime de voir, ce qu’on est convenu d’appeler le désordre et la gredinerie est d’un placement désavantageux dans notre société, ne serait pas la meilleure manière de mener à bon port son individualisme.
Marthe.
Bah ! avec des formes ?
Philippe.
Ce serait bien fatigant. J’aimerais mieux rester honnête homme.
Marthe.
Mais voyons, il y a des tentations même pour les honnêtes gens.
Philippe, dédaigneux.
Il y en a peu.
Marthe.
Pharisien ! Eh bien, je serais curieuse, infiniment curieuse de savoir, comment, dans un cas difficile, se comporterait l’un de vous. Messieurs, l’un de ces amoraux comme vous nous apprenez à dire. Oui, comment se comporterait dans une affaire de vie et de mort, la conscience affranchie d’un homme qui ne serait pourtant pas un misérable.
Philippe.
Il n’en ferait ni plus ni moins que les autres.
Réal.
Votre curiosité serait bien déçue.
Marthe, montée.
Ah ! par exemple, j’aurais plus de logique et plus de bravoure et vous êtes heureux, Messieurs, de ne pas m’en imposer. Mon plaisir, rien que mon plaisir ! Et vous verriez quelle agréable guenon du pays de Nod vous auriez un jour le bonheur de fusiller !
Réal.
Vous nous permettrez de savoir mieux que vous à quoi tient votre charme d’honnête femme. Il a des racines plus profondes que vous ne le supposez… Allons, décidément, je n’attends pas Madame de Fontevrault, je vous quitte. Alquier est prévenu qu’il trouvera à la Sorbonne des enfants bien sages, peut-être même une manifestation sympathique. Il ne doit pas être blasé là-dessus.
Marthe, riant et lui serrant la main.
C’est égal, nous venons d’avoir une jolie conversation ! Il faudra nous surveiller, vous savez, devant la Révérendissime.