Scène 4
PHILIPPE. — MARTHE.
Marthe, quand Philippe a reconduit son ami.
Eh bien, si j’avais dix ans de moins, votre fréquentation…
Philippe.
Ne dis pas de bêtises, tu vois bien qu’elle ne t’a pas dépravée. (Pendant toute la scène, il va et vient, prépare une serviette, s’assied à sa table, range et corrige les notes qu’il emporte, va aux bibliothèques, etc.)
Marthe.
Oui, nous nous en sommes assez proprement tirés. Nous pouvons bien l’avouer aujourd’hui après treize ans de mariage.
Philippe, riant.
Tu parles de cela dans un passé ! Nous ne sommes pas au bout de notre rouleau ! Les derniers coups de canon ne sont peut-être pas encore tirés.
Marthe. (Ironie et bon sens.)
Quelles illusions, mon pauvre ami. Va ! nous pouvons prendre le parti d’être un vieux ménage.
Philippe, mécontent.
Oui, c’est ta nostalgie, ton idée fixe ! Au fond, quel plaisir cela peut-il te faire ? quel avantage y trouves-tu ?
Marthe.
Un immense : la sécurité. Voyons, est-ce que cette paix-là n’est pas bonne ? Est-ce qu’il n’est pas très doux de se reposer en toute confiance, je ne dis pas l’un sur l’autre, c’est toujours précaire, mais sur… les éventualités ?
Philippe.
J’avoue que la question ne m’était pas apparue sous ce jour. Eh bien, pour être franc, en me tâtant, je ne me sens pas emballé par ton pacifisme, (La considérant) ni même par son appareil. Dis donc, sous prétexte de simplicité, il me semble que tu ne brilles plus par l’élégance ?
Marthe, vivement, s’examinant.
Qu’est-ce qu’elle a, ma robe, elle n’est pas bien ? Oh ! si tu te mets dans la tête que je me néglige, tu es capable de te le persuader.
Philippe.
Je ne te dis pas, ma pauvre femme, que tu fasses les premiers pas dans la déchéance, mais tes dehors m’avaient habitué à quelque fierté. Or, je te regardais l’autre jour pendant la visite des Spire, eh bien, pardon ma chère amie, mais cette femme-là t’enfonçait.
Marthe.
Quelle manière délicate de m’apprendre que je vieillis ! Il paraît que tu peux laisser tomber le poing à la place que je ne puis indiquer du doigt.
Philippe.
Madame Spire à dix ans de plus que toi !
Marthe.
Et je t’accorde qu’elle est « épatante ». C’est ce que tu réclames, n’est-ce pas ? Veux-tu, maintenant, que je te dise à quel prix ? (mouvement de Philippe qui se rapproche). Tiens ! cela t’intéresse ? Alors, écoute, il est bon que les hommes entendent quelquefois ces choses-là. (Marthe s’assied pour commencer son histoire.) Nous disons donc : cette femme de quarante-six ans est levée à cinq heures en toute saison. Viennent ensuite le massage et le bain froid. Cet estomac, ou plutôt cette carnation éblouissante encore, ne fut jamais aux prises qu’avec les viandes blanches et les eaux minérales. Car cette millionnaire ignore les grands crus et le gibier, ainsi que les huîtres, écrevisses et tous les saumons, lesquels présentent un égal péril cutané, elle les ignore, comme ne consentirait pas à le faire le dernier de ses lads. Écuyère passionnée, depuis dix ans elle ne voit plus un cheval que de niveau, la selle étant un moindre obstacle à l’embonpoint que les perpétuelles ascensions et les marches forcées. Je me résume, n’est-ce pas ? les détails ne seraient que de vulgaire ascétisme. Et cela, depuis vingt-cinq ans, vingt-cinq ans sans une défaillance, sans une Pâques après tant de carêmes, sans une heure de mitigation… Sa fille est au même régime.
Philippe, occupé, mais abasourdi.
Ma foi, le jeu en vaut presque la chandelle. Je ne trouve pas cela sans grandeur.
Marthe.
Peut-être. Mais tu feras mieux de ne pas m’en demander autant.
Philippe.
Au fond, c’est une femme dans le genre de ta sœur.
Marthe.
Cela se pourrait. Folie pour folie, l’une veut sauver son âme, l’autre son corps.
Philippe.
Des nietzschéennes sans le savoir. Tu dis que Béatrice Spire a des enfants ? Je l’avais presque oublié.
Marthe.
Un fils et une fille splendides et qui l’adorent, je ne sais pas pourquoi, car elle ne s’en est guère occupée.
Philippe.
Elle leur a conservé une mère admirable. Pour être saturnien le procédé n’est pas des plus faux.
MARTHE, blessée.
Quelle richesse de sentiment ! Nous qui aimons nos enfants à la bonne franquette, nous n’en pouvons prétendre autant.
PHILIPPE, pensant à autre chose.
Peut-être le dévouement est-il la dernière chose que l’amour exige d’autrui.
MARTHE.
Ah ! par exemple ! que lui faut-il donc ?
PHILIPPE, même jeu.
Ne pas être frustré dans son droit plus élevé à l’admiration.
Marthe, émue.
Voilà treize ans qu’il fallait me dire cela.
Philippe.
Allons, ma chère amie, tu ne m’as pas consenti de sacrifices irréparables. Je veux bien que tu te sois dévouée, mais, en somme, n’est-ce pas, tu n’y as rien perdu ?
Marthe, pleurant presque.
Qu’est-ce que tu en sais ?
Philippe.
Bah ! tu m’as sacrifié quelques jolis crétins qui te faisaient bien la cour ?
Marthe, simple et convaincue.
Je t’ai donné ma vie.
Philippe, souriant.
Allons, tu es allée très loin dans le sacrifice ! Mais à présent, tu peux bien me dire ce que tu en aurais fait de ta vie, si je ne l’avais pas prise ? (Il écoute.)
Marthe, tristement.
Philippe !
Philippe.
Mon pauvre loup, je ne veux pas te faire la moindre peine et je te suis très reconnaissant de ton cuisant sacrifice. Dieu me sauve de l’égoïsme de Madame Spire et je me charge d’un dévouement comme le tien ! (sa serviette est prête). Il est dit que je ne serai pas là pour recevoir ta sœur. L’heure de mon cours approche ferme.
Marthe.
Pourtant, si elles n’avaient pas pris le train de trois heures trente, il ne faudrait plus les attendre que dans la soirée.
Philippe.
Tu tiens beaucoup à ce que je sois là ?
Marthe.
Je l’aurais préféré. (Un silence, puis tous deux se lèvent ensemble entendant qu’on arrive.) J’aime mieux cela. Tu seras un peu en retard, voilà tout. Viens, nous les recevrons en bas. (Ils sortent avec un peu de précipitation. La scène reste vide quelques secondes.)