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Chapitre 1

NOTE DE TRANSCRIPTION

* Le texte en italiques est représenté entre tirets bas.

* Les erreurs introduites par le typographe ont été corrigées.

* L’orthographe originale a été conservée.

* Certaines variantes ont été unifiées: D*** a été préférée à D****, sirène à syrène et d’état à d’État.

* Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.

COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES DE BERNARD

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES DE BERNARD

12 volumes grand in-18

LE NŒUD GORDIEN 1 vol.

GERFAUT 1 —

LE PARAVENT 1 —

LA PEAU DU LION ET LA CHASSE AUX AMANTS 1 —

LES AILES D’ICARE 1 —

L’ÉCUEIL 1 —

UN HOMME SÉRIEUX 1 —

UN BEAU-PÈRE 1 —

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD 2 —

THÉÂTRE ET POÉSIES 1 —

NOUVELLES ET MÉLANGES 1 —

PARIS. — TYP. DE Mᴹᴱ Vᴱ DONDEY-DUPRÉ, RUE SAINT-LOUIS, 46.

LES AILES D’ICARE

PAR CHARLES DE BERNARD

NOUVELLE ÉDITION

[Illustration]

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS — 1857

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LES AILES D’ICARE

LA PETITE VILLE

A soixante lieues de Paris, au sud ou à l’ouest, peu importe, commence un arrondissement dont je tairai le nom par un motif qui n’a rien de commun avec la réserve de Cervantes, au sujet du village de l’Argamazille. Ce pays a pour chef-lieu D***, grande et belle ville de France, à ce qu’assure Vosgien, dont le patriotisme trouve facilement les villes de France grandes et belles ; en cette occasion, le dictionnaire ment au moins de moitié. Pour une population de 5,400 âmes, D*** est grand en effet, car l’herbe croît dans plusieurs de ses rues ; mais sa beauté se trouve contestée par tous les voyageurs et même par quelques-uns des habitants.

Au milieu des champs de blé qui l’entourent en s’encaissant graduellement comme pour lui faire un nid, cette capitale au petit pied ne manque pas cependant d’une certaine prestance opulente ; les files d’ormeaux et de peupliers, ornement des routes dont elle forme le rond-point, s’allongent en rayons verdoyants sur le fond jaune de la plaine et annoncent une cité qui se respecte ; une jolie rivière l’enlace à demi par une courbe gracieuse, et des jardins, projetant leur verdure par-dessus le mur qui les clôt, séparent çà et là les maisons enduites généralement d’un badigeon grisâtre.

Trois fontaines enrichies de tritons, de naïades et autres sculptures allégoriques, décorent autant de carrefours auxquels la vanité locale a donné le nom de places, et dont le plus étendu possède, en outre, d’un côté une vieille cathédrale, de l’autre un grand homme du pays, coulé en bronze, qui monte une faction éternelle devant la maison du Seigneur. D***, d’ailleurs, n’a rien à envier à ses rivaux des départements voisins, brodé qu’il est sur toutes les coutures de faveurs politiques et administratives. Sans parler d’un député qu’il envoie à la Chambre, il jouit d’un tribunal de première instance, d’un sous-préfet et d’un escadron de hussards, dont les chevaux paissent de temps immémorial le foin des prairies de l’arrondissement, tandis que les cavaliers regardent comme leur provende légitime les cœurs des grisettes de la rue Royale ; enfin, pour sanctifier toutes ces mondanités, un séminaire qu’on prendrait plutôt pour une caserne, envoie chaque année de nombreuses recrues au clergé du diocèse.

D*** doit donc être regardé comme une cité honorable ; mais en dépit de ses illustrations il inspire l’ennui à la première vue, et cette impression est loin de s’affaiblir lorsqu’on y est resté quelque temps ; car, pour être juste, la ville sous ce rapport tient plus encore qu’elle ne promet. Et par ennui, n’entendez pas la poétique mélancolie dont fut saisi un illustre écrivain en approchant de Jérusalem ; il s’agit ici du sentiment vulgaire qui rétrécit l’âme en dilatant la bouche, de l’ennui qui bâille et ne rêve pas. Soit que le sol engendre le spleen par l’invisible exhalaison de quelque vapeur délétère, soit que les blés interminables de la banlieue finissent par donner la jaunisse à ceux qui les traversent : — « Quand partons-nous ? » telles sont invariablement les premières paroles du voyageur venant de Paris, et tous les indigènes qui se trouvent sur son passage semblent lui répondre par leur contenance : « Que vous êtes heureux de partir ! »

En 1837, vers la fin de février, le mal endémique dont il est ici question sévissait particulièrement, et dès le matin, au second étage d’une maison d’assez triste apparence, située sur la place de la Cathédrale. L’individu atteint par le fléau était un jeune homme d’environ vingt-sept ans, dont la physionomie eût paru agréable sans l’expression morose qui en altérait la sérénité. Selon l’usage de beaucoup de provinciaux qui vouent à leurs habits un attachement inaltérable, il portait de vieux escarpins au lieu de pantoufles, et en guise de robe de chambre une redingote noire percée au coude comme le pourpoint d’Henri IV.

Assis en face de la cheminée, la tête appuyée au dossier d’un grand fauteuil de tapisserie, les bras entrelacés, les jambes l’une sur l’autre, le nez en l’air et les yeux à demi fermés, ce jeune homme bâillait largement et avec tant de régularité, qu’il semblait que ce fût là sa manière de respirer. Dans son inaction il paraissait insensible à tout, même aux caprices incommodes d’un foyer près de s’éteindre, qui prouvait, en ce moment, que s’il n’y a jamais de feu sans fumée, il peut y avoir en revanche de la fumée sans feu.

Quelques-uns des meubles dont la chambre était garnie annonçaient que leur propriétaire n’avait pas succombé sans résistance à la torpeur dans laquelle il restait engourdi. Du haut d’un pupitre placé devant la fenêtre un concerto de Viotti adressait un appel silencieux à un violon délaissé sur une chaise ; à côté de la cheminée une petite table d’acajou était couverte de boîtes à couleurs, d’albums, de croquis, de pinceaux, parmi lesquels l’ébauche d’une aquarelle attendait la main de l’artiste. Enfin, au milieu de la chambre un bureau gigantesque offrait plusieurs couches de gros livres et de volumineux manuscrits entassés en désordre, autour d’une écritoire, reine de ce chaos.

Pour conjurer l’ennui, le provincial avait évidemment essayé tous les moyens en son pouvoir, le travail sérieux aussi bien que les distractions attrayantes ; car la couleur était fraîche aux cils du pinceau, fraîche était l’encre au bec de la plume ; et lui-même, par mégarde sans doute, tenait encore à la main un archet. Mais ni la musique, ni la peinture, ni l’étude n’avaient pu le faire triompher du noir adversaire à la merci duquel il était resté en définitive après avoir eu ses trois chevaux tués sous lui.

Le jeune homme ennuyé se leva tout à coup, et fit plusieurs tours dans la chambre. Il regarda sans y toucher l’aquarelle commencée ; envoya d’un coup de pied vers la bibliothèque un livre tombé du bureau ; enfin il prit le violon d’un air morne, et se plaçant devant le pupitre, essaya un passage en double corde ; mais à la septième mesure, il posa l’instrument et se vint rasseoir sur son fauteuil.

Et c’est aujourd’hui le mardi gras ! dit-il alors en croisant les bras par un geste tragique. — Ville paralysée, ville morte, ville fossile ! Anathème sur tes habitants jusqu’à la troisième génération ! Voilà donc le carnaval fini, et pas un bal, pas un plaisir, pas un divertissement ! Dîner, et puis dîner, et toujours dîner ; ils ne savent faire que cela, hommes et femmes... Quand je dis femmes, c’est faute d’une autre expression qui rende poliment ma pensée ; car en réalité ici la femme n’existe pas. C’est profaner un pareil mot que de l’appliquer à toutes ces créatures sans grâce, sans tournure et sans esprit... Maudit soit le jour où il a été écrit : Victor Deslandes est nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de D*** ! Que venais-je faire dans cette galère, moi, né pour les arts, pour la société, et qui me vois condamné à végéter parmi ces bipèdes ? Car quel autre mot que celui de végétation pourra convenir à la vie que je mène ici depuis dix-huit mois ? Oui, je descends de jour en jour à l’état de végétal, si même je n’y suis pas déjà parvenu... Et cependant il y avait quelque chose là !

Le substitut se frappa le front comme fit André Chénier, marchant à l’échafaud ; puis il reprit :

—Aujourd’hui le mardi gras, et pas un bal ! Parmi nos gros bonnets c’est à qui fera le mort. En conscience je ne puis pas donner à danser, moi, célibataire et simple magistrat ; mais les autorités ! Mais le sous-préfet, mais le maire, mais le président du tribunal, mais le receveur !... Le sous-préfet, un ladre comme tous les administrateurs d’aujourd’hui, qui, sous prétexte qu’ils ont une famille, empochent leurs frais de représentation ; le maire, un bigot qui se croirait damné si l’on dansait chez lui ! le président, autre fesse-mathieu ; mais c’est mon chef, et, quoiqu’il me garde rancune parce que je ne me soucie point d’épouser sa fille, je n’en veux pas dire de mal ; le receveur, il est malade celui-là, et par conséquent il est excusable... Mais tous les autres..., c’est à croire que nous sommes chez des sauvages : que dis-je là ! des sauvages danseraient. Comment passer ma soirée ? Irai-je faire ma partie d’échecs chez M. de Loiselay, ou perdre mon argent au boston chez madame Vernand ? Les échecs ! le boston ! quelles saturnales ! quelles jouissances folles et échevelées, comme ils disent à Paris ! En vérité ; je ferai bien de me réformer et d’apporter quelque modération dans mes plaisirs. Au train que je mène, je finirais par devenir un Héliogabale !

Victor Deslandes s’abandonna quelque temps à un rire amer, comme fait un homme qui n’a que l’ironie à opposer à l’infortune. Avant qu’il eût repris son flegme accoutumé, une servante ayant dépassé l’âge canonique, entra familièrement tenant une lettre d’une main, et portant de l’autre un plateau sur lequel étaient posés un petit pain, un sucrier et une tasse de café au lait.

— Jésus Dieu ! y a-t-il du bon sens à laisser fumer ainsi, s’écria cette matrone, qui, après avoir placé sur une table le déjeuner de son maître, entr’ouvrit la fenêtre et ralluma le feu, avec l’autorité que s’arrogent généralement les gouvernantes des célibataires vieux ou jeunes.

Le substitut prit la lettre avidement, car dans sa position la distraction la plus mince devenait un bienfait. Avant de briser le cachet, il l’examina d’un air surpris, et regarda une seconde fois l’adresse, qui portait le timbre de Paris.

— C’est bien l’écriture de Blondeau, se dit-il alors ; mais où diantre a-t-il trouvé ces magnifiques armoiries ? Est-ce dans le chantier de son père le marchand de bois, ou parmi les cuirs de son aïeul maternel le tanneur ? Une croix pattée de gueules sur champ d’argent, des pals, des tourteaux, un lion lampassé en abîme ! Peste, voilà du féodal. Ne dirait-on pas l’écu d’un haut baron arrivant de la croisade ? Il y a deux mois, il se contentait d’un chiffre couronné ; aujourd’hui le voilà gentilhomme au grand complet ; la prochaine fois je le verrai sans doute comte ou marquis. Bravo, Blondeau ! Ah çà ! au milieu de ses grandeurs, m’envoie-t-il l’argent qu’il me doit ?

Le jeune magistrat ouvrit l’enveloppe et n’y trouva pas la lettre de change qu’il attendait.

« Mon cher Victor, disait le correspondant de Paris, il est six heures du matin ; je sors du bal de l’ambassade d’Angleterre, et comme mes projets pour la journée exigent que je ne m’endorme pas, je t’écris ; car, en ce moment, saturé que je suis des enchantements d’une nuit féerique, tout autre plaisir que celui de causer avec toi serait d’un ragoût trop fade pour me tenir éveillé. D’ailleurs, si je ne t’écris pas maintenant, quand retrouverai-je la possibilité de le faire ? Le temps vole avec une si foudroyante rapidité, les affaires et les plaisirs se ruent, enlacés les uns aux autres, dans un galop si torrentueux, qu’en toute chose il faut prendre aux cheveux l’occasion ; chaque minute a son emploi impérieux. Ne m’accuse donc plus de négligence. Si ma correspondance n’a pas toujours la régularité que j’y voudrais mettre, la faute en est uniquement au tourbillon dans lequel je vis, et qui m’entraîne souvent malgré moi ; d’ailleurs tu n’es pas le seul avec qui je sois en retard ; tu te trouves, au contraire, en nombreuse, et, j’ose dire, excellente compagnie.

« Aujourd’hui, j’ai juré de consacrer quatre heures à régler mon arriéré. Je te donne le pas sur tout le monde, même sur la duchesse de San-Severino, une délicieuse Italienne que, pour mon bonheur intime, j’ai rencontrée l’été dernier aux eaux d’Aix. J’ai aussi une négociation importante à traiter avec Louis Reynard, un des princes de la finance ; mais n’importe, je commence par toi : l’amitié avant l’amour et l’argent ; l’amitié avant tout.

« Mon courrier fini, je dois monter à cheval avec le marquis de Grigneuse, le comte de Castéjars et lord Cobham, à cette fin de recouvrer, pour un déjeuner au Rocher de Cancale qu’a perdu Grigneuse, l’appétit dont, cette nuit, nous avons abusé tous quatre au gala de l’ambassade anglaise. C’est qu’il faut en convenir, tout était là d’un caprice prestigieux et d’un comfortable mirobolant. Figure-toi pour salle à manger une orangerie royale tendue de damas blancs ; les caisses des arbustes métamorphosées en buffets ; les lustres étincelant à travers le feuillage ; pour convives, les plus jolies femmes et les plus brillants cavaliers de Paris. Le duc d’Orléans et le duc de Nemours y étaient dansant et mangeant comme de simples mortels. En un mot, Albion a fort bien fait les choses, et je lui accorde mon estime.

« Ici je fais une pause pour sonner mon valet de chambre, et lui demander du thé ; je me sens la tête lourde et n’ai pas le loisir d’avoir la migraine... En me servant, cet imbécile de Frédéric vient de casser une tasse, vrai Japon ; le drôle n’en fait pas d’autres : hier encore n’a-t-il pas outrageusement bossué, en la laissant tomber sur du marbre, une buire d’après Cellini, dont les ciselures seules m’avaient coûté trois cents francs ! Je serai obligé de le mettre à la porte pour soustraire mon mobilier à ses mains meurtrières, et par suite de ce coup d’état, Ænéas, audacieux négrillon en qui l’intelligence n’a pas attendu le nombre des années, mon groom, dis-je, se trouvera probablement élevé à la dignité de valet de chambre.

« Mais où en étais-je ? Je te parlais, je crois, d’un déjeuner d’huîtres auquel est conviée, au retour du bois, une réunion d’aimables viveurs. En sortant de chez Borel, il est question d’aller à la barrière du Combat essayer quelques bulldogs que lord Cobham a fait venir d’Angleterre ; l’un d’eux, O’Connell (lord Cobham est tory), jouit d’une mâchoire en laquelle j’ai confiance jusqu’à concurrence de dix louis pariés contre Castéjars. Après le combat nous reviendrons faire notre apparition accoutumée au café de Paris, le seul lieu public où puisse dîner un homme qui se respecte ; ensuite abdication de la redingote et des bottes en faveur de l’habit et des bas à jour. En prima sera, j’irai sommeiller une couple d’heures à l’Opéra, où ma présence est indispensable ; car Coralie, rat charmant et plein d’avenir, passe ce soir au rang des tigres dans un pas de trois du Diable boiteux, et notre loge protège ce début.

« Après le ballet je ferai acte de présence dans deux ou trois salons du faubourg Saint-Honoré ; puis, mes devoirs accomplis à l’égard du beau monde, je rentre dans l’exercice de mes droits carnavalesques : à deux heures, rendez-vous à la salle Ventadour ; lions et tigres, toute notre ménagerie y sera. Evohé ! rugissements et bondissements, bacchanale et saturnale, galop infernal, ronde du sabbat, tout le tremblement : Il est convenu qu’on s’encanaille. Pour conclusion, souper chez Castéjars, le propriétaire de Coralie, dont le début doit être célébré par une ovation bachique digne de la Régence ; l’orgie sera tout ce qu’il y a de plus furieusement échevelé.

« Ensuite... ma foi ! ensuite il fera jour et il sera temps de dormir.

« Dans ta dernière lettre tu me demandais des détails sur ma manière de vivre ; en voilà qui n’ont rien de fardé. J’espère que ta robe noire n’en rougira point, et que la fourrure de ton épitoge ne se hérissera pas au récit de mes égarements. D’ailleurs tu aurais tort de juger ma conduite d’après le spécimen que je viens de te mettre sous les yeux. Pour moi, comme pour bien d’autres, les jours, mon cher Victor, se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui le plaisir, demain les affaires. Sentence fort judicieuse, n’est-ce pas ? et qui va me servir de transition naturelle pour arriver à l’un des sujets de ma lettre que j’allais peut-être oublier.

« Tu sais que je te dois 3,000 francs. Il y a dix-huit mois, lorsque je vins à Paris décidé à y tenter la fortune, cet argent me fut fort utile ; car il n’y a pas de moisson sans semailles, et pour conduire avec succès la campagne que j’avais résolu d’ouvrir, il me fallait une mise de fonds à laquelle ton amitié s’est empressée de concourir. Aujourd’hui, grâce à ma volonté ou peut-être à mon étoile, je me trouve au-dessus de la position pour ainsi dire précaire par où j’ai débuté ; aujourd’hui je commence à récolter le fruit de mes efforts : il me serait donc très-facile de te rembourser, et je le ferais en ce moment même, sans une affaire dans laquelle Louis Reynard m’offre un intérêt, et qui se présente sous les plus favorables auspices ; il s’agit de l’achat d’un terrain considérable, dont l’exploitation industrielle, combinée avec la revente en détail d’une partie de la propriété, doit, suivant les calculs les plus modérés, produire un bénéfice de deux cents pour cent. La revente seule couvrira le prix de l’acquisition ; en sorte qu’après être rentrés intégralement dans nos déboursés, nous resterons propriétaires d’un immeuble qui, malgré sa réduction, doit doubler de produit dans des mains intelligentes.

« Cette affaire, tu le comprends, est de celles qu’on ne refuse pas. En ce moment je réunis les fonds dont j’ai besoin, et il faut que la bourse de mes amis vienne en aide à la mienne, car je ne me soucie pas d’avoir recours à d’honnêtes capitalistes qui m’imposeraient des conditions judaïques. J’ai donc pensé à toi, mon cher Victor ; avec tes habitudes d’ordre, il est impossible qu’à D*** tu dépenses ton revenu ; un viveur lui-même n’y parviendrait pas. Tu as certainement fait des économies depuis ton installation, et j’en suis sûr, ton escarcelle se trouve surabondamment garnie. S’il t’était possible de prélever quelques milliers de francs sur cet argent que tu laisses dormir faute d’emploi, tu me rendrais un service que je te demande sans façon ; car je connais trop ton amitié pour me montrer cérémonieux envers toi.

« Si tu peux m’obliger, tu le feras comme tu l’as déjà fait ; je n’en doute nullement. Dans le cas où tu voudrais prendre un petit intérêt dans l’affaire en question, l’argent que tu m’enverras, joint aux 1,000 francs que je te dois déjà, formera un apport que je comprendrai dans le mien et dont je te tiendrai compte ; si quelque préjugé de propriétaire foncier t’éloigne d’une spéculation qui, selon toute apparence, triplerait ton capital, je resterai ton débiteur pur et simple ; et à la première rentrée de fonds je te renverrai ton argent.

« Réponds-moi, je te prie, courrier par courrier ; pour réussir, les affaires veulent être menées activement, et si tu ne peux me rendre le service que je te demande, il faut que je le sache, afin de prendre sur-le-champ d’autres mesures. A toi de cœur, mon cher Victor ; si tu étais un ami véritable, tu demanderais un congé à tes robes noires, et tu viendrais passer ici un mois ou deux ; je serais ton cornac dans cette moderne Babylone, et malgré le carême nous mènerions joyeuse vie. Je te présenterais à ma petite duchesse et je te ferais lier connaissance avec plusieurs personnes en crédit, qui pourraient être utiles à ton avancement. Songe à cela, mon cher Victor, et crois à mon inaltérable amitié.

GUSTAVE.

« P. S. Depuis ma dernière lettre j’ai changé de logement. Voici mon adresse actuelle : M. Blondeau de Gustan, ou tout simplement, M. de Gustan, 15, rue Godot-Mauroy. »

En achevant la lecture de cette épître, le jeune magistrat éprouva une impression analogue à celle que ressent un oiseau captif à la vue d’un de ses compagnons voletant et chantant en joyeuse liberté. L’apathie où il était resté plongé jusqu’alors fit soudainement place à une de ces sourdes agitations pendant lesquelles le corps, par une locomotion machinale, semble vouloir se mettre en harmonie avec la surexcitation de l’esprit. Après s’être promené quelque temps d’un pas rapide et saccadé, Deslandes reprit la lettre de son ami et la relut en accompagnant à haute voix plusieurs passages de commentaires où se trahissait une secrète envie.

—L’ambassadeur d’Angleterre... la duchesse de San-Severino... le marquis de Grigneuse... lord Cobham... Sapristie ! quels yeux ouvrirait le bonhomme Blondeau, si depuis l’autre monde il apercevait son fils en pareille compagnie. Ah ! il se nomme maintenant M. de Gustan ; il m’annonce cela sans explication comme une chose toute simple... et l’on dit que nos mœurs tendent à la république ! Molière, où es-tu ? Ce qu’il y a de plus amusant, c’est qu’en s’anoblissant de son autorité privée, mon ami Gustave a jugé inutile d’apprendre l’orthographe. Il se sera rappelé qu’autrefois les seigneurs châtelains mettaient de la prétention à ne pas savoir écrire, et en continuant d’estropier la langue il croit apparemment faire acte de gentilhomme... et puis quel style ! quel jargon ! un ragoût trop fade ; un galop torrentueux, un confortable mirobolant ; ma robe noire qui ne rougira pas... quel pitoyable jeu de mots ! et que veut-il dire avec ses rats métamorphosés en tigres ? Cherche. Si c’est là le langage à la mode parmi les élégants de Paris, je leur en fais mon compliment bien sincère... hum ! Son valet de chambre... son nègre... ses chevaux... ses porcelaines du Japon... ses buires d’après Cellini... Évidemment il y a de l’affectation dans le récit de ses splendeurs. Je comprends ; maintenant que le voilà devenu Parisien et grand seigneur, il n’est pas fâché d’éblouir de son luxe un pauvre diable de mon espèce qui a la bonhomie de rester bourgeois et provincial.

Le langage avantageux du soi-disant amant de la duchesse de San-Severino avait éveillé la susceptibilité du jeune substitut, mais non sa défiance ; l’idée que les fastueux détails auxquels s’était livré son ami pussent avoir une étroite connexion avec la demande d’argent par où il terminait sa lettre ne lui vint pas un seul instant à l’esprit ; il ne vit qu’un débordement de vanité satisfaite dans des phrases où un lecteur clairvoyant eût soupçonné un calcul d’autant plus étudié, qu’il employait des formes plus irréfléchies en apparence. Avec la crédulité naturelle à un homme honnête qui, ayant toujours suivi le droit chemin, ne suppose pas facilement que d’autres puissent pratiquer les sentiers tortueux, il admit donc pour sérieux et véridique, tout en le critiquant, l’espèce de prospectus doré sur tranche dans lequel Blondeau de Gustan, selon l’usage des emprunteurs, avait, il faut le dire, singulièrement magnifié une position quelque peu équivoque.

En songeant à la vie brillante que menait son correspondant, le jeune magistrat ne put s’empêcher de faire un retour pénible sur l’existence monotone à laquelle lui-même se voyait condamné.

— Je comprends que l’on ait cru à l’influence de certaines étoiles sur la destinée, se dit-il en avalant d’un air mélancolique le café au lait qui avait eu le temps de refroidir. Voilà un homme sans fortune, sans naissance, sans instruction, car au collége il n’a jamais pu parvenir à obtenir un accessit, sans talent d’agrément d’aucune espèce ; eh bien ! cet homme s’est dit : Je réussirai, je ferai fortune, je m’élèverai au niveau de la meilleure société de Paris ; et comme il a dit, il a fait. Tout lui sourit : il jette l’argent par les fenêtres, et l’argent rentre par la porte ; il soupe chez des ambassadeurs, et va en bonne fortune chez des duchesses... Tout cela sans orthographe... Et moi dont la famille est connue dans la magistrature depuis plusieurs générations, moi qui possède une fortune modeste, mais indépendante, moi qui ne manque ni de connaissances, ni de talents, ni d’esprit, je perds misérablement les plus belles années de ma vie dans une obscure bourgade. Si j’étais un ambitieux et que l’avenir me gardât quelque magnifique dédommagement, je pourrais me résigner ; mais quoi ! à trente-cinq ans je serai procureur du roi ; à cinquante, président de tribunal. La robe rouge de conseiller ou d’avocat général, voilà mon bâton de maréchal de France. Du train dont il chemine, Blondeau sera millionnaire à quarante ans, et il fera un mariage superbe. D’où vient que, parti de plus bas, il est arrivé déjà plus haut ? Lui suis-je inférieur en quoi que ce soit ? Sans vanité il m’est permis, je crois, de dire non. En toutes choses je suis homme à lui rendre des points. Pourquoi donc marche-t-il à pas de géant, tandis que je me fatigue en efforts inutiles sans avancer d’une semelle ? Il est à Paris et je suis à D***. Voilà le mot de l’énigme. Paris, Paris !

Victor Deslandes posa sur la table la tartine beurrée qu’il portait à sa bouche, et sans plus songer à son déjeuner il tomba dans une rêverie à laquelle mit fin la sonnerie de la pendule.

— Neuf heures ! s’écria-t-il en s’éveillant comme d’un songe ; je vais me faire attendre à l’audience.

Le substitut acheva rapidement sa toilette, rangea quelques papiers dans un portefeuille de maroquin noir qu’il prit sous son bras, et sortit. Arrivé dans la rue, il se dirigea vers un grand bâtiment situé de l’autre côté de la place, en disant entre ses dents :

— Serai-je donc attelé toute ma vie à cette charrue ?

UN TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE

La maison où entra Victor Deslandes était un de ces édifices inconnus à Paris, dans lesquels l’administration des petites villes met toutes ses complaisances après y avoir dépensé le plus d’imagination et le moins d’argent possible ; charades architecturales dont l’entier enserre les parties les plus hétérogènes, et qui, sous prétexte de servir à plusieurs fins, sont également incommodes pour chacune de leurs destinations. L’hôtel de ville de D*** offrait un curieux échantillon de cette espèce de monuments provinciaux, et ses fondateurs avaient le droit de s’en glorifier comme d’un chef-d’œuvre d’économie municipale. Au premier aspect il semblait incroyable qu’un seul bâtiment de médiocre étendue put suffire à tous les genres de service auxquels celui-ci se trouvait affecté. Sans parler d’un corps de garde, le rez-de-chaussée renfermait la halle au blé, le dépôt des pompes et le magasin des décorations du théâtre. La mairie et le tribunal se partageaient fraternellement le premier étage, où le public arrivait par un escalier célèbre à dix lieues à la ronde.

Sur les confins de la région judiciaire et du domaine administratif se trouvait, entre quatre murailles badigeonnées à l’ocre, un terrain neutre, connu sous le nom banal de salle des Pas-Perdus, et consacré tour à tour aux usages les plus disparates. En toute saison, le maire ou son adjoint y procédait à la célébration des mariages ; pendant trois mois de l’été une troupe nomade y donnait des représentations qui rappelaient les scènes du Roman comique ; puis, vers la fin d’août, sur le théâtre où Buridan avait brandi sa bonne lame de Tolède, où madame Lucrèce avait distillé ses poisons, montaient en un jour solennel les lauréats du collége pour recevoir leurs couronnes des mains du sous-préfet et des autres dignitaires de l’endroit.

Cette salle inestimable avait en outre une foule d’emplois qu’il serait trop long d’énumérer. C’est là que s’assemblaient les électeurs, là que l’industrie locale exposait ses produits ; la garde nationale y donnait ses banquets, l’artiste voyageur son concert ; enfin, à l’entrée de chaque hiver, les hommes les plus aimables de la ville essayaient d’y organiser des bals de souscription, mais jusqu’alors cette tentative avait échoué contre l’apathie et la parcimonie combinées des indigènes.

Victor Deslandes traversa la salle des pas perdus, où se promenaient, en attendant l’audience, quelques plaideurs escortés de leurs avoués en costume de combat. Toques et chapeaux s’abaissèrent devant le substitut, qui répondit d’un air compassé aux saluts dont il était l’objet, et prit à gauche un corridor conduisant au vestiaire du parquet. Après avoir endossé le harnais magistral, dont l’empêtrement ne lui avait jamais paru si lourd, il entra dans la salle du conseil, où se trouvaient réunis les trois membres du tribunal.

— Arrivez donc, substitut ; vous êtes en retard d’une demi-heure, lui dit un petit vieillard à la physionomie apoplectique.

— De cinq minutes à peine, président, répondit froidement Deslandes.

— Douze minutes et demie, dit en regardant sa montre un homme grand et maigre qui, en raison de son front chauve, de ses lunettes et de l’accent solennel avec lequel il articulait les mots les plus insignifiants, passait aux yeux du vulgaire pour la forte tête du tribunal.

— Douze minutes ou douze secondes : le ministère public ne doit pas se faire attendre, reprit le président d’un ton sec.

— Le ministère public a attendu hier plus longtemps qu’il ne s’est fait attendre aujourd’hui, répondit avec vivacité le substitut.

— L’exactitude est un des devoirs du magistrat, observa d’un ton dogmatique le juge à tête chauve.

— Dorénavant, reprit le président avec une aigreur qui semblait trahir quelque mystérieux ressentiment, l’audience sera ouverte à neuf heures sonnantes. Permis à monsieur le substitut de jouer des flonflons au coin de son feu au lieu d’être à son poste ; cela ne doit pas nous empêcher de rendre la justice.

Blessé dans son amour-propre de musicien au moins autant que dans sa dignité de magistrat, Deslandes rougit et se mordit les lèvres en grommelant entre ses dents :

— Des flonflons ! Beethoven, Onslow, Boccherini ! Margaritas ante porcos !

En remarquant le dépit empreint sur la figure de son jeune collègue, le troisième juge, dont la physionomie annonçait plus de débonnaireté que de génie, tira de sa poche une vaste tabatière qu’il s’empressa de présenter à la ronde, dans une intention pacificatrice.

L’irascible président pinça une prise dont il se barbouilla brusquement le nez, et il sonna, tandis que Deslandes, droit et immobile devant la cheminée, affectait une insouciance dédaigneuse. Au bruit de la sonnette, une espèce d’huissier à face rubiconde ouvrit les portes de la salle d’audience au public, et le tribunal entra en séance.

La religion tire sa majesté d’elle-même et la communique aux plus humbles objets qui lui sont consacrés. Une église de village pauvre et nue inspire le recueillement et le respect autant que le peut faire une splendide cathédrale. Dieu est grand, et le lieu qu’il habite ne saurait paraître mesquin ; mais l’homme est petit, sa faiblesse laisse une empreinte sur toutes les institutions fondées par lui. Pour être imposante, la justice sociale a besoin d’appareil ; dans un maigre entourage, son prestige s’évanouit ; en un mot, la dignité du prétoire est nécessaire à celle du juge.

Quoique la cour royale de Paris et même la cour de cassation n’offrent pas un spectacle fort grandiose, surtout lorsqu’on les compare au vénérable aspect de l’ancien parlement, les habitués de l’une ou de l’autre se formeraient difficilement une idée du laisser-aller provincial de certaines juridictions inférieures et du déshabillé dans lequel Thémis y rend ses arrêts.

Le tribunal de D*** tenait ses audiences dans un étroit et obscur parallélogramme, divisé en deux parties inégales par la barre derrière laquelle siégeaient les avocats et leurs clients. Dans le plus grand de ces compartiments, exhaussé par un second parquet, se trouvait, en face de la porte d’entrée, le bureau des juges, flanqué à droite par celui du ministère public. La portion réservée à l’auditoire avait pour meuble unique un poêle en fonte dont le tuyau formant un coude à quelques pieds du sol, traversait la salle horizontalement et s’allait enfoncer dans l’une des parois, sans nul souci de l’élégance. Derrière le tribunal, un grand tableau, représentant le Christ crucifié, se trouvait remplacé, depuis la révolution de Juillet, par un cartouche sur lequel, au milieu d’un faisceau de drapeaux tricolores, apparaissaient, sous le titre de Charte de 1830, les tables de la loi de Moïse, code indestructiblement gravé sur la pierre, et devenu, par je ne sais quelle ironie allégorique, l’emblème de ces choses cassantes qu’on appelle en France constitutions.

Le papier de tenture avait subi une modification non moins caractéristique : aux fleurs de lis dorées dont son fond bleu de roi était semé primitivement, avait succédé une myriade de coqs, gaulois de nom et ostrogoths de figure, qu’un patriotisme, économe dans son ardeur, avait collés individuellement sur chaque pièce du blason proscrit. Cette imagination, émanée de la cervelle du juge à tête chauve, n’avait pas obtenu tout le succès qu’elle méritait auprès du populaire de D***, qui, depuis cette époque, appliquait irrévérencieusement au sanctuaire de la justice le nom métaphorique donné par les gamins de Paris à la région supérieure des théâtres du boulevard.

A part les avocats, les parties intéressées et les membres du tribunal, y compris l’huissier rubicond qui venait d’appeler d’une voix claire la cause de Jean-Baptiste Vachenet, demandeur, contre les héritiers Boisrobert, le public d’élite se réduisait à l’unique stagiaire que possédât en ce moment le barreau de la ville ; Patru en herbe qui, dans l’angle du banc privilégié où il s’était blotti, prenait le Code civil en patience à l’aide d’un roman de Paul de Kock, caché dans l’intérieur de son chapeau. Derrière la barre se tenaient debout, faute de siéges, trois ou quatre prolétaires d’un âge mûr, habitués assidus, surtout en hiver, à qui le tribunal servait de salle d’asile trois heures par jour, et qui faisaient un cours de jurisprudence gratuit en se chauffant aux frais de l’État. Poussant plus loin encore l’industrie de la pauvreté, un jeune gars, aussi fièrement déguenillé qu’un mendiant de Murillo, avait trouvé une cuisine là où les autres ne cherchaient qu’un foyer. Orientalement accroupi devant le poêle, il y avait fourré en tapinois une demi-douzaine de pommes de terre, et en attendant la cuisson de son déjeuner il s’amusait à déchiqueter avec son couteau le parquet sous prétexte d’y graver son nom ; car le drôle était lettré, et dans ses bons jours il fréquentait l’enseignement mutuel.

Victor Deslandes s’assit sur son siége d’un air soucieux qui causa une secrète inquiétude parmi les plaideurs, gens habitués à interpréter, d’après leur intérêt personnel, la physionomie des magistrats. Le substitut avait étudié dans son cabinet le procès auquel il devait prendre part ; son opinion était formée, et selon la coutume d’un grand nombre de ses collègues, il avait trop bonne opinion de sa judiciaire pour penser que les plaidoiries pussent modifier ses convictions en lui apportant de nouvelles lumières. Au lieu de perdre le temps à écouter l’avocat du demandeur qui venait de prendre la parole d’une voix de ténor plus criarde que mélodieuse, il laissa dériver sa pensée au gré d’une de ces rêveries dont le courant capricieux porte au loin l’imagination sans cesser de refléter à la surface l’image immobile des objets extérieurs.

Tandis que son esprit, aiguillonné par la lettre de Blondeau, évoquait tout bas les prestigieux enchantements de la vie parisienne, ses yeux errant çà et là interrogeaient par un désœuvrement machinal un spectacle avec lequel une habitude de dix-huit mois ne l’avait pas entièrement réconcilié ; et dont la vulgarité ne lui avait jamais paru si choquante et si fastidieuse qu’en ce moment. L’aspect enfumé de la salle, la sordide composition de l’auditoire, la somnolence apparente des juges, le gloussement alternatif des avocats luttant de poumons plus que de logique, à propos de quelques cerisiers plantés dans une haie, le mouvement perpétuel du gros huissier qui allait et venait par le sanctuaire sans plus de façon que s’il eût été dans son ménage, tout, en un mot, jusqu’aux innocents volatiles de la tenture, lui fit éprouver une impression d’antipathie voisine du dégoût.

— C’en est fait, et je n’y tiens plus, pensa-t-il en se renversant convulsivement sur son siége, cette cage à poulets où je suis emprisonné est une machine pneumatique qui m’étouffe. Il me faut un air plus vif, un horizon plus vaste. Continuer à vivre ainsi, c’est accomplir un suicide perpétuel. Au bout du compte, je suis fait pour autre chose que donner des conclusions à propos d’une raie de champ ou d’un mur mitoyen. A chaque être son élément : l’onde au poisson, la terre au quadrupède, à l’oiseau l’empire des airs. Je me sens des ailes ; pourquoi ramper au lieu de voler ? — Que fait en ce moment Blondeau ? il n’est que dix heures ; il dort sans doute ; mais bientôt quelle existence pleine, active, étincelante, complète ! Il dîne peut-être chez cet ambassadeur d’Angleterre ; peut-être fait-il mieux que dîner chez cette duchesse de San-Severino ! Tous ces succès, tous ces plaisirs, tous ces honneurs sans préjudicier aux progrès de sa fortune ; bien au contraire ! Voilà vivre, tandis que moi...

La rêverie de Deslandes fut brusquement interrompue par cette phrase sacramentelle que le président du tribunal prononça d’un ton rogue :

— La parole est au ministère public.

Soumis à cet appel, comme le soldat au commandement qui lui enjoint de présenter les armes, le jeune substitut secoua sa mélancolie, puis il se leva lentement et se couvrit le chef de sa toque par un geste plein de solennité. Dans sa harangue moins melliflue qu’à l’ordinaire, tout en concluant pour l’une des parties, il s’attacha à démontrer que les deux avocats avaient également plaidé d’une manière incomplète ou erronée, et qu’ils avaient commis plusieurs hérésies judiciaires qu’il ne pouvait se dispenser de relever. A l’appui de cette tierce opinion, système dans lequel les membres du parquet placent souvent leur amour-propre, il cita plusieurs arrêts de cours royales, la jurisprudence de la cour de cassation, et enfin, argument en apparence péremptoire et habilement réservé pour la péroraison, un jugement du tribunal même devant lequel il plaidait. A cette citation que personne n’avait prévue, les juges s’entre-regardèrent d’un air étonné.

— Vous souvient-il que nous ayons jugé ainsi ? dit à demi-voix le président à ses collègues.

Le juge au front chauve ôta ses lunettes, se renversa sur le dossier du banc et resta quelque temps les yeux fermés dans une attitude sévèrement pensive ; le troisième membre du tribunal aspira coup sur coup plusieurs prises de tabac, puis tous deux ayant vainement interrogé leurs souvenirs, répondirent par un geste négatif.

— Le tribunal, dit alors le président avec un sourire aigre-doux, estime que le ministère public commet une erreur de mémoire ; il ne se souvient nullement d’avoir rendu un jugement dans une affaire analogue à celle d’aujourd’hui.

En ce moment le gros huissier se trouvait agenouillé devant le poêle où il insinuait une bûche, après avoir confisqué le déjeuner à moitié cuit du jeune prolétaire.

— Faites excuse, monsieur le président, dit-il inopinément en relevant la tête, monsieur le substitut a raison. Vous avez jugé comme il vous l’a dit, il y a huit ans, dans l’affaire Marlot contre Boischard ; je me le rappelle bien, moi ; à telles enseignes que le susdit Marlot avait un chien fort mal élevé, qui, étant entré dans la salle du conseil...

— Huissier, interrompit le président, d’un ton sévère, que ne venez-vous siéger à ma place, tandis que j’irai à la vôtre soigner le feu ; vous ne voyez pas que la salle se remplit de fumée ?

A cette admonestation de son chef, l’huissier fit le plongeon et s’empressa d’arranger le bois dans le poêle dont il referma la porte ; se relevant ensuite, et s’adressant au petit cercle des assistants, pour lesquels il était un personnage presque aussi important que les juges eux-mêmes :

— Voilà comme ils sont, dit-il à voix basse ; aujourd’hui blanc et demain noir ; au bout de quinze jours ils ne se rappellent pas ce qu’ils ont jugé, et quand on a plus de mémoire qu’eux, ils se fâchent.

— Il n’a pas l’air tendre votre président, dit un des habitués.

— Ne m’en parlez pas, répondit l’huissier en haussant les épaules ; mais voulez-vous savoir le fin mot ? M. Bescherin avait envie de marier sa fille à M. Deslandes ; il paraît que M. Deslandes ne s’est pas soucié de la chose, et je conçois ça, vu que la fille de notre président est diantrement laide. Depuis ce moment-là, M. Bescherin est pire qu’un hérisson, et c’est toujours moi qui reçois les éclaboussures. J’aurais plus de tenue que ça ; vexé ou non, quand on appartient à la justice, on ne doit jamais se mettre en colère et brutaliser le monde.

— Monsieur Mathiot, rendez-moi mes pommes de terre, s’il vous plaît ? dit d’un air humble l’enfant privé de son déjeuner.

L’huissier saisit le drôle par l’oreille et le traîna jusqu’à la porte :

— Hors d’ici, gamin, lui dit-il alors d’un air terrible, en ajoutant à cette apostrophe un coup de pied qui, grâce à l’agilité du patient, n’atteignit que le vide.

Selon l’expression de l’huissier Mathiot, le tribunal passa du blanc au noir en prononçant un arrêt diamétralement opposé à celui qu’il avait rendu quelques années auparavant. Cette contradiction n’a rien qui doive surprendre ; pareille chose se répète chaque jour sur toute la surface de la France. Après avoir longtemps décidé d’une certaine manière un point litigieux, il est rare qu’une cour judiciaire ne le décide pas dans un sens absolument contraire. On appelle cela revenir sur sa jurisprudence ; variation plus utile qu’on ne pense, car si dans les cas identiques l’application des lois était immuable, au bout d’un certain temps la matière de controverse serait épuisée et la source des procès tarie ; que deviendraient alors les jurisconsultes, les avocats et les juges ? Un peu d’inconséquence ne messied donc pas à la justice ; il tient en haleine les plaideurs, comme la coquetterie des femmes attire les amants.

Contraire aux conclusions du jeune substitut, le jugement du tribunal mit le comble à sa mauvaise humeur.

— Je ne resterai pas quinze jours de plus avec ces ânes bâtés, se dit-il en rentrant chez lui ; mon parti est pris. Assez de magistrature comme ça ; je donne ma démission, je jette la robe aux orties et je pars pour Paris. Qui pourrait me blâmer ? Végéter à perpétuité dans une ville où il n’y a pas une jolie femme, pas un homme d’intelligence ! où, faute d’un quatrième musicien, nous sommes obligés d’exécuter les quatuors d’Haydn sans second violon, absolument comme on joue au whist la partie du mort ! Non, sur mon âme, cela ne peut pas continuer ainsi. Je suis ici comme Ovide chez les Sarmates ; mais Ovide était exilé, et je suis libre. Il n’y a que Paris où l’on vive réellement ; à Paris donc, et le plus tôt possible.

Victor Deslandes passa le reste de la journée à s’affermir dans un dessein depuis longtemps conçu et souvent médité. Après dîner, sa résolution étant arrêtée irrévocablement, il songea aux moyens de l’exécuter, et alla rendre une visite intéressée au seul habitant de la ville avec lequel il eût formé une liaison habituelle et intime.

M. de Loiselay, chez qui le substitut se présenta dans la soirée, était un ancien émigré, vieillard encore vert, qui marchait toujours la tête haute, les épaules effacées et le jarret tendu ; chasseur intrépide, convive jovial, beau joueur, galant auprès des femmes, ennemi déclaré de la littérature romantique, il allait à la messe le dimanche, faisait maigre le vendredi et confiait la direction de sa maison à une fort jolie gouvernante de vingt-deux ans. Depuis la révolution de juillet il ne portait plus la croix de Saint-Louis, mutilée, disait-il, par la suppression des fleurs de lis, et il s’abstenait d’aller aux élections sous le prétexte qu’un serment est un serment ; à l’exclusion de tout autre journal, il était abonné à la Gazette de France et au Charivari. Enfin, pour achever d’un seul trait l’esquisse de son caractère, en 1789 il avait fait le voyage de Coblentz, en 1815 celui de Gand, en 1830 celui d’Holy-Rood.

Lorsque Deslandes entra dans le salon tendu de tapisseries à personnages et décoré de quelques tableaux réputés flamands où se tenait habituellement le vieux gentilhomme, celui-ci était assis au coin d’un feu pétillant devant lequel, sur une petite table de marqueterie, se trouvait étalé un échiquier déjà garni de ses pièces.

— Vous voyez que je vous attendais, dit M. de Loiselay en posant sur la cheminée un volume des Mémoires de Casanova, dont il venait de commencer avec intérêt la lecture ragaillardissante. — Ah çà ! que m’a-t-on appris ? Vous êtes brouillé avec votre président ?

— Oui et non, répondit le substitut en s’asseyant. Je ne lui veux aucun mal ; mais lui n’en pourrait pas, je crois, dire autant de moi.

— Qu’a-t-il à vous reprocher ?

— Le mauvais goût que j’ai témoigné en ne tombant pas éperdument amoureux de mademoiselle sa fille.

— Vous auriez mérité d’être destitué si vous l’aviez fait, dit en riant M. de Loiselay ; elle est furieusement laide la petite Bescherin, et sans en avoir le droit ; car qu’aura-t-elle de fortune ? quatre-vingt mille francs, cent mille tout au plus : avec cela il faut être jolie sous peine de célibat forcé. Il n’est pas facile aujourd’hui de marier ses filles. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle. Isaure, ma fille unique, à qui reviendront un jour, le plus tard possible, vingt-trois bonnes mille livres de rente, les trois quarts en fonds de terre, Isaure ne s’est mariée qu’à vingt-sept ans ! et à qui ? à M. Piard ! homme en crédit, conseiller d’état, et en passe de devenir ministre, tout ce que vous voudrez ; mais, M. Piard, après tout ! Ceci veut dire que les prétentions de M. le président me semblent un peu exagérées. Sans compliment, vous pouvez aspirer à quelque chose d’un peu mieux que mademoiselle Bescherin.

— Puisque vous avez la bonté de penser ainsi, dit Deslandes, j’oserai vous avouer que je suis de votre avis.

— D’ailleurs, qui vous presse de vous marier ? reprit le vieil émigré ; vous avez dix ans devant vous avant d’être obligé d’y songer sérieusement. D’ici là, faites votre chemin ; troquez la robe noire contre la robe rouge ; devenez avocat général, procureur général.

— Garde des sceaux, interrompit le substitut en souriant.

— Ne vous en avisez pas, reprit M. de Loiselay, qui sourit à son tour ; vous iriez sur les brisées de mon illustre gendre, M. Piard ; et, s’il savait que je vous ai encouragé à lui faire concurrence, il ne me le pardonnerait pas.

— Monsieur, dit Deslandes après un instant de silence, l’intérêt que vous m’avez toujours témoigné m’engage à vous faire ma confession tout entière.

— Je vous écoute, mon cher Deslandes, répondit M. de Loiselay avec la bienveillance qu’inspire presque toujours à un vieillard la confiance d’un jeune homme.

— J’ai de l’ambition, reprit le substitut d’un air un peu apprêté.

— Absolvo te. Jusqu’ici le péché n’est que véniel. A votre âge, j’aurais probablement dit : J’ai de l’amour. Mais la jeunesse d’aujourd’hui ne ressemble guère à celle de mon temps. Vous êtes donc ambitieux. Après ?

— Qui veut la fin veut les moyens. Avec de l’ambition, que puis-je faire ici ? Mourir d’une consomption morale plus cruelle que le dépérissement physique ; je me sens réellement malade, et j’ai envie de chercher à me guérir.

— Allez à Paris, dit M. de Loiselay avec un accent bref.

— J’y songeais, répliqua Deslandes en parodiant la naïve réponse que fit à la reine de France le vieux chevalier de la croisade.

— Qui vous retient ?

— D’abord, je n’ai pas d’argent comptant, et il m’en faudrait beaucoup.

— J’ai vingt mille francs disponibles chez mon notaire ; ils sont à vos ordres.

— Mille remercîments ; je n’attendais pas moins de votre obligeance... Je vous donnerai hypothèque sur mon domaine de Charnière.

— Non, point d’hypothèque ; cela vous occasionnerait des frais inutiles. Entre honnêtes gens, un billet suffit ; et même si je parle de billet, c’est que tout le monde est mortel, et qu’il est bon d’avoir toujours ses affaires en règle.

— C’est que vingt mille francs sont une somme bien plus considérable que celle dont j’aurais besoin, observa le substitut.

Par délicatesse de gentilhomme, peut-être aussi parce qu’il connaissait la solvabilité de Deslandes, M. de Loiselay avait refusé la caution hypothécaire qui lui était offerte ; mais il ne se souciait pas de morceler l’argent qu’il désirait placer.

— Si vous êtes déterminé à réussir, dit-il à l’emprunteur, ne regardez pas à quelques mille francs de plus ou de moins. Rien ne rapporte comme l’argent habilement dépensé. A Paris, il faut paraître riche. Hors de là, point de salut. On ne donne qu’aux gens qui ont l’air de n’avoir besoin de rien. Le solliciteur en cabriolet devance le solliciteur à pied ; le solliciteur en calèche leur passe sur le ventre à tous deux. Permettez-moi de vous citer mon exemple. A mon retour de l’émigration, il ne me restait pas un denier vaillant. La plus grande partie de mes biens avait été vendue ; mes bois seuls étaient par bonheur sous le séquestre. Sur cette frêle espérance, un brave homme de juif me prêta une dizaine de mille francs. Ces dix mille francs ne me durèrent à Paris que trois mois : mais, pendant ces trois mois, je caracolai sur des chevaux si fringants à côté de la voiture de madame Tallien et de trois ou quatre autres femmes alors toutes-puissantes ; je donnai de si bons déjeuners aux hommes des bureaux où j’avais affaire ; je tirai si bon parti de ma personne, — dans ce temps-là je n’étais pas un vieux grison ; — en un mot, je me démenai si bien, que je rentrai dans la propriété de mes bois. Croyez-vous que j’aie regretté mes dix mille francs ?

— Oui, je vois que vous avez raison, répondit le substitut, et, si vous voulez bien me prêter la somme en question, je serai fort reconnaissant de ce service.

— C’est convenu, je préviendrai mon notaire, et il vous remettra une traite sur son banquier de Paris.

— Maintenant il me reste encore un service à vous demander : aurez-vous la bonté de me donner une lettre de recommandation pour madame Piard ?

— Si vous n’aviez pas pensé à cela, vous ne m’auriez pas fait concevoir une grande idée de vos talents futurs de solliciteur, répondit M. de Loiselay avec un malicieux sourire ; ma fille a du crédit, ma fille est une puissance ; si elle prend intérêt à vous, il est impossible que vous ne réussissiez pas. Je vous donnerai pour elle une lettre d’ami, et je ne doute pas que votre amabilité aidant, elle n’y ait tous les égards désirables. Quand voulez-vous partir ?

— Dès que j’aurai donné ma démission, dit Deslandes.

— Votre démission ! folie ! dit le vieillard. Avez-vous vu les écuyers de Franconi ? ils sautent d’un cheval sur un autre sans toucher terre ; c’est ainsi qu’il faut faire pour les places : rappelez-vous qu’il est beaucoup plus facile d’en obtenir une seconde qu’une première. Ne donnez donc votre démission qu’à bon escient et quand vous serez déjà replacé. En attendant, que ne demandez-vous simplement un congé ? Voici les vacances de Pâques, et là-bas un mois doit vous suffire pour sonder le terrain.

— Vos conseils sont aussi justes que votre conduite est bienveillante, répondit Deslandes, et je suivrai de point en point ce que vous venez de me dire.

— Voilà une modestie et une docilité d’autant plus méritoires que ce n’est pas de ces deux vertus que se pique en général la jeunesse d’aujourd’hui. Savez-vous qu’il faut que je m’intéresse réellement à vous pour me résigner à perdre une société que je ne trouverai pas facilement à remplacer ? Que va devenir ma partie d’échecs ? Et en parlant d’échecs, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre revanche ?

— J’allais vous la demander, répondit le substitut, trop content du résultat de cette conversation pour manquer de complaisance envers un vieillard qui mettait tant de bonne grâce à l’obliger.

Les deux interlocuteurs, muets désormais, s’assirent de chaque côté de l’échiquier ; et Deslandes, distrait par ses projets, perdit coup sur coup deux parties.

— Vous jouez comme un amoureux, lui dit M. de Loiselay, mécontent d’une victoire trop facile.

— Amoureux ! pensa l’ambitieux substitut avec un secret dédain. L’âme est un sablier dont la tête et le cœur forment les deux capsules ; quand l’une s’emplit, l’autre se vide. Chez moi, grâce à Dieu, c’est le cerveau qui est plein.

UN APPARTEMENT DE GARÇON

Quinze jours après, dans l’intérieur d’une diligence arrivant à Paris, se montrait curieuse et rayonnante la tête d’un homme, coiffé d’un foulard jaune, qui tint le nez à la portière depuis la barrière de Fontainebleau jusqu’à la cour des Messageries. Cette tête était celle de Victor Deslandes, dont les yeux parcouraient avec avidité le tableau bruyant offert à leurs regards, tandis que ses poumons, énergiquement dilatés, trouvaient aux gaz douteux de l’atmosphère parisienne la pureté balsamique des brises d’Hières ou de Castel Gandolfo.

Lorsque la voiture fut arrivée à sa destination, le substitut sauta sur le pavé, en dédaignant le marchepied, de l’air dont Christophe Colomb dut s’élancer sur le rivage du nouveau monde. Cédant aux persécutions d’un de ces industriels qui guettent à la descente de diligence les voyageurs inexpérimentés, il se laissa conduire dans un hôtel fort mal garni, nonobstant la promesse de l’enseigne ; là, sans faire aucune observation sur le bouge obscur où il se vit installé, moyennant trois francs par jour, sans demander à déjeuner, car l’impatience lui ôtait l’appétit, il changea ses habits de voyageur contre un costume aussi solennel que s’il eût voulu se présenter chez le garde des sceaux, son chef suprême, puis il envoya chercher un fiacre.

Sa première visite fut pour le correspondant du notaire de M. de Loiselay ; il reçut le montant de sa lettre de change, serra dans son portefeuille vingt billets de banque, semailles de sa fortune future, et remonta aussitôt dans la voiture de louage, en criant au cocher d’une voix sonore : — rue Godot-Mauroy, nº 15.

— Le sire de Gustan ne s’attend guère à ma visite, se dit-il alors ; qui sait quel changement auront fait subir à son caractère et à ses manières dix-huit mois de séjour dans la capitale ? Peut-être à la vue d’un ami de province, d’un simple bourgeois comme lui-même l’était hier, va-t-il trancher du duc et pair ! Mais qu’il ne croie pas m’éblouir avec ses chevaux et ses nègres ; quand on a vingt mille francs dans sa poche on ne se laisse imposer par aucune espèce d’étalage.

En se révoltant d’avance contre toute affectation de supériorité, que se pourrait permettre son ami, Deslandes subissait encore à son insu l’influence du prestige dont le premier s’était insensiblement entouré depuis leur séparation. Dans ses lettres au substitut, Gustave Blondeau, présentement Gustave de Gustan, avait tant fréquenté de grands personnages, tant mis de laquais à la porte, tant séduit de marquises, tant crevé de chevaux ; il avait donné de si succulents dîners, fait de si bonnes affaires à la Bourse, obtenu en tout genre des succès si étourdissants ; enfin il était sorti victorieux d’un si grand nombre de duels, que peu à peu le jeune magistrat avait senti se changer en une considération mêlée d’envie la familière amitié qui le liait naguère à son correspondant. En face d’un pareil Amilcar il doutait de son propre mérite. Cette conscience de son infériorité relative s’accrut à l’aspect de la maison élégante où demeurait Blondeau ; il s’arrêta un instant sur le palier du troisième étage, en face de la porte que lui avait désignée le concierge.

— Il est logé un peu haut, se dit-il, en essuyant sur un paillasson les semelles de ses bottes ; mais à Paris les maisons sont des tours de Babel ; celle-ci a l’air d’un palais... Bah ! après tout, il me doit mille écus ! Et sur cette réflexion il tira le cordon de la sonnette plus discrètement que ne fait d’ordinaire un créancier.

Après une attente assez longue, la porte fut entre-baillée plutôt qu’ouverte, non par un laquais blanc ou noir, ainsi que Deslandes s’y attendait, mais par une vieille femme près de qui la gouvernante qu’il avait laissée à D*** eût paru fraîche et appétissante. Cette cousine de madame Gibou avait pour attribut un petit balai veuf d’une partie de ses plumes, qu’elle serrait d’une main crochue, comme si elle se fût préparée à en faire une arme défensive ; au lieu de livrer passage, elle examina le substitut avec défiance, et lui répondit aigrement :

— Il n’y a personne.

A l’air de la vieille, Deslandes devina qu’elle mentait.

— Portez cela à votre maître, reprit-il, en tirant de sa poche un billet de visite ; nous sommes amis intimes, et je suis sûr qu’il est visible pour moi.

La matrone épela les mots gravés sur la carte, reporta son œil louche sur le magistrat et parut hésiter ; se décidant enfin, elle hocha la tête d’un air qui semblait dire : Advienne que pourra ! et rentra dans l’intérieur de l’appartement. Deslandes la suivit en examinant au passage le sanctuaire de l’amitié, où, grâce à son insistance, il se voyait introduit.

La première pièce qu’il traversa était petite et tendue en étoffe, luxe inusité dans une antichambre. Le salon qui suivait offrait une profusion de dorures dont aurait pu s’enorgueillir un café des boulevards ; rideaux, portières, tapis, tentures, répondaient à ce faste et éblouissaient les yeux par un bariolage de couleurs vives et tranchantes dont l’éclat excluait l’harmonie. Dans les moindres accessoires se trahissait l’envie de briller à tout prix qui sacrifie toujours le fond à la forme.

Cet ameublement, somptueux au premier aspect, avait, il faut le dire, ses côtés faibles qu’eût promptement découverts un regard expérimenté : les siéges étaient rembourrés de foin plus que de crin ; les tableaux magnifiquement encadrés, auraient déshonoré un cabaret en lui servant d’enseigne ; le lustre était de bois, le damas de coton, le tapis de moquette ; les vases de la Chine sortaient d’une manufacture de carton-pierre, et sur les étagères placées dans les encoignures, le papier mâché régnait également sous les apparences du marbre ou du bronze. Mais, pour faire ces remarques d’abord, il fallait être observateur de profession, tapissier ou commissaire-priseur. Dans son examen rapide, Victor Deslandes prit donc au sérieux le luxe dont il était témoin, et y compara involontairement la modestie surannée de son propre mobilier.

— Il est logé comme un prince, pensa-t-il en se mordant les lèvres.

La vieille venait de se glisser, comme une couleuvre, sous une portière en tapisserie. Le substitut pressa le pas et arriva presque aussitôt qu’elle à l’entrée d’une troisième chambre qui offrait, avec celles qu’il venait de traverser, le contraste le plus étrange et le plus inattendu.

Dans un coin, un lit sans rideaux, un lambeau de toile, nappe dans ses beaux jours, cloué contre la fenêtre qui, sans cet artifice, eût ressemblé au lit ; quelques chaises de paille plus ou moins disloquées, des hardes éparses sur le parquet ou accrochées le long des murs que recouvrait un papier sale et enfumé ; tel était l’aspect de cette chambre au seuil de laquelle expirait le luxe et se dressait un désordre sordide ; car, semblable au monstre à tête de femme et à queue de poisson dont parle Horace, l’appartement de l’homme qu’enviait Deslandes commençait en palais et finissait en taudis : ordonnance commune à plus d’un intérieur parisien, où règnent fraternellement la vanité et la misère !

Au milieu de ce galetas sans cheminée, devant une table boiteuse sur laquelle on apercevait un bol ébréché, un morceau de pain et une cuiller en fer, un jeune homme vêtu d’une splendide robe de chambre de flanelle rouge déjeunait solitairement, si toutefois il est permis d’honorer du nom de déjeuner quelques croûtes trempées dans du lait sans sucre.

Blondeau de Gustan, car c’était lui-même, était petit, mince et blond ; ses traits fins et réguliers offraient déjà la flétrissure qu’imprime à la physionomie une vie laborieusement déréglée. Un pli permanent, creusé entre les sourcils, donnait à son front une expression soucieuse ; ses yeux, dont le regard était rapide et souvent insaisissable, paraissaient devoir à la fièvre leur éclat, de temps en temps éclipsé par une expression morne et apathique ; dans les moindres linéaments de son visage, pâle et amaigri, se trahissaient les poignantes sollicitudes d’une existence éprouvée par des luttes journalières ; son sourire même était moqueur ou triste, jamais franc. En ce moment, ses cheveux, qu’il portait longs et bouclés selon la mode, se trouvaient violemment défrisés, comme si des doigts convulsifs eussent bouleversé sans pitié l’ouvrage du coiffeur.

En apercevant derrière le chef branlant de la vieille la figure du substitut qui lui souriait, Blondeau se dressa d’un bond, comme un léopard surpris dans son antre. Jeter sa serviette sur la table de manière à cacher le maigre aspect de son repas, foudroyer du regard la matrone qui avait laissé violer sa consigne, se précipiter à la rencontre de son ami, le serrer dans ses bras et tout en l’embrassant le repousser dans le salon, fut pour lui l’affaire d’une seconde. Deslandes répondit par une étreinte cordiale à cette véhémente accolade, mais au lieu d’obéir à l’impulsion qui lui était imprimée, il fit ferme sur le seuil de la porte :

— Non, pardieu ! dit-il, restons ici. Le lieu me convient et j’arrive à propos, car dans mon empressement à venir te voir j’ai oublié de déjeuner ; rassieds-toi, je vais te tenir compagnie.

Blondeau fut tenté d’étouffer son ami dans ses bras pour le délivrer de cet appétit intempestif ; mais un pareil expédient étant impraticable, il s’efforça de faire bonne contenance.

— Tu as mal choisi ton amphitryon, répondit-il. Depuis quelque temps je suis au régime le plus sévère : une tasse de lait te paraîtra sans doute un trop maigre régal...

— Du lait ! c’est mon déjeuner habituel, reprit le substitut ; mais le voyage m’a donné un appétit extraordinaire, et je sens que je ne reculerais pas devant une tranche de pâté ou de jambon.

— Tu n’es pas dégoûté ! pensa l’homme au régime. — Je ne sais pas, dit-il tout haut, si l’on pourra te donner ce qu’il te faut. Voilà plusieurs jours que je suis à la diète, et je crains que ma marmite ne soit tout à fait renversée.

— Envoie un de tes domestiques me chercher n’importe quoi, chez le premier restaurateur venu : je sais qu’à Paris on a tout ce qu’on veut à la minute.

— Sans doute, tu as raison, répliqua Blondeau en se mordant la moustache. — Vous entendez, madame Tavernier, reprit-il d’une voix douce ; voulez-vous bien aller chercher ce que monsieur désire.

La vieille, qui s’éloignait, revint sur ses pas, et passa la tête sous la portière ; au lieu de répondre, elle regarda d’un air expressif le maître du logis, et glissa l’un sur l’autre, à plusieurs reprises, le pouce et l’index de la main droite. Cette indiscrète pantomime fit jaillir un éclair des yeux de Blondeau, qui, pour empêcher qu’elle ne fut remarquée de son hôte, entra rapidement dans le salon ; là, changeant de physionomie, il passa un bras autour de la taille parabolique de la matrone, et l’entraîna vers l’antichambre.

— Je vous en supplie, ma chère dame Tavernier, lui dit-il en veloutant sa voix, rendez-moi encore ce petit service ; vous ne vous en repentirez pas ; tâchez surtout de rapporter un déjeuner présentable, c’est très-important.

— Et de l’argent ? grommela madame Tavernier ; crédit est mort.

— C’est à votre bon cœur que je m’adresse, reprit le jeune homme avec un accent de plus en plus tendre ; je suis sûr que vous ne voudriez pas me laisser ainsi dans l’embarras. Mon ami est immensément riche ; il m’apporte l’argent que j’attends depuis quelques jours ; vous savez ? Aujourd’hui même votre petit compte sera soldé, y compris ce que vous allez y ajouter.

— S’il est si riche, qu’il paie le déjeuner ! observa la vieille.

— Chez moi ! y pensez-vous ! Ce serait me déshonorer !

— Dame ! quand on n’a pas d’argent, il ne faut pas être fier. Savez-vous que ça fait déjà vingt-sept francs que vous me devez ?

— Vingt-sept francs, une tranche de pâté et une aile de poulet feront cinquante francs, que je vous paierai avant deux heures.

— Vous pouvez vous vanter d’être un fameux enjôleur, répondit madame Tavernier, humanisée déjà par les manières aimables du jeune homme et tout à fait attendrie par l’appât du bénéfice. — Allons, ne vous tourmentez pas ; on va chercher ce qu’il faut.

La vieille prit son cabas et sortit. Rassuré par ce premier succès, Blondeau rentra dans la chambre où l’attendait le voyageur.

— Tu as vraiment une salle à manger originale, lui dit celui-ci, qui avait examiné avec surprise le délabrement de la pièce où il se trouvait. — Après avoir traversé ton magnifique salon, qui s’attendrait à trouver un pareil capharnaüm ?

— Véritable capharnaüm, répondit le maître du logis en affectant de sourire ; voici le mot de cette énigme : je change de logement, et l’on a déjà détendu et démeublé cette chambre qui se trouve réduite à sa nudité primitive, laquelle, j’en conviens, n’est pas brillante.

— Tu déménages souvent, observa le substitut, qui, sans s’en douter, touchait une des plaies de son hôte.

— Je suis ici un peu à l’étroit, et puis je me rapproche du faubourg Saint-Germain, où j’ai beaucoup de relations ; mes domestiques sont occupés dans mon nouvel appartement, et c’est pour cela que tu me trouves livré aux soins de cette vieille bohémienne que j’ai déjà employée comme garde, et dont tu voudras bien agréer le service pour aujourd’hui.

— Tu as donc été malade, mon pauvre garçon ? en effet, je te trouve pâle et maigri. Qu’as-tu donc pour qu’on t’ait prescrit un régime si sévère ?

— Une gastrite, répondit Blondeau, en accusant son estomac pour sauver l’honneur de sa bourse. — Mais laissons là ma santé ; dis-moi, quel heureux hasard t’amène à Paris ?

— Ce n’est point un hasard, répondit le substitut, c’est une résolution conçue depuis longtemps, mûrement méditée, et à laquelle tu n’es pas étranger.

— Moi ?

— Toi-même. Le séjour de D*** est assommant en réalité ; et la vie brillante que tu mènes ici me le faisait paraître insupportable. Les lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir. N’y tenant plus, j’ai tranché dans le vif.

—Tu as donné ta démission ? — Pas encore, mais cela ne tardera pas ; en attendant, j’ai pris un congé dont je profite pour venir tâter le terrain où je veux manœuvrer désormais. Je pense qu’au soleil de Paris il y a place pour tous les gens déterminés à réussir ; et me voici.

Blondeau dissimula sous ses moustaches un sourire où perçait l’ironique pitié qu’inspire la présomption à l’expérience.

— Ainsi, dit-il, tu viens faire fortune ?

— L’expression dont tu te sers manque de justesse, répliqua le substitut dont l’amour-propre était fort irritable ; je ne suis pas un prolétaire pour avoir besoin de faire fortune. J’ai une place honorable, un patrimoine suffisant ; et j’aurais lieu d’être content de ma position, si l’activité de mon esprit ne me poussait vers une sphère plus large et plus haute que celle où je vis, Entre nous, je me crois fait pour être à vingt-sept ans quelque chose de mieux qu’un substitut de première instance. Mon voyage a donc un but très-sérieux ; ne crois pas que j’agisse à l’étourdie et que je me dissimule les obstacles qui m’attendent ici. Je sais fort bien que pour réussir...

— Pour réussir, interrompit Blondeau, il ne faut qu’une petite chose : des protecteurs ou de l’argent !

— Des protecteurs ? j’en aurai ; de l’argent ? j’en ai.

Le jeune magistrat prit son portefeuille et en tira d’abord une lettre scellée d’un large cachet à armoiries.

— Connais-tu ce nom-là ? dit-il.

— A Madame Piard, née de Loiselay, lut Blondeau sur l’adresse ; diantre ! voilà en effet une excellente protection ! Madame Piard est une de nos femmes politiques le plus en crédit ; si elle se charge de ton avancement, tu iras loin.

— Et maintenant, connais-tu ceci ? reprit Deslandes en secouant sous les yeux de son ami les vingt billets de banque qu’il venait de recevoir.

A la vue de ces magiques carrés de papier, Blondeau frissonna comme fait à l’odeur du sang un animal carnassier ; la pupille de ses yeux se dilata, un sourire convulsif contracta ses lèvres, et sa main saisit les billets par un mouvement d’avidité irrésistible.

— Vingt mille francs ! dit-il d’une voix émue, après les avoir comptés.

— Vingt mille francs ! répéta le substitut ; crois-tu qu’il y ait là de quoi enlever la partie ?

— L’enjeu est suffisant, repartit le Parisien qui s’efforçait de paraître calme ; mais le succès dépend surtout de l’habileté du joueur.

— Je compte sur ton expérience pour me guider, dit Deslandes avec bonhomie.

Madame Tavernier, qui rentra dans la chambre en ce moment, s’arrêta pétrifiée devant la liasse de billets de banque avec laquelle Blondeau s’éventait le visage ; si grands furent son trouble et son ébahissement, qu’elle laissa tomber son cabas, et fut contrainte de s’appuyer elle-même contre le chambranle de la porte. Ces symptômes de faiblesse firent bientôt place à une activité pétulante, que rendaient fabuleuse les rides gravées au front de la matrone ; en deux tours de main elle eut apprêté le couvert et rangé sur la table les provisions qu’elle venait d’apporter ; elle ressortit aussitôt, et descendit rapidement l’escalier, sans toucher la rampe.

— En voilà un d’événement ! se dit-elle alors en marchant de son meilleur pas vers un magasin de comestibles situé non loin de là. Ce cher M. Gustan qui depuis trois jours ne mange que du pain et du lait, que ça me fendait le cœur ! et qui maintenant se donne de l’air avec des billets de banque de quoi remplir un traversin ! Était-il pâle en les regardant ! Dame ! ça a dû le remuer. Moi-même je me sens toute chose. J’aurais fait un joli coup de ne pas laisser entrer cet honnête monsieur en habit noir ; en voilà un qui a l’air comme il faut ! Plus souvent qu’il n’aura que du jambon pour déjeuner, et que je lui laisserai boire de l’eau, à ce cher homme !

Quelques instants après, madame Tavernier rentra, le sourire sur les lèvres, dans la chambre où étaient les deux amis ; elle plaça triomphalement sur la table un poulet froid, une terrine de foie de Strasbourg, des fruits, et quelques menues friandises, le tout flanqué de deux bouteilles de vin à cachet rouge.

— Vous m’en direz des nouvelles, murmura-t-elle à l’oreille du maître du logis.

A la vue de ce renfort inattendu qui rendait le déjeuner fort présentable, Blondeau reprit tout son aplomb.

— Tu m’excuseras, dit-il d’un ton dégagé, si je te fais manger dans du fer ; toute mon argenterie est chez le graveur et il n’y a pas ici une seule fourchette présentable.

— Tu fais graver tes armes, répondit Deslandes avec un sourire railleur, qui manqua son effet, car l’amphitryon, affamé par le jeûne qu’il avait subi, venait de se mettre à table d’un air résolu ; et son couteau faisait sauter l’un après l’autre les quatre membres du poulet avec un empressement, dont peut seule donner une idée la physionomie vorace du gourmand qui sert d’enseigne au magasin de Corcelet.

— C’est pour moi seul que tu fais un pareil abattis ? demanda le substitut qui s’assit à son tour.

— Pour toi et pour moi, répondit Blondeau en continuant la dissection.

— Et ton régime ?

— Au diable le régime ! Si l’on écoutait les médecins on se laisserait mourir d’inanition.

— Cependant si tu as une gastrite...

— Avant tout, j’ai faim ; d’ailleurs je croirais manquer aux lois de l’hospitalité si je te laissais manger seul ;

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, De ce poulet rôti je veux manger une aile.

Joignant l’action à la parole, Blondeau servit son hôte et se servit ensuite avec un plaisir qui sera compris des personnes soumises à la diète depuis plusieurs jours. Au moment où il portait à sa bouche le premier morceau, un formidable coup de sonnette se fit entendre. A ce bruit il tressaillit, posa sa serviette, se leva aussitôt en rougissant légèrement et s’élança dans le salon.

— Je n’y suis pour personne, dit-il à madame Tavernier qui était allée ouvrir la porte.

Quoique faite à demi-voix, cette recommandation arriva jusqu’aux oreilles du personnage qui en était l’objet ; au lieu de s’y soumettre, celui-ci fit faire une pirouette à la vieille qui lui barrait le passage, et traversant l’antichambre du pas dont un grenadier monte à l’assaut, il entra dans le salon le chapeau sur la tête, et le cordon de la sonnette à la main.

A l’aspect de cet homme gros et court, qui portait une redingote bleue et un gilet jaune, Blondeau fronça le sourcil, tandis que ses doigts par une crispation nerveuse tordaient la fourchette de fer qu’il n’avait pas quittée.

— Déjeune toujours, je suis à toi dans une minute, dit-il à Deslandes à travers la porte qu’il eut soin de fermer.

Cette précaution prise, il alla d’un air riant au-devant de cet individu sans façon dont la figure paraissait enflammée par une émotion violente.

LE CRÉANCIER

— Parbleu, monsieur, je suis heureux de vous trouver, dit le gros homme court, en prenant la parole d’une voix criardre ; voilà dix courses inutiles que vous me faites faire. Aujourd’hui encore votre bonne voulait me fermer la porte au nez.

— Elle a eu tort, monsieur Bigaré, répondit Blondeau, sans paraître choqué du ton de son interlocuteur ; — je suis toujours chez moi pour un homme comme vous ; mais j’ai été à la campagne, et c’est pour cela que vous ne m’avez pas rencontré quand vous êtes venu.

— Connu ! grommela entre ses dents M. Bigaré ; ils sont toujours à la campagne quand on vient leur demander de l’argent.

— Puis-je savoir ce qui me procure le plaisir de vous voir ? demanda le maître du logis avec une politesse imperturbable.

Le petit homme tira d’une poche de son gilet un papier plié en quatre.

— Voici, monsieur, dit-il en appuyant sur chaque syllabe, une note de dix-huit cent trente francs, pour argenterie fournie par moi, et qui devait, disiez-vous, être soldée dans la quinzaine. Il y a cinq mois qu’elle est passée la quinzaine !

— Si la quinzaine est passée, l’année ne l’est pas. Où avez-vous vu qu’un homme du monde paie les mémoires comptant ? Que diantre ! mon cher monsieur, je ne suis pas un usurier pour improviser ainsi dix-huit cents francs.

— Dix-huit cent trente, s’il vous plaît ; il n’y a pas un centime à rabattre.

— Soit, je ne chicanerai pas sur le total, pourvu que vous soyez raisonnable.

— C’est-à-dire pourvu que vous ne me payiez pas. Merci, dit l’orfévre, qui s’assit brusquement sur un fauteuil. — Je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d’ici sans mon argent. Voici la fin du mois ; j’ai des paiements à faire, et je n’ai pas l’habitude de manquer à mes engagements, moi !

— Ne vous emportez pas, répondit Gustave, en baissant la voix à mesure que le créancier élevait la sienne ; il y a dans la chambre à côté une personne qui pourrait vous entendre.

— Qu’est-ce que ça me fait ? dit M. Bigaré d’un ton aigre. Je suis dans mon droit, et devant l’univers entier je vous dirais qu’il me faut mon argent.

— Plus bas, je vous prie. Cette personne, dont je vous parle, est immensément riche, et sa bourse est à ma disposition ; mais là scène que vous venez me faire l’indisposerait sans doute contre moi. Si vous avez envie d’être payé, accordez-moi trois jours. Je ne vous demande pas une quinzaine cette fois, mais trois jours seulement.

— Pas trois heures ! répondit l’orfévre ; dans trois jours vous seriez reparti pour la campagne ; je connais ces couleurs-là.

Blondeau invoqua la patience, cette vertu dont les débiteurs ont besoin quelquefois, et les créanciers plus souvent.

— Parlons raison au lieu de nous échauffer, dit-il à demi-voix ; vous devez comprendre que je ne puis pas à brûle-pourpoint emprunter près de deux mille francs à la personne en question ; le délai que je vous demande est donc indispensable : si vous me le refusez, qu’arrivera-t-il ? Au lieu d’être payé dans trois jours, vous ne le serez pas du tout.

— Dans ce cas, je vous ferai mettre à Sainte-Pélagie, répondit M. Bigaré qu’exaspéra cette déclaration.

— Vous vous trompez, observa le débiteur d’un ton calme : on ne met pas un homme à Sainte-Pélagie pour un petit retard dans le solde d’un mémoire. Je ne pense pas avoir souscrit de lettre de change à votre profit.

— Si je ne puis employer la contrainte par corps, j’ai la ressource de faire saisir vos meubles, qui sont ma foi fort beaux, et je vous jure que je n’y manquerai pas.

— Autre erreur dont je dois vous désabuser, répondit doucement le jeune homme : pas un seul des meubles que vous voyez ici n’est à moi ; ils appartiennent tous, sans exception, à mon tapissier, au nom de qui, par arrangement fait entre nous, cet appartement est loué. Vous n’avez donc pas plus le droit de faire saisir mon mobilier que si j’étais logé dans un hôtel garni.

A cette déclaration inattendue, M. Bigaré resta quelque temps plongé dans une silencieuse consternation.

— Ces diables de tapissiers ont plus d’esprit que nous, dit-il enfin d’une voix dolente. — Mais en admettant que vos meubles restent en gage entre les mains de celui qui vous les a livrés, j’ai bien certainement les mêmes droits sur l’argenterie que je vous ai vendue. Si vous ne pouvez pas me payer, rendez-la-moi, cette argenterie. Pour en finir, car je sais maintenant à qui j’ai affaire, je consens, poursuivit le marchand en poussant un soupir, je consens à souffrir le déchet résultant d’un usage de cinq mois : à l’heure qu’il est, ce n’est plus que du vieil argent. Eh bien ! je subirai cette perte : cela m’apprendra à vivre.

— Voilà une proposition plus raisonnable que votre obstination de tout à l’heure, et je regrette réellement de ne pouvoir l’accepter.

— Comment cela ? dit l’orfévre avec un redoublement d’inquiétude.

— Puisque j’ai commencé ma confession, autant vaut l’achever, reprit Blondeau d’un ton calme et résolu ; je vous avoue donc qu’il m’est impossible de faire ce que vous me demandez, par la raison qu’en ce moment mon argenterie, ou, si vous aimez mieux, votre argenterie est chez ma tante.

— Chez ma tante ! cria M. Bigaré en se levant avec fureur.

— Cela vous fait de la peine ? cela m’en a fait aussi, je vous le jure ; mais c’est là un de ces petits malheurs qui arrivent aux plus honnêtes gens, et qu’il faut savoir supporter. Je vous le répète, c’est au Mont-de-Piété que vous devez désormais adresser vos réclamations ; tout ce que je puis faire pour votre service, c’est de vous donner la reconnaissance.

— C’est impossible ! dit l’orfévre en essayant de douter de son malheur ; si un pareil guet-apens était vrai, vous le nieriez au lieu d’en convenir.

Blondeau s’était résolu à employer les moyens extrêmes pour rendre traitable un créancier près duquel eussent échoué les cajoleries diplomatiques. Par un geste prompt et décidé, il lui mit sous les yeux la fourchette de fer qu’il avait achevé de tordre dans sa main pendant cette conversation.

— Pensez-vous, lui dit-il, qu’un homme ayant à sa disposition une seule pièce d’argenterie se résignerait à manger à l’aide d’un pareil ustensile ?

En apercevant cet irrécusable témoignage d’un désastre auquel il refusait de croire, M. Bigaré devint rouge, puis pâle ; enfin une terrible teinte verdâtre s’épandit sur sa large figure, d’où ses yeux semblèrent vouloir sortir.

— Mon argent ! dit-il tout à coup d’une voix presque étouffée par la colère ; mon argent, de suite, ou je casse tout, glaces, pendule, porcelaines, tout ! tout ! tout !

Enlever l’espoir à un homme est le moyen de l’exaspérer au lieu de l’assouplir ; la pantomime furibonde dont furent accompagnées les dernières paroles de l’orfévre convainquit de cette vérité son débiteur, qui ne put s’empêcher d’éprouver une inquiétude voisine de la crainte. En cas de lutte, toutes les chances étaient contre lui ; car sans parler de la colère qui décuple la vigueur, M. Bigaré se trouvait, dans sa petite taille, bâti en athlète. D’ailleurs, vainqueur ou vaincu, Blondeau n’était-il pas sûr de payer les frais d’un combat dans lequel ses meubles se trouvaient si expressément menacés ? Cette réflexion l’amena soudain à un changement de tactique.

— Votre argent ! je ne vous le refuse pas, et vous ne tarderez pas à l’avoir, dit-il d’une voix persuasive ; promettez-moi seulement d’être calme, et attendez-moi là. Je vais parler à mon ami ; dans cinq minutes je suis à vous.

— Je vous attends, dit M. Bigaré, qui se rassit d’un air sinistre et promena les yeux autour de lui pour voir où, en cas de non-paiement, le ravage qu’il méditait serait le plus efficace.

La temporisation était impossible. Cédant à la nécessité, Blondeau entra dans la chambre où, pendant cette discussion, le substitut avait paisiblement commencé à déjeuner.

— Ce monsieur a le verbe un peu haut, dit celui-ci sans s’interrompre. En es-tu débarrassé ?

— J’en suis fort embarrassé, au contraire, répondit le maître du logis d’un air contrarié.

— Pourquoi ?

— C’est un des associés de Louis Reynard. Tu sais ? le fameux banquier ! Il vient ici pour une affaire dont je t’ai parlé, je crois, dans ma dernière lettre, et qui prend une tournure superbe. Je devais faire un petit versement de fonds aujourd’hui ; mais l’argent sur lequel je comptais ne m’est pas rentré, et je n’ai pas là dans mon bureau la somme qu’il me faut.

— Et quelle somme te faut-il ? dit Deslandes en se versant à boire.

— Deux mille francs. Mes apports de fonds se font par fractions de deux mille francs.

Le magistrat vida son verre avec une certaine dignité. Il ouvrit ensuite son portefeuille, détacha deux billets de banque de la liasse qu’il contenait, et les présentant à son hôte :

— Voilà ton affaire, lui dit-il.

— Merci, fit Gustave d’un ton dégagé ; je te rendrai ça dans deux ou trois jours.

Blondeau était sorti du salon à petit bruit et l’oreille basse ; il y rentra la tête altière, le regard assuré et les lèvres contractées par un superbe sourire. En apercevant les billets que le jeune homme froissait négligemment entre ses doigts, M. Bigaré se leva pour rendre à l’argent les honneurs qui lui sont dus, et sa physionomie farouche s’illumina d’un sourire qu’un poëte classique eût comparé à l’arc-en-ciel après l’orage.

— Vous avez l’argent, dit-il d’un air aimable ; je ne sais pas si j’aurai sur moi de quoi vous rendre votre reste.

Le débiteur s’arrêta en face du créancier, et le regarda un instant fixement, en fronçant le sourcil.

— Monsieur Bigaré, dit-il ensuite d’un ton grave, avant de régler notre compte, j’ai plusieurs observations à vous faire. Je vous dirai d’abord que votre manière d’entrer et de rester chez moi le chapeau sur la tête ne me convient nullement. Mon salon n’est pas votre boutique ; faites-y attention.

Malgré la hauteur de cette apostrophe et l’incongruité du mot boutique, appliqué à ce que tout négociant de rez-de-chaussée nomme avec pompe son établissement, l’orfévre ôta son chapeau et fourra furtivement dans la poche de sa redingote le cordon de sonnette que, dans la chaleur de la discussion, il avait brandi à plusieurs reprises en guise de cravache.

— Je vous demande excuse, dit-il ; c’est que je suis un peu enrhumé.

— Ce n’est pas une raison pour casser mes sonnettes, reprit Gustave ; les manières brutales ont fort peu de succès près de moi. Je vous croyais plus d’usage, monsieur Bigaré. Vous devriez savoir que les réclamations criardes sont du plus mauvais goût. De deux choses l’une : ou je peux vous payer ou je ne le peux pas ; si je le peux, le bruit est inutile ; si je ne le peux pas, il l’est encore davantage.

Pendant cette admonestation, l’orfévre lorgnait les billets de banque dont l’aspect lui eût fait supporter patiemment une mercuriale plus acerbe que celle à laquelle le soumettait son débiteur.

— Vous ne savez pas ce que c’est qu’une fin de mois ! dit-il pour se justifier.

— Je vais vous prouver que je le sais fort bien, interrompit Blondeau avec un grand sang-froid ; vous voyez ces billets de banque ? eh bien ! ils ne sont pas pour vous.

— Et pour qui donc ? s’écria M. Bigaré en changeant de visage.

— C’est comme cela, mon cher monsieur ; j’ai voulu seulement vous montrer qu’il dépend de moi de vous payer, et que si je ne le fais pas maintenant, c’est par une raison autre que le manque d’argent. Voici le fait : c’est aujourd’hui le 27 mars ; j’ai un effet à payer le 31. C’est une chose sacrée, ainsi que vous l’avez dit, et à cet égard je suis aussi scrupuleux que vous. Quoique je ne sois pas négociant, j’aime la régularité en affaires. Vous ne pouvez donc passer qu’en second ordre. J’ai une rentrée de fonds le 5 avril ; le 6 vous serez payé, cela vous convient-il ?

— Cet argent n’est pas à vous ; on vient de vous le prêter, objecta M. Bigaré, étourdi de la tournure que prenait la discussion.

Blondeau sourit avec une tranquille ironie.

— Je vous prie de croire que ces billets sortent de ma caisse, répondit-il. La personne qui se trouve dans la chambre à côté est une femme et non un homme : or je ne reçois pas d’argent des femmes.

— Mais si tous vos meubles appartiennent à votre tapissier...

— Je me suis un peu amusé à vos dépens, mon cher monsieur. Peut-être votre incartade m’en donnait-elle le droit.

— Et cette argenterie qui est au Mont-de-Piété... convenez que ça n’est pas du tout encourageant.

— Autre histoire qu’il m’a plu de vous faire. Votre argenterie se trouve en ce moment entre les mains d’un de vos confrères, chez lequel, entre nous, on grave un peu mieux que dans votre magasin, et à qui je serai obligé de donner ma pratique si mes arrangements ne vous conviennent pas.

Dans les grandes villes, l’industrie commerciale se soumet souvent, par amour du lucre, à des chances aléatoires dont elle devient la victime sans se corriger. Il est dans la nature du marchand parisien, entre autres, de faire crédit sur la moindre apparence de solvabilité, et de regarder comme un désastre toute diminution de sa clientèle. Les billets de banque dont il ne devait avoir que le coup d’œil avaient presque entièrement rassuré M. Bigaré ; la perspective d’une commande perdue au profit d’un de ses rivaux lui fit éprouver une mortification aussi vive que l’avait été son inquiétude. L’amour-propre et l’avidité du débitant achevèrent d’imposer silence aux alarmes du créancier.

— Il est vrai, monsieur, dit-il, que dans mon établissement la gravure n’a pas eu toujours toute la perfection désirable ; mais en ce moment j’ai le meilleur ouvrier de Paris, et je ne redoute aucune espèce de comparaison. Je suis fâché, réellement fâché de ce que vous me dites là, monsieur ; je n’ai pas l’habitude d’être quitté par les personnes qui m’honorent de leur confiance.

— Je ne vous quitterai que si vous m’y forcez, répondit Gustave avec froideur ; je veux compléter mon argenterie. Indépendamment des menues pièces dont je ferai la liste, j’aurais besoin d’un surtout pour une table de vingt couverts.

— J’ai ce qu’il vous faut, répliqua vivement l’orfévre ; plaqué, extra superfin ; plus beau que l’argent.

— Je ne veux pas de plaqué sur ma table, interrompit Blondeau, avec un sourire méprisant ; — avec votre permission, je préfère l’argent.

— Et vous avez mille fois raison ; au bout de six mois le plaqué rougit et voilà un service déshonoré. Il n’y a que l’argent. J’ai ce qu’il vous faut, monsieur.

— J’en doute, car il me faut quelque chose qui n’existe pas en ce moment dans le commerce. Je veux une œuvre d’art et non un ouvrage de pacotille. Chenavard m’en fera le dessin, c’est une chose convenue ; et Barye m’a promis trois groupes d’animaux pour le milieu et les deux bouts.

— Diable ! dit M. Bigaré en ouvrant de gros yeux, des dessins de Chenavard et des groupes de Barye, il y a là de quoi faire un surtout qui ne serait pas piqué des vers.

— Et qui ferait honneur au fabricant.

— Ce serait un joli morceau à envoyer à l’Exposition de l’industrie.

— Une annonce soignée pour votre magasin, n’est-ce pas ? Eh bien ! si vous entendez raison aujourd’hui, à mon tour je ne vous contrarierai pas. Je vous laisserai exploiter le surtout en guise de réclame.

M. Bigaré resta quelque temps plongé dans une silencieuse perplexité.

— C’est cette maudite fin de mois, dit-il enfin en se grattant l’oreille.

— N’en parlons plus, dit Blondeau d’un ton sec ; puisque vous êtes gêné à ce point, je ne veux pas vous exposer à laisser protester un effet. Entre nous, je vous croyais un crédit à l’abri des éventualités d’une fin de mois. Rendez-moi 170 francs, je vous prie.

Par un geste superbe, il offrit les deux billets au marchand dont l’amour-propre blessé au vif se révolta, ainsi que l’avait prévu l’intelligent débiteur.

— Un protêt à moi ! s’écria M. Bigaré avec un accent d’indignation ; vous me prenez pour un autre, monsieur !

— Je vous prends pour un homme qui a besoin d’argent ; n’est-ce pas vous-même qui le dites ? Puisque vous éprouvez des embarras, je me ferais scrupule de ne pas vous rembourser. Voilà votre argent ; il est inutile que vous vous occupiez du surtout.

Ces dernières paroles produisirent un effet magique. L’orfévre qui avançait la main vers les billets, la retira comme si le papier soyeux eût possédé la propriété de la torpille.

— Je ne suis pas à cela près, dit-il ; puisque vous me promettez de solder notre petit compte le 6 avril, j’attendrai jusque-là.

— Comme vous voudrez, reprit Blondeau avec une indifférence affectée ; d’ici là je verrai Chenavard et Barye, et nous pourrons prendre des arrangements définitifs pour le surtout. Ce sera un morceau d’art, et je pense que puisque je vous donne la préférence, vous vous piquerez d’honneur. Vous savez d’ailleurs que je ne chicane pas sur le prix.

— J’ose espérer que vous serez satisfait, répondit l’orfévre en se dirigeant du côté de la porte vers laquelle son débiteur le menait insensiblement.

— Voilà donc une chose convenue, reprit Blondeau en reconduisant le marchand jusqu’à l’antichambre ; le 6 avril, à onze heures du matin, votre argent sera chez vous.

M. Bigaré, qui était entré chez son débiteur dans des intentions inexorables, le chef couvert et la mine rébarbative, en sortit d’un air bénin, et il était arrivé au milieu de l’escalier avant d’avoir pris la liberté de remettre son chapeau sur sa tête.

Resté seul dans le salon, Blondeau examina les billets de banque dont en définitive il demeurait possesseur, avec un regard qui eût flatté l’orgueil d’une femme aimée.

— Oui, certes, il y à une Providence, se dit-il après quelques instants de cette ardente contemplation ; quelle sottise j’aurais faite en me brûlant ce matin la cervelle !

Pour apprécier la valeur réelle d’une pareille exclamation, il est nécessaire de lever un coin du voile dont restait encore enveloppée, aux yeux du substitut, la vie de son correspondant.

Au milieu du déclassement général de la société, il se trouve à Paris, dans un certain monde ouvert à tout venant comme un caravansérail, un grand nombre d’individus dont l’existence déroute l’observation et offre un problème insoluble à quiconque ne s’est pas habitué à sonder hardiment les plus bourbeux mystères des mœurs contemporaines. Sortis on ne sait d’où, arrivés on ignore comment ; sans famille qui les avoue, sans état qu’ils osent avouer ; libres des devoirs qu’impose le titre d’électeur, désintéressés dans la conversion des rentes, ne possédant de terre que ce qu’en peuvent contenir les vases de fleurs de leur salon, ces parias vivent en pachas. Chose merveilleuse et commune ! Semblables aux lis dont parle la Bible, ils ne filent ni ne travaillent, et pourtant leur luxe défie parfois la magnificence des princes ; toujours à cheval, en voiture, à table, au jeu ou en loge, ils ne se montrent jamais que dans une position qui nécessite une dépense permise à la richesse seulement. Remontez-les, ces ruisseaux à l’insolent murmure, aux flots pailletés d’or comme le Pactole, vous arriverez infailliblement à quelque source immonde.

Autrefois ces existences équivoques étaient pittoresquement qualifiées ; mais l’esprit démocratique a passé son niveau sur une dénomination trop empreinte de féodalité. Le chevalier d’industrie de l’ancien régime est réduit aujourd’hui au nom modeste d’industriel ; l’homme est resté, mais son titre a disparu dans le cataclysme révolutionnaire. Qui oserait prétendre qu’il y a encore en France une noblesse, lorsqu’on voit que le vice lui-même n’a plus de parchemins ?

Ennemi du travail et né pour l’intrigue, Blondeau de Gustan, au lieu d’adopter un état, s’était rangé parmi les industriels transcendants à qui la société parisienne offre un champ vaste et fécond, à l’abri des tracasseries du Code pénal. Sur ce terrain fleuri, mais entrecoupé de fondrières, il marchait depuis plus d’un an ; tantôt foulant un tapis de roses, tantôt enfonçant dans la boue ; aujourd’hui buvant le vin de Tockai à plein verre, demain réduit à l’eau de la Seine ; tour à tour fastueux et misérable, triomphant et désespéré ; chargeant ses pistolets à chaque catastrophe, et jetant les balles par la fenêtre à la moindre pièce d’or rentrée dans sa bourse ; soumis en un mot aux plus capricieuses intermittences de la fortune. En ce moment la source de son opulence mystérieuse et éphémère ayant brusquement tari par une raison que nous expliquerons plus tard, Blondeau, criblé de dettes, sans argent, sans crédit, et bientôt sans pain, avait recommencé pour la dixième fois un monologue sur le suicide moins poétique, mais mieux motivé peut-être que celui d’Hamlet.

— Mourir de faim ou me brûler la cervelle : telle est la question, s’était-il dit en reconnaissant que le puits de misère où il était tombé n’avait aucune issue.

Sans s’en douter, Deslandes devint la corde secourable après laquelle soupirait le Parisien aux abois. Celui-ci s’accrocha des pieds et des mains au moyen de salut que lui jetait si à propos la fortune. L’attachement des deux vrais amis placés par La Fontaine au Monomotapa aurait paru pâle et froid auprès des marques d’affection prodiguées par Blondeau à un ancien camarade dont le portefeuille était si bien garni.

— Mon gîte actuel est si petit, lui dit-il, que je ne puis t’offrir un lit, et il est très-contrariant que tu sois arrivé avant mon installation dans mon nouvel appartement, où j’aurais pu te recevoir ; mais du moins il faut que nous nous voyions tous les jours, et que nous dînions ensemble.

— Pas aujourd’hui, répondit le substitut ; j’ai une visite importante à faire, et je pense qu’on me retiendra à dîner.

— Demain, alors ; mais, d’ici là, je voudrais te revoir. Que fais-tu ce soir ?

— Je compte aller à l’Opéra. Duprez joue-t-il ?

— Oui ; on donne Guillaume Tell.

— Iras-tu aussi ?

— Parbleu ! est-ce que l’Opéra est possible sans moi ? dit Blondeau, à qui les deux billets de banque avaient rendu toute sa gaieté. Après le spectacle, nous nous retrouverons dans le loyer, et je te mènerai dans une maison où tu prendras une idée de la société de Paris.

— C’est convenu, à ce soir donc, répondit le substitut, qui, après avoir pris congé de son équivoque ami, remonta en voiture et se fit conduire dans la rue de la Planche, où demeurait madame Piard.

UNE FEMME POLITIQUE

En épousant M. Piard, homme du nouveau régime, plébéien courtisan et conseiller d’état au service du gouvernement de Juillet, mademoiselle Isaure de Loiselay, fille d’un vieil émigré gentilhomme et légitimiste, s’était placée dans une de ces positions ambiguës qui, pour échapper à la raillerie du monde, doivent être soutenues par beaucoup d’esprit, de tact et de caractère.

Entre un père et un mari divisés d’opinion politique, l’un fort tranchant dans ses doctrines, l’autre très-entêté dans ses convictions, la jeune femme s’exposait d’abord à jouer le rôle que remplit Hersilie à l’égard de Romulus et de Tatius. Les soixante lieues qui séparent D*** de Paris ôtèrent tout prétexte à la discorde qu’eût peut-être fait éclore une résidence commune, car les gens les plus guerroyants en conversation deviennent très-pacifiques dans leur correspondance ; d’ailleurs, un beau-père et un gendre ne s’écrivent guère : cet écueil surmonté, restait un embarras non moins sérieux.

Entre la société où mademoiselle de Loiselay avait été élevée et celle que fréquentait son mari, coulait un torrent grossi par les flots d’une révolution récente, et dont l’intolérante turbulence rendait impraticable le passage habituel d’une rive à l’autre. Où prendre pied, et de quel côté se fixer ? Entre le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d’Antin, il fallait opter. Sur dix femmes ayant la liberté du choix, neuf n’eussent pas hésité un seul instant ; car le monde aristocratique exerce sur l’imagination des débutantes une fascination irrésistible. Isaure eût sans doute obéi, comme la plupart, à l’instinct de la vanité, sans un événement futile qui exerça sur sa conduite une influence décisive.

Quelque temps avant d’épouser le conseiller d’état, elle avait fait part de ce projet à l’une de ses amies de pension, mariée elle-même depuis peu avec l’héritier d’une famille de l’ancienne cour. Dans sa réponse, la nouvelle marquise crut devoir avouer à la future bourgeoise qu’elle regarderait toujours mademoiselle de Loiselay comme sa plus tendre amie ; mais que pour obéir aux convenances, ces tyrans du cœur, elle se verrait obligée, à son grand regret, de mettre des restrictions à son intimité avec madame Piard. Cette déclaration, emmiellée de protestations de tendresse, ne changea rien à la détermination d’Isaure, qui avait vingt-sept ans et peu de goût pour l’état de fille majeure ; mais elle fit à son amour-propre une de ces âcres blessures qui laissent après elles un durable ressentiment.

Dans son orgueilleuse naïveté, la jeune marquise avait parlé de mésalliance ; madame Piard comprit la portée de ce mot suranné, mais toujours puissant : menacée d’abandon par une ancienne amie, elle pressentit l’accueil qui l’attendait dans les salons où l’appelait sa naissance, mais dont son mariage lui aliénait d’avance les sympathies. Elle aima mieux rompre sans retour avec l’aristocratie que de s’exposer à son hostilité, ou, ce qui eût été plus cruel, à sa tolérance. De cette résolution dictée par un raffinement d’amour-propre, la jeune femme eut l’art de se faire un mérite ; car c’est le propre des esprits habiles de colorer en vertus leurs faiblesses.

En arrivant à Paris, madame Piard, consultée par son mari sur les visites qu’il convenait de faire, lui répondit tendrement.

— J’irai où vous me conduirez ; n’êtes-vous pas mon seigneur et maître ?

— Il n’y a plus de seigneur et maître sous le régime de la Charte-vérité, répondit le conseiller d’état avec un sourire aimable ; votre famille a des alliances dans le faubourg Saint-Germain, et je trouverai tout simple que vous préfériez ce monde-là au nôtre. Que mes amis reçoivent un accueil poli dans votre salon, voilà tout ce que je vous demande : pour le reste, composez votre société comme il vous plaira ; d’avance je souscris à tout.

— Non, mon ami, reprit Isaure, je n’abuserai pas d’une condescendance que vous regretteriez peut-être un jour. Votre position d’homme politique a ses exigences auxquelles, croyez-le bien, je saurai toujours sacrifier mes sentiments personnels. Le commerce d’un monde hostile au gouvernement pourrait vous attirer des contrariétés qu’il est de mon devoir de prévenir. Je n’ai pas de proches parents dans le faubourg Saint-Germain ; à la rigueur je peux me dispenser d’y aller ; et dussé-je être blâmée, je suis décidée à n’y pas faire de visites, car vos intérêts doivent passer avant mes goûts. Ainsi donc vos amis seront les miens, votre société sera la mienne. Je n’irai sans vous nulle part, et je vous accompagnerai partout où vous le désirerez, même à la cour.

Ces dernières paroles, imitées du discours de Ruth à Noemi, charmèrent d’autant plus M. Piard, qu’il avait souvent redouté de trouver dans sa femme l’insubordination hautaine, dot ordinaire d’une demoiselle de qualité mariée à un bourgeois. Le mari s’enorgueillit d’un succès auquel il n’eût osé prétendre et qu’il attribua naïvement à l’amour qu’il avait su inspirer. La conduite de la jeune femme fut universellement approuvée et citée comme un modèle de dévouement conjugal. Le calcul d’une susceptibilité prévoyante passa pour la résignation d’un esprit sage ; quelques-uns même y découvrirent un héroïsme véritable ; tant aux yeux du monde les sacrifices qui intéressent la vanité semblent d’un accomplissement douloureux !

Il est difficile d’aimer dans les autres les qualités dont on manque soi-même, la privation fût-elle volontaire. Le renard mutilé au piége et détestant les queues de ses confrères est le type grotesque de l’envie alimentée par le regret. Les caractères les plus impartiaux ne parviennent pas toujours à déraciner un sentiment qui germe en secret dans le limon de toute nature humaine. Après son abdication, Sylla eût impatiemment souffert un dictateur ; dans le monastère de Saint-Just, Charles-Quint médisait des rois qui avaient la faiblesse de préférer une couronne à une tonsure.

Madame Piard n’eut pas plutôt proclamé son dessein de rompre toute relation avec l’aristocratie, qu’elle se prit pour cette classe d’une aversion qu’aurait à peine motivée une origine plébéienne. Devenue bourgeoise par son mariage, elle adopta les préjugés bourgeois avec la ferveur intolérante qu’apportent les convertis dans la pratique de leur nouvelle religion. Dès lors, l’absurdité des distinctions sociales la révolta ; elle prit en dédain l’illustration fondée sur la naissance, et trouva fort ridicules les ancêtres, quoiqu’elle en eût et des meilleurs ! Un écusson peint sur le panneau d’une voiture, un domestique à livrée féodale la firent sourciller ou sourire de pitié ; mais par-dessus toutes choses, les titres des femmes qu’elle avait connues devinrent l’objet de sa mortelle antipathie.

— En France il n’y a plus de noblesse que le mérite, disait-elle souvent.

— Un titre ne fait cependant pas mal, surtout dans les salons diplomatiques, observait M. Piard, qui depuis quelque temps avait envie de devenir baron.

— Baron ! s’écria la jeune femme lorsqu’elle fut instruite de ce projet ; je ne souffrirai pas que vous vous donniez un pareil ridicule.

Isaure craignait le ridicule pour elle-même un peu plus que pour son mari. L’idée de se voir élevée à la dignité de baronne constitutionnelle révolta le sang orgueilleux que lui avait transmis une longue suite de gentilshommes. Remonter à demi lui parut plus mortifiant que d’être descendue. Un officier peut sans humiliation redevenir soldat, mais non pas caporal. La baronnie fut donc frappée d’un veto absolu auquel le conseiller d’état dut se soumettre, quoique son amour-propre en souffrît.

— Je me ferai nommer commandeur de la Légion d’honneur, pensa-t-il pour se consoler. Mais, en vérité, je ne comprends pas madame Piard ; une fille de qualité, élevée au Sacré-Cœur ! elle devient démocrate à faire frémir !

Douée d’un esprit vulgaire, Isaure eût infailliblement justifié la crainte de son mari en tombant dans les puérilités de ce radicalisme de boudoir, refuge accoutumé des femmes qui ont plus d’orgueil que de considération ; la rectitude de son jugement la préserva d’un pareil ridicule. Les déclamations sur le progrès social, l’affranchissement de son sexe et la moralité du divorce ne lui inspirèrent que le froid dédain par lequel les intelligences pratiques accueillent les théories creuses et inapplicables. Elle n’admit donc dans sa toilette ni bas bleus ni bonnets rouges. Au lieu d’épancher maladroitement l’envie dont son cœur était dévoré, elle étouffa tout murmure et chercha le remède qu’elle eut bientôt trouvé.

Un agriculteur habile fertilise les champs les plus ingrats, en choisissant le grain selon la terre. Madame Piard appliqua cette méthode à sa position personnelle. Forcée de renoncer à la moisson dorée des privilèges aristocratiques, elle n’eut garde de proclamer ses regrets en laissant sa vie en friche. Le sol de son mariage se trouvait stérile pour la vanité ; elle y sema l’ambition, graine vivace qui pousse vite et partout.

— On naît gentilhomme, mais on devient empereur, se dit-elle ; M. Piard n’a pas d’aïeux, il est vrai, mais il a du crédit, ce qui, après tout, vaux mieux qu’une illustration vaine. Aujourd’hui conseiller d’état, demain il peut être ministre, et la femme d’un ministre ne voit au-dessus d’elle que la reine.

Sœurs jumelles, la vanité et l’ambition procèdent différemment ; la première monte sur des échasses, la seconde s’appuie sur une béquille ; car l’une convoite la grandeur dont l’apparence suffit à l’autre. Madame Piard, ambitieuse de parti pris, adopta les mœurs de sa passion nouvelle. A l’instar de Sixte-Quint elle se vieillit, artifice qui doit plus coûter à une femme qu’à un prêtre. Laissant aux êtres frivoles les soucis de la coquetterie, les prétentions au bel esprit, les méditations sur la toilette et tous les futiles labeurs qu’impose la mode à ses favorites, elle régla ses habitudes avec une intelligente prévoyance, selon le but qu’elle désirait d’atteindre. Elle proscrivit donc le luxe éclatant et le caprice pittoresque également incompatibles avec une dignité sévère ; elle n’eut ni meubles de Boule, ni boudoir à la Pompadour, ni chinoiseries, ni statuettes, ni serre chaude, ni oratoire gothique, ni chasseur empanaché, ni grooms en veste de satin. Deux domestiques bourgeoisement vêtus et de tournure discrète composèrent toute la partie masculine de sa maison, et elle se contenta d’une seule voiture de couleur sombre. On eût dit l’équipage d’une douairière retirée du monde ; c’était celui d’une femme marchant à l’assaut du pouvoir.

A son entrée dans la société un peu mélangée où elle devait vivre désormais, madame Piard montra une assurance de conduite qui rendit superflus les conseils de son mari. Dans le choix de ses liaisons elle consulta l’utilité et non l’agrément. Les beautés en vogue et les hommes à la mode, ces fleurs à haute tige, devant qui s’ébahit le plèbe des salons, ne lui inspirèrent qu’une curiosité mêlée d’antipathie qu’elle dissimula sous une affectation d’indifférence. Loin de briguer elle-même les succès qu’eussent justifiés les agréments de sa figure, elle s’enveloppa d’une réserve, taxée de fierté par les uns, de pruderie par les autres, et, sous ce double aspect, avantageuse ; car si la familiarité engendre le mépris, la réserve impose la considération.

Dès son début, madame Piard passa pour un cœur insensible et pour un esprit profond, renom féminin superbe autant que rare ! Sans gaucherie, sans humiliation, sans empressement même, elle parvint à se rapprocher des trois ou quatre femmes politiques dont Paris peut encore se glorifier ; astres qui, sous la Fronde ou le Directoire, eussent brillé d’un plus vif éclat, et que menace d’une éclipse totale la virilité fort peu chevaleresque du système représentatif.

Dans ce tourbillon de grandes intrigues et de petites affaires, la femme du conseiller d’état trouva son élément naturel. On la vit d’abord, modeste et assidue, graviter autour des planètes suzeraines qui, en l’admettant à leur suite, lui frayèrent le chemin ; peu à peu son orbe particulier, à son tour, attira des satellites subalternes ; car le crédit possède la vertu communicative de l’aimant, et se frotter à la puissance, c’est déjà en acquérir.

Comparse chez la princesse de ***, confidente de la duchesse de ***, madame Piard put bientôt jouer le rôle de reine sur un théâtre moins élevé. Elle prit l’habitude d’ouvrir son salon tous les jours, de quatre à six heures, au vulgaire de ses connaissances ; le soir, deux fois par semaine, elle recevait, en petit comité, les hommes politiques et influents qui n’ont de liberté qu’après leur dîner. Bientôt elle vit affluer chez elle des courtisans aussi empressés qu’elle l’était elle-même en plus haut lieu. Ainsi, tout à la fois protégée et protectrice, elle marchait d’un pas rapide à son but, sans s’en écarter jamais. Déjà elle avait surpassé les espérances qu’avait fondées sur elle son mari.

M. Piard avait renoncé au célibat parce qu’il n’y a pas d’homme politique sans salon et pas de salon sans femme. Un an à peine écoulé, il vit des magistrats, des députés, des pairs, des membres du corps diplomatique, des ministres même prendre le chemin de sa maison, y revenir, s’y plaire et former enfin autour d’Isaure une coterie de plus en plus compacte et importante ; il comprit alors la valeur du trésor qui lui était échu en partage, et son ambition personnelle puisa dans celle de sa femme un aliment nouveau.

— C’est madame Roland, plus les manières distinguées et les principes religieux, se dit-il en se caressant le menton ; avec une pareille alliée je dois arriver à tout..., d’autant plus que la rusticité du bonhomme Roland n’est point mon fait. Le temps du paysan du Danube est passé.

Le conseiller d’état fixa un regard complaisant sur ses souliers, dont l’éclatant vernis eût scandalisé l’ancien ministre de Louis XVI, puis il se demanda, le cas échéant d’un changement de ministère, quel portefeuille lui pourrait convenir : la justice, l’instruction publique ou les finances. Réflexion faite, il trouva que tous lui convenaient, et qu’il convenait à tous. Quant aux départements politiques, tels que l’intérieur et les affaires étrangères.

— On verra plus tard, se dit-il ; bien fort qui sait attendre. Pitt a dû à sa patience la moitié de ses succès.

Tandis que M. Piard rêvait portefeuilles, sa femme poursuivait avec une infatigable persévérance l’œuvre qu’elle avait si habilement commencée. L’hirondelle construisant son gîte brin à brin n’y apporte pas plus de soin qu’elle n’en mit à consolider le nid ou couvait son ambition. Elle fréquenta peu de femmes, soit qu’elle les trouvât inutiles et peut-être dangereuses, soit qu’une société frivole n’eût aucun attrait pour son esprit sérieux. Les poëtes, les artistes, les romanciers, si recherchés des maîtresses de maison, ne jouirent chez elle d’aucune prérogative dont ils pussent abuser. Elle les reçut sans les rechercher, car son plan invariable était de donner à son salon une physionomie politique qu’eût nécessairement altérée le coloris littéraire. En revanche, les hommes attachés aux affaires furent accueillis par elle avec empressement, en attendant qu’elle les utilisât ; elle fut aimable pour tous, même pour les petits qui pouvaient grandir. Les ennuyeux enfin eurent aussi part à son sourire ; elle savait que ces gens-là sont toujours ceux qui font le mieux leur chemin.

Madame Piard prit peu à peu sur les personnages importants de son cercle habituel l’ascendant que refusent rarement à une femme jeune, jolie, spirituelle et adroite, les hommes attelés au timon de l’État. Elle essaya prudemment cette puissance avant de l’exercer. Un bureau de timbre accordé sur sa recommandation à une veuve intéressante dont elle se souciait fort peu, fut le premier grain d’un chapelet de faveurs qui se trouva bientôt aussi garni que le rosaire d’une dévote. Sûre alors de son influence, elle ne laissa échapper aucune occasion d’en faire usage : places administratives, promotions militaires, avancement judiciaire, tout se trouva de son ressort. Son crédit, en un mot, devint une chose reconnue et désormais hors de discussion.

— On ne peut rien lui refuser !

Cette phrase acquit l’autorité d’un axiome dans la sphère où vivait la femme du conseiller d’état.

Telle était la position exceptionnelle qu’à force d’esprit, de volonté et de persévérance, était parvenue à se créer madame Piard, espèce de ministre en cornette et non responsable, au moment où Victor Deslandes arriva à Paris. On voit qu’entre ces deux êtres, avant même qu’ils se fussent connus, existait une secrète sympathie, semblable à l’affinité de l’acier et du silex, durs et froids tous deux, et dont cependant peut jaillir la flamme.

LE PROTECTEUR

Lorsque Victor Deslandes entra dans le salon de madame Piard, trois personnages remarquables par leur diversité s’y trouvaient avec elle : un député du centre gauche habitué à s’indemniser dans le monde du silence qu’il gardait à la Chambre ; un vieillard à moustaches, décoré d’un ruban bleu et noir ; enfin un jeune homme bien cravaté, bruyamment éperonné et ganté de jaune, qui lui-même avait mérité la croix d’honneur dans les bureaux de la garde nationale. Le premier dissertait, le second écoutait, le troisième lorgnait la maîtresse du logis qui, sans paraître remarquer cette contemplation ni prêter grande attention au discoureur, feuilletait négligemment un pamphlet de M. de Cormenin.

Quoiqu’il ne fût pas cinq heures, madame Piard portait une robe noire de satin broché, erreur de toilette commune aux femmes politiques, pour qui les grâces du négligé n’existent pas, et qui dans leur propre salon semblent toujours être en visite. A la vue du jeune provincial qui s’avançait pour la saluer, elle quitta le couteau de nacre dont elle se servait pour couper les feuillets de la brochure, et approcha d’un de ses yeux un petit lorgnon d’écaille. Deslandes subit cet examen sans se décontenancer, s’inclina d’assez bonne grâce, et tira de sa poche sa lettre de recommandation.

— Madame, dit-il, je suis arrivé de D*** il y a quelques heures seulement ; je n’ai pas voulu attendre jusqu’à demain pour vous apporter des nouvelles de M. de Loiselay.

— Une lettre de mon père, interrompit madame Piard, empressée de déployer sa sensibilité filiale. Vous permettez, messieurs, n’est-ce pas ? Il y a quinze jours que mon père ne m’a écrit.

Elle montra un siége au substitut, décacheta l’epître paternelle, et la lut d’un bout à l’autre. Reportant ensuite les yeux sur le jeune homme qui lui était recommandé, elle l’examina de nouveau, mais sans lorgnon, cette fois.

Dans l’exercice de son crédit, madame Piard s’était prescrit des principes dont elle ne se départait pas. Elle n’accordait jamais sa protection à un homme à moins qu’il ne fût jeune, élégant et bien élevé. Il n’y avait dans ce système aucune arrière-pensée dont pût s’égayer la médisance. La race des solliciteurs étant innombrable, préférer les candidats grossiers, ineptes, ridicules ou surannés, eût été un trait de mauvais goût plus que de bonté d’âme ; car, après tout, le protectorat n’est pas de la charité. Isaure mettait donc dans le choix de ses protégés le purisme que montre une femme à la mode à l’égard de ses danseurs.

Malgré la coupe arriérée de son habit, le malheureux choix de ses gants vert bronze, et les feux d’une épingle de diamant qui transperçait magnifiquement le jabot de sa chemise, Deslandes sortit à son avantage de l’examen auquel il se trouvait soumis sans s’en douter. On lui trouva l’air provincial, mais la physionomie agréable, l’œil expressif, la taille dégagée, les dents blanches, en un mot l’étoffe d’un cavalier à qui l’on pouvait s’intéresser.

L’extérieur approuvé, restait à étudier le moral. En pareil cas, la protectrice n’était jamais embarrassée : le premier incident venu lui servait de pierre de touche ; s’il ne se présentait pas sur-le-champ, elle le faisait naître, l’appliquait à son épreuve, quelque étranger qu’il y put paraître, jugeait sans hésitation, et ne revenait jamais sur son arrêt.

Après quelques questions sur M. de Loiselay et les personnes de sa connaissance qu’elle avait laissées à D***, madame Piard rendit la conversation générale, en s’adressant au jeune homme à ruban rouge :

— A propos, lui dit-elle, avez-vous placé tous vos billets de bal ?

— Oui, madame, répondit l’officier d’état-major, en souriant agréablement ; et même si vous voulez encore m’en remettre deux, j’en trouverai l’emploi.

Madame Piard prit sur une petite table placée près d’elle un paquet de billets, les uns verts, les autres roses.

— Colonel Dniefkserski, dit-elle en les montrant au vieillard, vous voyez que nous n’oublions pas vos héroïques compatriotes. Notre bal aura, j’espère, pour résultat le soulagement de plus d’une noble infortune. Selon toute apparence, il sera plus nombreux encore que celui de l’hiver dernier ; pour ma part, depuis avant-hier seulement, j’ai placé plus de cent billets.

Le réfugié polonais s’inclina en silence ; eût-il voulu répondre, le député du centre gauche ne lui en aurait pas laissé le temps.

— La Pologne est la France du Nord, s’écria ce dernier d’un ton pathétique ; le système qui l’a laissé succomber sous les coups de l’autocrate ne se lavera pas de cette honte. Que fallait-il pour la sauver ? cent mille hommes sur le Rhin, pas davantage. Mais vienne un ministère vraiment patriote, on verra la nationalité polonaise renaître de ses cendres. Pour moi, c’est là une question sacrée. Certes j’ai l’habitude d’éplucher le budget et de ne pas jeter par les fenêtres l’argent des contribuables. Eh bien ! qu’on me demande cent millions pour la Pologne, je les vote demain.

— En ce cas vous m’allez donner vingt francs pour notre souscription, interrompit Isaure en présentant au député un des billets verts.

— Est-ce qu’on danse à mon âge ? répliqua l’élu de la nation sans avancer la main ; avec mes cheveux gris, je serais ridicule dans un quadrille : la place de la beauté est au bal, celle du député à la Chambre.

— Et celle de l’argent dans la poche, ajouta d’un air railleur l’officier d’état-major, qui prit en même temps dans sa bourse deux pièces d’or, les posa sur la table d’une manière délicate, et reçut en échange deux des billets pour lesquels le député manifestait si peu de goût.

— Et vous, monsieur, avez-vous aussi des cheveux gris ? demanda madame Piard, qui se pinça les lèvres en regardant Deslandes d’un air scrutateur.

Sans être observateur, le substitut était doué d’une intelligence aiguisée par l’envie de réussir. Décidé à complaire à celle qu’il regardait déjà comme sa protectrice, il n’eut garde d’en laisser échapper l’occasion. Sa vanité d’ailleurs, piquée du sourire ironique qu’il vit errer sur les lèvres de l’officier d’état-major, eût suffi pour lui inspirer un acte de munificence, quand même son intérêt bien entendu ne le lui eût pas conseillé.

— Madame, répondit-il, j’ai à Paris plusieurs amis qui seront sans doute heureux comme moi de prendre part à une action honorable et en même temps à un plaisir de bonne compagnie. Oserais-je vous prier de m’agréer pour débiteur jusqu’à ce soir en me confiant une dizaine de ces billets ?

— Il sait vivre, pensa madame Piard ; il s’exprime en bons termes, et il ne lui manque qu’un tailleur pour être tout à fait présentable.

Deslandes avait compris que tirer de sa poche son portefeuille rempli de billets de banque, en poser un sur la table, et attendre qu’on lui rendit son reste, serait une chose aussi ridicule qu’avait été naturelle l’action du jeune homme à ruban rouge ; d’ailleurs le court délai qu’il demanda en souriant lui offrait l’occasion d’écrire une lettre, dans laquelle il se promit de déployer plus d’esprit qu’il ne lui était possible d’en montrer dans une première visite.

Grâce à la Pologne, l’ambitieux substitut obtint un premier succès dont l’avertit le sourire affable qui vint animer la froide physionomie d’Isaure. Ce sourire, il est vrai, lui coûtait deux cents francs ; mais en se rappelant les instructions de M. de Loiselay, il ne le trouva pas trop chèrement payé.

— C’est de l’argent placé à gros intérêts, se dit-il en serrant les billets de bal dans sa poche. Je vois qu’elle me sait gré de ma galanterie ; et puis Blondeau, qui connaît tout Paris, me débarrassera de cette cargaison.

La porte du salon s’étant ouverte en ce moment livra passage à un homme d’une cinquantaine d’années, de taille médiocre et replète, dont les joues colorées et rebondies contrastaient avec les innombrables fils d’argent mêlés à ses cheveux primitivement bruns, et qu’il portait fort courts afin d’amortir l’éclat patriarcal de cet alliage. Ce frais grison était vêtu d’un costume noir que recouvrait une longue redingote de couleur claire. Il tenait serré sous le bras gauche un portefeuille de maroquin violet à fermoir d’argent, et la rosette d’officier de la Légion d’honneur se trouvait répétée aux boutonnières de son double vêtement. A son aspect chacun se leva, à l’exception de la maîtresse du logis ; il s’approcha de la cheminée, donna la main au député, salua familièrement le colonel polonais, fronça imperceptiblement le sourcil à la vue de l’officier d’état-major, et arrêtant enfin les yeux sur le substitut, il le regarda en dessous d’un air qui semblait dire : — Et toi, qui es-tu ?

— Mon ami, dit madame Piard en s’adressant au nouveau venu, voilà M. Deslandes de D***, qui a l’obligeance de m’apporter une lettre de mon père.

Le conseiller d’état répondit par une légère inclination de tête au salut que lui adressait le jeune provincial, et reprenant aussitôt le maintien gourmé qui semblait lui être habituel :

— Comment se porte M. de Loiselay ? demanda-t-il avec un sourire moqueur ; aime-t-il encore les échecs ? attend-il toujours le retour d’Henri V ?

— M. de Loiselay est constant dans ses goûts comme dans ses regrets, répondit Deslandes, à qui les manières impériales du conseiller d’état déplurent de prime abord.

La conversation devint générale. Au bout de quelques instants, le député et l’officier d’état-major se retirèrent. Le vieux Polonais les imita bientôt, et Deslandes resta seul avec les maîtres de la maison.

— Mon père, monsieur, lui dit alors madame Piard, m’écrit que les délices de ma ville natale n’ont pas réussi à vous y fixer.

— Il y a trois ans, ma conduite eût été sans excuse, répondit le substitut en faisant allusion à l’époque où Isaure demeurait encore sous le toit paternel.

— Ce n’est pas un reproche que je vous adresse, reprit la jeune femme. D*** est réellement plus ennuyeux qu’il n’est permis à une petite ville de l’être, et je comprends l’esprit d’émigration qui semble se propager parmi ses habitants. Comptez-vous rester à Paris ?

— Je le désire plus que je n’ose l’espérer, repartit Deslandes d’un ton modeste.

— Il faut toujours espérer ce qu’on désire, dit Isaure avec un sourire encourageant.

— J’espérerai donc, madame, puisque vous n’y voyez pas trop de présomption.

— Pour réussir il faut faire plus encore.

— Que faut-il faire ? madame, demanda le substitut.

— Travailler à ce qu’on espère, dit madame Piard d’un ton sentencieux.

Un message de la duchesse de *** interrompit ce dialogue. Le cas était urgent et la matière grave. Il s’agissait d’une sous-préfecture sollicitée concurremment par les deux amies. Pour la première fois, madame Piard, s’affranchissant d’un patronage qui pesait à sa vanité, avait osé contrecarrer, dans une intrigue, sa supérieure politique. Réprimandée pour cette témérité, menacée d’une disgrâce par l’altière grande dame dont le billet semblait écrit par la plume de Beaumarchais, la femme du conseiller d’état reconnut en frémissant de courroux qu’il fallait se soumettre sous peine d’ébranler son crédit encore mal assuré.

— La partie est trop forte, se dit-elle en froissant dans sa main la lettre de la duchesse ; son impertinence va triompher. Eh bien ! qu’elle triomphe ! plus tard peut-être elle saura qu’on ne m’offense pas impunément.

En ce moment Deslandes n’existait plus pour la femme orgueilleuse qui, un instant auparavant, semblait disposée à l’écouter avec complaisance ; absorbée dans la petite humiliation qu’il lui fallait subir, elle se retira dans son parloir afin d’écrire à la duchesse, et répondit d’un air distrait au salut du jeune provincial, un peu déconcerté de cette sortie imprévue.

Seul avec le maître du logis, qui jusqu’alors avait affecté de ne prendre aucune part à la conversation, et était resté assis sur son fauteuil dans une attitude impassible, Victor Deslandes éprouva un embarras involontaire qu’il s’efforça de surmonter. Se retirer immédiatement eût été maladroit, garder le silence en face d’un homme qui semblait avoir fait serment de ne pas le rompre lui-même devenait ridicule ; à tout prix il fallait parler. Secrètement blessé du froid accueil dont il se voyait l’objet et de la morgue mêlée d’ennui qu’exprimait la physionomie de son hôte, le substitut invoqua la dissimulation, patronne des ambitieux. Il sourit par manière d’exorde tandis qu’il se creusait la cervelle pour trouver un sujet de conversation. Quelques tableaux dont le salon était décoré lui donnèrent le premier mot qu’il cherchait.

— M. de Loiselay, dit-il d’un ton insinuant, a dans son cabinet plusieurs toiles flamandes dont il fait grand cas ; mais je ne lui conseillerais pas de les exposer ici. Voilà deux ou trois morceaux dont le voisinage leur pourrait faire tort. Cette Adoration des Mages, entre autres, est tout à fait dans le style de l’école vénitienne.

En louant de la sorte une œuvre plus que médiocre, Deslandes croyait avoir atteint les dernières limites de la flatterie décente ; il reconnut aussitôt son erreur.

— Il est assez naturel qu’un Giorgione rappelle le style de l’école vénitienne, répondit M. Piard avec une sorte de ricanement.

— Ce plat d’épinards, un Giorgione ! pensa Deslandes qui, s’approchant du tableau, le considéra quelque temps avec une avidité affectée et parut passer par degré du recueillement à l’admiration.

— J’étais à contre-jour et je ne l’avais pas bien vu, dit-il enfin en se retournant vers le conseiller ; maintenant je reconnais la touche du maître ; cela est signé Giorgione à chaque coup de pinceau.

— C’est tout bonnement un chef-d’œuvre, dit M. Piard ; cette Sainte Famille est de Sébastien del Piombo, ce Paysage, du Gaspre ; ces Noces de Thétis sont attribuées à l’Espagnolet, mais je les crois de Luca Giordano, qui excellait dans le pastiche et qui aura voulu imiter la manière de son premier maître. Voici un saint Étienne, d’Annibal Carrache. Il n’y a pas ici un seul morceau qui ne vaille à lui seul tous les prétendus Van Oost et tous Terburg apocryphes de M. de Loiselay, lequel entre nous n’a que des croûtes.

— Tel beau-père tel gendre, pensa le provincial, qui toutefois s’abstint de manifester aucun doute sur l’authenticité des tableaux signalés à son admiration. Il se laissa conduire successivement devant chacun d’eux ; et quoique se disant tout bas qu’il n’était qu’un servile flatteur, il loua tout, s’extasia sans réserve et ne se permit qu’une seule observation critique : ce fut au sujet de la Sainte Famille attribuée à Sébastien del Piombo et dans laquelle il prétendit reconnaître la manière de Michel-Ange. Cette conjecture fit éclore sur les lèvres du propriétaire un sourire plein d’aménité.

— Un Michel-Ange, quand le Musée n’en possède pas un seul ! ce serait trop magnifique ! s’écria-t-il ; cependant votre opinion n’a rien d’inadmissible. Je n’aurais jamais supposé qu’il pût venir de D*** une personne capable de raisonner peinture comme vous faites. Vous êtes artiste, monsieur ?

Malgré son amour pour les beaux-arts, Deslandes ne fut que médiocrement flatté de cette supposition.

— Je m’occupe, il est vrai, de peinture à mes moments perdus, répondit-il ; mais je n’ai aucun droit au titre d’artiste. Je suis dans la magistrature.

— Juge ? demanda M. Piard d’un ton bref.

— Substitut du procureur du roi.

— Comment alors, si près des vacances de Pâques, vous absentez-vous de votre tribunal ?

— C’est le premier congé que j’aie sollicité, et j’espère qu’il sera le dernier : j’ai dessein de donner ma démission.

Deslandes, pour qui l’entretien devenait fort intéressant, chercha dans les yeux de son interlocuteur l’effet produit par ce mot démission qui paraît presque toujours monstrueux à un homme en place. Le conseiller d’état ne sourcilla pas.

— Vous voulez vivre de vos rentes, dit-il froidement ; c’est un parti fort sage : heureux qui peut le prendre et y rester fidèle ! Un joug, fût-il d’or, est lourd à porter. J’en sais quelque chose. Il n’est pas de jour où je ne m’écrie avec le poëte :

O rus, quandò ego te aspiciam, quandòque licebit Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis, Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ ?

Les hommes qui, aux affaires sérieuses dont ils sont occupés, mêlent quelques prétentions littéraires, se croient en général obligés d’afficher une belle passion pour Horace. C’est leur poëte, s’il faut les croire, comme Tacite est leur historien. Conformément à cet usage sanctionné naguère par une autorité royale, M. Piard s’était muni la mémoire d’une centaine de vers du poëte latin, dont il embellissait volontiers sa conversation, pour peu que l’à-propos s’y trouvât ; quelquefois même, comme en ce moment, il s’en passait.

— Je me suis mal exprimé, observa Deslandes ; ma fortune ne me permet pas l’heureux loisir qu’enviait Horace. Si je me décide à donner ma démission, c’est dans l’espoir d’embrasser une nouvelle carrière plus conforme à mes goûts. Les travaux judiciaires, du moins dans les degrés inférieurs, offrent une aridité qui me rebute malgré moi ; il me semble, peut-être me fais-je illusion ? que je dois trouver à Paris le moyen de mieux appliquer mon zèle et l’acquis que je puis avoir. M. de Loiselay, à qui j’ai fait part de mes projets et qui veut bien m’y encourager, m’a fait espérer, monsieur, que dans la démarche que j’entreprends, vous ne me refuserez pas votre appui.

Tandis que le substitut parlait d’une voix douce et choisissant chaque expression avec autant de soin que s’il eut été à l’audience, la figure du conseiller d’état se rembrunissait par degré. Il n’est pas inutile d’expliquer la cause de ce changement.

Depuis quelque temps, M. et madame Piard avaient cessé de s’accorder sur la ligne de conduite adoptée par la jeune femme.

— A force de mettre votre crédit au service du premier venu, disait le mari, vous l’userez si bien qu’il n’en restera plus pour nous. Vous faites des préfets, des évêques même, et moi j’éprouve des difficultés insurmontables pour passer du comité du contentieux à celui de la justice, où cependant il est nécessaire que j’arrive si je veux sérieusement prendre pied dans la politique. Je suis sûr qu’en bureaux de tabac, demi-bourses, juges de paix et gardes champêtres, vous avez déjà obtenu la monnaie d’un ministère. Et quel ministère ? Le mien peut-être, que vous laissez manger en herbe par ce tas d’affamés dont je vous vois toujours entourée.

A cela, madame Piard répondait sentencieusement que le crédit ressemble à la santé, qui se fortifie par l’exercice, loin d’en souffrir : et qu’obtenir constitue un droit pour redemander.

Forcé de se soumettre à cette maxime sans être convaincu de sa justesse, le conseiller avait voué aux solliciteurs qu’il voyait pulluler autour de sa femme la haine que porte un campagnard aux lièvres qui dévastent son jardin. Chaque figure nouvelle qu’il apercevait dans son salon lui causait un accès de mauvaise humeur que ne comprimait pas toujours le savoir-vivre. A ce titre, Deslandes lui avait donc fait éprouver une impression désagréable en partie dissipée pendant l’examen des tableaux, mais que réveillèrent plus vive les dernières paroles du jeune substitut. Après les avoir écoutées d’un air glacial, M. Piard s’adossa contre la cheminée, se croisa les mains derrière le dos, et prenant la parole d’une voix posée :

— Monsieur, dit-il à Deslandes, je me permettrai quelques observations sur ce que vous venez de me dire. En vous approuvant dans le dessein d’abandonner votre état pour en embrasser un nouveau, M. de Loiselay a montré selon moi peu de prudence. Cela ne me surprend pas ; car mon beau-père appartient à une classe qui n’a jamais brillé par son intelligence des choses et des hommes. Je dois rectifier les idées que vous avez pu puiser à son école. De tous les services que je voudrais vous rendre, ce ne sera pas le moins fructueux, si vous y avez égard. Vous trouvez arides les travaux judiciaires ! Mais quelle carrière est jonchée de roses, à son entrée surtout ? Voyez l’état militaire, les administrations, le barreau, la médecine, la littérature : partout existe pour les débutants un surnumérariat au moins aussi pénible que le vôtre. Est-ce à dire qu’au premier moment de fatigue il faille se décourager ? que, pour obéir à un capricieux ennui, le militaire doive se faire avocat, ou le médecin homme de lettres ? Non, monsieur, non ! Il est dans la nature de l’homme d’être mécontent de sa position et d’envier celle de son voisin :

O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas !

a dit le poëte. En France surtout cette triste manie est arrivée à l’état de fléau. En ce moment la société est en proie à un mal qui à lui seul finira par annuler les améliorations dues au triomphe des principes démocratiques dont il est l’annexe déplorable ; ce mal, c’est cette ambition effrénée qui a pénétré dans toutes les classes où elle excite une fermentation continuelle et sans résultat. Aujourd’hui, avant d’être sorti du collége, on demande une place. Paris est inondé de jeunes gens qui veulent être préfets ou secrétaires d’ambassade ; les plus modestes prétendent être maîtres des requêtes de plein saut. Cela est insensé, monsieur, et je n’ai pas besoin, je pense, de vous démontrer l’absurdité de toutes ces prétentions qui n’ont pour fondement que la vanité et l’insuffisance. Quant à vous, qui êtes dans une catégorie toute différente, puisque vous exercez un emploi honorable, croyez-moi, renoncez à un projet dont vous ne recueilleriez probablement que mécomptes et déceptions. Au lieu de courir les chances du triste rôle de solliciteur, retournez à votre tribunal et surmontez les dégoûts dont fait triompher toujours l’habitude de l’étude ; travaillez, remplissez vos devoirs, non-seulement avec régularité, mais avec ardeur ; distinguez-vous, en un mot. Pour parvenir, voilà le plus infaillible moyen, n’en déplaise à M. de Loiselay.

M. Piard accompagna ses dernières paroles d’un de ces petits saluts par lesquels les puissants de la terre marquent la fin des audiences qu’ils ont daigné accorder. Voyant que le substitut, étourdi d’une harangue qui ruinait d’un seul coup tous ses châteaux en Espagne, ne faisait mine ni de répondre ni de sortir, il le salua de nouveau d’une manière encore plus significative, reprit sur la table le portefeuille qu’il y avait posé, et se glissa jusqu’à une porte par où il disparut.

LE SALON D’UNE VEUVE

— Arrogant comme un parvenu, déclamateur comme un académicien, rustre comme un palefrenier ! se dit Deslandes en sortant de chez M. Piard, Et moi qui ai eu la bassesse d’admirer les enseignes qu’il veut faire passer pour tableaux de maîtres ! par Michel-Ange, je suis indigne de jamais toucher un pinceau ! Sans doute ses raisonnements ne manquent pas de justesse, et en thèse générale les conseils qu’il m’a donnés peuvent être bons. Mais en quoi me sont-ils applicables ? Je suis assez grand, je crois, pour savoir me conduire. J’ai besoin d’appui, et non de sermon ! Il est amusant avec ses citations d’Horace ! je parierais qu’il n’est pas en état de traduire le de Viris illustribus. Bah ! pourquoi me chagrinerais-je ? Si je n’ai pas le bonheur de lui plaire, sa femme aura peut-être le goût moins difficile. Elle est fort bien cette femme-là ! L’air noble, le regard perçant, la repartie vive ! je ne suis pas étonné du crédit qu’on lui attribue. Quoique je ne sois resté près d’elle qu’une heure au plus, je me sens presque subjugué. Il faut toujours espérer ce qu’on désire, et travailler à ce qu’on espère ; le conseil est bon, et je le suivrai. Dès demain, en lui envoyant ses deux cents francs, j’entre en correspondance avec elle. Je lui écrirai un petit billet qui lui prouvera que, quoique j’arrive de province, je ne suis ni un sot ni un malappris. Puisque l’illustre M. Piard me trouve indigne de ses bonnes grâces, il faut bien que je m’adresse à sa femme. Tant pis pour lui !

A demi consolé de son échec par l’espoir de le réparer, Deslandes alla au Palais-Royal, et se fourvoya dans le restaurant de Véfour, selon l’usage des provinciaux, qui mettent un certain amour-propre à dîner le plus près possible de chez Véry. L’heure du spectacle approchant, il se rendit à l’Opéra, où Guillaume Tell dissipa comme par enchantement les derniers nuages de son esprit.

Électrisé par la musique dont il était sevré depuis si longtemps, ébloui du coup d’œil de la salle, où se pressaient une multitude de femmes richement parées, la plupart par le luxe, quelques-unes par la nature, et dont l’aspect semblait vouloir le dédommager en une seule fois de l’autre abstinence qu’il avait soufferte, le substitut sentit courir dans ses veines un sang plus chaud et plus énergique. Les belles notes de Duprez lui vibraient dans le cerveau et dans la poitrine comme le son de la trompette qui appelle le soldat au combat.

Chez les êtres organisés musicalement, la réaction de l’impression sur la pensée est immédiate et puissante. A la fin de l’air du troisième acte, Deslandes, dont l’exaltation suivait la progression ascendante de la voix du chanteur, se crut un moment de force à porter le monde sur ses épaules. Les prétentions qu’il se fût à peine avouées quelques heures auparavant partirent d’une explosion soudaine, et s’il est permis de parler ainsi, son ambition, qui jusqu’alors n’avait chanté qu’à demi-voix, se mit à l’unisson d’Arnold et donna aussi l’ut de poitrine.

— Oui, la volonté est tout, se dit-il, en sortant du parterre où il s’était économiquement placé... Suivez-moi, suivez-moi !... Et je sens dans ma tête une énergie capable de briser tous les obstacles !... Arrachons Guillaume... Quelle magnifique voix il a, ce Duprez ! Cela seul valait le voyage... Et j’arriverai au conseil d’état, et ce fat de Piard en séchera de dépit !... Amis, amis, secondez ma vaillance !...

Ainsi ruminant et chanteronnant, il entra dans le foyer, où il ne tarda pas à rencontrer Blondeau, dont il avait déjà pu admirer les gants jaunes, les manchettes, la lorgnette, le jonc à pomme d’or, le gilet de velours grenat, les moustaches circonflexes et le toupet frisé, au second rang d’une des loges de l’avant-scène.

Depuis le déjeuner, Blondeau avait mis le temps à profit. Payer ses dettes les plus criardes, masquer le délabrement d’une partie de son logis, faire disparaître madame Tavernier, la providence de ses mauvais jours, se pourvoir d’un cabriolet et d’un domestique de louage, ne lui demanda que quelques heures. Sa misère ainsi déblayée, il travailla sans retard au replâtrage de sa gloire. Ses amis, qui depuis quelques jours le croyaient logé dans la rue de Clichy ou au fond des filets de Saint-Cloud, sans s’en inquiéter autrement, le virent triomphalement reparaître au café de Paris et à l’Opéra. Il fut évident pour tous, que momentanément éclipsée, l’étoile de Blondeau de Gustan n’avait pas encore filé vers les noirs abîmes où vont se perdre chaque jour tant d’astres éphémères.

L’ami du substitut reprit donc son rang dans la cohorte des hommes d’habits. Fièrement campé au milieu d’un groupe d’Artabans de son espèce, il y débitait des sornettes à haute et intelligible voix, lorsque Deslandes vint lui frapper sur l’épaule. En toute autre circonstance, M. de Gustan eût fort mal pris cette familiarité, et ne se fût nullement gêné pour renier un homme qui, au ridicule d’un costume hors de mode, joignait le tort non moins grave d’arriver au foyer par l’escalier du parterre ; mais les vingt mille francs du portefeuille avaient porté son amitié jusqu’à la tendresse. Ce fut donc avec empressement qu’il prit le bras du substitut, et descendit l’escalier avec lui, au risque d’être raillé de ses élégants amis en se laissant voir en si bourgeoise compagnie.

— Quel opéra que Guillaume Tell et quel chanteur que Duprez ! lui dit Deslandes dont l’enthousiasme n’était pas encore refroidi.

— Duprez se fatigue et Guillaume Tell est un peu vieux, répondit Blondeau qui, selon une coutume assez répandue, croyait faire preuve de supériorité en n’admirant jamais rien.

Les deux amis montèrent dans le cabriolet de louage qui avait pris la file devant l’Opéra.

— Tu ne m’as pas dit où tu voulais me mener, reprit alors le substitut. Est-ce par hasard chez ta duchesse de San-Severino ? J’aimerais mieux différer ma présentation jusqu’à ce que j’aie rendu visite à ton tailleur.

La duchesse de San-Severino était un de ces êtres de raison qui éclosent souvent de l’imagination des hommes à bonnes fortunes, soleils d’artifice destinés à éblouir et à s’éteindre. Blondeau l’avait créée pour se rehausser lui-même dans l’esprit de son ami de province et le rendre plus accommodant au sujet de l’emprunt auquel il avait recours. Utile jusqu’alors, la duchesse en ce moment devenait incommode ; celui qui l’avait mise au monde se crut le droit de l’en ôter puisqu’elle l’y gênait.

— Tu me poignardes sans t’en douter, répondit-il en soupirant ; ma pauvre Cornélia...

— Elle est malade ? demanda le substitut.

— Morte ! dit Blondeau d’une voix lugubre.

— Morte !... si vite !... s’écria Deslandes avec un étonnement mêlé de compassion.

— Une fièvre cérébrale... morte en trois jours... et je n’ai pu recueillir son dernier soupir ! Ne m’en parle plus, son nom me fait mal. Voilà la vie, mon pauvre ami ! Si j’avais écouté mon premier chagrin, je me serais brûlé la cervelle ; mais il faut être homme et savoir souffrir. Je cherche à me distraire et à m’étourdir en me jetant à corps perdu dans le tourbillon. Allons, secouons ces idées funèbres ! Elles viennent assez souvent assiéger mon chevet. Nous allons chez une femme fort aimable, madame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de vaisseau ; entre nous je ne crois pas qu’elle pousse la vertu jusqu’à l’inhumanité. Si j’étais marié, je ne mènerais pas chez elle madame de Gustan ; mais nous autres garçons sommes au-dessus de ces petits scrupules. Ce que nous demandons aux femmes avant tout, c’est d’être jeunes, jolies et aimables ; n’es-tu pas de mon avis ?

— Parbleu, certainement ! répondit Deslandes ; je ne suis pas venu à Paris pour entrer au séminaire. Il y a si longtemps que je ne vois que des prudes, des dévotes et des laiderons, que je serais ravi de causer avec une femme qui, à t’entendre, n’est rien de tout cela.

— Elle est tout le contraire ; mais tu vas la voir. Tu trouveras chez elle des hommes du monde dont la connaissance ne te sera peut-être pas inutile.

Blondeau arrêta son cabriolet devant une assez belle maison de la rue Saint-Lazare.

— Nous y voici, dit-il en descendant de voiture.

Deslandes imita son ami, et tous deux, après avoir franchi le seuil de la porte cochère, montèrent l’escalier qui conduisait à l’appartement de la femme dont le Parisien venait de vanter les grâces et l’humanité.

Madame de Marmancourt, à regret nous l’avouons, appartenait à cette classe ambiguë pour laquelle fut inventée jadis l’allégorie des sirènes ; confrérie profane et innombrable qui à Paris hante de préférence le quartier compris entre la rue de Provence et la Nouvelle-Athènes. Quoiqu’elle n’eût jamais été mariée, elle était veuve, selon la coutume des femmes de cette condition qui portent invariablement le deuil d’un colonel ou d’un capitaine de vaisseau. Madame de Marmancourt avait opté pour la marine, l’armée de terre étant jugée par elle de moindre distinction, vu le nombre prodigieux de colonels mis au tombeau par les Artémises de la Chaussée-d’Antin. Par un autre raffinement, elle avait dédaigné de sanctifier son nom, ce genre de canonisation étant devenu tout à fait vulgaire, et, disait-elle, mal porté. Il fallait la voir sourire en entendant parler de madame de Saint-Léon ou de Saint-Amaranthe !

Madame Théodosie de Marmancourt, née Catherine Boischard, avait vingt-neuf ans et s’en donnait vingt et un ; mais elle se trouvait dupe à ce compte, et était bien décidée à redevenir mineure l’année suivante. Elle était d’une taille moyenne et assez maigre, c’est-à-dire fort bien faite, moyennant un peu d’artifice. Elle avait les traits réguliers, le regard modeste, le sourire candide, la voix mignarde, la physionomie virginale. Peu spirituelle, très-ignorante, elle apportait dans tout ce qui se trouvait du ressort de sa spécialité une adresse, une habileté, une perfection qui eussent inspiré de l’envie au diplomate le plus consommé. Sa vie était si bien ordonnée, l’emploi de chaque jour réglé par elle avec tant de calcul, son temps si merveilleusement mis à profit, qu’elle pouvait mener de front un nombre raisonnable d’intrigues sans jamais en embrouiller les fils. Le char de ses galanteries était ordinairement traîné à quatre chevaux, quelque-que fois à six ; attelage aveugle, dont chaque membre se croyait seul au brancard.

Les amis de madame de Marmancourt se divisaient en trois catégories, les honoraires, les titulaires et les surnuméraires ; de plus, chaque classe avait son chef d’emploi et ses doubles. Elle les recevait ensemble dans son salon et les réunissait à dîner une fois par mois. Le passé, le présent et l’avenir vivaient de la sorte en bonne intelligence. Cécité naturelle, usage du monde ou tolérance philosophique, tous ces hommes, vieux ou jeunes, mais toujours riches, se soumettaient aux lois réglementaires d’une maison où régnait l’absolutisme féminin. Si les amis étaient nombreux, les amies étaient rares : pour prétendre à ce titre, il était indispensable d’être vieille ou laide. Ce principe, à l’usage de beaucoup de femmes, était rigoureusement pratiqué par Théodosie, trop prudente pour recevoir chez elle une rivale de jeunesse et de beauté.

Parmi les habitués de cette maison, un seul se trouvait sans fortune. C’était Blondeau ; il y remplissait l’emploi de l’homme aimé pour lui-même, ce vampire en gants jaunes auquel un destin vengeur livre à leur tour, tôt ou tard, les goules gorgées de l’or des acheteurs d’amour.

Après avoir traversé une antichambre et une salle à manger médiocrement éclairées, les deux amis furent introduits dans un salon meublé d’étoffe chamois, couleur favorable au teint. Une dizaine d’hommes, la plupart décorés, s’y trouvaient réunis. Les uns jouaient à la bouillotte, les autres, groupés devant la cheminée, devisaient avec la maîtresse du logis, près de qui se tenaient assises deux femmes ayant les droits les plus légitimes à son amitié. L’une d’elles avait quarante-trois ans et apprenait depuis quelque temps à jouer du piano, pour renforcer ses moyens de plaire ; l’autre, beaucoup plus jeune, mais positivement laide et rouge comme une pivoine, déjeunait de vinaigre tous les matins, afin de pâlir, les vives couleurs étant tombées en discrédit.

Madame de Marmancourt fit à peine attention au substitut que lui présenta Blondeau et prit à l’écart ce dernier avec un empressement où se trahissait un trouble mystérieux.

— Depuis ce matin je ne vis plus, lui dit-elle ; il y a de la barbarie à m’écrire une lettre pareille. Me menacer de vous tuer, si je ne trouvais pas de l’argent ! Mais ne savez-vous pas ce qu’est devenu tout celui que j’avais ? Mes bijoux et mon argenterie sont en gage ; je ne pourrai pas donner mon dîner, et l’on m’a déjà fait compliment sur la simplicité de ma coiffure, ce qui signifie qu’on remarque que je ne porte plus mes diamants. Je vous jure que je n’ai rien, absolument rien ; sans cela, vous aurais-je laissé dans l’embarras ? Vous brûler la cervelle ! quelle folie ! Je suis raccommodée avec M. Jules.

— Ah ! ah ! fit Blondeau ; la poule aux œufs d’or est revenue ; ça change la question. Ce grand provincial qui m’accompagne m’a prêté de quoi vivre pendant quelques jours ; mais après cela...

— Après cela c’est moi que ça regarde, reprit Théodosie avec vivacité. Est-il riche le grand brun ? Il a l’air un peu simple avec ses gants verts. Ah ! il a un beau diamant à son jabot. Est-il riche ? répéta-t-elle du ton dont un autre eût dit : A-t-il de l’esprit ?

— Si j’avais son portefeuille, répondit Blondeau, il est une femme à qui j’offrirais demain une calèche à quatre chevaux.

Théodosie n’en demanda pas davantage, et se rapprocha de la cheminée contre laquelle se tenait adossé le substitut, assez embarrassé de sa contenance au milieu de cette société inconnue où personne ne lui adressait la parole. Elle commença gracieusement avec lui une de ces conversations dont les lieux communs font tous les frais.

— Vous êtes musicienne, madame ? lui demanda bientôt Deslandes, à qui la vue d’un superbe piano placé entre les fenêtres fit croire qu’il abordait un terrain favorable à ses prétentions personnelles.

— Du moins je l’ai été, répondit Théodosie en minaudant ; j’adore la musique ; mais elle agit tellement sur mes nerfs que j’ai été obligée d’y renoncer, à mon grand chagrin, je vous jure ; c’est un art si enchanteur, si ravissant ! je me trouve réellement malheureuse d’être douée d’une organisation si impressionnable.

— Comment ! madame, je serai donc privé du plaisir de vous entendre ? reprit le substitut.

— Je ne jouerais pas pendant dix secondes avant de me sentir oppressée, étouffée et d’avoir une crise nerveuse.

— A-t-elle une assurance ! dit à sa voisine l’élève pianiste de quarante-trois ans ; elle n’a jamais mis les doigts sur un clavier, et je suis sûre qu’elle ne distinguerait pas seulement une croche d’un soupir.

— Ce n’est pas faute d’en pousser, quand elle veut faire la sentimentale, répondit là buveuse de vinaigre ; mais, avec ses prétentions, elle a tort de mettre du rouge, ça lui donne l’air commun.

Le chapitre de la musique épuisé, Deslandes, pour soutenir la conversation, entama celui de la danse. Madame de Marmancourt regretta hautement les bals de l’Opéra, auxquels le carême avait mis fin, et ses deux amies unirent leurs doléances aux siennes.

— Mais, mesdames, nous allons avoir un bal superbe, observa Deslandes ; le bal au profit des réfugiés polonais, est-ce que vous n’y irez pas ?

— Il faudrait avoir des billets, répondirent à la fois les trois femmes.

— Je puis vous en remettre, car je me suis charge d’en distribuer quelques-uns, reprit le substitut, empressé de faire voir qu’il n’était point étranger au beau monde ; et il tira de sa poche les billets dont il devait encore le prix à la femme du conseiller d’état.

Les deux amies de madame Marmancourt tendirent la main sans hésitation ; plus prompte encore, et par un geste plein d’aisance, Théodosie prit le paquet tout entier.

— Il y en a pour hommes et pour dames, dit-elle avec un gracieux sourire ; ces messieurs vont se les partager, et nous leur laisserons le plaisir de nous offrir les roses. En voilà précisément trois de cette couleur.

En examinant les billets, elle aperçut la signature qu’y avait apposée madame Piard, en qualité de dame patronesse. A cette vue, elle laissa échapper un geste de surprise, puis se mit à sourire d’un air railleur ; les deux autres femmes en firent autant, et chuchotèrent entre elles ; les hommes, requis de prendre chacun un billet, partagèrent à leur tour cette hilarité inintelligible pour Deslandes, qui entendit murmurer à plusieurs reprises autour de lui le nom de M. Jules.

— Quel est donc ce M. Jules dont on parle tout bas ? demanda le substitut à son interlocuteur.

— Un ami de la maison, répondit Blondeau en se pinçant les lèvres.

La distribution achevée, Deslandes vit plusieurs hommes remettre à madame de Marmancourt le prix du billet qui leur était échu.

— Bon, voilà mes deux cents francs remboursés, se dit-il, assez content de cet arrangement ; mais sa satisfaction fut de courte durée. Théodosie n’eut pas l’air de se souvenir qu’il leur restât un compte à régler ; au lieu de venir à lui comme il s’y attendait, elle s’approcha négligemment de Blondeau, et, par un geste furtif, lui glissa dans la main les pièces d’or qu’elle venait de recevoir. Malgré son assurance, l’ami du substitut rougit et baissa les yeux ; puis, par une inspiration soudaine, il s’assit à la table de bouillotte d’où se levait un des joueurs :

— Cet argent-là doit me porter bonheur, se dit-il en mettant pour cave devant lui les deux cents francs sur lesquels comptait encore son ami.

— Voilà une femme fort distraite, pensa celui-ci après une demi-heure d’attente inutile ; il est impossible que j’aille lui rappeler qu’elle ne m’a pas rendu mon argent. Si du moins elle m’avait laissé un billet, mais elle les a, ma foi, pris tous dix, et maintenant si je veux aller à ce bal, il faudra que je m’adresse de nouveau à madame Piard. Ce sera deux cent vingt-francs que me coûtera mon entrée. Diantre, c’est cher ! je n’ai dépensé que trois francs douze sous pour entendre Duprez.

Le substitut devait être mis à une autre épreuve à laquelle il ne s’attendait guère. Ainsi que la femme du conseiller d’état, madame de Marmancourt avait sa pierre de touche pour découvrir le degré d’estime dont étaient dignes les hommes nouvellement présentés dans son salon. On venait de servir le thé : avec un doux sourire elle en offrit au jeune magistrat, et, tandis qu’il se redressait après avoir reçu d’elle une tasse remplie jusqu’au bord, elle lui poussa imperceptiblement le coude. Quelques gouttes tombèrent sur la robe de la femme expérimentée, qui se jeta en arrière en s’écriant d’une voix douloureuse :

— Ah ! mon Dieu, voilà une robe perdue.

— Le thé ne tache pas, madame, s’empressa de dire Deslandes, qui, du saisissement que lui fit éprouver ce soubresaut, renversa sur le tapis une partie du liquide contenu dans sa tasse.

— Je vous dis, monsieur, que ma robe est perdue, abîmée ! reprit Théodosie s’escrimant de son mouchoir de manière à étendre le dégât ; une robe que je mettais pour la seconde fois !

— Ma chère, c’est affreux ! dit à sa voisine l’aînée des trois amies ; voilà plus d’un an que je lui vois cette robe-là, et c’est la troisième fois qu’elle joue la même comédie. Ça lui a déjà valu son mantelet de velours et sa parure de turquoises.

— Ces hommes sont si bêtes ! répondit l’autre amie en haussant les épaules de pitié, tandis que d’un seul coup sa main raflait trois petits gâteaux.

Parmi les témoins de cette scène, plusieurs, antérieurement soumis à quelque épreuve du même genre, souriaient avec malice en regardant le substitut qui s’épuisait en raisonnements tirés de la chimie pour prouver à madame de Marmancourt que deux ou trois gouttes de thé ne pouvaient faire une tache sur une étoffe de soie.

— Monsieur, je prendrai la liberté de vous contredire, lui dit avec une gravité affectée un petit homme maigre, âgé de près de soixante ans, décoré de plusieurs ordres étrangers, et connu dans ce salon sous le nom de M. Ernest ; le thé vert est inoffensif à la vérité ; mais le thé noir, celui de Siam entre autres, qui est séché sur des plaques de cuivre, contracte une vertu caustique incontestable. C’est de ce dernier qu’on prend toujours chez madame, et il tache beaucoup ; j’en sais quelque chose.

— De quoi se mêle ce vieux Siamois ? pensa Deslandes.

— Allons, madame, reprit le vieillard en s’adressant à Théodosie, oubliez ce petit malheur. Votre robe est perdue ; tout le monde en est d’accord ; mais il ne manque pas de robes dans les magasins de Paris ; vous le savez bien, et monsieur ne l’ignore pas.

Madame de Marmancourt prit à part le patriarche des Ernest, de crainte qu’il ne poussât trop loin la raillerie ; tandis qu’elle le grondait tout bas en lui prodiguant ces petites mines menaçantes qui charment les vieillards, le substitut, un peu confus de l’accident qui venait d’arriver, chercha un refuge à la table de jeu. Il vit alors que chaque tenant avait pour cave une pile d’or, et qu’il y avait un peu loin de cette bouillotte parisienne au whist provincial à cinq sous la fiche auquel lui-même était habitué. Trop vain pour reculer, il s’assit, mais pour peu de temps ; car au troisième tour il se vit décavé, et se releva la bourse allégée d’une quinzaine de louis. En ce moment un homme d’un âge mûr entra dans le salon, où il fut accueilli par une exclamation générale.

— Ah ! voici Jules ! Bonsoir, Jules ! Jules, pourquoi venez-vous si tard ?

Deslandes se retourna, curieux de voir la figure de ce monsieur Jules que chacun semblait connaître et dont on s’était entretenu quelque temps auparavant avec une sorte de mystère ; il resta immobile en se trouvant en face de M. Piard, qui lui parut avoir laissé au fond de son portefeuille de maroquin violet toute la solennité de son état.

Le conseiller s’avança vers la maîtresse du logis le sourire sur les lèvres, et tira d’un cornet de papier un superbe bouquet qu’il lui offrit, en mettant dans cet hommage l’aisance évaporée d’un dameret de profession ; il distribua ensuite des poignées de main aux hommes de sa connaissance, débita quelques nouvelles du soir, se versa familièrement une tasse de thé, et, pour le boire, se vint appuyer contre la cheminée, au foyer de laquelle il présenta tour à tour les semelles de ses souliers vernis.

— Après l’impolitesse qu’il m’a faite, pensa le substitut, ce serait une lâcheté d’aller le saluer.

L’amour-propre venait de parler ; l’ambition ne fit pas attendre sa réplique.

— Cependant, reprit en lui-même Deslandes, je ne puis avoir l’air de ne point reconnaître un homme que j’ai vu ce matin et chez qui mes liaisons avec M. de Loiselay m’obligeront à retourner.

Convaincu désormais de l’inconvenance d’une susceptibilité inflexible, le jeune magistrat s’approcha de M. Piard. A sa vue, le conseiller posa brusquement sur la cheminée la tasse qu’il tenait à la main. L’enjouement insouciant de sa physionomie fut subitement remplacé par une expression de surprise désagréable ; il fit un mouvement pour tourner le dos à l’importun solliciteur, mais une réflexion soudaine et sans doute puissante l’arrêta. Par un de ces efforts nerveux auxquels doivent souvent recourir les gens du monde, il dissimula la vive contrariété qu’il éprouvait sous un sourire auquel ses lèvres seules parvinrent à prendre part.

— Mille pardons, dit-il en rendant à Deslandes son salut, j’ai la vue très-basse, et je ne vous reconnaissais pas. Je ne m’attendais guère à vous voir si tôt, et je suis ravi de cette rencontre. Savez-vous que vous êtes fort distrait ! Vous avez oublié de nous laisser votre adresse. Nous avons quelques personnes à dîner mardi, et madame Piard désire que vous nous fassiez le plaisir d’être des nôtres. Il est donc très-heureux que je vous trouve ; sans cela nous n’aurions su comment vous faire parvenir une invitation.

— Comme le voilà poli ! se dit le substitut. D’où peut venir un pareil changement ?

— Ne m’en veuillez pas de vous avoir quitté un peu brusquement ce matin, reprit M. Piard d’un air de plus en plus affable, j’avais un travail important à terminer. Et puis, vous l’avouerai-je ? je n’avais pas encore lu la lettre de mon beau-père ; je supposais que ce n’était qu’une de ces recommandations banales qui n’engagent à rien celui qui les reçoit, et ma foi j’ai agi en conséquence. Maintenant que je suis mieux informé, je sais ce qu’il me reste à faire. Les observations que je vous ai adressées sont assurément fort justes, mais il n’est pas de règle sans exception. Si vous voulez venir demain matin dans mon cabinet, nous causerons de vos affaires, et peut-être trouverons-nous un moyen de les conduire à bon port.

De plus en plus surpris d’une courtoisie si peu espérée, Deslandes se confondit en remercîments. Lorsqu’il eut quitté le conseiller d’état, après être convenu d’un rendez-vous pour le lendemain, il se creusa longtemps la cervelle pour trouver le mot de cette énigme. Éclairé d’une lumière soudaine, il prit à part Blondeau, qui venait de faire fructifier à la bouillotte l’argent de son ami.

— Parle-moi franchement, lui dit-il. M. Piard, ou, comme on dit ici, M. Jules, paraît être fort à son aise dans ce salon. N’aurait-il pas des droits particuliers à l’amitié de madame de Marmancourt ?

— La médisance le dit, répondit Blondeau d’un air qui annonçait la résignation, ou plutôt l’indifférence la plus complète.

— Et toi, qu’en penses-tu ? reprit le substitut.

— Ma foi, je pense comme la médisance ; mais en quoi cela peut-il t’intéresser ?

— En rien. Je suis bien aise de me mettre au courant, voilà tout. Ah çà, il est deux heures et demie. Voilà deux nuits que je n’ai pas dormi, et malgré moi mes yeux se ferment. Partons-nous ?

— Partons, dit Blondeau.

Les deux amis sortirent du salon, et trouvèrent dans la rue le cabriolet du Parisien, qui voulut reconduire Deslandes jusqu’à l’hôtel où celui-ci était logé.

— Voilà une première journée fort bien remplie, se dit le substitut en récapitulant avant de s’endormir l’emploi de son temps depuis son arrivée à Paris. — En m’introduisant dans cette singulière maison, Blondeau, sans le savoir, m’a servi à souhait. Ce matin je risquais de m’égarer dans le labyrinthe, mais à présent j’ai pour m’y conduire un fil que je ne laisserai pas échapper. Il est clair comme le jour qu’avec ses cinquante ans sonnés, ses cheveux gris et ses besicles, M. Piard est un petit don Juan qui respecte fort peu la foi conjugale ; il craint que je ne trahisse auprès de sa femme le secret que je viens de surprendre, et voilà pourquoi il se montre maintenant si bien disposé en ma faveur ! Certes je suis incapable d’employer la dénonciation par esprit de vengeance ou comme élément de succès ; mais pourquoi rejetterais-je un autre moyen de réussir qui par lui-même n’a rien de répréhensible ? Ah ! M. Piard a peur de moi ; c’est bon à savoir, je le mènerai loin ; qu’il ne pense pas me payer de compliments et de belles paroles ! Il faut qu’il me serve, qu’il me mette le pied à l’étrier ; une fois à cheval, je saurai bien m’y maintenir sans l’aide de personne.

Sur cette réflexion l’ambitieux substitut s’endormit, et bientôt il rêva que, revêtu de la simarre de garde des sceaux, il chantait avec madame Piard le duo de Guillaume Tell.

LE STAGE

Malgré le besoin de repos que n’avaient satisfait qu’à demi quelques heures d’un sommeil agité, Deslandes fut exact au rendez-vous convenu la veille. A midi précis il se présenta chez M. Piard et fut introduit aussitôt dans le cabinet du conseiller d’état qui venait de déjeuner, et lisait les journaux. Les premières paroles de l’entretien démontrèrent au substitut la justesse de ses conjectures.

— Vous connaissez donc madame de Marmancourt ? lui demanda M. Piard, en le regardant en dessous.

— Depuis hier seulement, répondit Deslandes ; un de mes amis m’a mené chez elle.

— C’est une maison agréable, reprit le conseiller d’un ton dégagé ; Caton s’y fût trouvé déplacé, mais Horace l’eût fréquentée à coup sûr. Peut-être, à mon âge et dans ma position, devrais-je imiter l’austérité du philosophe plutôt que le laisser-aller du poëte ; mais lorsqu’on a été enchaîné tout le jour à des travaux sérieux, il n’est pas défendu, je crois, de se ménager le soir quelques instants de distraction et de loisir. Ah ça ! je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile de prononcer ici le nom de madame de Marmancourt ; mes visites chez cette dame n’ont rien que de fort innocent ; mais les actions les plus simples sont souvent mal interprétées...

— Et la femme de César ne doit pas être soupçonnée ! interrompit le substitut, avec la familiarité d’un confident en titre.

— Précisément, dit M. Piard.

— Je sais que la discrétion est un des premiers devoirs de l’homme qui veut parvenir.

— Vous êtes dans de bons principes ; mais parlons de vos affaires. D’après la lettre de M. de Loiselay, il paraît que vous désirez d’entrer au conseil d’état ; c’est fort difficile.

— Si c’était facile, dit Deslandes en souriant, je ne prendrais pas la liberté de vous importuner.

— Vous comprenez qu’en essayant de vous servir, je contracte envers le ministre une responsabilité véritable. Je ne doute en aucune manière de votre capacité, mais chaque état exige une aptitude particulière ; on peut donc avoir beaucoup de talent, sans pour cela convenir à certaines places qui demandent une instruction spéciale.

— Mettez-moi à l’épreuve, dit le substitut avec assurance.

— C’est à quoi je pensais. Tenez, continua M. Piard en prenant sur son bureau un paquet de papiers lié d’une faveur rose, voici une affaire dont je suis chargé de faire le rapport au comité du contentieux. Il s’agit d’un conflit administratif entre la ville de Lyon et la direction des ponts et chaussées. Rédigez un travail là-dessus.

— Dans quelle forme ? demanda Deslandes qui saisit le dossier d’une main avide.

— Faites un rapport comme si vous étiez à ma place. Êtes-vous homme à terminer cette besogne d’ici à mardi ? Trois jours, c’est peut-être bien peu ? La matière est épineuse et vous aurez des recherches à faire.

— Quand je devrais y passer les nuits, mon travail sera mardi à votre disposition.

— Bien, voilà une ardeur que j’aime et qui me rappelle celle de ma jeunesse. A mardi donc, et n’oubliez pas que vous dînez ici ce jour-là.

Quoique le dossier de l’affaire soumise à la décision du conseil d’état ressemblât beaucoup en réalité aux liasses de papiers du parquet de D***, le substitut le serra sous son bras avec la tendresse d’une mère qui presse sur son cœur son premier-né. Prenant ensuite congé de M. Piard, il remonta en voiture et se fit conduire chez Blondeau qu’il trouva en robe de chambre, nonchalamment étendu sur un divan et le cigare à la bouche.

— Je croyais que tu viendrais déjeuner avec moi, lui dit Gustave ; je t’ai attendu plus d’une heure.

— Je n’ai pas eu le temps, répondit Deslandes d’un air pressé ; ne m’en veuille pas, tu sais que les affaires doivent passer avant tout.

— Que diantre portes-tu là ? C’est au moins le manuscrit d’un roman en deux volumes ?

— C’est le dossier d’une affaire pendante devant le conseil d’état, et dont je suis chargé de faire le rapport.

— Peste ! tu ne perds pas de temps ; arrivé d’hier, te voilà aujourd’hui en fonctions ?

— C’est comme çà, mon cher, répliqua le substitut avec un sourire assez vaniteux ; il faut que j’aille me mettre à l’œuvre, ainsi parlons peu et bien. Je viens te demander un conseil. Hier il m’est arrivé un petit malheur chez madame de Marmancourt ; j’ai renversé du thé sur sa robe, par sa faute plus que par la mienne, car c’est elle qui involontairement m’a poussé le bras. Elle prétend que sa robe est perdue ; je soutiendrais devant l’Académie des Sciences assemblée que quelques gouttes de thé ne peuvent tacher de la soie. Mais ce n’est pas là la question ; petit ou grand, le mal est fait, et au lieu de m’en désoler je suis décidé à en tirer parti ; c’est une idée qui m’est venue tout à l’heure et que je veux te soumettre.

— Je t’écoute, dit Blondeau.

— J’ai un grand intérêt à m’assurer de l’appui de M. Piard ; or M. Piard, d’après ce que tu m’as avoué et ce que j’ai vu par moi-même, a beaucoup d’égards pour madame de Marmancourt ; donc je dois me concilier la bienveillance de madame de Marmancourt.

— Voilà un dilemme sans réplique.

— Ce n’est pas un dilemme, c’est un syllogisme. Toutes les femmes tiennent à leur toilette ; je suis donc sûr que madame de Marmancourt me garde rancune à propos de cette malheureuse tache, et je cherche le moyen d’effacer cette impression défavorable. Crois-tu qu’un joli cadeau, offert d’une manière délicate et avec toutes les formes convenables, aurait quelque chance d’être agréé ? Le procédé lui paraîtrait peut-être un peu cavalier ? Si elle allait se trouver offensée !

— Pourquoi cela ? dit Blondeau d’un air de bonhomie ; une attention de ce genre ne pourrait offenser qu’une prude ; et je t’ai dit qu’elle ne l’est pas.

— En ce cas, fais-moi le plaisir de t’habiller ; pendant ce temps je vais lui écrire un petit billet galamment tourné. Tu me mèneras dans un magasin de nouveautés à la mode, car je pourrais me fourvoyer. Une robe de velours, par exemple, puisque nous sommes en hiver, te semblerait-elle assez présentable ? hein !

— Sans doute ; d’ailleurs c’est l’intention qui sera appréciée et non la valeur intrinsèque.

— Et tu crois qu’elle ne se fâchera pas ?

— Elle est si bonne ! répondit Blondeau qui se mordit les lèvres pour ne pas rire.

Le Parisien acheva sa toilette, tandis que le provincial écrivait son épître, et tous deux se rendirent chez Aubertot ; là, un jeune monsieur poli, souriant, frisé et vêtu comme pour aller au bal, auna, coupa, plia et empaqueta de la manière la plus gracieusement expéditive une quantité de velours noir suffisante, à ce que pensa Deslandes, pour draper une chapelle mortuaire.

— Douze aunes à vingt-cinq francs l’aune, ci trois cents francs, s’écria ce dernier en lisant la facture. Sapristie, que c’est cher ! Aurais-tu imaginé qu’il entrât tant d’étoffe dans la robe d’une femme ?

— Du temps des manches à gigot c’était bien pis, lui dit Blondeau pour le consoler.

Le paquet mis sous enveloppe et accompagné du billet d’envoi ayant été expédié à son adresse, Deslandes quitta son ami en prétextant le travail dont il était chargé, et reprit aussitôt le chemin de son hôtel.

— Deux cents francs de billets de bal, se dit-il en chemin, quinze louis perdus à la bouillotte et quinze autres pour ce diable de velours, cela fait un total de huit cents francs dépensés en moins de vingt-quatre heures. L’argent va vite à Paris. M. de Loiselay cite comme une prouesse dix mille francs dépensés en trois mois ; si je continue comme j’ai commencé, mes vingt mille francs me dureront juste vingt-cinq jours. Diantre ! il faut enrayer.... Mais bah ! qu’est-ce que huit cents francs ? Ce dossier que j’ai sous le bras en vaut le double pour moi. Ah ! M. Piard veut me mettre à l’épreuve ! ça me convient. Je vais lui porter mardi un petit travail qui lui fera ouvrir les yeux et les oreilles ; je jure qu’il pourra en accepter la paternité de confiance, et s’en faire honneur devant le conseil d’état. Voilà ma position bien nette et ma conduite clairement tracée. La poursuite des places est une course au clocher ; donc, si je veux concourir, il me faut un cheval. M. Piard aura la bonté de m’en servir ; s’il se montre rétif, je lui applique en guise d’éperons d’un côté sa femme, de l’autre sa maîtresse, que je ne suis pas embarrassé de mettre toutes deux dans mes intérêts. Il faudra qu’il marche, le conseiller d’état, oui, parbleu ! et même qu’il galope.

Deslandes commença la lecture du dossier à faveur rose avec l’ardeur mêlée d’outrecuidance que montraient autrefois les mousquetaires en montant à l’assaut ; mais il trouva le bastion litigieux mieux défendu qu’il ne s’y attendait. Au bout d’une heure il reconnut l’impossibilité d’y faire brèche avec les seules ressources de son intelligence et de sa mémoire, et la nécessité d’appeler à l’aide le Répertoire de Merlin, le Recueil de Dalloz, le Bulletin des Lois et tout le reste de l’artillerie de siége qu’il avait malheureusement laissée à D***. Prenant son parti aussitôt, il dîna d’une manière sommaire et fût se confiner dans un cabinet de lecture du pays latin, où il trouva tous les livres dont il avait besoin. Il y passa la soirée entière à compulser des ouvrages de jurisprudence et à prendre des notes ; dans cette longue séance, il ne parvint cependant qu’à ébaucher les recherches auxquelles il se voyait obligé pour compléter son travail ; il s’y remit courageusement le lendemain et y consacra toute la journée, sauf le peu d’instants donnés à ses repas. Le troisième jour enfin, ayant épuisé la science des livres et fixé son opinion, il crut pouvoir commencer la rédaction de son rapport. Pour éviter d’être distrait ou dérangé, il se fit apporter à manger dans sa chambre et s’y enferma, décidé à n’en pas sortir avant d’avoir mis la dernière main à son œuvre.

En ce moment le substitut aurait pu servir de démonstration vivante à la théorie de Fourier sur les merveilleux effets du travail attrayant. Une discussion hérissée de chiffres et qui lui eût paru aride et nauséabonde, si elle avait eu pour juge en perspective un tribunal de première instance, devint une œuvre pleine d’intérêt et exécutée de verve, grâce à l’influence de ces mots magiques : le conseil d’état ! Huit heures durant, il écrivit sans relâche, sans fatigue et sans ennui, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis son entrée dans la magistrature. Mais enfin il vint un moment où, se trouvant le cerveau fatigué et les doigts rétifs, il ouvrit la fenêtre pour respirer un air plus frais que celui de la cellule où il était logé. Il se trouva alors à vingt pieds environ d’une encoignure à perte de vue, le long de laquelle, pour tout ornement architectural, montaient deux gros tuyaux de fonte dont l’un servait de conduit aux eaux pluviales, tandis que l’autre s’ouvrait en cuvette à chaque étage. Cette perspective, plus bornée que pittoresque, le fit involontairement souvenir de celle dont il jouissait à D*** dans son appartement ; il se rappela la physionomie vénérable de la noire cathédrale, la façade régulière du moderne hôtel de ville, la pose héroïque du grand homme de bronze, le frais murmure de la fontaine et le champêtre aspect des tilleuls plantés sur la place.

— Il faut avouer, pensa-t-il, que cette vue-ci ne vaut pas l’autre. Si j’avais à faire un long travail, j’aimerais autant l’expédier chez moi, au coin de mon feu, que dans ce cabinet où je n’ai ni jour, ni air, ni soleil. Mais, grâce à Dieu, dans deux heures ce sera fini.

Deslandes referma la fenêtre et se rassit avec une ardeur nouvelle devant la petite table qui lui servait de bureau. Il avait à peine écrit une demi-page, qu’un coup brusquement frappé à la porte le fit tressaillir : quoique contrarié, il se leva pour ouvrir.

— Ah ! c’est toi ? dit-il en apercevant Blondeau ; est-ce que tu es malade ? tu es pâle comme un mort.

Blondeau de Gustan était fort blême en effet. Ses yeux rougis, son air défait et ses vêtements en désordre trahissaient une catastrophe dont le jeune magistrat ne se douta pas, et qui peut être racontée en deux mots. Fidèle à ses habitudes hasardeuses, le flibustier en gants jaunes sortait d’une maison de jeu dans laquelle, après une lutte de trois heures, avaient chaviré sur la noire les deux mille francs empruntés à Deslandes et promis à M. Bigaré. De ce naufrage, Blondeau, selon l’usage des joueurs, n’avait pas sauvé une seule pièce de cent sous, et il se trouvait retombé précisément au point de détresse où son ami l’avait trouvé en arrivant à Paris. Dans ce désastre, il venait rendre visite à Deslandes, ou plutôt aux dix-sept billets de banque dont était encore garni le portefeuille du substitut.

— Si je suis pâle, tu ne l’es pas moins, répondit Blondeau avec une insouciance affectée, Quel diabolique commerce fais-tu depuis trois jours ? Est-ce toi qui a griffonné tout ce barbouillage ?

— Barbouillage, répliqua Deslandes. Parle avec plus de respect d’un chef-d’œuvre de logique et d’érudition. Veux-tu que je te le lise ?

— Tu sais que la jurisprudence n’est pas mon fort. Mais chef-d’œuvre ou non, je ne croyais pas que tu fusses venu à Paris pour te claquemurer tête-à-tête avec une écritoire.

— Ma foi ! je ne m’y attendais pas non plus. J’étais décidé à me donner vacances complètes ; à flâner le jour, à voir le monde, à courir les théâtres, et voilà que depuis trois jours j’ai abattu plus d’ouvrage que je ne fais ordinairement pendant quinze. Mais je n’en ai plus que pour quelques heures, et je compte m’indemniser dès demain. A propos, as-tu revu madame de Marmancourt ?

— Oui, la robe a été admirée, et tu passes pour un homme plein de goût.

Deslandes se caressa le menton avec complaisance.

— Que cherches-tu, dit-il ensuite à son ami, dont les yeux erraient çà et là d’un air préoccupé ?

— Je regarde ta niche ; car il serait trop fastueux de dire ta chambre, répondit Blondeau en se levant ; quelle idée t’a pris de venir te loger ici. A part moi, avec qui tu ne te gênes pas, décemment tu ne pourrais pas recevoir une visite ; et c’est à peine si toi-même tu y es en sûreté.

— Comment ça ! dit le substitut, est-ce que cet hôtel a un mauvais renom ?

— Je ne m’y fierais pas, surtout si j’avais avec moi une somme considérable. Où caches-tu ton portefeuille ?

— Là, dit Deslandes, en montrant un vieux secrétaire d’acajou surmonté d’une tablette de marbre cassée en trois morceaux.

Blondeau s’approcha du meuble et appuya la main comme pour en essayer la solidité.

— Voilà de l’argent en sûreté, dit-il en haussant les épaules ; d’un coup de poing je parie de faire sauter la serrure. Et puis dans ces hôtels garnis qui sont aux ordres de la police, il y a des clefs qui vont à tous les meubles. Un paquet de billets de banque est si tentant et a si vite disparu !

Deslandes se leva brusquement, ouvrit le secrétaire, et trouva dans un des tiroirs son portefeuille intact.

— Tu m’as fait peur, dit-il ; mais tu vois que c’est à tort.

— Ce qui n’est pas arrivé hier peut arriver demain, dit Blondeau d’un ton sentencieux.

— Tu crois donc qu’il est imprudent de garder avec moi tant d’argent ?

— Dans une maison ouverte à tout venant, pleine d’individus souvent fort peu scrupuleux qui ne font qu’arriver et partir ! ma foi, j’aimerais presque autant déposer ma bourse sur une borne et la confier à la probité publique.

— En ce cas, il faut que tu me rendes un service, dit le substitut.

Involontairement Blondeau baissa les yeux tandis qu’une faible rougeur colorait la teinte livide de ses joues.

— Je vais garder un ou deux mille francs pour ma dépense, reprit Deslandes, et tu me feras le plaisir d’enfermer le reste dans ton bureau, où il sera en sûreté.

Cette confiance spontanée en allant au-devant d’une proposition que le joueur hésitait à formuler, malgré son aplomb habituel, éveilla dans son âme un de ces remords qui jette parfois aux êtres déjà corrompus le flambeau de l’honnêteté près de s’éteindre ; lueur assez vive pour éclairer le vice et lui montrer sa laideur, mais trop faible pour que la vertu puisse s’y rallumer.

— Un dépôt ! dit Blondeau d’une voix émue ; je t’avoue que j’aimerais autant te voir t’adresser à un autre. Il est toujours désagréable d’avoir chez soi de l’argent qui ne vous appartient pas et dont on se trouve responsable.

— Tu ne peux me refuser ce service, reprit Deslandes avec vivacité ; tu sais qu’excepté toi je ne connais à Paris personne en qui je puisse avoir confiance. D’après ce que tu m’as dit, et je trouve tes observations fort justes, mon argent n’est pas ici fort en sûreté !

— C’est mon avis.

— Tu n’as pas envie de me laisser voler, n’est-ce pas ?

— Assurément.

— Eh bien ! alors fais ce que je te demande, reprit le substitut, et il présenta le portefeuille à son ami, après en avoir retiré deux billets de banque.

— Puisque tu l’exiges, soit, dit Blondeau, qui, en se trouvant possesseur d’une somme de quinze mille francs, éprouva subitement l’ardente soif du jeu, dont sont altérés sans exception tous les pontes qui viennent de perdre leur argent.

— Je suis sûr, pensa-t-il, que l’infernale série de la rouge est épuisée, et que maintenant la noire est bonne. — Tu es pressé de finir ton travail, reprit-il tout haut ; je ne veux pas te déranger, ainsi je te laisse. Adieu ! dînes-tu avec moi demain ?

— Non, je dîne chez madame Piard, répondit Deslandes d’un air important.

Blondeau quitta son confiant ami, et se dirigea d’un pas rapide vers la maison d’où il était sorti, deux heures auparavant, aussi mal en espèces que l’enfant prodigue. A la porte, il s’arrêta, et, par un dernier scrupule, essaya de lutter contre sa tentation. Mais le démon du jeu est très-fort, et la vertu du joueur était faible.

— Si la veine est encore contre moi, se dit-il, je le jure, je ne hasarderai que mille francs.

Après avoir ainsi transigé avec sa conscience, il entra.

MANŒUVRES AMBITIEUSES

Tandis que, en dépit de son serment, le dépositaire infidèle perdait billet après billet, comme en automne un arbre se dépouille de ses feuilles une à une, Deslandes, dont l’ardeur ne s’était pas un seul instant ralentie, mettait la dernière main à son travail, pour lequel, en le relisant, il éprouva une sorte d’enthousiasme.

— Si M. Piard s’attend à un factum de commençant, pensa-t-il, voici qui le fera changer d’opinion sur mon compte.

Le lendemain, le jeune magistrat se rendit chez son protecteur quelque temps avant l’heure du dîner. D’un air modeste il lui remit le dossier à cordon rose augmenté du rapport qu’il avait passé une partie de la nuit à copier de sa plus belle écriture.

— Vous êtes exact, lui dit le conseiller d’état ; dans les affaires, c’est une qualité importante. Nous avons près d’une heure devant nous, lisez-moi votre travail ; je vous dirai franchement ce que j’en pense.

Deslandes obéit, d’abord avec une timidité involontaire, puis en prenant de l’aplomb, et enfin en accentuant son débit aussi hardiment que s’il avait été à l’audience. M. Piard écouta cette lecture de l’air grave et impassible d’un pédagogue qui fait réciter à un écolier sa leçon. A deux reprises il interrompit le substitut pour aller prendre un livre dans sa bibliothèque, afin de vérifier quelques citations. S’étant ainsi assuré de l’exactitude scrupuleuse observée par le rédacteur, il ne put s’empêcher de reconnaître d’autre part la clarté, l’élégance, la logique et la méthode, qui, même aux yeux d’un juge sévère, eussent rendu recommandable l’œuvre du jeune magistrat...

— Je n’aurai pas deux pages à y changer, se dit-il, assez content de cette économie de travail ; mais il n’eut garde de manifester sa satisfaction secrète.

— Cela n’est pas mal, dit-il à Deslandes, lorsque celui-ci eut tourné le dernier feuillet ; c’est même mieux que je n’espérais ; on voit que vous avez étudié la matière ; vos recherches sont faites consciencieusement, et l’ensemble ne manque ni d’ordre, ni d’enchaînement, ni de justesse d’aperçus. Voilà pour l’éloge ; quant à la critique, votre style est trop abondant, trop feuillu, trop fleuri. Dans un travail sérieux, il faut savoir renoncer au molle atque facetum. La manière de Daguesseau est meilleure pour les plaidoiries que pour les rapports, qui veulent avant tout de la précision et de la clarté. La moitié de votre travail pourrait être retranchée sans inconvénient. C’est là un défaut ;

Omne supervacuum pleno de pectore manat,

a dit Horace : tout ce qui est superflu est mauvais. Tenez-vous donc en garde contre la redondance des paroles qui indique rarement l’abondance des idées. Il y a dans ce que vous venez de me lire des parties assez bien faites ; mais, je vous le répète, le tout est prolixe, languissant : cela sent la province. Cependant, comme c’est un début, j’en suis assez content, et je parierais même que vous ferez déjà mieux la seconde fois. Tenez, continua M. Piard, en allongeant la main vers le bureau, sur lequel il prit un dossier une fois plus gros que le premier, voici une affaire toute différente de celle que vous venez de traiter : c’est un procès entre la préfecture de la Seine et une compagnie d’entrepreneurs. Étudiez-le, et rédigez-en le rapport, en cherchant à profiter des conseils que je viens de vous donner.

Déconcerté de recevoir, au lieu des compliments qu’il attendait, un encouragement si mince et si mêlé de critiques, Deslandes prit la liasse de papiers en essayant de sourire. Il la trouva beaucoup plus lourde que la première, et cette fois crut y reconnaître, par un flair machinal, le parfum soporifique des paperasses qui, dans le parquet de son tribunal, l’avait fait bâiller tant de fois.

— Ah çà ! ce maître pédant se figure-t-il que je vais lui triturer tous ses rapports l’un après l’autre ? se dit-il en regardant d’un mauvais œil le bureau chargé de dossiers ; ça serait amusant ! Il n’aime pas le molle atque facetum ! Ne voilà-t-il pas une belle critique ! Si mon style a de l’élégance et de l’agrément, dois-je le rendre à plaisir sec et plat ? Pour lui plaire il faudrait peut-être écrire en patois !

— A ma connaissance, voilà le premier solliciteur dont il soit possible de tirer parti, pensait au même instant le conseiller d’état ; c’est une véritable trouvaille. J’en ferai un secrétaire sans appointements ; il préparera mes rapports et m’épargnera l’ennuyeux travail des recherches ; d’ailleurs, cela est son intérêt plus que le mien ; ne faut-il pas qu’il se mette au courant des affaires ?

L’arrivée successive des convives interrompit le tête-à-tête des deux interlocuteurs qui passèrent du cabinet de M. Piard dans le salon. Comprenant la nécessité de paraître aimable, le substitut parvint à triompher de sa mauvaise humeur. Il ne laissa échapper aucune occasion de se rapprocher d’Isaure, qui, en souvenir des dix billets de la souscription polonaise, le reçut avec une bienveillance marquée. Deslandes, dont l’amour-propre cherchait une compensation au désappointement qu’il venait d’éprouver, s’exagéra facilement l’importance d’un pareil accueil. Distingué, du moins il le croyait, par une femme d’un mérite supérieur, il sentit redoubler son désir de lui plaire. Il déploya donc tous ses moyens de séduction. A table il découpa lestement une dinde de Périgueux, sans tirer de la cavité de l’animal plus de la moitié du trésor truffé qui s’y trouvait enfoui, talent et réserve que devait apprécier une maîtresse de maison. Au salon il prit part à la conversation avec une vivacité abondante qui fit plus d’une fois froncer le sourcil au député du centre gauche, menacé d’une éclipse totale. Il se montra tour à tour enjoué, caustique et profond, chercha l’esprit souvent et le rencontra quelquefois, obtint en un mot un de ces succès qui, dans tout l’espace compris entre un piano et une table de whist, mettent un homme en relief depuis dix heures du soir jusqu’à minuit, mais dont personne ne se souvient le lendemain.

En rentrant dans sa chambre, le manteau alourdi par le dossier numéro deux, Deslandes examina sa conscience et se trouva non pas amoureux de madame Piard, mais décidé à le devenir. Au rebours de la plupart des affections qui naissent sans le savoir, et ne se connaissent qu’à un certain âge, la passion du substitut anticipa sur sa propre existence et se pressentit avant que d’éclore. C’est beaucoup quand l’amour a un motif, le sien en eut deux : l’utilité d’abord ; n’était-il pas évident que plaire à sa protectrice était le meilleur moyen de se la rendre favorable ? Venait ensuite l’appétit d’un cœur affamé par le plus long jeûne sentimental que puisse subir un homme de vingt-sept ans. Au milieu d’une population de provinciales laides ou dévotes, vertueuses ou prudentes, mais la plupart aussi rebelles à la tendresse que les vestales romaines ou les nymphes de Diane, le jeune magistrat avait dû réprimer toute velléité romanesque qui l’eût perdu de réputation sans lui procurer aucun bénéfice. Il se trouva merveilleusement préparé par le repos aux émotions vivaces qu’il avait si souvent souhaitées au milieu de sa monotone existence. Dans cette disposition inflammable que n’avaient pu tout à fait amortir les rêves ambitieux. Deslandes devait nécessairement tomber épris de la première femme aimable qui daignerait lui accorder la moindre de ces attentions que la présomption masculine est si prompte à métamorphoser en encouragements. Par un hasard heureux au premier aspect, il se trouva que madame Piard, jeune encore, très-spirituelle, belle et puissante à la fois, réunissait toutes les qualités propres à satisfaire l’ambition et à flatter la vanité, mobiles également puissants sur l’âme du substitut. Moitié calcul, moitié attraction, Deslandes se déclara donc amoureux, ce qui est un grand acheminement à l’être en réalité. En se couchant il doutait encore un peu de cette passion improvisée, mais à son réveil il y crut sérieusement ; tant il est vrai que la nuit porte conseil.

La vie des solliciteurs est laborieuse, mais ses fatigues sont purement physiques : je ne parle pas de ses soucis. Se lever matin, assiéger les bureaux ministériels, harceler les protecteurs, dépister les concurrents, moduler sur tous les tons la cantilène des pétitionnaires ; le soir, courir les salons pour montrer aux gens en crédit une figure obstinément souriante ; devenir, en un mot, un placet incarné toujours ouvert à l’endroit le plus respectueux : tous ces détails que chaque jour ramène sans aucune variation exigent plus de santé que de talent. Pour réussir en un pareil métier, il faut avant tout être patient et ingambe ; l’esprit y est du luxe, souvent même ce superflu devient nuisible. Deslandes toutefois n’en jugea point ainsi, et ne crut pas pouvoir mettre trop de finesse dans des manœuvres auxquelles un tendre sentiment venait d’ouvrir un champ plus vaste, mais aussi plus difficile.

Voici quel fut pendant près d’un mois le genre de vie de l’ambitieux substitut. A six heures du matin, quelquefois plus tôt, il se levait courageusement et attelait incontinent toutes les puissances de son esprit à l’un des volumineux dossiers dont le conseiller d’état avait soin de ne jamais le laisser manquer. A l’exception d’une demi-heure consacrée au déjeuner le plus frugal, ce labourage intellectuel occupait toute la matinée. Quoique la première ardeur du jeune magistrat se fût considérablement amortie, et qu’en écrivant il sommeillât quelquefois à l’instar du bon Homère, il persistait néanmoins avec une résignation stoïque dans un travail qui devait, pensait-il, lui concilier à jamais l’estime et l’intérêt de son protecteur.

A trois heures, la tête lourde et l’esprit fatigué, Deslandes, loin de songer à prendre du repos, ne faisait que changer de harnais ; le jurisconsulte alors se métamorphosait en homme du monde. Après avoir donné les soins les plus minutieux à une toilette que l’art parisien venait d’expurger de tout idiotisme provincial, il allait faire sa cour à madame Piard, près de laquelle il avait habilement gradué la fréquence de ses visites. D’abord, il ne s’était présenté qu’une fois par semaine dans le salon de la rue de la Planche, puis il y était allé de deux jours l’un ; enfin, il s’y montra tous les jours sans que la femme politique parût remarquer défavorablement une pareille assiduité.

Le soir, ne pouvant suivre Isaure dans les salons d’un monde auquel il était encore étranger, Deslandes s’allait joindre à la troupe galante qui papillonnait sans cesse autour de madame de Marmancourt. Chaque fois il laissait à ce flambeau quelques parcelles de ses ailes ; la bouillotte, les parties de spectacle, les dîners, enfin toutes les petites dépenses qui éclosent en guise de fleurs sous les pas de certaines jolies femmes, criblaient sa bourse sans relâche ; mais il supportait avec philosophie cette saignée d’argent. Dans l’espèce de blocus dont il voulait entourer son protecteur pour lui ôter tout moyen de manquer à sa promesse, madame de Marmancourt occupait un terrain trop avantageux pour qu’il négligeât de s’en assurer, n’importe à quel prix.

— C’est de l’argent placé à gros intérêt, répétait-il en se rappelant les instructions de M. de Loiselay.

Deslandes se résignait donc au sensible amaigrissement de sa bourse. Mais une chose à laquelle il avait peine à s’habituer, c’était la fatalité qui s’obstinait à le poursuivre dans le salon de madame de Marmancourt ; il semblait qu’un démon malin y tendît ses piéges pour lui faire commettre maladresse sur maladresse. Tantôt un magot fêlé, chinois fort équivoque, se trouvait inopinément derrière son coude au moment où il remuait le bras ; tantôt, en s’asseyant sur un fauteuil vide en apparence, il écrasait un chapeau d’un âge mûr dont l’aplatissement faisait pousser à Théodosie les plus douloureuses exclamations.

— Il faut que je sois ensorcelé ; se disait alors le substitut ; il est écrit que je ne pourrai pas faire ici un seul mouvement sans briser ou gâter quelque chose. Je n’ai jamais été d’une balourdise si monstrueuse.

Honteux de ses gaucheries, il employait pour se les faire pardonner le moyen qui lui avait si bien réussi une première fois. La réparation des petites catastrophes dont il acceptait candidement la paternité ajouta au budget de ses dépenses un chapitre qu’il n’avait pas fait entrer en venant à Paris ; et qui l’obligea de recourir beaucoup plutôt qu’il ne s’y attendait au dépôt dont son ami s’était chargé.

Dans sa guerre de tapis vert, Blondeau, après s’être trouvé à deux doigts du désastre le plus complet, s’était relevé grâce à un caprice de la fortune. Dès lors il avait continué de batailler contre la rouge, avec des alternatives de perte et de succès. Heureusement il se trouvait en gain lorsque le substitut lui demanda de l’argent. Ce ne fut pas sans un secret dépit que le joueur vit diminuer de deux billets de mille francs la somme sur laquelle reposaient ses espérances, et dont en ce moment même il venait de combiner les chiffes de manière à en composer un martingale infaillible selon lui.

— Sais-tu que tu fais une dépense excessive, dit-il à Deslandes d’un air de remontrance. Diantre ! il ne faut pas jeter ainsi l’argent par les fenêtres !

— C’est aisé à dire, répondit le substitut en hochant la tête ; si tu connais un moyen de mener la vie du monde sans dépenser de l’argent, je te saurai un gré infini de me l’enseigner. Ce n’est pas le courant qui est ruineux, ce sont les accidents imprévus. Pour t’en donner une idée, hier encore, à propos d’un mauvais petit magot pas plus chinois que nous, quoi qu’on en dise, et que j’ai eu l’inexplicable maladresse de mettre en pièces, j’ai envoyé à madame de Marmancourt deux superbes cornets de porcelaine, vrai japon ceux-là ! Sais-tu ce qu’ils m’ont coûté ? quatre cents francs, rien que cela !

— Voilà qui n’a pas de sens commun ! s’écria Blondeau, à qui l’égoïsme particulier aux joueurs fit oublier les égards qu’il devait à madame Marmancourt : un magot qui ne valait pas cent sous !

— Elle prétend que, comme objet de curiosité, il valait au moins cent écus pour un amateur.

— Si tu prends l’habitude de croire tout ce que disent les femmes, elles te persuaderont bientôt qu’il fait nuit en plein midi.

Habitué depuis quelque temps à traiter comme sien l’argent du substitut en l’exposant aux chances les plus néfastes de la roulette, Blondeau regardait comme une véritable lésion le remboursement qu’il se voyait obligé d’effectuer, mais il imagina bientôt un moyen de s’indemniser de cette perte.

— C’est Théodosie, se dit-il, qui, avec les tours qu’elle joue à ce pauvre Victor, vient d’entamer ma martingale ; elle aura la bonté de réparer cette brèche. Cela est de toute justice.

LA PROTECTRICE

De tous les moyens mis en œuvre par Deslandes pour réussir, travail assidu, amour intéressé et largesses intelligentes, la galanterie était celui où il déployait le plus d’ardeur et de raffinement. Sur la pente glissante au sommet de laquelle siégeait madame Piard, cuirassée du triple airain de la pruderie, de l’orgueil et de l’ambition, il gravissait d’un pas ralenti par la prudence, n’avançant un pied qu’après avoir affermi l’autre, et s’accrochant des deux mains aux moindres broussailles de ce terrain aride. A chaque progrès, un redoublement de précautions devenait nécessaire. Ainsi que toutes les femmes vertueuses avec préméditation, Isaure avait son plan de défense tout prêt en cas d’agression. Devinant d’instinct la stratégie d’une passion qu’elle n’avait pas encore éprouvée, elle avait compris que le plus sûr moyen de vaincre le péril était de le tenir à distance ; opinion fort juste, car la résistance féminine est toujours plus efficace de loin que de près. D’avance, elle avait donc scrupuleusement détruit autour d’elle toutes les positions où s’abritent d’ordinaire les amants, comme à l’approche d’un siége les ingénieurs d’une place de guerre brûlent impitoyablement, dans un certain rayon, les maisons où pourrait se loger l’ennemi.

Madame Piard ne dansait ni ne valsait ; elle ne montait pas à cheval, elle n’allait que fort rarement au spectacle, elle n’avait pas d’album ; on ne la trouvait jamais lisant un roman ou assise à son piano ; donc le substitut se voyait privé de toutes les occasions de galanterie dont les coquettes aiment à s’entourer. Auprès d’une pareille femme, afficher tout d’abord des prétentions amoureuses, eût été un infaillible moyen de se faire éconduire sans rémission. Plus d’un présomptueux Parisien avait déjà échoué sur cet écueil, que le jeune provincial eut l’adresse d’éviter.

Parmi toutes les manières d’exprimer à une femme la passion qu’on ressent pour elle, Deslandes choisit la plus gauche en apparence qui se trouva la plus habile en réalité. Au lieu de se pavaner dans l’outrecuidance d’un Lovelace anticipant sur la victoire, ou de soupirer lamentablement à la Werther en laissant sortir de sa poche le canon d’un pistolet, ou bien encore de rouler des yeux furibonds et de maugréer le ciel et la terre à la façon d’Antony, le substitut adopta, pour caractériser son rôle, la timidité, la modestie, la réserve, la soumission, le dévouement, le respect, l’abnégation et toutes les autres vertus des passions d’écolier. De ces fleurs de l’âme, aimables dans leur humilité, il composa peu à peu une gerbe sentimentale, dont la femme la plus sévère eût savouré complaisamment le parfum, comme on respire la senteur innocente d’un bouquet de violettes. En un mot, pour faire son chemin, Deslandes se mit à genoux ; ce n’est pas en général le moyen d’aller vite ; mais cette allure n’a rien d’inquiétant, et c’est là un point essentiel, lorsqu’il s’agit d’apprivoiser une femme vertueuse, biche farouche de son métier.

Malgré les soins causés par l’ambition et les froides habitudes d’une vie toute positive, il était impossible que madame Piard fermât les yeux à cette passion si bien gantée, qui chaque jour venait manœuvrer devant elle d’un air tendre, docile et discret. Dédaigneusement habituée aux hommages des hommes qui briguaient sa protection, elle n’accorda d’abord à cette nouvelle conquête qu’une attention distraite ou indifférente, mais peu à peu elle y reconnut des qualités méritoires par leur rareté. Le respectueux empressement de Deslandes, sa retenue pleine de délicatesse, sa complaisance à toute épreuve, contrastaient tellement avec la suffisance des protégés ses prédécesseurs, qu’Isaure ne put s’empêcher de remarquer cette différence et de lui en savoir gré. Elle crut découvrir dans le jeune solliciteur une de ces âmes à la fois riches et simples telles qu’il s’en trouve encore en province, à ce qu’on croit à Paris, et son orgueil qu’eût révolté la moindre échappée présomptueuse, s’adoucit en faveur d’un sentiment dont la modeste allure semblait garantir le caractère inoffensif.

Pour asservir une coquette il peut être bon de montrer sa force ; pour désarmer une prude il est toujours habile de la cacher. Assez peu redoutable en réalité, Deslandes avait craint pourtant de le paraître trop. Semblable à ces petits hommes qui baissent la tête pour passer sous une porte de six pieds, il se diminuait de peur d’effrayer sa protectrice en développant de pied en cap une rouerie qu’il croyait gigantesque. Ce manège lui réussit d’une manière qui aurait peut-être humilié son amour-propre, s’il eût connu le véritable caractère de son succès. A force de respect il parut sans conséquence. Dès lors il lui fut permis d’aimer ; car ce qui offense une femme vertueuse, ce n’est pas le désir, c’est la prétention.

Par un de ces tacites accords, si fréquents au début des passions parisiennes. Deslandes se trouva installé dans les fonctions d’adorateur soumis et désintéressé. A ses yeux cette position n’était qu’un surnumérariat, tandis qu’Isaure y voyait un arrangement définitif. Espérant que, selon l’usage, le temps lui donnerait raison, le substitut s’appliqua à conquérir successivement toutes les innocentes prérogatives de l’emploi qu’il venait d’obtenir. Grâce à son assiduité journalière dans le salon de madame Piard, il y exerça bientôt l’espèce de droit d’hospitalité que les règlements militaires attribuent aux soldats logés chez les citoyens : il eut place au feu et à la lumière, en attendant mieux ; il entrait sans qu’on l’annonçât, se débarrassait familièrement de son chapeau, s’asseyait ou restait debout, à sa guise, prenait sur ses genoux la levrette favorite, feuilletait un livre quand survenait une visite importune ; d’autres fois il cachetait les lettres de madame Piard qui, pour suffire aux soins d’une correspondance fort étendue, écrivait à toute heure. Enfin, il appelait les domestiques par leurs noms, découpait à table, et se chargeait au dehors d’une foule de commissions que lui rendait agréables l’espoir d’être récompensé par un sourire de sa belle protectrice.

Deslandes, qui, par politique, s’était résigné a servir gratuitement de secrétaire au conseiller d’état, devint pour madame Piard une espèce d’aide de camp dont elle employait le zèle sans scrupule et même avec un certain plaisir. Les femmes ambitieuses ont en général un esprit dominateur qui préfère dans un homme la souplesse à la force ; elles s’accommodent mieux du roseau qui plie que du chêne qui résiste ; car, viriles et hardies, ce n’est pas un appui qu’il leur faut, c’est un jouet. La docilité à toute épreuve du substitut le servit beaucoup plus que n’eussent fait des qualités héroïques. Madame Piard lui accorda peu à peu l’intérêt que porte un maître à son élève ; elle lui donnait des conseils, rectifiait les opinions exagérées qu’il s’était formées en province sur beaucoup de points, et le perfectionnait dans la science du monde ; quelquefois même, par une sorte d’amicale sollicitude, elle l’interrogeait sur ses actions et lui demandait compte de l’emploi de son temps. Quant au but principal du substitut, Isaure s’en tenait aux promesses sans se presser de les accomplir. Il y avait de sa part, non pas déni de protection, mais délai. Cela est facile à comprendre : quelquefois on rend service à un importun pour s’en débarrasser, tandis qu’on diffère de favoriser un homme aimable afin de jouir plus longtemps de ses assiduités. Deslandes devait donc attribuer à son succès même un retard contraire à ses intérêts ; mais se fût-il douté de cet étrange obstacle, sa vanité, aussi puissante au moins que son ambition, l’aurait, selon toute apparence, empêché d’y porter remède.

Cinq semaines environ après son arrivée à Paris, un matin que le temps était sombre et disposait l’âme aux idées mélancoliques, le substitut réfléchit sérieusement sur sa position. Établissant en quelque sorte le bilan de son actif et de son passif, il balança les efforts tentés par lui avec les avantages acquis, et ne put s’empêcher de trouver les derniers un peu légers auprès des autres. Pour prix d’un travail de huit heures par jour, d’une amabilité non moins obstinée, et de près de 5,000 fr. dépensés de la manière la plus futile, qu’avait-il obtenu ?

— Des promesses, se dit-il en répondant à la question qu’il venait de s’adresser ; des promesses, c’est-à-dire quelque chose de si commun qu’en tout pays cette marchandise-là se donne gratis à qui en veut. Je commence à croire qu’à force de vouloir être habile, je me suis engagé dans une fausse route. Au lieu de prendre de l’ascendant sur tous ces gens-là, je me laisse bénévolement exploiter par eux. Diantre ! ce n’est pas pour cela que je suis venu à Paris ! Il faut changer de tactique à l’instant même ; je ne peux pas passer ma vie à rédiger les rapports de M. Piard, à être le patito de sa femme et à renouveler pièce à pièce l’ameublement de madame de Marmancourt. C’est assez creuser la tranchée ; il est temps de battre en brèche.

Un incident inattendu et d’une nature un peu burlesque fournit à Deslandes une occasion favorable pour tenter l’attaque décisive dont il venait de reconnaître la nécessité. Un jour, en entrant dans le salon de madame de Marmancourt, il trouva la maîtresse du logis et l’élève pianiste d’un âge mûr mutuellement exaspérées l’une contre l’autre. Les épithètes pittoresques que s’adressaient en combattant les héros d’Homère auraient paru sans couleur auprès des compliments qu’échangeaient les deux interlocutrices ; car l’amitié qu’affichent l’une pour l’autre certaines femmes est un ballon d’où s’échappe, au premier coup d’épingle, une bourrasque de haine. La présence du substitut mit fin à cette joute d’éloquence qui menaçait de dégénérer en argumentation manuelle. Théodosie, qui avait l’avantage du terrain puisqu’elle était dans son salon, ordonna à son amie de sortir ; celle-ci obéit, mais ce ne fut pas sans avoir proféré un serment de vengeance aussi tragique que l’imprécation de Camille dans Horace.

Le lendemain, deux lettres sans signature arrivèrent par la petite poste chez M. Piard. La première avertissait Isaure de la criminelle conduite de son mari, et invoquait à l’appui de cette dénonciation le témoignage de Deslandes. La seconde, adressée au conseiller d’état lui-même, contenait un catalogue presque aussi long que celui de don Juan, et dans lequel se trouvaient enregistrés, par ordre de date, tous les rivaux supposés ou véritables dont avait droit de se plaindre l’amoureux de cinquante ans. Cette liste polyglotte était close par le nom du substitut, qui depuis près d’un mois, disait-on, venait chaque jour chez madame de Marmancourt, et y était reçu avec une familiarité dont un aveugle seul pouvait ne pas comprendre le véritable sens. Le correspondant anonyme entrait dans le détail des magnifiques procédés du jeune magistrat, et en tirait cette conclusion qui, dans une certaine société, jouit de l’autorité d’une axiome : Amour prodigue, amour heureux.

Il y avait à peine une heure que ces deux épîtres étaient parvenues respectivement à leur adresse, lorsque Deslandes se présenta chez le conseiller d’état. Quoiqu’il eût sous le bras un dossier volumineux, au lieu de se diriger vers le cabinet de son protecteur, il entra d’abord dans le salon où il espérait de rencontrer Isaure qui s’y trouvait en effet. Elle était seule, et se promenait à pas lents, habitude que les femmes d’affaires empruntent volontiers aux hommes. En entendant marcher derrière elle, madame Piard se retourna par un mouvement brusque, et montra au substitut un visage dont la froideur accoutumée avait disparu et fait place à l’expression la plus orageuse.

S’il est vrai, comme l’a dit la Rochefoucauld, qu’il y ait peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, c’est à coup sûr à l’annonce d’une trahison maritale qu’il doit être permis à cette lassitude de se manifester. Vertueuse sans effort (par conséquent sans mérite, eût ajouté l’auteur des Maximes), Isaure néanmoins se croyait le droit de se glorifier de la belle conduite qui lui coûtait si peu. Le fait seul d’observer scrupuleusement, à l’égard d’un homme de cinquante ans, la fidélité prescrite par la loi, lui semblait mériter l’éternelle gratitude d’un vieux mari qui ne devait pas s’attendre à un pareil bonheur. En trouvant la déloyauté où elle supposait la reconnaissance, en se voyant trahie, elle jeune, belle, spirituelle et courtisée, par un barbon si bien fait pour être trompé lui-même, madame Piard éprouva une de ces indignations véhémentes dont l’effort ordinaire est l’application immédiate de la loi des représailles. L’orgueil prit soudainement sur son cœur blessé l’empire que n’y eût peut-être jamais conquis une passion plus tendre.

— Si cette infamie est vrai, se dit-elle, ma vengeance ne se fera pas attendre !

Ce fut en ce moment que le substitut entra dans le salon, la cravate bien mise, la redingote pincée, les bottes brillantes, les cheveux parfumés, le regard caressant, les lèvres souriantes, si gentil en un mot, qu’à sa vue toute femme offensée devait se dire : Voici mon vengeur !

LES LETTRES ANONYMES

Deslandes avait si souvent entretenu sa protectrice de l’empire absolu qu’elle exerçait sur lui, qu’Isaure croyait sérieusement à cette souveraineté. Elle était persuadée que, pour être obéie, il lui suffisait de commander. Cependant, en cette circonstance, elle entoura de précautions oratoires la question décisive dont la lettre anonyme qu’elle venait de recevoir lui avait suggéré l’idée. Appelant à l’aide une dissimulation nécessaire, elle s’efforça de rappeler sur sa physionomie le calme qui depuis une heure en avait disparu, et s’assit d’un air de négligence, tandis que le substitut s’avançait pour la saluer.

— Vous arrivez à propos, lui dit-elle avec un sourire contraint, je veux vous confesser ; ainsi faites votre examen de conscience.

— Je le fais tous les matins, et j’y trouve toujours le même péché, répondit Deslandes qui accompagna d’un tendre regard ce profane langage.

— Il ne s’agit pas de cela. J’ai vu hier au soir le garde des sceaux, et je lui ai rappelé la promesse qu’il m’avait faite la semaine dernière. A mon grand étonnement, il m’a paru cette fois moins bien disposé à votre égard. J’ai voulu connaître la raison d’un pareil changement ; voici ce que j’ai découvert : vous êtes, il est vrai, bien noté au ministère de la justice ; mais on a pris dernièrement des informations sur votre genre de vie depuis votre arrivée à Paris, et ces renseignements n’ont pas été si favorables qu’on devait s’y attendre d’après la chaleur que j’avais mise dans mes recommandations.

— Que peut-on me reprocher ? s’écria le substitut.

— Je vous le répète, examinez votre conscience.

— La vie que je mène ici est d’une régularité que je pourrais appeler monastique. A l’exception des courts instants pendant lesquels j’ai le bonheur de vous voir, mes matinées tout entières sont consacrées au travail ; c’est un fait que peut certifier M. Piard.

— Aussi ne s’agit-il pas de l’emploi de vos matinées, mais de celui de vos soirées.

— Le soir, dit Deslandes d’un ton moins assuré, forcé de renoncer à l’espoir de vous voir, je cherche à tuer le temps ; je vais au spectacle, ou bien je vois mes amis ; le plus souvent je reste tristement au coin de mon feu.

— Voyez la calomnie, dit madame Piard, en affectant un sourire railleur, on assure que, loin d’être réduit à tuer le temps, vous l’occupez au contraire le plus agréablement du monde auprès d’une femme aimable, spirituelle et charmante. C’est là, n’est-il pas vrai, un abominable mensonge ?

Le substitut pensa sur-le-champ à Théodosie et éprouva un léger embarras que dissipa presque aussitôt un mouvement de satisfaction vaniteuse.

— Son ironie forcée semble annoncer une secrète jalousie, se dit-il, et si elle est jalouse, c’est qu’elle m’aime. Mais qui diantre a pu lui apprendre que je vais chez madame de Marmancourt ? Me ferait-elle déjà espionner ?

— Madame, dit-il ensuite à voix haute, il existe en effet une femme aimable, spirituelle et charmante, près de qui le temps, au lieu de paraître lent, me semble avoir des ailes ; mais ce n’est pas d’elle qu’il peut être question, puisque depuis mon arrivée à Paris je n’ai pas eu l’honneur de passer une seule soirée dans ce salon.

— Des compliments plus ou moins véridiques ne vous tireront pas d’affaires, reprit Isaure d’un air d’impatience ; je vous le répète, il ne s’agit pas de moi, mais d’une personne avec qui je désire n’être mise en parallèle d’aucune manière. Dois-je prononcer son nom, ou me ferez-vous enfin le plaisir de comprendre ce que je veux vous dire ?

L’accent avec lequel furent prononcées ces dernières paroles apprit au substitut qu’il serait inutile et peut-être imprudent d’éluder plus longtemps une réponse précise.

— Ah ! je devine, dit-il en riant avec affectation ; je parie qu’on a voulu parler de madame de Marmancourt.

— Il est donc vrai que vous connaissez cette femme ! s’écria madame Piard dont les yeux s’animèrent soudain.

Deslandes attribua la vivacité de cette interruption à la jalousie qu’il se flattait d’inspirer. Il chercha un instant lequel lui serait le plus profitable d’exciter l’inquiétude d’Isaure ou de la calmer. Satisfait d’avoir pensé en mauvais sujet, il agit en homme délicat.

— Madame, répondit-il d’une voix douce, j’ignore quelle interprétation ridicule on a pu donner à des visites fort innocentes. Permettez-moi de réduire la chose à sa juste valeur. Il est vrai qu’un de mes amis m’a présente à madame de Marmancourt, et que je vais quelquefois chez cette dame, ainsi que font beaucoup d’hommes de fort bonne compagnie...

— Voilà ce qui est fort contesté, interrompit de nouveau madame Piard ; on assure que, même en hommes, cette société-là est très-mal composée, et qu’excepté vous, que l’on s’étonne d’y voir figurer, il serait impossible d’y trouver une seule personne reçue dans le monde.

— Je pourrais cependant citer des noms qui démontreraient la fausseté d’une pareille assertion.

— Citez, dit la femme du conseiller d’état d’un air de défi, justifiez-vous ; je ne demande pas mieux.

Deslandes étrangla fort à propos en serrant les dents le nom de M. Piard près de sortir de ses lèvres.

— Pas d’indiscrétion, se dit-il, ce vieux don Juan ne me le pardonnerait pas, car je lui ai promis le secret. D’ailleurs, ceci est une explication entre elle et moi ; à quoi bon y mêler le nom de son mari ?

— Madame, reprit-il, vous ne connaissez aucune des personnes qui fréquentent cette maison ; des noms que vous entendriez prononcer pour la première fois ne pourraient donc rien vous apprendre.

Madame Piard tourna la tête pour voir le substitut en face et arrêta sur lui le plus perçant de ses regards.

— Vous me jurez, lui dit-elle, que je ne connais aucun des hommes qui vont chez cette femme !

En ce moment la physionomie et la voix d’Isaure avaient une expression trop significative pour que Deslandes pût persister dans sa méprise. Il comprit qu’il était interrogé non pas comme accusé, ce qui eût été flatteur, mais comme témoin, ce qui devenait mortifiant. A cette déception se joignit au même instant le sentiment, non moins désagréable, du danger auquel l’exposait une situation si délicate. Il se trouvait entre deux écueils également redoutables. Mentir, c’était justifier le courroux de sa protectrice ; dire la vérité, c’était provoquer la haine du conseiller d’état. Or, il avait besoin de tous les deux ; quel moyen trouver pour ne blesser ni l’un ni l’autre ? Dans cette perplexité, Deslandes, au lieu de répondre, mordit le bout de son gant et leva les yeux au plafond, comme s’il eût interrogé sa mémoire, de peur de commettre une erreur en jurant à la légère.

— Il paraît que vous avez besoin de préparer votre réponse, lui dit madame Piard, avec un sourire hautain ; vous avez raison de réfléchir avant que de parler, car ce que vous allez dire fixera irrévocablement l’opinion que je dois avoir de vous. Pour vous éviter la peine de chercher plus longtemps dans vos souvenirs, je vais préciser ma question. A votre connaissance, M. Piard va-t-il chez la personne dont nous parlons ?

Mis de la sorte sur la voie d’un délit marital, un séducteur de profession n’eût pas hésité ; car le danger était éloigné et incertain, tandis que le profit était proche et évident. Par malheur pour lui, Deslandes n’avait de la rouerie que ce que le geai avait du paon, le plumage. En temps ordinaire, ce vêtement d’emprunt faisait son office d’assez bonne grâce ; mais à la moindre épreuve, il gênait les mouvements d’un naturel honnête, qui s’en dépouillait alors sans réflexion, quitte à se remplumer en fatuité après la crise. Le substitut, qui était entré dans le salon, déterminé à conquérir quelque avantage décisif, fût-ce au moyen des manœuvres les plus machiavéliques, sentit faillir sa résolution dès que s’offrit d’elle-même l’occasion de l’appliquer. Atteint d’un scrupule subit, il soumit le parti qu’il devait prendre à une appréciation morale, rarement consultée en pareil cas. Il se dit qu’il convenait à lui moins qu’à personne de révéler à Isaure les méfaits de son mari, et que d’ailleurs il y aurait autant de déloyauté que d’imprudence à trahir la promesse de discrétion qu’il avait faite à l’infidèle à cheveux gris.

— Il est possible, pensa-t-il, qu’elle sache fort bien à quoi s’en tenir, et que ses questions n’aient d’autre but que d’éprouver mon caractère ; en ce cas le résultat n’est pas douteux. Exploiter en ma faveur les torts de son mari, le frapper lorsque déjà il est à terre, serait une lâcheté qui la révolterait, j’en suis sûr ; tandis qu’une noble réserve, un généreux mensonge, doivent nécessairement me rehausser dans son esprit. Elle comprendra qu’un cœur bien placé dédaigne l’emploi de la délation.

Deslandes, qui avait fait ces réflexions en beaucoup moins de temps que nous n’en avons mis à les écrire, composa sa figure, et d’un air sérieux sous lequel perçait le légitime orgueil qui accompagne parfois la grandeur d’âme :

— Madame, dit-il, je puis vous assurer que je n’ai jamais vu M. Piard chez madame de Marmancourt.

En supposant que son mensonge lui serait compté comme une belle action, le substitut se trompa tout à fait. Les femmes en général admirent infiniment l’héroïsme, pourvu qu’il ne les contrarie pas ; mais rien ne leur déplaît comme les grands sentiments lorsqu’elles-mêmes en éprouvent de petits. Habituée à lire sur la physionomie de son protégé, madame Piard devina aussitôt qu’il la trompait ; loin d’attribuer ce mensonge à quelque cause généreuse, elle en chercha le motif parmi les plus prosaïques faiblesses du cœur humain.

— Il a peur, se dit-elle ; peur de M. Piard !

La dernière chose qu’une femme pardonne à un amant, c’est de craindre son mari. En accueillant l’idée de la vengeance, Isaure avait pensé d’abord à Deslandes, en qui elle croyait trouver un allié plein de zèle et de détermination. Déçue dans cette espérance, elle éprouva soudainement le plus violent dédain pour ce provincial qui, parlant sans cesse de son dévouement, manquait, par une timidité intempestive, l’occasion de le prouver. Son orgueil, blessé de ce mécompte imprévu, lui ôta toute envie de poursuivre un interrogatoire que ne justifiait plus la confiance. Elle se leva d’un air glacial ; et, adressant au substitut un salut cérémonieux dans son exiguïté :

— Excusez-moi, lui dit-elle ; j’ai des visites à faire, et il faut que je m’habille.

Deslandes comprit qu’il venait de commettre une faute, mais sans deviner le moyen de la réparer.

— Madame, s’écria-t-il en se levant à son tour, ai-je fait quelque chose qui vous déplaise ? Votre physionomie, que je connais si bien, semble l’annoncer. De grâce, si, sans m’en douter, je vous ai offensée, daignez me le dire, afin que je puisse vous convaincre de mon innocence. Vous ne doutez pas, j’espère, du respectueux attachement que je vous ai voué depuis que j’ai le bonheur de vous connaître. Plusieurs fois vous avez bien voulu me dire que vous aviez confiance en moi. Cette confiance, je suis prêt à la justifier au péril de ma vie. De grâce, madame, prescrivez-moi un péril à braver, un sacrifice à accomplir ; vous verrez alors si je mérite la bienveillance que vous m’avez toujours témoignée ; oui, je voudrais, au prix de mon sang...

— Eh ! monsieur, laissons là votre sang, interrompit Isaure avec un sourire sardonique ; je n’en ai nulle envie. D’ailleurs je ne vous crois pas aussi prêt à le répandre que vous voulez bien le dire !

— Madame... mettez-moi à l’épreuve.

— C’est fait... mais je vous retiens ici fort mal à propos. A cette liasse de papiers je vois que vous veniez chez M. Piard ; vous le trouverez dans son cabinet.

Sans attendre la réponse du substitut, Isaure traversa majestueusement le salon, et entra dans son appartement.

Deslandes demeura quelque temps immobile près de la cheminée et confus du résultat de la conversation.

— Elle est piquée, se dit-il, après une méditation assez longue ; peut-être aurais-je dû m’y attendre. C’est égal, j’ai bien fait. Je me suis conduit noblement et habilement ; il est impossible qu’en y réfléchissant elle ne me rende pas justice : dans ma position, ce n’est pas à moi de tirer les marrons du feu ; les manger, à la bonne heure ! Ah ! elle connaît les infidélités de son mari. Voilà qui doit avancer mes affaires ; mais encore faut-il y mettre de la délicatesse. Allons voir quelle mine fait le conseiller. Je suis sûr que le bonhomme ne se doute de rien.

LA RUPTURE

Deslandes passa du salon dans le cabinet de M. Piard, qu’il aperçut assis au coin de la cheminée, dans une attitude sombre et farouche. A sa vue, le conseiller d’état cacha dans une poche de sa robe de chambre une lettre qu’il froissait depuis quelque temps entre les doigts, et il répondit par une froide inclination de tête au salut qui lui était adressé.

— Voici mon travail sur l’affaire du canal du centre, dit Deslandes en posant sur le bureau le dossier qu’il tenait à la main ; j’y ai passé cinq jours entiers. J’espère que vous le trouverez moins imparfait que mes premiers essais.

M. Piard leva sur le jeune solliciteur un regard terne.

— Monsieur, lui dit-il d’un air composé, j’ai vu hier le garde des sceaux.

— Ils ont donc tous vu le garde des sceaux, pensa Deslandes.

— Toutes les places vacantes au conseil d’état sont promises ; vous n’avez donc aucune chance de voir accueillir votre demande ; il ne me reste qu’à vous exprimer mon regret de n’avoir pas réussi dans mes démarches et à vous conseiller de retourner à votre tribunal. Votre congé doit être près de finir s’il n’est pas déjà expiré, et vous savez que souvent les absents ont tort.

Surpris d’une déclaration si imprévue, Deslandes regarda son protecteur d’un air ébahi.

— Je sais ce qui a indisposé contre moi le garde des sceaux, dit-il après avoir réfléchi un instant ; ce sont mes visites chez madame de Marmancourt. Mieux que personne, Monsieur, vous pouvez juger si c’est là un grief sérieux.

— Est-ce une bravade ? Monsieur, s’écria le conseiller d’état.

— Une bravade ! répéta le substitut en ouvrant de grands yeux.

— Elle serait parfaitement déplacée et ridicule, reprit M. Piard, dont le teint naturellement coloré s’empourprait de plus en plus ; me croyez-vous aveugle, Monsieur ? me prenez-vous pour un de ces tuteurs de comédie que chacun bafoue impunément ? Si telle est votre opinion, vous en changerez, je vous le jure ; je sais tout, Monsieur.

— Vous êtes beaucoup plus avancé que moi, Monsieur, répondit le jeune magistrat ; car je ne comprends rien au mécontentement que vous paraissez éprouver. Ai-je fait sans le savoir quelque chose qui puisse vous déplaire ?

— Sans le savoir ! le mot est précieux. Il est probable en effet que vous faites de la rouerie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.

Deslandes rougit à son tour, car il crut le secret de sa passion à la merci du mari d’Isaure.

— Eh quoi ! Monsieur, répondit-il d’une voix émue, quelqu’un aurait-il osé prétendre que j’ai jamais songé à m’écarter du profond respect que je porte à madame Piard ?

— Qui vous parle de madame Piard ? dit brusquement le conseiller ; voilà un plaisant subterfuge ! Pensez-vous que je me laisse abuser par cette inintelligence affectée ? Vous devriez comprendre d’ailleurs qu’il y a de l’inconvenance à prononcer en cette occasion le nom de ma femme.

— Je n’y suis plus du tout, pensa Deslandes, en se remettant de la fausse alarme qu’il venait d’éprouver ; quelle mouche l’a piqué, et puisqu’il ne s’agit pas d’Isaure, où en veut-il venir ?

M. Piard demeura quelque temps enfoncé dans son fauteuil, sifflant entre ses dents et martelant du pied le tapis.

— Parbleu ! mon cher successeur, dit-il tout à coup avec un éclat de gaieté forcée, puisque je ne puis pas être votre introducteur au conseil d’état, je veux du moins vous rendre un service en vous apprenant à connaître les femmes. Faites-moi le plaisir de lire ceci.

Il tira de sa poche la lettre anonyme qu’il venait de recevoir et la tendit à son interlocuteur. Celui-ci prit le papier auquel la colère de M. Piard avait donné la forme d’une boulette, et le lut d’un bout à l’autre, en comprimant avec peine une violente envie de rire. Arrivé au chapitre qui lui était personnel, il redevint très-sérieux tout aussitôt.

— Comment ! Monsieur, dit-il au conseiller d’état, vous avez pu ajouter foi à une lettre anonyme ! Vous n’avez pas fait justice de cette infamie en la jetant au feu !

— Un seul mot, reprit M. Piard ; les faits des cornets de porcelaine, de la robe de velours, et autres de même nature, sont-ils exacts ?

Deslandes, à qui le mensonge avait mal réussi auprès d’Isaure, trouva prudent cette fois d’essayer de la vérité.

— Ce sont là de simples politesses, répondit-il ; et comme elles étaient tout à fait désintéressées, j’ai pu les croire fort innocentes.

M. Piard se leva brusquement, alla tout d’un trait jusqu’au bout de la chambre, revint aussi vite sur ses pas, et s’arrêtant en face du substitut :

— Ce qu’il y a d’abominable, lui dit-il, c’est qu’intéressées ou non, vos politesses ont passé devant moi pour des acquisitions directes, et que j’ai eu la duperie d’en faire les frais ; et maintenant que j’y réfléchis, je crois qu’Ernest est dans le même cas que moi ; vous savez, Ernest de l’ambassade russe ! quel infernal machiavélisme ! Cette femme-là aurait joué Talleyrand ! Bonne chance, Monsieur ; je vous déclare que je ne vous ferai pas concurrence plus longtemps, et que, sans aucune réserve, je vous cède tous mes droits.

— Mais, Monsieur, je n’y ai aucune prétention, répondit Deslandes ; je vous répète que quant à ce qui m’est personnel, cette lettre est un tissu de mensonges.

— Laissez donc...

— Je vous jure...

— A d’autres ! Dupe sans compensation, ce serait par trop candide, et je vous crois très-raffiné, au contraire.

— Pourtant, quand je vous affirme...

— Monsieur, interrompit le conseiller d’état d’un ton sec, je sais fort bien qu’avec votre intention d’exploiter le crédit que je puis avoir, vous n’avouerez jamais un procédé dont j’aurais raison de me plaindre. Vous avez le droit de nier ce que bon vous semble, j’ai celui de croire ce que je veux et d’agir en conséquence de ma conviction. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je me regarde comme délié de l’espèce d’engagement que j’avais pris avec vous. Quoique vous m’ayez rendu service en me donnant l’occasion de connaître le véritable caractère d’une femme qu’Horace semble avoir voulu peindre en disant :

Desinit in piscem mulier formosa superne ;

cependant je ne me sens pas assez de grandeur d’âme ou de bonhomie pour vous témoigner ma reconnaissance en vous appuyant près du ministre. Il est donc bien entendu qu’à dater d’aujourd’hui je ne me mêle plus de vos affaires.

— Est-ce un parti pris ? demanda d’un ton bref Deslandes, dont ce langage révolta la fierté.

— Irrévocablement, dit M. Piard, qui accompagna cet adverbe décisif d’un rude coup de sonnette.

Un domestique entra dans la chambre.

— Je dîne dehors, lui dit son maître ; faites mettre les chevaux à la voiture et venez m’habiller.

Dans l’état des choses, ces paroles équivalaient à un congé. Sans mot dire, Deslandes prit son chapeau, salua son ex-protecteur d’un air de dignité blessée, et sortit du cabinet. Il rejoignit le domestique dans la salle à manger.

— Madame est-elle chez elle ? lui demanda-t-il.

— Madame vient de sortir, lui répondit le valet de chambre.

— Quel ennui d’attendre jusqu’à demain pour me venger de cet insolent personnage ! se dit Deslandes en revenant chez lui. Conduisez-vous donc noblement ! Je n’avais qu’un mot à dire, et c’était un mari perdu. En homme délicat, j’ai menti dans son intérêt et contre le mien, et voilà la reconnaissance qu’il me témoigne ! Parbleu, je suis trop bon avec ma générosité. Il se trouve délié de tout engagement, eh bien ! je le suis, moi, de tout scrupule. A vrai dire, je ne suis pas fâché de cette rupture. D’abord il ne m’assommera plus de ses dossiers, et puis ma position devient plus franche. Je n’aurai plus de devoir à rendre qu’à Isaure, qui, après tout, n’a pas besoin de son mari pour me faire entrer au conseil d’état, si ça lui plaît.

Le lendemain, le substitut se présenta chez madame Piard, qui lui fit répondre qu’elle était sortie ; il y retourna le surlendemain. Cette fois le domestique lui dit d’un air d’embarras que sa maîtresse n’était pas visible.

— Sortie... pas visible... se dit-il avec contrariété ; elle, qui ne sors jamais le matin, et qui reçoit tous les jours. Allons ! elle boude ; il paraît qu’elle a de la rancune. Que lui ai-je fait ? Me fermer sa porte ! ça devient sérieux.

Désappointé et désœuvré, Deslandes se rendit chez son ami, qu’il trouva prêt à monter à cheval. Depuis quelques jours Blondeau gagnait au jeu, c’est dire qu’il était, pour parler son beau langage, ébouriffant, rutilant, fulgurant et même truculent ; le lion rugissait sa plus étourdissante gamme. A la vue du substitut, qui semblait au contraire soucieux et mélancolique, Blondeau prit sa cravache et son chapeau.

— On m’attend, dit-il à Deslandes ; tu as dû voir dans la cour mon jockey et mes chevaux ; je vais au bois, je n’ai pas une minute à te donner. Mais demain nous nous verrons au bal de la souscription polonaise ; tu y viendras, n’est-ce pas ?

— Tu es sûr que ce bal a lieu demain ? dit vivement le substitut à qui la certitude de revoir bientôt madame Piard rendit aussitôt sa bonne humeur.

— J’y dois aller avec madame de Marmancourt et plusieurs autres sirènes également aimables, reprit Blondeau en riant ; c’est un coup monté, les autres femmes en sécheront de dépit ; ce sera mirobolant ! J’ai arrangé cette facétie avec cinq ou six de mes amis, victimes des bals de charité et décidés à jouer pièce aux dames patronesses. Veux-tu être des nôtres ?

— Je te remercie ; je ne suis point ennemi des dames patronesses, répondit le substitut en souriant avec fatuité.

— Ainsi donc, se dit-il après avoir quitté Blondeau, M. Piard va se trouver demain, probablement sans qu’il s’y attende, entre sa femme et madame de Marmancourt. La scène pourra être curieuse en effet, surtout si je m’en mêle. Qu’il se tienne bien le conseiller d’état ! Je lui apprendrai qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour adversaire.

LE BAL

Le lendemain Deslandes ne jugea pas à propos de se présenter chez madame Piard, mais il se rendit de bonne heure au bal, où il était sûr de la trouver. Déjà la dame patronesse était à son poste au milieu d’un groupe de femmes revêtues du même titre, et rivalisant entre elles de bienfaisance et de diamants. Autour de ce brillant état-major, voltigeait un escadron de jeunes gens choisis parmi les plus à la mode, et qui portaient à la boutonnière une décoration appropriée à la circonstance : c’étaient les commissaires ordonnateurs de la fête. Le solliciteur eut peine à se frayer un chemin à travers la foule qui affluait vers ce point privilégié. S’insinuant enfin dans le courant, il parvint à s’approcher d’Isaure, qui de toutes les dames patronesses avait la cour la plus nombreuse et la plus empressée. Après l’avoir saluée, au lieu de passer outre discrètement, ainsi que cela se pratique aux réceptions royales, et comme faisaient la plupart en cette occasion, il s’arrêta, sans se laisser intimider par le regard glacial qui semblait vouloir punir cette licence.

— Madame, dit-il à sa protectrice, avant de condamner un homme, on doit l’écouter. Permettez-moi donc d’user d’un droit commun à tous les accusés.

— Pas de plaidoyer, je vous prie, répondit madame Piard en fronçant dédaigneusement les lèvres ; rappelez-vous que nous sommes au bal et non à l’audience.

— Pas de plaidoyer, mais un seul mot, reprit avec instance le substitut. Quand vous m’avez interrogé l’autre jour, j’ai cru devoir déguiser la vérité dans ma réponse ; quelle que fut la délicatesse de mon motif, j’ai eu tort, sans doute, d’agir ainsi, puisque depuis ce moment-là vous paraissez irritée contre moi. Si j’ai été coupable, vous m’avez bien cruellement puni, Madame ; si cruellement que le besoin de désarmer la sévérité qu’expriment encore vos yeux triomphe aujourd’hui...

— Tout cet exorde est superflu, interrompit Isaure d’un ton bref ; en deux mots que voulez-vous me dire ?

— Que désormais je serai le plus véridique de vos serviteurs, comme j’en suis déjà le plus dévoué.

— Tâchez d’abord de n’en pas être le plus importun en barrant le passage aux personnes qui veulent me saluer. Voilà deux minutes que le duc de Randon attend la fin de votre harangue ; ayez, s’il vous plaît, la bonté de lui céder la place.

L’accent adouci avec lequel ces paroles furent prononcées apprit à Deslandes qu’en promettant une soumission absolue, il avait pris le meilleur moyen de rentrer en grâce près de son orgueilleuse protectrice. Avant de s’éloigner, il essaya de tirer de ce premier avantage tout le parti que comportait la situation.

— J’obéis, dit-il d’une voix tendrement respectueuse ; mais du moins ne me refusez pas un mot pour prix de ce sacrifice. Sortirez-vous demain ?

— Vous le saurez si vous venez me voir, répondit madame Piard, qui mit dans cette réponse évasive une sorte de coquetterie inattendue dont le substitut resta charmé.

— Voilà la paix en bon train, se dit-il ; demain, selon toute apparence, elle sera signée. J’ai emporté en maître les préliminaires de la négociation. Je ne me savais pas tant d’aplomb et de hardiesse. C’est qu’elle est réellement imposante ce soir avec ses diamants ! On dirait d’une reine. En vérité, si l’on m’offrait le choix entre la place de garde des sceaux et là certitude de lui plaire, je crois que je dirais : Foin de l’ambition !

Deslandes parcourut la salle du bal, en portant haut la tête, comme il convenait à un homme presque sûr de gagner bientôt une victoire signalée. Parmi les femmes, il en aperçut plusieurs plus belles qu’Isaure ; mais aucune ne lui parut mieux faite pour flatter la vanité d’un amant. Il lui sembla que les rayons dont il la voyait entourée rejaillissaient déjà sur lui-même, et que chacun devait lire sur sa figure le glorieux bonheur qu’il espérait. Cette idée fixa sur ses lèvres et dans ses yeux un orgueilleux sourire qui paraissait dire confidentiellement a l’assemblée tout entière : Regardez-moi bien ; je suis cet homme heureux que distingue une des femmes les plus remarquables de Paris.

Au moment où il se glissait entre deux contredanses en train de se former, le substitut se trouva inopinément en face de M. Piard, qui, de son côté, pour se distraire de ses chagrins de cœur, passait en revue les danseuses. Les deux hommes échangèrent en silence un salut cérémonieux et essayèrent mutuellement de poursuivre leur chemin. Une ondulation subite de la foule les tint rapprochés malgré eux ; ils cherchèrent la cause de ce mouvement et la trouvèrent dans un groupe composé d’une demi-douzaine de femmes somptueusement parées qu’accompagnait un nombre à peu près égal de jeunes gens à tournure ultra-cavalière. Cette troupe évaporée semblait décidée à pénétrer de haute lutte jusqu’au cœur du bal ; elle s’avançait en ligne droite et trouait sans scrupule les contredanses pour se frayer un passage, comme un escadron intrépide enfonce successivement les carrés d’infanterie qui lui disputent le terrain.

A la tête de cette irruption, Deslandes et M. Piard reconnurent au même instant madame de Marmancourt, à qui Blondeau de Gustan donnait le bras. En apercevant celle qu’il nommait la perfide, le conseiller d’état tressaillit comme un homme qui marche sur une couleuvre, et fit un mouvement en arrière ; mais la masse compacte dont il était entouré lui ferma la retraite. En ce moment, Blondeau, qui, si l’on en croyait l’éclat de ses yeux et l’animation de son teint, avait fort bien dîné, aperçut M. Piard, opéra soudain un quart de conversion et vint droit à lui, suivi de toute la bande incongrue à laquelle il servait de chef de file.

— Eh ! bonsoir donc, monsieur Jules, dit-il d’une voix éclatante en lui prenant familièrement la main. Ah çà ! l’on ne vous voit plus ; est-ce que vous boudez, par hasard ? Parole d’honneur ! vous avez tort, car nous vous aimons beaucoup, madame et moi. Demandez plutôt à Deslandes. N’est-il pas vrai, magistrat aimable ?

— Sur mon âme, il est ivre, pensa le substitut qui, après avoir regardé son ami d’un air étonné, reporta les yeux sur le mari d’Isaure, et eut peine alors à garder son sérieux.

Étourdi d’une interpellation dont les termes saugrenus avaient fait sourire les témoins de cette scène, M. Piard expiait cruellement les distractions qu’il s’était permis de demander à une liaison clandestine. Près de se voir compromis par un esclandre public et sous les yeux même de sa femme, il essaya de dégager sa main que Blondeau continuait de secouer avec une cordialité d’ivrogne ; mais celui-ci le serra davantage au lieu de lâcher prise.

— Oh ! vous ne nous quitterez pas ainsi, reprit Gustave ; nous souperons après le bal, et il faut que vous soyez des nôtres. Plus on est de fous, plus on rit. Nous allons d’abord danser pour les Polonais, et ensuite nous boirons comme des Polonais. Vive la Pologne !

— Monsieur, dit le conseiller d’état en contenant sa colère, s’il vous convient de troubler le bal et d’amuser le monde à vos dépens, je vous prie de vous adresser à un autre que moi.

— Je ferai tout pour vous être agréable, mon cher monsieur Jules, répondit Blondeau, mais à une condition, c’est que vous allez donner le bras à madame, tandis que je vais tâcher de dénicher une banquette où se puisse asseoir cet essaim de beautés dont je suis le cornac. Ou plutôt, une idée ! puisque madame Piard est dame patronesse, menez-nous vers elle ; à votre recommandation, elle nous fera placer au meilleur endroit. Ça sera facétieux, n’est-ce pas, gros père ?

Au lieu de répondre à cette proposition, M. Piard, par une brusque secousse, arracha sa main de l’étau qui s’en était emparé, et s’ouvrit violemment un passage à travers la foule qu’avait accrue cet incident. En voyant sa proie lui échapper, Blondeau allongea le bras et saisit Deslandes par le revers de son habit.

— Puisque le conseil d’état nous abandonne, le tribunal de première instance nous conduira ! dit-il alors d’une voix perçante ; Deslandes, c’est toi qui vas nous mener vers madame Piard. Tu la connais, madame Piard ; et même je sais que tu lui fais la cour, farceur ! Je peux bien dire ça, puisque le mari n’est plus là. Je veux présenter madame de Marmancourt à madame Piard. Ce sera une charmante facétie.

D’une main Blondeau fixait sous son bras le poignet de Théodosie qui, après avoir vainement essayé de lui imposer silence, avait fait mine de le quitter ; de l’autre main, il tenait Deslandes au collet. Le substitut parvint à se dégager de cette étreinte désastreuse, et il battit en retraite en fendant la foule aussi précipitamment qu’avait fait le conseiller d’état.

— Il n’y a plus d’amis, s’écria Blondeau en se retournant vers ses compagnons ; mais c’est égal. Suivez-moi, j’entends que madame Piard fasse placer ces dames convenablement. C’est moi qui me charge de vous présenter à elle et de négocier cette affaire délicate.

La troupe, dont tous les cavaliers partageaient plus ou moins la bachique outrecuidance de Blondeau, reprit sa marche au milieu d’un murmure général. Parmi les hommes la plupart riaient ou haussaient les épaules, tandis que quelques-uns plus austères manifestaient hautement leur improbation et invoquaient la prompte répression de ce qu’ils appelaient un scandale. Les femmes contemplaient avec une surprise mêlée de courroux ces créatures inconnues dont la démarche théâtrale, la toilette fastueuse, le regard intrépide et le sourire ironique semblaient promener sur leur passage un insolent défi. Blondeau, apercevant enfin une banquette moins encombrée que les autres, se dirigea de ce côté, suivi de la cohorte audacieuse qui, dans ces salons honorablement peuplés jusqu’alors, semblait un essaim de guêpes envahissant méchamment une ruche d’abeilles. Cette manœuvre obtint un succès inattendu. A peine madame de Marmancourt qui se trouvait en tête de l’évolution se fut-elle assise, que toutes les femmes placées près de là se levèrent d’un mouvement unanime, et s’écartèrent dédaigneusement pour céder le terrain aux nouvelles arrivantes. En un instant la banquette se trouva vide ; les compagnes de Théodosie s’y installèrent aussitôt triomphalement, et loin de paraître déconcertées d’un pareil accueil, elles continuèrent de braver par leurs ricanements et leurs chuchoteries le cercle évidemment hostile qui, après leur avoir livré passage, s’était refermé derrière elles.

Cependant cet incident avait mis en émoi les ordonnateurs de la fête qui, n’ayant pas su prévoir une pareille équipée, avisaient un peu tard au moyen d’y porter remède. Messieurs les commissaires allaient et venaient d’un air affairé, comme galopent les aides de camp le jour d’une bataille. Une enquête avait lieu au bureau du contrôle où les billets remis en entrant par la troupe suspecte étaient soumis à une vérification minutieuse ; enfin le comité des dames patronesses s’était réuni, et il délibérait avec une chaleureuse indignation sur les mesures à prendre en cette grave circonstance. Tout annonçait que d’un moment à l’autre cette salle de bal, consacrée au plaisir par la bienfaisance, pouvait devenir le théâtre d’un drame tumultueux. Cette fois encore on dansait sur un volcan.

En sortant des mains de Blondeau, M. Piard s’était réfugié dans la salle de jeu, où une porte de sortie lui offrait le moyen de s’échapper au besoin. Malgré son assurance habituelle, le conseiller d’état éprouvait une véritable frayeur en songeant qu’Isaure et madame de Marmancourt se trouvaient dans le même salon ; il craignait que cette dernière, pour se venger de la rupture qu’il lui avait signifiée la veille, ne fit quelque éclat dont le premier effet eût été de le couvrir de ridicule. Loin de se sentir le courage d’affronter le danger, il avait déjà combiné un plan de fuite ; de temps en temps, il venait jeter un regard inquiet dans les salles du bal, puis regagnait aussitôt le lieu d’asile où il s’était prudemment retiré, prêt à disparaître à la première alarme.

Deslandes, de son côté, sans sortir du salon où était madame de Marmancourt, avait pris position dans un coin d’où il pouvait suivre les progrès d’une scène qui de toute manière lui semblait devoir tourner à son profit.

— D’après l’étrange caprice que le vin inspire à Blondeau, se disait-il, il est impossible que, dans le courant de la soirée, madame Piard et Théodosie ne se trouvent pas en face l’une de l’autre. Il ne manque pas d’âmes charitables qui s’empresseront d’apprendre à Isaure que la maîtresse de son mari est venue au bal, tout exprès pour la braver. N’entravons pas les événements ; laissons constater officiellement la conduite scélérate de M. Piard. Tout ce que perd le mari est autant de gagné pour l’amant. L’autre jour j’ai été stupide avec mes scrupules ; mais dorénavant, je le jure, je ne m’écarterai plus des vrais principes.

Tandis que le substitut ruminait de la sorte, il fut inopinément accosté par le capitaine d’état-major qu’il avait rencontré plusieurs fois chez sa protectrice, et qui en cette occasion, portait à sa boutonnière à côté de son ruban rouge, la médaille dorée, insigne des commissaires du bal.

— Madame Piard vous prie de venir lui parler, dit cet officier d’un air sérieux.

— La bombe aurait-elle déjà éclaté ? pensa Deslandes en se frottant les mains par un geste de satisfaction sournoise, et il se précipita sur les pas de l’envoyé.

UNE MISSION DÉLICATE

Le substitut trouva madame Piard sur le seuil d’un petit salon réservé aux dames patronesses, dont plusieurs y étaient réunies en cet instant. La figure d’Isaure offrait une telle expression de dépit et de courroux, que l’air de triomphe empreint sur la physionomie de son protégé s’effaça subitement.

— Vous savez ce qui se passe, lui dit-elle d’un ton bref et impérieux. Cette femme a osé se présenter ici avec plusieurs autres créatures de son espèce. Une partie des billets qu’elles ont remis en entrant au contrôleur est signée de ma main. Est-ce de vous qu’elles les tiennent ? Pas de phrases, un oui ou un non.

Deslandes éprouva un étourdissement comparable à celui qu’occasionne un coup rudement appliqué sur le crâne ; il lui sembla que la salle de bal tournait sur elle-même, et que le parquet s’entr’ouvrait sous ses pieds.

— Madame, dit-il enfin lorsqu’il eut recouvré la parole, vous voyez le plus malheureux des hommes ; les actions les plus innocentes semblent des crimes dès que j’y prends part.

— Avez-vous donné à madame de Marmancourt les billets que je vous avais confiés ? reprit Isaure d’un ton péremptoire.

— Hélas ! oui, madame ; mais j’ignorais alors ce qu’était au juste madame de Marmancourt, surtout j’étais loin de me douter qu’il y eût, dans un fait si simple en apparence, quelque chose qui pût devenir pour vous l’occasion de la contrariété la plus minime. Au prix de mon sang, je voudrais aujourd’hui...

— Pas de mélodrame ; vous savez qu’il m’est insupportable. Parmi les personnes à qui j’avais confié des billets, j’étais sûre qu’une seule avait pu manquer ainsi à toutes les convenances. D’avance je vous avais reconnu ; mais laissons cela. Il y a quelque chose de plus pressé que de vous faire un sermon : c’est de nous débarrasser de cette étrange compagnie, qui se croit sans doute au bal Musard. C’est vous qui l’avez introduite, c’est à vous de la congédier. Je vous donne pour cela un quart d’heure.

Madame Piard tourna le dos à Deslandes, et alla rejoindre le groupe des dames patronesses qui, pendant ce dialogue, avaient continué leur délibération ; toutefois, le substitut avait eu le temps de lire dans les yeux de sa protectrice qu’il fallait exécuter ses ordres sous peine d’encourir une éternelle disgrâce. Il rentra dans la salle du bal en homme résolu de vaincre ou de mourir ; mais dès les premiers pas il fut arrêté de nouveau par l’officier d’état-major qui avait eu le mois précédent quelque velléité de plaire à la femme du conseiller d’état, et depuis cette époque gardait rancune au substitut.

— Monsieur, dit le capitaine d’un ton cérémonieux, tout à l’heure je suis allé vous parler au nom de madame Piard, permettez-moi d’ajouter un mot en mon nom personnel. Vous comprenez qu’il faut que les dames venues ici sous vos auspices sortent sur-le-champ ; sinon, la responsabilité qui pèse naturellement sur vous deviendrait fort grave, et en ma qualité de commissaire du bal je me croirais obligé de vous demander une explication sérieuse à ce sujet.

— Parbleu, monsieur, nous nous expliquerons plus tard si bon vous semble, répondit le substitut avec impatience ; mais en ce moment laissez-moi passer. Vous savez bien qu’on ne m’a donné qu’un quart d’heure pour tout délai.

— Bon, se dit-il en pressant le pas, voici maintenant un duel qui me menace ! C’est à en perdre la tête.

Il s’élança au milieu du bal, comme se rue dans un taillis un chevreuil poursuivi par une meute. A force d’éventrer les contredanses, d’écraser les pieds des assistants, de heurter les plateaux de rafraîchissements, et même de grimper sur les banquettes pour mieux voir, il aperçut Blondeau qui avalait paisiblement une glace, retranché contre la foule dans l’embrasure d’une fenêtre. Il se précipita aussitôt vers lui, et à son tour le saisit par le bras.

— Il faut, lui dit-il d’un ton véhément, que tu me rendes un immense service. Mais d’abord, es-tu en état de m’entendre ? Je devine que vous sortez tous de table, et que vous n’y avez pas bu que de l’eau.

— Si nous n’avions pas bu autre chose que de l’eau, nous n’aurions donc rien bu du tout, répondit Blondeau avec sang-froid ; ton propos est absurde. Je t’avouerai que je vois un peu double. Il me semble même que tu as au moins deux têtes ; mais parce qu’un de mes organes s’est perfectionné, ce n’est pas une raison pour que les autres se comportent mal. Va ton train : je t’écoute. De quoi s’agit-il ?

— De décider toutes ces dames avec qui tu es venu à se retirer.

— Comment dis-tu ça ?

— Il n’y a que toi qui puisses en venir à bout. D’après ce que j’ai deviné tout à l’heure, tu as beaucoup plus d’ascendant sur madame de Marmancourt que je n’aurais supposé. Va donc lui parler, je t’en supplie, et fais-lui comprendre que sa présence dans ce bal est impossible.

— Impossible ! quel drôle dit cela ?

— Ce sont toutes les dames patronesses ; elles délibèrent en ce moment, et si ces autres dames ne se résignent pas à partir, on sera peut-être obligé d’employer des moyens désagréables...

— Qu’on s’y frotte ! s’écria Blondeau d’un air de matamore. Vois-tu, c’est un coup monté. La dame patronesse est l’ennemie naturelle de tout homme qui a vingt francs à échanger contre un morceau de carton. Nous sommes ici une dizaine d’aimables jeunes gens avec qui l’on a trop abusé de la bienfaisance, et qui avons juré d’en faire justice. Nous avons payé nos billets, libre à nous de les mettre en circulation. Si nos charmantes compagnes ne plaisent pas à l’honorable société, c’est que l’honorable société est diantrement difficile en fait de jolies femmes. Pour notre argent, nous avons le droit d’être ici, de danser et même de consommer ; ces dames dansent, et moi je consomme : qu’as-tu à répondre à ce raisonnement ?

— Rien, dit Deslandes, qui comprit l’inutilité de discuter avec un homme ayant pour lui l’avantage de deux ou trois bouteilles de vin de Champagne : en thèse générale, tu peux avoir raison ; mais j’ai un intérêt personnel à ce que tu fasses ce que je te demande. Si je ne réussis pas dans le message dont on m’a chargé, je me brouille à jamais avec une personne de qui dépend en ce moment tout mon avenir.

— Bah ! si vous vous brouillez, vous vous raccommoderez, dit Blondeau sans s’émouvoir ; l’amour, mon cher, n’est pas autre chose ; mais au lieu de me casser la tête de tes dames patronesses, dis-moi donc où sont les salles de jeu, voilà une heure que je les cherche.

Le substitut vit qu’il ne devait attendre aucun secours de son ami ; il prit enfin une résolution énergique, et se répéta tout bas le mot de Médée : Moi seul, et c’est assez ! Aussitôt il s’approcha du groupe menacé de proscription, autour duquel, outre les cavaliers en titre, papillonnaient plusieurs hommes qui, n’ayant au bal ni mère, ni sœur, ni femme, bravaient le qu’en dira-t-on, habitués qu’ils étaient à montrer peu de soumission aux convenances. A la vue du substitut, madame de Marmancourt sourit gracieusement, selon son habitude.

— Vous vous décidez donc à venir me saluer, lui dit-elle d’un air d’aimable reproche ; c’est bien heureux. Si vous avez envie de danser avec moi, il est temps de vous y prendre ; j’ai tant d’engagements, que je ne sais pas si je pourrai...

— Madame, interrompit Deslandes d’une voix mal assurée, quoiqu’il se fût armé de tout son courage, danser avec vous serait en toute autre circonstance un très-grand plaisir pour moi ; mais en ce moment, permettez-moi de remplir un devoir bien pénible, dont, à mon grand regret, je me trouve chargé. Par une fatalité inexplicable... et déplorable, il paraît que votre présence... ainsi que celle des dames qui vous accompagnent... n’étant point prévue... n’a pas eu l’assentiment des personnes qui ont organisé cette fête. Et dans l’état des choses... pour éviter toute discussion désagréable... Il serait peut-être prudent... ce serait montrer une grande raison... Il est déjà minuit, madame ; à cette heure-là on peut sortir du bal sans que cela paraisse extraordinaire... ; et si vous vouliez bien me permettre... d’envoyer chercher des voitures...

— Entendez-vous ce que nous propose monsieur ? dit madame de Marmancourt en adressant subitement la parole à ses compagnes.

— Quoi donc ! répondirent en même temps plusieurs d’entre elles, qui mirent dans cette exclamation une aimable vivacité ; car elles crurent qu’il s’agissait de quelque nouvelle partie de plaisir.

Par un geste méprisant, Théodosie effleura du bout de son éventail le menton du substitut, et d’une voix virile qui contrastait avec la câlinerie habituelle de son organe :

— Monsieur, reprit-elle, veut tout poliment nous mettre à la porte du bal.

Ces paroles produisirent, dans un rayon de quelques pieds, l’effet que cause sur les flots un coup de vent ; les femmes ondoyèrent d’indignation sur la banquette, et les épithètes les moins flatteuses sifflèrent aux oreilles du substitut, qui se vit au même instant entouré de plusieurs jeunes gens appelés à la rescousse par un signe de madame de Marmancourt. Un de ces derniers, porteur de moustaches formidables, se fit mettre au courant de la discussion ; et s’adressant aussitôt au jeune magistrat, d’un air qui eût fait honneur à un capitan du vieux théâtre espagnol :

— Parbleu, monsieur, lui dit-il, je désirerais fort de savoir votre nom, car vous me paraissez d’une bouffonnerie délicieuse ! A quel titre, je vous prie, manquez-vous de respect à ces dames ? Êtes-vous commissaire du bal ?

— Si monsieur est commissaire, dit un autre, il doit avoir une médaille ; qu’il la montre.

— Oui, la médaille ! la médaille ! dit en ricanant le reste de la troupe ; point de médaille, point de commissaire.

En sa qualité de magistrat, Deslandes respectait profondément la légalité : il fut frappé de l’argument de ses adversaires.

— Au fait, se dit-il, ces messieurs ne sont pas fort polis, mais le droit est de leur côté ; je ne suis pas commissaire du bal, je ne suis donc pas compétent pour y faire acte d’autorité. Que diantre ! Madame Piard aurait dû songer à cela.

— Messieurs, reprit-il, veuillez m’écouter. Le ministère que je remplis est tout de conciliation ; ce n’est pas un ordre que je donne, c’est un conseil.

— De quoi vous mêlez-vous ? répliqua le jeune homme à terribles moustaches ; je vous donne, moi, le conseil de faire demi-tour à droite et de nous laisser tranquilles.

— Monsieur... dit Deslandes, qui de colère rougit jusqu’aux oreilles.

— Monsieur... répliqua l’autre en se posant ironiquement en face du substitut, dont il parodia l’intonation et le geste.

La scène tournait au tragique ; mais avant d’avoir eu le temps de passer à des provocations plus graves, les deux adversaires se trouvèrent brusquement séparés par Blondeau, qui les poussa l’un à droite, l’autre à gauche, en écartant les bras par un mouvement semblable à celui de la natation.

— Montaigus et Capulets, rengainez vos dagues ! dit-il en grossissant sa voix. Deslandes, tu es mon ami ; Jonquières, tu es mon ami ; nous souperons tous ensemble ; ainsi, donnez-vous tous la main. Vous ne voulez pas ? ça m’est parfaitement égal. Mais écoutez-moi ; et vous tous, prêtez l’oreille ; voici la chose : monsieur Deslandes, charmant jeune homme, comme vous voyez, ami précieux, — il prête de l’argent. — L’honorable monsieur Deslandes, dis-je, nous est député par les dames patronesses pour nous signifier d’avoir à priver de notre présence l’aimable société ici réunie. Quelle que soit l’exorbitante incongruité d’un pareil message, n’oublions pas que le caractère d’ambassadeur est sacré.

— Bravo ! appuyé ! dirent en riant plusieurs des assistants.

Blondeau promena autour de lui un regard où respirait l’orgueil qu’inspire toujours à un orateur l’approbation de l’auditoire.

— Vous avez raison d’applaudir, dit-il à ses amis ; vous allez voir que je suis digne de vous servir d’interprète.

Il recula d’un pas, pour mettre entre Deslandes et lui une distance nécessaire à la dignité de la scène ; puis il s’affermit sur la jambe gauche, porta le pied droit en avant, posa une de ses mains sur sa hanche, étendit l’autre, releva la tête par un geste superbe, et fixant sur le substitut déconcerté un regard foudroyant :

— Allez dire a celle qui vous envoie, s’écria-t-il, que nous sommes ici par la puissance de notre argent, et que nous n’en sortirons que par celle des baïonnettes.

— Nous le jurons, s’écrièrent en chœur les jeunes gens enrôlés sous la bannière de madame de Marmancourt ; et se groupant avec une emphase burlesque, la main gauche sur le cœur, la droite menaçant le plafond, ils osèrent, les étourdis, répondre à l’appel du moderne Mirabeau, en parodiant le serment du jeu de paume.

UN DUEL DE CONVENANCE

Contre une levée de boucliers, que pourrait une seule épée, s’appelât-elle Flamberge ou Balisarde ? En voyant la formidable attitude de ses antagonistes, qui semblaient décidés à berner sans vergogne quiconque eût prétendu les rappeler aux convenances, Deslandes reconnut qu’à poursuivre sa mission il ne recueillerait que du désagrément, sans avoir aucune chance de succès. Pour éviter une scène ridicule qui, tant il avait de malheur depuis quelques jours, lui aurait peut-être encore été imputée à crime, il prit le parti de se retirer. Salué dans sa retraite par les quolibets de la troupe déréglée à laquelle il se voyait forcé de céder le terrain, le front rougi par le dépit et la colère, il s’enfonça dans la foule, et se déroba bientôt aux regards railleurs qui s’étaient fixés sur lui de toutes parts.

Sans espoir de réparer son échec ou de se venger de la petite humiliation qu’il venait de subir, le substitut errait au hasard, différant d’affronter le mécontentement de sa protectrice, comme hésite à reparaître devant son chef un général qui vient de se laisser battre, lorsqu’à l’entrée des salons où l’on jouait il aperçut M. Piard qui, à demi caché par un groupe de danseurs, examinait d’un regard soucieux ce qui se passait dans le bal. A cette vue Deslandes éprouva une sensation pareille à celle d’un homme près de se noyer qui tout à coup palpe entre ses doigts la corde qu’une main secourable vient de lui jeter depuis le rivage. Sans balancer, il marcha droit au conseiller d’état.

— Monsieur, lui dit-il, la gravité des circonstances doit nous faire oublier à tous deux ce qui s’est passé l’autre jour. Vous avez trop d’intérêt à me prêter votre appui pour que j’hésite à vous le demander. Madame Piard exige que madame de Marmancourt sorte du bal ; il n’y a que vous qui, par l’ascendant que vous avez nécessairement conservé sur cette dame, puissiez venir à bout d’une négociation dans laquelle je viens d’échouer. Un mot de votre bouche produira, j’en suis sûr, un effet décisif, et si vous vouliez m’accompagner...

— Perdez-vous la tête, monsieur ? s’écria le mari d’Isaure ; je vous ai déjà dit que je vous cédais tous mes droits. Cette incartade est de votre ressort et non du mien. Tirez-vous-en comme vous pourrez, et surtout ne m’y mêlez d’aucune manière ; vous pourriez vous en repentir !

Cela dit d’une manière fort bourrue, M. Piard rentra brusquement dans la salle de jeu, comme au bruit d’une branche qui tombe un lapin se fourre dans son terrier.

La perte de sa dernière espérance inspira au substitut une résolution extrême que rendaient encore plus exorbitante les habitudes pacifiques de toute sa vie.

— Je n’ai plus qu’une seule ressource, se dit-il, c’est d’appeler en duel ce malotru à moustaches de pandour, que Blondeau a nommé Jonquières. Isaure comprendra que ne pouvant à moi seul jeter hors du bal une quinzaine d’individus mâles et femelles, j’ai voulu lui obéir autant que cela dépendait de moi... Il a l’air diantrement exterminateur, ce monsieur ; s’il m’allait tuer ?...

Le substitut tâta son courage, qu’il n’avait pas mis à l’épreuve jusqu’alors. Après un instant de doute, il le trouva en bon état ; et, pour ne pas donner aux réflexions débonnaires le temps de reprendre le dessus, il se dirigea d’un pas martial vers la partie de la salle où se tenait réunie la société de madame de Marmancourt. En approchant, il fut témoin d’une scène inattendue qui, pendant sa courte absence, avait entièrement changé la face des affaires.

Un monsieur, vêtu de noir, d’un âge mûr, d’un maintien raide et d’une physionomie rébarbative, avait commencé avec Théodosie et ses compagnes un colloque à voix basse dont le résultat presque immédiat fut le départ des danseuses proscrites. Cédant aux injonctions de ce mystérieux personnage, elles se retirèrent à pas lents, non comme une troupe de biches effarouchées, mais comme une bande de lionnes vaincues. En dépit de leur serment héroïque, les jeunes gens qui les accompagnaient n’attendirent pas les baïonnettes ; le pouvoir occulte dont semblait investi le fâcheux en habit noir rendit prudents les plus téméraires. Toute la folle compagnie sortit du bal, moins bruyamment qu’elle n’y était entrée, et fut reconduite de loin par le substitut qui s’avança jusqu’à la porte extérieure afin de s’assurer par lui-même de la réalité d’un départ si opportun. Au moment où il revenait sur ses pas, charmé d’un dénoûment qui devait le dispenser de toute prouesse chevaleresque, il fut accosté à l’improviste par le jeune homme brun à moustaches.

— C’est vous que je cherchais, lui dit ce dernier d’une voix âpre ; vous comprenez que je ne puis pas décemment me couper la gorge avec l’estafier de police que vous nous avez envoyé tout à l’heure. Mais vous qui êtes un homme du monde, à ce qu’assure Gustan, vous voudrez bien, j’espère, échanger une couple de balles avec moi. Voici ma carte, faites-moi le plaisir de me donner la vôtre.

Belliqueux outre mesure un instant auparavant, Deslandes en ce moment n’avait plus aucune envie de se battre ; mais la provocation était trop directe pour qu’il fût possible de n’y pas répondre. D’assez mauvaise grâce il prit la carte qu’on lui présentait, et tira d’une poche de son gilet un de ses billets de visite. M. de Jonquières la lui arracha de la main, et pirouetta sur le talon en disant d’un air d’arrogance :

— Demain vous aurez de mes nouvelles.

Après le départ de son adversaire, le substitut demeura quelque temps immobile dans une attitude pensive et triste qui eût fait honneur à un héritier ; d’avance il semblait pleurer sa mort et porter son deuil.

— Bah ! il ne m’a pas encore tué, se dit-il enfin en essayant de repousser un noir présage ; à quoi bon me préoccuper de cette affaire ? Demain il sera temps d’y penser ; en ce moment, la chose urgente c’est d’apaiser le mécontentement d’Isaure. Dépendre des caprices d’une femme, quel métier ! Je l’ai choisi, je n’ai donc pas le droit de me plaindre, mais si c’était à recommencer, je crois qu’à l’heure qu’il est je serais à D*** bien tranquille dans mon lit. A la vérité, à D*** il n’y a pas de bals, mais en revanche il n’y a pas de duels.

Le substitut s’efforça de chasser de son visage la mélancolie qui l’envahissait malgré lui, et il rentra dans le salon où il avait laissé madame Piard.

— Madame, dit-il en l’abordant avec respect, vos ordres sont exécutés.

— Je le sais, répondit sèchement Isaure ; aussi ai-je déjà remercié M. de Rochelle.

La femme rancuneuse sourit avec affectation en regardant l’officier d’état-major qui, debout à côté d’elle, contemplait Deslandes du haut en bas, et, coupant court aussitôt à la conversation, elle fut rejoindre son mari, à qui le départ de madame de Marmancourt venait de rendre la liberté.

Les jeunes gens restèrent en présence et s’entre-regardèrent un instant avec la malveillance mutuelle qu’éprouvent toujours l’un pour l’autre deux rivaux. L’officier d’état-major rompit le premier le silence :

— Je suppose, monsieur, que vous n’avez jamais lu la fable de la Mouche du Coche, dit-il en accompagnant ces paroles d’un sourire assez impertinent.

— Si fait, monsieur, répondit Deslandes du même ton ; mais je lui préfère celle de l’Ane vêtu de la peau du Lion.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda M. de Rochelle avec une colère mêlée d’embarras ; car de la part d’un robin (c’est ainsi qu’il appelait dédaigneusement le substitut) il n’attendait pas une riposte si vive.

— Vous me parlez fable, je vous réponds apologue, repartit le jeune magistrat, qui, voyant son adversaire près de s’emporter, s’efforça, malgré sa propre irritation, de conserver la supériorité que donne toujours le sang-froid.

— Et si je vous parlais épées ? s’écria fièrement le capitaine.

— Je vous répondrais pistolets, répondit Deslandes d’un air dégagé ; un robin comme moi ne fréquente guère les salles d’armes, mais il peut presser une détente tout aussi bien que le ferait un militaire... fût-ce un militaire de la garde nationale.

L’officier d’état-major se mordit la moustache.

— Un assaut d’esprit nous mènerait trop loin, reprit-il d’un air moins superbe ; le lieu où nous sommes n’est pas propre à une pareille discussion, il vaudrait mieux la remettre à demain.

— Comme il vous plaira, dit le substitut, qui cette fois prit l’initiative, en tirant une carte de sa poche.

Surpris de nouveau de se voir prévenu, M. de Rochelle imita l’exemple que lui donnait son adversaire. Après avoir échangé leurs adresses, les deux jeunes gens se saluèrent gravement, et se séparèrent aussitôt.

La perspective d’un premier duel avait fait éprouver à Deslandes une sensation assez désagréable ; mais en se voyant presque immédiatement exposé à une seconde affaire, il recouvra soudain une assurance voisine de l’audace ; nous mentionnons cet effet homœopathique sans prétendre l’expliquer. Sous l’influence d’une exaltation jusqu’alors inconnue, le substitut oublia madame Piard et l’ambition pour prendre sa part des plaisirs du bal : il se dit, à la manière d’Anacréon, qu’il fallait cueillir les fleurs avant d’être cueilli soi-même ; il se mêla donc aux quadrilles en choisissant résolument les plus jolies danseuses ; il gagna de l’argent à l’écarté ; il but du punch à pleins verres, et, comme ce dernier passe-temps était diamétralement contraire à ses sobres habitudes, un instant arriva où le substitut entendit une musique merveilleuse et vit balancer en cadence tous les assistants, quoi-qu’alors l’orchestre fût muet et la danse interrompue ; en ce moment, si Roland ou Rodomont étaient entrés dans la salle du bal, armés de pied en cap, Deslandes eût été le premier à leur jeter le gant.

— Voilà ce qui s’appelle vivre, se dit-il en s’asseyant lourdement sur une banquette : aujourd’hui le bal, les plaisirs, les lustres éblouissants, les jolies femmes, la musique, les coupes enivrantes, les fleurs et les diamants ; demain le duel ; les duels, veux-je dire ! Une voiture qui s’arrête mystérieusement à rentrée du bois de Boulogne... un taillis où l’on s’enfonce à petit bruit... habit bas... les lames se croisent... Vaincre ou mourir ! Oui, sur mon âme, c’est là vivre. J’ai éprouvé plus d’émotions depuis deux heures que pendant les dix-huit mois de mon séjour à D***. Voilà ce que je rêvais. Maintenant je vois que je serai ravi de me battre : cette sensation me manquait.

Deslandes se rappela tout à coup qu’il n’avait pas fait son testament ; c’est là une formalité dont s’affranchissent les duellistes de profession, mais qu’on ne néglige jamais la veille d’une première affaire.

— Il est tard, se dit le guerroyant magistrat en regardant sa montre ; il faut partir ; je n’ai que le temps de mettre ordre à mes affaires et de dormir quelques heures.

Deslandes se leva et sortit du bal en chanteronnant cavalièrement le motif de la valse que jouait l’orchestre. Il prit un fiacre à la porte et se fit conduire à son hôtel, où l’attendait une nouvelle scène. En entrant dans sa chambre, il aperçut avec une surprise mêlée d’un certain émoi un homme couché sur son lit et en apparence profondément endormi.

— Que faites-vous là ? dit Deslandes en se remettant du trouble qu’il venait d’éprouver ; et d’une main vigoureuse il saisit au collet cet inconnu si peu cérémonieux.

Le dormeur se frotta les yeux en se mettant sur son séant, et sa figure se trouva subitement éclairée par la lumière que portait le substitut ; dans cet hôte inattendu, celui-ci reconnut alors son ami Blondeau.

— Que diantre fais-tu là ? répéta-t-il en reculant d’un pas.

— Je t’attendais, répondit Gustave d’un air calme ; si dans cette niche se trouvait le moindre voltaire ou le plus mince divan où se puisse étendre un galant homme, j’aurais respecté ta couche ; mais comme je n’ai pas l’habitude de dormir debout, et que la position horizontale est la seule qui me paraisse supportable à trois heures du matin...

— Mais enfin que viens-tu faire ici ? interrompit le substitut. Est-il possible que tu sois assez ivre pour t’être trompé de logis ?

— Ivre ! je suis prêt à te prouver le contraire, si tu as la délicatesse de m’offrir à souper. C’est toi qui me sembles un peu hors de ton assiette ; il paraît que tu as fait des tiennes depuis que je t’ai quitté.

Blondeau ne se trompait pas. Viveur aguerri, deux heures de sommeil lui avaient rendu le sang-froid qu’était en train de perdre le substitut. En ce moment, les deux amis se rencontraient sur les frontières de l’ivresse ; mais l’un y entrait, tandis qu’en sortait l’autre.

— En deux mots, que me veux-tu ? demanda Deslandes d’un ton sec.

Blondeau leva les yeux au plafond, en ayant l’air d’interroger sa mémoire.

— M’y voilà, répondit-il après avoir réfléchi un instant. Je viens te dire qu’il est indispensable que nous nous battions.

Ce troisième duel, plus imprévu que les deux autres, exaspéra l’irritation nerveuse du jeune magistrat.

— Bravo ! s’écria-t-il en posant rudement sur une table le flambeau qu’il tenait à la main ; tu en veux aussi, toi ! ça me convient. Y a-t-il encore ici quelqu’un qui ait envie de se battre ? Parlez, tandis que nous y sommes.

Paraissez Navarrois, Maures et Castillans !

je suis prêt à vous tenir tête à tous. Seulement, je dois te prévenir que tu ne passeras que le troisième ; je suis engagé pour les deux premières contredanses.

Deslandes tira de sa poche les cartes de ses autres adversaires et les tendit à Blondeau, qui les examina successivement.

— Louis de Rochelle, connais pas, dit celui-ci ; Paul de Jonquières ; celui-là, c’est autre chose... Je sais que mon ami Jonquières se propose de loger une balle dans une portion quelconque de ta chair, et même, s’il est de mauvaise humeur, je ne réponds pas qu’il respecte les os. Il tire bien, Jonquières ; sais-tu qu’il casse habituellement neuf poupées sur dix ?

— Les poupées n’ont pas d’yeux, dit héroïquement le substitut, qui se contempla dans la glace de la cheminée en fronçant le sourcil pour mieux apprécier la puissance fascinatrice de son regard.

— Je ne te croyais pas si féroce, reprit Blondeau. Mais c’est une raison de plus pour que je ne te laisse pas saigner par Jonquières, qui n’a pas d’autre position sociale que d’être un enragé bretteur ; c’est donc avec moi qu’il faut te battre. Ne m’interromps pas. Tu vas me comprendre en deux mots. Mes rapports avec madame de Marmancourt ne me permettent pas de laisser impuni l’outrage dont elle vient d’être l’objet. Il me faut donc trouver à tout prix un individu de bonne volonté que je puisse mener sur le terrain. Te voilà ; je te prends.

— Merci de la préférence ! dit Deslandes.

— Je suis obligé de me battre, et toi aussi. Donc, pour simplifier la chose, battons-nous ensemble. Tu devines qu’il ne s’agit ni de nous tuer, ni même ne nous blesser.

— De quoi s’agit-il donc ?

— De nous battre, te dis-je.

— Qui dit combat, dit blessures et peut-être mort ; car qui veut les moyens veut la fin.

En retournant de la sorte un axiome vulgaire, le substitut croyait fermer la bouche à son interlocuteur ; mais celui-ci, loin de paraître réduit au silence, haussa ironiquement les épaules.

— Il est avec le duel des accommodements, dit-il en parodiant à son tour les maximes de Tartufe. Je ne me soucie pas plus de ton sang que tu n’as envie du mien. Nous égorger à propos de femmes ! Fi donc ! l’essentiel pour toi comme pour moi, c’est de pouvoir faire insérer après-demain, dans une demi-douzaine de journaux, un paragraphe ainsi conçu : « Hier matin, à la suite d’une discussion dont le bal de la souscription polonaise avait été le théâtre, une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. Victor Deslandes (tes qualités, si tu veux qu’on les mette), et M. Gustave de Gustan. Les adversaires ayant échangé un coup de feu (ou deux, ou trois ad libitum), les témoins ont déclaré l’honneur satisfait et se sont opposés à ce que l’affaire fût poussée plus loin. Suivent les signatures. » — Munis de ce certificat bien en règle, nous reparaissons triomphalement, moi devant Théodosie, toi devant madame Piard. Sois sûr qu’on nous saura un gré infini de notre conduite.

— C’est donc un duel pour rire que tu me proposes, dit Deslandes en regardant son ami d’un air étonné.

— Un duel fort sérieux, au contraire, répondit Blondeau, puisque nous ne déjeunerons pas. A la vérité, les balles seront peut-être un peu légères, mais cela regarde les témoins ; nous n’avons pas à nous en occuper.

— Tu as beau dire, reprit le substitut, une pareille comédie est toujours ridicule.

— Ridicule ! répéta Blondeau ; tu me parais novice. Sache que les duels de convenance ne se passent pas autrement. Demande plutôt aux députés, aux administrateurs, aux pères de famille, à tous les individus précieux à un titre quelconque. Ces gens-là se battent s’il le faut, mais ils ne se tuent jamais : c’est reçu.

— Tu crois ?

— J’en suis sûr. D’ailleurs ce que je te propose là est dans ton intérêt bien plus que dans le mien. Quoique tu fasses assurément fort bonne contenance, je parierais qu’au fond ta querelle avec ces deux messieurs t’ennuie prodigieusement. Eh bien ! voici un moyen péremptoire d’y couper court. Une fois que tu seras allé authentiquement sur le terrain, tu auras le droit d’opposer à tout nouvel adversaire ce que vous appelez, je crois, en langage de chicane, une exception dilatoire.

— Tu veux parler de la maxime : Non bis in idem.

— Juste : Non bis in idem. A cela, qu’auront-ils à répondre ? Pas un mot ; car je suis sûr qu’ils ne savent le latin ni l’un ni l’autre. Tu vois qu’il n’y a pas à balancer.

Malgré le caprice martial que lui avait inspiré l’entraînement des circonstances, le substitut était d’un naturel pacifique. L’idée de se dispenser honorablement de deux duels moyennant une démonstration sans danger s’insinua rapidement dans la partie la plus débonnaire de son esprit.

— Si c’est reçu, pensa-t-il, pourquoi me montrerais-je outre mesure pointilleux et intraitable ?

— Fais ce que tu voudras, dit-il ensuite à son ami ; mais je te laisse toute la responsabilité d’un pareil acte.

— Dors sur les deux oreilles, répondit Blondeau en endossant son paletot ; il est quatre heures ; à midi je serai ici avec nos témoins. Si Jonquières ou cet autre dont je ne me rappelle pas le nom viennent te relancer auparavant, ajourne-les à demain. Bonne nuit ; je vais me coucher.

— Et moi, je vais écrire mon testament.

— Ton testament ! s’écria Gustave qui partit d’un éclat de rire ; tu es ébouriffant, parole d’honneur !

Blondeau tira de sa poche un cigare, qu’il alluma, et il sortit d’un pas bruyant, sans égard pour le repos des habitants de l’hôtel garni. Resté seul dans sa chambre, le substitut se dit que, vu le nouvel aspect des choses, la rédaction de ses dernières volontés devenait une précaution superflue, ou du moins prématurée.

— Il sera temps de m’en occuper, pensa-t-il, si messieurs de Jonquières et de Rochelle persistent dans leur provocation. L’invention de Blondeau est puérile, mais il est très-possible qu’elle produise autant d’effet qu’un duel sérieux ; car, après tout, que me faut-il pour rentrer en grâce auprès de madame Piard ? Ce n’est pas du sang, c’est du bruit. Je suis sûr que ce paragraphe du journal aura un succès merveilleux ; toutes les femmes aiment les hommes qui font parler d’eux. J’étais prêt à jouer gaillardement mon rôle dans une tragédie ; je puis donc sans faiblesse prendre part à une mystification qui ne nuit à personne.

Ayant apaisé par plusieurs raisonnements du même genre les scrupules de son amour-propre, Deslandes se coucha, et il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil qui eût peut-être été moins profond, sans l’arrangement conclu avec Blondeau. Midi était près de sonner lorsque le substitut fut réveillé en sursaut par plusieurs coups brusquement frappés contre la porte.

— Sur mon âme, se dit-il en s’élançant du lit, j’ai dormi comme le grand Condé la veille de la bataille de Rocroy. Il endossa une robe de chambre, chaussa des pantoufles et s’empressa d’ouvrir la porte. Au lieu de Blondeau et des témoins qu’il attendait, il aperçut sur le carré de l’escalier un personnage dont l’aspect le surprit autant qu’eût pu faire celui de madame Piard elle-même : c’était M. de Loiselay.

UN FACHEUX

A la vue du père d’Isaure, Deslandes demeura sur le seuil de la porte, immobile et muet.

— Je vois que vous me prenez pour un revenant, lui dit le vieux gentilhomme ; mais vous vous étonnerez à loisir ; entrons d’abord chez vous : il ne fait pas très-chaud sur votre escalier.

Le substitut s’empressa d’introduire dans sa chambre cet hôte inattendu ; et quoique contrarié, il affecta un air joyeux.

— Quelle agréable surprise ! dit-il en avançant un fauteuil ; veuillez excuser le négligé dans lequel je vous reçois ; j’ai passé la nuit au bal, et je sors de mon lit... Qui se serait attendu au plaisir de vous voir à Paris ? Vous n’avez prévenu personne de votre arrivée ? Madame Piard m’en aurait parlé à coup sûr.

— J’ai fait une véritable escapade d’écolier, répondit le vieillard ; depuis longtemps j’avais envie de surprendre Isaure en venant lui demander à dîner : mais à mon âge et avec mes habitudes casanières, c’était une grande affaire. Enfin, avant-hier une place se trouvait vacante dans le coupé de la diligence qui traverse D***, en deux secondes je me suis décidé à brusquer l’aventure. J’ai pris, comme on dit, ma cape et mon épée ; et me voici : je suis arrivé hier au soir tandis que vous étiez tous au bal.

— Combien je suis reconnaissant de la bienveillance que vous me témoignez en venant si promptement me voir !

— Ne me sachez pas trop de gré de ma visite, répondit M. de Loiselay avec un sérieux affecté ; son but principal est de vous laver la tête selon vos mérites. Je vous préviens que vous avez à subir une longue mercuriale ; mais que cela ne vous empêche pas de vous habiller. Votre toilette et mon sermon peuvent fort bien marcher de compagnie.

— Je profite de la permission, dit le substitut ; car je suis réellement honteux de vous recevoir équipé de la sorte.

Il passa dans un cabinet dont il laissa la porte entr’ouverte, et se mit à changer de costume. En ce moment midi sonna.

— Blondeau va venir, se dit-il ; comment faire pour me débarrasser de M. de Loiselay ? S’il commence à discourir, nous en avons pour jusqu’à l’heure du dîner.

— Mon cher Deslandes, dit le vieillard en s’établissant commodément sur son fauteuil, vous connaissez l’intérêt que je vous porte ; la première chose que j’aie faite ce matin, après avoir embrassé ma fille, a été de lui parler de vous. Sa réponse, je vous l’avouerai franchement, n’a pas été telle que je l’espérais.

— Que vous a dit madame Piard ? interrompit avec vivacité le substitut, qui passa dans l’entre-baillement de la porte sa figure blanchie par la mousse onctueuse du savon de Windsor.

M. de Loiselay haussa les épaules.

— Ce qu’elle m’a dit, reprit-il, vous ne le devinez pas ? Quel homme êtes-vous donc ! Quoi ! vous ne comprenez pas que, dans la position où se trouve ma fille, son premier mouvement à ma vue a dû être un épanchement sans réserve. Elle m’a tout raconté, morbleu ! peut-être s’en repent-elle à présent, car elle a toujours été d’une prudence et d’une discrétion rares ; mais ce qui a été dit reste dit. J’en ai appris de belles, continua le vieillard en s’échauffant peu à peu. Que dites-vous de monsieur Piard ? Ne voilà-t-il pas un plaisant personnage, pour trancher du talon rouge en entretenant des maîtresses ? Autrefois on passait ces choses-là au hommes de la cour ; c’était un de leurs privilèges, et il n’appartenait qu’à eux. Un gentilhomme de province qui eût voulu avoir une petite maison se serait vu blâmé par tout le monde. Quant aux financiers, singes des grands seigneurs, ce n’était chez eux qu’un ridicule de plus perdu parmi tous les autres. Mais monsieur Piard !... comprend-on cela ? Un petit bourgeois éclos d’hier, qui se mêle de parodier les roués de la régence ! C’est si absurde, qu’à mes yeux le côté bouffon de l’aventure en éclipse presque totalement le côté odieux. Quelque bonne volonté que j’y aie apportée, il ne m’a pas été possible de me mettre en colère. Je sais bien qu’à la rigueur il serait de mon devoir de couper les oreilles à monsieur le conseiller d’état, tout mon gendre qu’il est. Mais le moyen de prendre au sérieux les oreilles ou les bonnes fortunes de monsieur Piard ?

Le vieux gentilhomme accompagna ses dernières paroles d’un rire de pitié auquel, depuis le cabinet, Deslandes se permit de prendre part.

— Libre à moi de rire au lieu de me fâcher, reprit monsieur de Loiselay ; mais vous ne pouvez, sans trahison, vous moquer de mon honorable gendre. N’êtes-vous pas son confident ?

— Est-il possible que madame Piard ait une pareille idée ? s’écria le substitut en rentrant dans la chambre.

— Qui ne l’aurait pas à sa place ? En toute occasion ne prenez-vous pas contre elle le parti de son mari ? Si la vérité condamne M. Piard, n’avez-vous pas toujours tout prêt quelque mensonge officieux ? Ne faites-vous pas une cour assidue à madame de Marmancourt ? Tout cela est assez clair, et le motif d’une pareille conduite saute aux yeux.

— Et ce motif supposé, puis-je le connaître ? demanda Deslandes avec l’accent d’une vertueuse indignation.

— Mon cher substitut, dit M. de Loiselay d’un air railleur, vous jouez l’innocence à merveille ; mais ce n’est pas un vieux chasseur comme moi qui se laisse mettre en défaut. Sous Louis XV, un homme qui voulait parvenir cherchait à se faire remarquer de madame de Pompadour ou plus tard de la Dubarry. S’il y réussissait, sa fortune était faite. Quoique monsieur Piard n’ait rien de très-royal, vous l’avez traité à la Louis XV en l’attaquant du côté de la favorite. Je ne doute pas que vous n’ayez regardé cette manœuvre comme un coup de maître ; avec votre permission, vous avez fait une école. Peut-être les conseils que je vous ai donnés lors de votre départ ont-ils contribué à vous jeter dans la fausse voie où je vous vois engagé ; mais je ne me reproche rien ; ce n’est pas ma faute si vous m’avez mal compris. En vous parlant du profit qu’un homme de votre âge et dans votre position trouve toujours à se rendre les femmes favorables, j’avais établi un principe absolu en théorie, mais qui, dans l’application, demande beaucoup de tact, d’adresse et de prudence. Le choix d’une protectrice est une affaire délicate et sérieuse ; avant de s’y décider, il faut savoir en balancer les avantages et les inconvénients ; et d’après ce que j’ai appris, je vois que vous avez agi au hasard, sans méthode, sans calcul, sans prévision. Franchement, j’attendais mieux de vous.

Deslandes, depuis deux mois, croyait avoir déployé une science de combinaisons et une supériorité de tactique dignes d’un diplomate du premier ordre. Il n’entendit pas sans dépit cette condamnation tranchante de sa conduite.

— Qu’aurais-je dû faire pour obtenir votre approbation ? demanda-t-il avec un sourire contraint.

— Tout le contraire de ce que vous avez fait, répondit monsieur de Loiselay, à qui le souvenir de ses succès sous le consulat donnait une magistrale assurance. Raisonnons en thèse générale, et supposons qu’Isaure n’est pas ma fille. Vous arrivez à Paris ; l’homme en crédit à qui vous êtes recommandé est un drôle de l’espèce de M. Piard ; entre sa femme et lui existe un sujet de discorde. La neutralité est impossible ; vous êtes forcé de vous prononcer pour l’un ou pour l’autre, en ce cas, point d’hésitation : votre métier est de prendre parti pour la femme ; c’est le seul moyen d’avoir pour vous tout le monde.

— Même le mari ? dit Deslandes d’un air incrédule.

— Certainement. S’il vous a pour auxiliaire, il se croit sûr de vous et vous néglige ; s’il voit en vous l’allié de sa femme, il vous craint et vous ménage. Experto crede Roberto. Vous avez donc commis une faute capitale en donnant à ma fille le droit d’être mécontente de vous ; en bonne politique, c’était à elle qu’il fallait vous efforcer de plaire.

— Mais c’est ce que j’ai fait, interrompit naïvement le substitut.

— En ce cas, reprit en ricanant le vieux gentilhomme, je suis forcé de vous déclarer que vous avez complètement perdu vos peines. Isaure est fort irritée contre vous, et je vous préviens qu’elle a de la rancune ; de ce côté là elle tient de sa mère. D’ailleurs, toute femme à sa place se trouverait offensée. Je n’entre pas dans le détail de ses griefs ; mais pour n’en citer qu’un seul, comment un garçon d’esprit comme vous n’a-t-il pas compris qu’amener à ce bal madame de Marmancourt, c’était faire à ma fille une insulte positive ? Si je croyais que telle eût été votre intention, je vous parlerais un peu plus vertement que je ne le fais ; mais avouez du moins que vous avez eu là une idée assez malheureuse ?

— Si une pareille idée m’était venue, elle serait plus que malheureuse, elle serait inexcusable, répondit avec chaleur le substitut, mais je n’ai besoin que d’un mot pour vous convaincre de mon innocence. Loin de soutenir en cette circonstance madame de Marmancourt, j’ai tenté tout ce qui était humainement possible pour lui faire comprendre l’inconvenance de son procédé et la décider à sortir du bal ; si je n’ai pas immédiatement réussi, c’est que les moyens coërcitifs me manquaient ; n’étant pas commissaire du bal, je n’avais aucune qualité pour agir...

— Et puis, interrompit monsieur de Loiselay d’un air d’ironie, il y avait peut-être près d’elle quelques jeunes gens peu disposés à reconnaître la justesse de vos raisons, et dont la présence aura refroidi votre éloquence.

Le substitut sourit avec une sorte de fierté dédaigneuse.

— Je vois, dit-il, qu’en dénaturant tous les faits on a donné à ma conduite une interprétation que je m’abstiendrai de qualifier par respect pour moi-même. Permettez-moi seulement une petite rectification. Il y avait en effet autour de madame de Marmancourt une demi-douzaine d’hommes dont l’hostilité à mon égard s’est prononcée d’une manière peu équivoque. Mon éloquence, si éloquence il y a, n’a nullement été refroidie ; mais j’ai cru que la circonstance m’imposait le devoir d’être concis ; car je suis d’avis que d’homme à homme il faut des actions et non des paroles. J’ai donc fort peu discouru avec ces messieurs, mais je me bats aujourd’hui même avec un d’entre eux, et si je me tire heureusement de ce premier duel, j’ai des arrangements pris pour deux autres.

La physionomie de monsieur de Loiselay passa soudain de l’ironie à l’approbation la plus vive. Il se leva, saisit la main de Deslandes, et la lui serra si cordialement que le substitut sentit craquer les os de ses doigts.

— Vous ne sauriez croire combien ce que vous dites là me fait plaisir, dit avec effusion le vieux gentilhomme ; j’avais raison de dire à ma fille que vous étiez un garçon d’honneur, incapable de la sotte conduite qu’on vous attribuait. D’après ce qu’elle m’a raconté, je pensais bien que vous ne pourriez vous dispenser d’aller sur le terrain ; et ma foi, si je vous avais vu prendre la chose mollement, j’avoue que j’en aurais été fâché à cause de l’amitié que je vous porte. Vous connaissez ma franchise ; en ce cas, j’aurais été homme à vous dire : « Mon cher Deslandes, il ne s’agit pas de chanter ici : Cedant arma togæ, il faut en découdre. » Vous n’avez pas eu besoin de mes conseils, j’aime mieux ça. Malgré votre robe noire vous êtes franc de collier. Est-ce votre première affaire ?

— Oui, dit Deslandes d’un air de laisser-aller ; dans mon état de pareilles bonnes fortunes sont rares.

— Première ou deuxième, peu importe, dit le vieillard avec un accent d’encouragement. L’essentiel, ce n’est pas l’habitude, c’est le sang-froid, et je crois que vous en avez beaucoup. Comment se nomme votre adversaire ?

— Monsieur Blondeau de Gustan, répondit le substitut, qui en toute autre occasion aurait appelé son ami Blondeau tout court.

— Est-ce un militaire ?

— Non, c’est un homme du monde, un fashionable.

— Il est probable alors qu’il tire mieux le pistolet que l’épée. Savez-vous un peu d’escrime ?

— Je n’ai jamais mis le pied dans une salle d’armes.

Monsieur de Loiselay leva les épaules par un mouvement presque imperceptible.

— Voilà comme on élève aujourd’hui les jeunes gens, dit-il d’un air de pitié en se parlant à lui-même. — Je vous aurais conseillé, si vous avez le choix des armes, de prendre l’épée ; mais, d’après ce que vous me dites, il n’y faut pas songer. Quand vous battez-vous ?

— Tout à l’heure, mon adversaire doit venir me chercher, et je l’attends. Quand vous avez frappé, j’ai cru que c’était lui.

— Et vous dormiez ? dit le vieillard avec un sourire flatteur, je vous en fais mon compliment. Avant ma première affaire, j’ai passé quarante-huit heures sans fermer l’œil. Qui avez-vous pour témoin ?

— Je ne sais pas encore ; c’est mon adversaire qui s’est chargé de ce soin : il doit amener deux de ses amis.

— Oh ! ici je vous arrête, dit monsieur de Loiselay avec l’accent satisfait d’un critique de profession, qui, dans un ouvrage jusqu’alors irréprochable, découvre enfin une faute ; c’est votre première affaire, vous n’aviez personne pour vous guider ; il n’est donc pas étonnant que vous ayez laissé arranger les choses d’une manière irrégulière. Heureusement rien n’est fait encore, et nous avons le temps de tout remettre en ordre. Vous comprenez que vous devez avoir pour témoin un de vos amis et non un ami de votre adversaire. Je ne mets nullement en doute la loyauté de monsieur de Gustan ; mais dans une affaire de cette nature, il n’est pas plus permis d’être imprudent que d’être pusillanime.

— On ne peut guère demander un pareil service qu’à un ami intime, observa Deslandes ; à Paris, je n’en ai pas.

— Hier, vous n’en aviez pas ; mais aujourd’hui ne suis-je pas là ? répondit monsieur de Loiselay en portant la tête en arrière par un mouvement plein de fierté.

— Quoi ! monsieur, balbutia le substitut, vous voudriez... vous songeriez à me faire l’honneur... vous pensez que je souffrirais...

— Pas de remerciements, mon cher Deslandes, reprit le vieillard qui se méprit sur la nature de l’embarras qu’éprouvait son interlocuteur ; dans l’occasion je n’ai jamais abandonné un ami, et je ne commencerai certes pas par vous. Le nom de ma fille se trouve mêlé à cette affaire, et vous croyez que je vous laisserai accepter les services d’un autre ! C’est beaucoup que je me résigne au rôle de témoin ; pour peu que cela fût praticable, je me battrais à voire place.

— Mais, monsieur... à votre âge... cette scène peut être sanglante...

— Parce que j’ai soixante-huit ans sonnés ! Me prenez-vous pour une demoiselle ? dit l’émigré avec une brusquerie où perçaient d’anciennes habitudes militaires. Soyez tranquille, tout se passera dans les règles, et maintenant vos gens peuvent venir.

Un coup frappé contre la porte répondit aux paroles du vieillard. Deslandes ayant ouvert, Blondeau entra dans la chambre, accompagné d’un autre homme du même âge. A la vue de monsieur de Loiselay, l’ami du substitut éprouva une surprise qu’il dissimula sous une affectation de gravité.

— Monsieur, dit-il en s’adressant cérémonieusement à Deslandes, voici monsieur Barbeyrac qui a bien voulu m’accompagner ; nous trouverons monsieur de Jessaint chez lui ; il demeure dans la rue du faubourg Saint-Honoré, cela nous détournera à peine de notre chemin. J’ai une voiture en bas, et nous sommes à vos ordres, à moins que vous ne soyez retenu ici par quelque affaire plus importante que celle dont il s’agit.

Le vieux gentilhomme jeta au substitut un regard qui signifiait clairement : votre adversaire vous présente son témoin ; faites-en autant de votre côté. Deslandes n’eut pas l’air de comprendre cette pantomime expressive. Voyant qu’il gardait le silence, monsieur de Loiselay attribua l’embarras du jeune magistrat à une émotion excusable chez un homme qui allait faire ses premières armes ; il prit alors le parti de se présenter lui-même.

— Messieurs, dit-il, en saluant les deux jeunes gens avec une politesse pleine d’aisance ; il est inutile d’aller chercher la personne dont il vient d’être question. Je suis l’ami de monsieur Deslandes ; il m’a mis au courant de l’affaire qui vous occupe, et il veut bien agréer mes services ; rien ne s’oppose donc à ce que nous allions directement au bois de Boulogne.

Le vieillard consulta du regard les trois jeunes gens presque également ébahis. Prenant leur silence pour un acquiescement, il mit son chapeau, ouvrit la porte et fit au couple adverse un signe cérémonieux. Blondeau et Barbeyrac s’inclinèrent en même temps et refusèrent de prendre le pas sur le vieux gentilhomme qui, après un temps d’arrêt conforme aux lois du savoir-vivre le plus scrupuleux, s’inclina légèrement à son tour et sortit le premier.

— J’use du privilège de mon âge, dit-il, et il descendit l’escalier d’un pas ferme, rajeuni en apparence par la scène dramatique dans laquelle il usurpait un rôle.

— As-tu perdu la tête ? dit Blondeau à Deslandes, tandis que celui-ci fermait la porte ; tu as donc oublié ce dont nous sommes convenus ?

— Ne m’en parle pas, répondit le substitut, jamais fâcheux plus incommode n’est arrivé si mal à propos.

— Il faut nous en débarrasser.

— Essaie, tu seras habile si tu réussis.

— De quoi se mêle-t-il ? Est-ce un de tes parents ?

— Pis que cela : c’est le père de madame Piard ; il sait ce qui s’est passé cette nuit, et s’il ne nous voit pas nous battre sous ses yeux, il est homme à te provoquer lui-même. Malgré ses cheveux gris, c’est un cerveau brûlé.

Au lieu de répondre, Blondeau descendit rapidement l’escalier et retint par l’épaule Barbeyrac qui marchait devant lui. Les deux amis échangèrent quelques paroles à voix basse.

— Sois tranquille, dit Barbeyrac pour conclusion ; c’est moi qui escamoterai les muscades, et le bonhomme n’y verra que du feu.

En montant le premier dans le fiacre arrêté devant la porte, monsieur de Loiselay aperçut sur une des banquettes une boîte longue et plate que Barbeyrac prit sur ses genoux après s’être assis à son tour. Il ne fit aucune observation ; mais quand le cocher eut refermé la portière et demandé où il devait aller.

— Rue Richelieu, en face du Théâtre-Français, répondit le vieillard.

— Monsieur, cela nous écarte de notre chemin, observa le témoin Blondeau.

— Pas précisément, puisque cela nous rapproche de la boutique de Lepage, dit monsieur de Loiselay.

— Mais voici des pistolets de tir, reprit Barbeyrac.

— Je le vois, monsieur, répliqua froidement le vieux gentilhomme.

— Qu’est-il besoin alors d’en aller chercher d’autres ?

— Monsieur de Gustan peut s’être servi de ceux-ci ; observez que je ne dis pas qu’il s’en est servi, mais qu’il peut s’en être servi.

— Peu importe, interrompit vivement Deslandes, j’ai une parfaite confiance dans la loyauté de monsieur de Gustan, et je suis convaincu qu’il est incapable d’avoir choisi des armes qui pourraient lui donner le moindre avantage.

— Mon cher substitut, dit monsieur de Loiselay d’un ton de réprimande paternelle, ici vous n’avez pas voix délibérative.

Les futurs combattants échangèrent à la dérobée un regard où perçait une vague inquiétude. Barbeyrac remarqua l’air soucieux de Blondeau assis en face de lui ; aussitôt il se pencha comme pour regarder en dehors du fiacre ; Gustave en fit autant, et leurs têtes se rencontrèrent à la portière.

— Qu’importent les pistolets ? dit tout bas Barbeyrac, tout dépend des balles.

Le front de Blondeau redevint serein, et par ricochet le substitut recouvra le calme que lui avait ôté un instant la perspective du danger réel auquel pouvait l’exposer l’intervention intempestive de monsieur de Loiselay. Après avoir pris chez Lepage une paire de pistolets d’arçon que le vieux gentilhomme préféra prudemment aux pistolets de tir, les deux témoins remontèrent dans la voiture qui partit aussitôt pour sa destination définitive.

LE LIÉGE ET LE PLOMB

Deux heures après environ, les quatre acteurs de ce drame, qu’un seul d’entre eux prenait au sérieux, tandis que les trois autres n’y voyaient qu’une comédie, s’enfoncèrent dans un des taillis de la partie la moins fréquentée du bois de Boulogne. Les deux témoins marchaient devant, l’un à côté de l’autre ; les adversaires les suivaient à peu de distance. Ces derniers se tenaient séparés avec affectation, mais ils se souriaient quelquefois quand monsieur de Loiselay ne pouvait pas les apercevoir, comme font deux écoliers en train de déjouer, pour quelque niche concertée entre eux, la surveillance de leur pédagogue.

— Comment avez-vous fait pour ne pas amener un chirurgien ? dit, chemin faisant, le vieillard à son compagnon.

— J’espère qu’on n’en aura pas besoin, répondit Barbeyrac en souriant malgré lui.

— Je l’espère comme vous, répondit monsieur de Loiselay ; mais il faut tout prévoir ; si j’avais été prévenu plus tôt, je n’aurais pas négligé cette précaution. — Ces jeunes gens manquent d’usage, dit-il ensuite en lui-même ; ils ne savent même plus se battre d’une manière convenable.

En parlant de la sorte, ils arrivèrent à un endroit où les arbres, s’écartant circulairement, laissaient un espace vide d’une centaine de pieds de diamètre, qui semblait un champ clos naturel formé par de taillis.

— Il est inutile d’aller plus loin, nous ne trouverons rien de mieux que ceci, dit M. de Loiselay, qui du premier coup d’œil avait reconnu les avantages d’un pareil terrain.

Depuis qu’ils étaient descendus de voiture, les témoins avaient réglé les conditions du duel. Le vieillard avait fixé tous les points en accordant l’humanité, qui ordonne de diminuer les chances funestes, et l’honneur, qui exige la réalité du péril. Barbeyrac ne fit aucune objection, mais il eut de la peine à s’empêcher de sourire lorsque le vieux gentilhomme lui dit d’une voix moins ferme :

— Vous pensez, j’espère, comme moi qu’un seul coup de feu doit être échangé ; quel qu’en soit le résultat, convenons que l’affaire n’ira pas plus loin.

— Le bonhomme est attendri, pensa Barbeyrac, il ne se doute guère que les balles qui vont figurer dans ce terrible combat ont été prises sur des bouteilles de vin de Champagne.

Le terrain mesuré, les adversaires firent, avec un admirable sang-froid, leur toilette de duel, et se mirent en face l’un de l’autre aux places que le sort leur désigna. En voyant la belle contenance du substitut, M. de Loiselay sentit redoubler l’intérêt qu’il lui portait, et il éprouva une émotion qu’il n’avait jamais connue en se battant lui-même.

— Pauvre garçon, pensa-t-il, pourvu qu’il ne lui arrive rien ?

Le vieillard se rapprocha de Barbeyrac, qui venait d’ouvrir la boîte à pistolets.

— Pour aller plus vite, donnez-m’en un à charger, lui dit-il en se baissant ; il me tarde que cela soit fini.

— Ne prenez pas cette peine, répondit le jeune homme, qui venait de substituer avec adresse, à la balle prise ostensiblement dans la botte, un projectile de même forme et de même couleur caché jusqu’alors avec plusieurs autres semblables dans une poche de son pantalon. Par malheur le globule inoffensif s’échappa de ses doigts au moment où il le posait sur l’orifice du canon, malgré la vivacité que mit Barbeyrac à se baisser, M. de Loiselay, plus leste encore, ramassa cette balle, qu’il trouva d’une légèreté inexplicable. Il la soupesa un instant avec étonnement ; puis il la porta tout à coup à sa bouche, et la plaça entre deux rangées de dents solides et tranchantes comme celles d’un loup. Presqu’au même instant la moitié de la balle tomba à terre. Le vieillard, qui avait failli avaler l’autre moitié, la rejeta, en toussant dans le creux de sa main, où il contempla avec stupéfaction cette métamorphose inouïe du plomb en liége.

— Vous moquez-vous de moi, monsieur ? dit-il enfin à Barbeyrac, d’une voix émue par la colère.

Pendant l’expérience à laquelle était soumis le produit de sa philantropique industrie, le témoin de Blondeau avait rougi jusqu’aux oreilles. La verte apostrophe du vieillard acheva de le décontenancer. Il eut besoin d’un effort héroïque pour parvenir à sourire et à supporter le regard flamboyant que lui lançait monsieur de Loiselay, à qui l’idée d’être le jouet d’une mystification semblait avoir subitement retranché quarante années.

— Gustan et M. Deslandes sont amis depuis longtemps, dit enfin Barbeyrac, en mettant dans sa voix toute la douceur persuasive dont elle était susceptible ; si l’un d’eux était tué, quel regret pour l’autre ! Au fond, le sujet de leur querelle est une misère. Pourquoi les laisserions-nous exposer leur vie, tandis qu’il dépend de nous, de prévenir toute catastrophe, au moyen d’une ruse innocente ?

— Ces messieurs sont-ils dans le secret de cette gentillesse ? interrompit le vieil émigré, en fronçant le sourcil ; sont-ils convenus de se battre au bouchon ?

Barbeyrac se crut obligé d’accepter la responsabilité absolue d’une invention qui, de la part d’un témoin, pouvait passer pour l’effet d’une excessive mais louable humanité.

— Non, monsieur, répondit-il ; cette idée, qui, du reste, n’est pas neuve, vient de moi seul.

— Tant pis pour vous, monsieur, et tant mieux pour eux. Je crois que, tout vieux que je suis, j’aurais forcé Deslandes à se battre avec moi, s’il m’avait voulu rendre complice d’une pareille arlequinade. Donnez-moi ces pistolets, je vous prie, c’est moi qui les vais charger.

— Mais, monsieur, songez qu’ils sont amis, dit Barbeyrac en voyant le vieillard prêt à faire entrer dans le canon d’une des armes une balle véritable.

— Allons donc ! allons donc ! répondit M. de Loiselay en enfonçant le plomb avec force, s’ils sont amis, c’est une raison de plus pour qu’ils aient besoin de s’estimer. Je me suis battu avec mon meilleur ami, monsieur ; il me blessa même assez grièvement, et je ne l’en aimai que mieux. Autrefois on ne se servait de liége que pour boucher les bouteilles. Si l’usage a changé, permettez-moi de rester fidèle à la vieille mode. Je n’ai pas marché avec le siècle, voyez-vous bien ; je n’appartiens pas à la jeune France, moi ; je suis un vieil ultra, entêté, incorrigible, fossile, tout ce qu’il y a de plus momie ; comment voulez-vous que je sois à la hauteur de vos balles de liége !

En raillant de la sorte son compagnon décontenancé, le vieux gentilhomme acheva de charger les deux pistolets avec la dextérité particulière aux chasseurs de profession. L’opération terminée, il présenta les deux armes à Barbeyrac pour qu’il en choisît une, et il porta l’autre à Deslandes qui, de sa place, n’avait pu comprendre le sens de la discussion qui semblait s’être élevée entre les deux témoins.

— Ce petit monsieur, voulait s’égayer à nos dépens, dit-il au substitut, mais je lui ai rivé son clou. Fiez-vous à moi, tout se passera dans les règles.

— Que diantre veut-il dire ? pensa Deslandes, dont le cœur battit soudain d’un mouvement plus rapide, mais qui, malgré son anxiété, n’osa demander au vieillard l’explication de ses paroles.

Au même instant Barbeyrac s’était rapproché de Blondeau pour lui remettre l’autre pistolet.

— Je te préviens, lui dit-il à voix basse, que les baltes sont de plomb. A bon entendeur, salut !

Blondeau de Gustan portait sur lui la meilleure partie de son courage sous forme de moustaches, de cravache et d’éperons ; en apprenant la métamorphose subie par les armes du duel, il changea de visage.

— Deslandes sait-il ce qui se passe ? dit-il à Barbeyrac avec émotion.

— Il ne s’en doute pas, répondit le témoin ; et maintenant que vous voilà placés, je ne vois aucun moyen de le prévenir.

— En ce cas, il va viser sans scrupule, et peut-être m’envoyer une balle dans la cervelle. Sacrebleu ! ce serait fort désagréable. Comment faire ?

— Ne pas vous battre, c’est le plus sûr.

— Tu as raison. En avant la réconciliation. C’est toi que ça regarde.

Barbeyrac fit quelques pas du côté du substitut. Se plaçant alors de profil de manière à s’adresser à la fois aux deux adversaires, et allongeant une main vers chacun d’eux par un geste pathétique :

— Allons, messieurs, leur dit-il, montrez-vous raisonnables. Vous avez fait vos preuves tous deux... Qu’il vous suffise d’être venus sur le terrain. Votre discussion d’hier n’a pas été assez grave pour exiger du sang ; oubliez donc ce qui s’est passé. Je vous en prie, au nom de votre ancienne amitié ; au lieu de vous battre pour une bagatelle, agissez en hommes sages autant que braves, et venez-vous donner la main.

— Plumez les canards, dit entre les dents monsieur de Loiselay, qui contemplait en souriant de pitié l’orateur pacifique.

Le substitut prit l’allocution de Barbeyrac pour une scène habilement ajoutée à la comédie, dans l’intention de rehausser aux yeux du vieux gentilhomme la féroce détermination des deux adversaires. Confirmé dans cette idée par le regard d’intelligence que lui jeta Blondeau, il se piqua d’honneur et mit à bien jouer son rôle l’amour-propre d’un acteur de société qui, dans un proverbe improvisé, cherche les répliques à effet.

— Messieurs, dit-il en relevant fièrement la tête, sur le terrain toute discussion me semble inutile et déplacée. Maintenant que nous voici les armes à la main, il ne s’agit plus de dialoguer, mais de faire feu.

— Bravo, mortdieu ! lui dit à demi-voix monsieur de Loiselay, Saint-Georges n’aurait pas mieux parlé.

— Mais, reprit Barbeyrac, considérez donc...

— Je ne considère qu’une chose, interrompit Deslandes d’un ton encore plus héroïque ; le vin est tiré, il faut le boire.

— Eh bien ! bois-le donc, et puisse-t-il t’étrangler ! pensa Blondeau, furieux de l’entêtement du substitut, et il arma son pistolet d’une main mal assurée.

Barbeyrac et monsieur de Loiselay s’éloignèrent de quelques pas.

— Deslandes, placez-vous, dit le vieillard en voyant que Blondeau, à qui était échu l’avantage du premier coup de feu, mettait en joue son adversaire sans que celui-ci fit mine de s’effacer.

Le substitut avait lu souvent qu’un guerrier courageux fait toujours face au danger. Il interpréta cette maxime dans le sens littéral, et, se tournant carrément du côté de Blondeau, il resta immobile, les talons rapprochés et les bras pendants, comme un soldat au port-d’armes.

— Placez-vous donc, lui cria de nouveau le vieil émigré.

Au lieu de changer de position, Deslandes regarda son témoin d’un air surpris.

— Il me semble que je suis bien ainsi, répondit-il.

A cette preuve d’une ignorance que jusqu’alors il avait crue impossible, monsieur de Loiselay laissa échapper une exclamation d’impatience ; il vint brusquement près de Deslandes, le prit par les épaules, et au moyen d’un quart de conversion, lui fit présenter le flanc droit à son antagoniste ; il lui montra ensuite la manière dont il devait plier le bras et tenir verticalement le pistolet, afin de couvrir autant qu’il lui serait possible une partie de sa tête et de sa poitrine ; le trouvant enfin posé à sa guise, il s’éloigna de nouveau, après lui avoir dit à voix basse :

— Maintenant, ne bougez plus, et tâchez d’être mince.

— Que de cérémonies ! pensa le substitut ; pour le danger que je cours, qu’importe que je sois de face ou de profil ?

— Si je le manque, il est capable de me tuer, se dit Blondeau dans le même instant ; quand il s’agit de la vie, il n’y a pas d’amitié qui tienne : chacun pour soi.

Il leva le bras, visa de son mieux, quoique sa main ne fût pas très-ferme et pressa la détente du pistolet. La détonation fut immédiatement suivie d’un cri perçant poussé par le substitut, qui lâcha son arme, chancela en arrière et se laissa tomber dans les bras de monsieur de Loiselay, accouru aussitôt à son secours.

— Vous êtes blessé ? lui dit le vieillard avec émotion.

— Assassiné ! s’écria Deslandes d’une voix où l’indignation le disputait à la douleur. Je suis victime d’un infâme guet-apens.

Le blessé leva sa main droite, d’où le sang coulait avec abondance ; a cette vue, il devint fort pâle.

— Me voilà estropié, dit-il avec un accent d’angoisse ; je ne pourrai plus jouer du violon.

— Eh bien ! vous jouerez du cor, répondit avec vivacité monsieur de Loiselay ; c’est bien de violon qu’il s’agit ! voyons votre main : vous n’avez de cassé qu’un doigt, l’annulaire, le moins nécessaire de tous. Quel singulier coup de feu !

Au cri poussé par le substitut, Barbeyrac et Blondeau s’étaient précipités vers lui, chacun de son côté ; le vieil émigré les arrêta par un geste impératif.

— A vos places, messieurs, leur dit-il ; nous n’avons pas fini !

En disant ces mots, il se baissa pour ramasser le pistolet qu’avait laissé tomber Deslandes ; il examina un instant avec curiosité l’empreinte laissée sur le canon par la balle, et, présentant ensuite l’arme au substitut :

— Vous êtes diantrement heureux d’en être quitte pour un doigt, lui dit-il ; tenez, si votre blessure vous gêne pour tirer, faites feu de la main gauche.

Deslandes prit le pistolet avec un geste de fureur.

— Point de quartier ! s’écria-t-il en le dirigeant vers Blondeau, dont la respiration demeura suspendue jusqu’à ce qu’une détonation inoffensive lui eut appris que le péril était passé.

— Rechargez les pistolets ; je veux que ce soit un duel à mort, s’écria le substitut exaspéré par l’apparente trahison de son ami.

— Calmez-vous, lui dit avec douceur monsieur de Loiselay ; je sais par expérience qu’il est fort désagréable d’être blessé, mais c’est une mauvaise chance qu’il faut accepter. Il était convenu qu’un seul coup de feu serait échangé, et les lois doivent être exécutées, même par ceux qui en souffrent. L’affaire est terminée ; enveloppez votre main de votre mouchoir, et filons vers Paris. L’essentiel, maintenant, c’est de trouver un chirurgien. Quand je disais à ce petit monsieur qu’il avait eu tort de négliger cette précaution !

Tandis que l’émigré s’efforçait d’apaiser l’irritation de Deslandes, Blondeau et son témoin accéléraient les préparatifs de leur départ.

— Il faut sortir du bois séparément, dit Barbeyrac à monsieur de Loiselay ; on a dû entendre les deux coups de pistolet, et sans doute en ce moment l’éveil est donné aux gardes et aux gendarmes.

— Je m’en rapporte à votre prudence, qui me paraît étonnante pour votre âge, répondit le vieux gentilhomme avec un sourire moqueur ; partez donc à pied, nous gardons le fiacre.

Barbeyrac et Blondeau profitèrent avec empressement du consentement de monsieur de Loiselay, qui un instant après se trouva seul avec le jeune magistrat. Ce dernier ayant enveloppé de son mieux sa main blessée, tous deux rejoignirent la voiture de louage qui reprit au grand trot des chevaux le chemin de Paris.

— Eh bien ! Deslandes, dit alors le vieillard en hochant la tête, reconnaissez-vous maintenant l’utilité de la position que je vous ai fait prendre ? Si je vous avais laissé placé comme vous l’étiez d’abord, au lieu d’être touché au doigt vous l’eussiez été au beau milieu de la poitrine.

— Plût à Dieu ! répondit le substitut, à qui la douleur inspirait le dégoût de la vie ; si j’étais mort en ce moment, je ne souffrirais pas comme un damné.

— Qu’en savez-vous ? demanda le vieux gentilhomme ; personne n’est sûr d’aller droit au ciel, et je crains bien que les souffrances du purgatoire ne surpassent de beaucoup celles que peut causer un doigt cassé.

— C’est impossible, répondit Deslandes en se tordant sur la banquette du fiacre, tandis qu’il serrait convulsivement de la main gauche son poignet mutilé.

En rentrant chez lui, le substitut se vit soumis presque immédiatement aux tortures qui attendent les duellistes malheureux : un chirurgien fort habile, qu’envoya chercher monsieur de Loiselay, déclara, au premier examen de la blessure, que l’amputation du doigt fracassé était indispensable, et il y procéda sans délai, malgré les doléances du jeune magistrat, qui, nous devons l’avouer, montra peu de stoïcisme en cette occurrence.

— Être estropié à mon âge ! s’écria-t-il d’un ton plaintif, lorsque l’opération fut terminée.

— Qu’est-ce qu’un doigt : lui dit monsieur de Loiselay pour le consoler. A la chasse, il arrive chaque jour des accidents beaucoup plus graves. Que diriez-vous donc s’il avait fallu vous couper un bras ou une jambe ?

En ce moment le substitut trouva au vieux gentilhomme une voix féroce et une physionomie sanguinaire. Au lieu de lui répondre, il détourna la tête et garda longtemps un silence farouche.

Dans l’après-midi messieurs de Rochelle et de Jonquières se présentèrent successivement chez Deslandes ; mais en apprenant qu’un duel avait déjà eu lieu, et voyant leur adversaire hors de combat, ils comprirent que leur visite n’avait plus de motif ; ils déclarèrent donc tous deux à monsieur de Loiselay qu’ils étaient satisfaits, et regardaient l’affaire qui leur était personnelle comme entièrement terminée.

— Vous ne m’avez pas trompé, dit le vieillard au jeune magistrat d’un air de félicitation ; les trois duels y étaient. Savez-vous bien que voilà une journée qui vous fait honneur ? vous vous la rappellerez longtemps !

— Toute ma vie, sapristie ! s’écria le substitut, à qui la douleur arracha une grimace horrible.

UNE VERTU MOTIVÉE

Tandis que Victor Deslandes expiait par de cruelles souffrances ses fantaisies ambitieuses et romanesques, la maison du conseiller d’état se trouvait le théâtre d’une scène qui, pour ne pas être sanglante, offrait cependant un intérêt que nous oserons nommer dramatique ; car à nos yeux, dans la confection d’un drame qui recherche avant tout le naturel et le vraisemblable, ni le poignard, ni le poison, ni la corde ne sont d’indispensables ingrédients.

En apprenant, pour la première fois, la coupable conduite de son mari, madame Piard avait un instant abdiqué l’empire que lui avaient donné sur elle-même les persévérants efforts d’un caractère prudent et droit. En face d’un outrage si peu mérité une pensée vindicative s’était éveillée dans cette âme si froide en apparence, comme un serpent engourdi sous la neige s’anime et dresse la tête lorsqu’on l’approche d’un brasier. A ce reptile de cœur, qu’avait-il manqué pour croître et peut-être dévorer tout le fruit d’une sagesse jusqu’alors irréprochable ? Un foyer où il se réchauffât en attendant qu’il eût pris assez de force pour vivre de sa propre chaleur.

Sans s’en douter Deslandes avait été pendant quelques heures, l’arbitre d’une vertu ébranlée sur sa base et qu’un effort énergique pouvait en arracher. Par un de ces scrupules auxquels sont exposées les âmes honnêtes qui pratiquent les tortueux sentiers de la galanterie, il manqua le moment propice. Cette action estimable, au point de vue de la morale, devint désastreuse, à ne considérer que les intérêts positifs du jeune solliciteur. Au lieu d’exploiter à son profit l’indignation de sa protectrice, Victor la refroidit par sa délicatesse inopportune. Un instant chancelante au milieu de l’étourdissement fiévreux où l’avait plongée le premier ressentiment de son injure, madame Piard eut le temps de réfléchir ; dès lors le succès de Deslandes fut compromis, car pour toute femme raisonnable, réfléchir à la tentation, c’est en triompher.

Après l’honnêteté du substitut, que quelques aimables séducteurs traiteront peut-être de niaiserie, plusieurs raisons contribuèrent à raffermir la vertu de l’épouse outragée. La première de ces raisons fut le dédain profond que lui avait toujours inspiré son mari. Paradoxe ! dira-t-on peut-être. Sentiment scrupuleusement vrai, répondrons-nous, sans crainte d’être démenti par l’expérience.

L’outrage qui tombe de haut soulève la haine, l’insulte partie de bas excite le mépris ; or, si la haine ne se fait redouter qu’en ensanglantant son épée, le mépris n’a de dignité qu’à condition de garder la sienne dans le fourreau. Les caractères doués de quelque noblesse répugnent à une vengeance qui les contraindrait de se baisser pour l’accomplir. Aimé d’Isaure, monsieur Piard, après l’avoir offensée, aurait eu tout à craindre ; dédaigné par elle, cette humble position lui servit d’abri et le sauva. Un homme couché à plat ventre par la peur n’échappe-t-il pas au feu d’une batterie tandis qu’en est atteint le brave resté debout ? Le ressentiment de madame Piard, qui, peut-être, aurait mis en pièces l’honneur d’un mari de grandeur ordinaire, passa donc par-dessus la tête du conseiller d’état, sans lui causer aucun dommage, tant, dans ce moment décisif, celui-ci, heureusement pour lui, se trouva de taille lilliputienne. En songeant à l’offenseur, Isaure finit par juger l’offense indigne de son courroux. Il lui parut que s’émouvoir à propos de l’inconduite d’un être si infime ce serait tomber dans la puérilité des enfants qui entrent en colère contre la mouche qui les a piqués. La haine comme l’amour établit l’égalité ; mais quelle égalité pouvait exister entre elle, jeune, belle, noble, spirituelle, puissante, et ce bourgeois grisonnant, ventru prétentieux et médiocre, à qui elle avait daigné accorder sa main ? Prendre au sérieux les méfaits de ce gros et volage quinquagénaire n’était-ce pas lui faire trop d’honneur ? A dévier de la route nette et droite, parce qu’il plaisait à son grossier compagnon de voyage de barbotter dans l’ornière, que gagnerait-elle d’ailleurs ? des éclaboussures sans aucun doute, car de quelque pied léger que marche une femme dans l’adultère, elle s’y crotte toujours plus ou moins.

De réflexion en réflexion madame Piard oublia peu à peu son mari, et envisageant la question sous un nouveau point de vue, elle trouva pour rester vertueuse plusieurs autres raisons assez étrangères à la vertu.

Les femmes, presque toujours réservées et quelquefois peu véridiques dans l’expression de leurs sentiments, en revanche ne manquent pas de franchise tant qu’elles ne parlent qu’à elles-mêmes. Malgré leur goût pour le beau idéal et leur mépris pour le prosaïsme des intérêts vulgaires, elles savent dans leur for intérieur scruter le côté positif de toutes choses, avec autant de sagacité qu’en pourrait déployer le moins poétique des hommes d’affaires. En ce moment Isaure ne craignit pas de reconnaître qu’abstraction faite des considérations morales et religieuses, une conduite irréprochable a des avantages réels et peut trouver sa récompense dès ce monde ; elle se dit qu’au mérite d’être souverainement belle, la vertu joint souvent celui d’être très-profitable. Dans sa profession de protectrice, par exemple, de quelle utilité ne lui était pas une réputation sans tache ? Du rôle de femme politique à celui d’intrigante, la distance est si courte que, pour empêcher le public de les confondre, il est prudent, lorsqu’on aspire au premier, d’adopter une marque particulière qui rende toute méprise impossible. Quoi de plus distinctif alors, quoi de mieux trouvé que la vertu ? Cet uniforme, il est vrai, ne va pas à toutes les tailles, mais, pour se dispenser de le vêtir, il faut avoir sous la main quelque costume équivalent et également interdit au vulgaire des ambitieuses : un grand nom, une grande fortune ou un grand talent. L’une ou l’autre de ces qualités suffisant pour tirer une femme de la foule, rend superflu un rigorisme qui, dès qu’on peut s’en passer, devient un luxe rare.

Il est à Paris jusqu’à trois belles pécheresses que nous pourrions nommer et qui mènent joyeuse vie à la face de tout Israël, sans que leur crédit, et elles en ont beaucoup, s’en trouve compromis le moins du monde. Elles sont reçues partout, et l’on tient à honneur d’être reçu chez elles. En leur faveur, la sévérité, la pruderie, tranchons le mot, la bégueulerie d’un certain monde retire ses griffes et fait patte de velours. Le moyen, en effet, de frapper d’ostracisme ces illustres viveuses ! La première est si riche et donne de si beaux bals ! La seconde est douée d’un esprit si redoutable ! La troisième a de si nombreuses alliances dans la plus haute aristocratie ! D’après ce triple exemple, on voit que, même dans la société qui se pique le moins d’indulgence, une très-grande fortune, un très-grand talent ou une très-grande naissance suppléent au besoin une très-grande vertu. Mais la règle qui prescrit la ligne droite aux femmes désireuses d’être considérées ne souffre aucune autre exception. Millionnaire, poëte ou duchesse, madame Piard se fût peut-être trouvée assez forte pour imposer au monde ses faiblesses. Ne possédant aucun de ces titres, elle comprit que le droit de faillir lui serait contesté. Si son crédit lui avait donné des créatures, en revanche il lui attirait des ennemis et surtout des ennemies, qui, au premier faux pas, n’eussent pas manqué de constater sa chute et d’en triompher. La perspective de ce danger fit éclore dans l’esprit de la femme ambitieuse une réflexion que le plus spirituel des diplomates modernes avait exprimée en termes presque semblables, à propos d’une catastrophe sanglante.

— Dans ma position, se dit Isaure, la moindre aventure serait plus qu’un crime, ce serait une faute.

La science a trouvé le moyen d’utiliser les substances les plus malfaisantes ; grâces à elle, l’antimoine, l’opium, le sublimé corrosif, les cantharides, la chair de vipère même deviennent d’excellents médicaments. Quelque admirable qu’elle puisse paraître, cette métamorphose du venin en remède n’offre rien de plus surprenant que le phénomène accompli chaque jour par certains êtres, maîtres en l’art de vivre, qui de deux ou trois vices convenablement pilés, triturés et amalgamés, composent à leur usage une belle et bonne vertu dont l’exploitation leur vaut l’admiration publique. Madame Piard pratiqua heureusement cette chimie morale. Du mépris que lui inspirait son mari et de l’antipathie qu’elle venait de vouer à son amant, de son désir d’arriver aux suprêmes échelons du crédit et de la frayeur que lui causaient les médisances de salon, de son ambition, de son envie, de sa vanité et de bien d’autres sentiments non moins acrimonieux, elle tira, par une sorte de distillation merveilleuse, la pure et limpide détermination de rester fidèle quand même à ses devoirs de femme mariée.

— La conduite de monsieur Piard ne doit avoir aucune influence sur la mienne, se dit-elle en levant noblement la tête ; malgré ses torts, je resterai vertueuse.

Ainsi que nous l’avons vu les motifs de cette belle et sage résolution n’étaient pas exempts d’alliage. Mais qu’importe ? il entre plusieurs poisons dans la thériaque qui n’en est pas moins un fort bon remède ; de même la vertu d’une femme est toujours digne de louanges, quels que soient les éléments dont elle est formée.

Après avoir admiré son héroïsme comme il méritait de l’être, madame Piard trouva que, exercé gratuitement et sans restriction, il toucherait de bien près à la duperie. Le conseiller d’état était d’une nature trop vulgaire pour comprendre la sublimité du pardon qui lui était accordé, il ne fallait attendre de lui ni reconnaissance, ni repentir, ni réforme. Quelle serait donc la récompense de cette noble action ? En y réfléchissant, l’épouse magnanime ne tarda pas à découvrir le moyen de se rembourser de sa grandeur d’âme, intérêt et capital. Ici nous devons entrer dans quelques explications pour faire comprendre ce mode d’indemnité.

Jusqu’alors le ménage de monsieur et de madame Piard avait été soumis à une sorte de régime constitutionnel, basé sur l’équilibre des pouvoirs ; système admirable en théorie un peu plus qu’en pratique, et que l’expérience des vingt-cinq dernières années commence à réduire à sa juste valeur. Dans la maison du conseiller d’état, aussi bien que sur un théâtre plus vaste, cette machine à rouages compliqués, qui s’appelle en mauvais français pondération gouvernementale, ne fonctionnait pas toujours à la satisfaction de tout le monde. Si trois pouvoirs ont peine à s’accorder, deux ont moins de chances encore de vivre en bonne intelligence ; car l’absence d’un tiers-gouvernement fortifie la lutte en la simplifiant. Entre le conseiller d’état et sa femme, point de matelas pour amortir les coups, point de pairie ; la prérogative royale et l’omnipotence parlementaire se trouvaient face à face, également disposées à agrandir, aux dépens de la partie adverse, le cercle de leur autorité respective. Plus d’un conflit avait déjà eu lieu avec des succès variés et sans résultat décisif. Si madame Piard montrait une volonté ferme, active et persévérante, le conseiller d’état, en revanche, était taquin, vétilleux, opiniâtre ; l’une se sentait née pour le commandement, l’autre n’avait aucune vocation pour l’obéissance. En se mariant, Isaure, qui avait le sentiment de sa force, n’avait pas douté un seul instant qu’elle ne réussît à prendre sur son mari l’ascendant le plus absolu, et la perspective de cette autorité sans contrôle n’était pas le moindre des motifs qui l’avaient déterminée à une union si disproportionnée à certains égards. Désabusée bientôt par l’expérience et trouvant une insubordination têtue là où elle avait rêvé une complète soumission, elle essaya de conquérir par l’habileté l’empire qu’elle n’espérait plus d’emporter de haute lutte ; elle étudia le caractère de son mari et découvrit promptement que la fermeté dont il faisait parade avait plus de superficie que de profondeur.

Le conseiller d’état était tranchant dans ses propos plutôt qu’immuable dans ses résolutions. C’était un de ces esprits bien émoulus mais mal trempés, qui se croient d’acier parce qu’ils sont cassants. Depuis son mariage, ce qu’il redoutait par dessus toutes choses, c’était de paraître gouverné par sa femme et de donner pour l’amusement de la société parisienne une nouvelle édition de Georges Dandin. Dès qu’elle eut deviné cette faiblesse, madame Piard comprit le parti qu’elle en pouvait tirer. Au lieu de froisser par des manières impérieuses la vanité du bourgeois son époux, elle lui montra une déférence purement verbale, mais suffisante pour lui ôter tout prétexte de se révolter contre un système d’empiétement qui, sous les dehors les plus polis, n’en poursuivait que plus résolument son chemin. Par un compromis plein d’adresse Isaure affecta de se soumettre à son mari dans les petites circonstances, afin d’acquérir le droit de lui imposer sa volonté dans les occasions importantes. Le conseiller d’état ne comprit pas d’abord la portée d’une pareille tactique ; en se voyant abandonner presque sans contestation certains points de l’administration conjugale auxquels d’ordinaire les femmes attachent beaucoup de prix, il se crut sérieusement le maître et tomba, presque immédiatement, dans les fautes par où périssent les gouvernements faibles qui osent essayer du despotisme. Au lieu de gouverner il trôna.

Pris d’une passion frivole pour le commandement qu’il avait craint de partager, et que lui livrait l’apparente abnégation d’Isaure, il le prodigua hors de propos et l’usa peu à peu dans mille détails mesquins auxquels l’autorité d’un mari ne descend jamais sans se compromettre. Au rebours de ce qui se passe d’ordinaire, monsieur Piard s’occupa spécialement de l’administration de son ménage. Le choix des domestiques, l’ameublement, les dîners à donner, les visites à faire, les comptes de la dépense, la tenue de la maison, toutes les choses en un mot que les femmes regardent avec raison comme leur légitime apanage, devinrent pour lui l’objet d’une préoccupation journalière et minutieuse.

Isaure avait trop d’orgueil dans l’esprit pour tenir au gouvernement de l’office ; elle visait plus haut que cet emploi de ménagère. Elle laissa donc son mari s’engluer à ces pauvretés, sachant bien qu’il y laisserait la meilleure partie de ses ailes et perdrait ainsi la faculté de la contrarier dans l’essor qu’elle méditait de prendre. Les choses se passèrent comme elle l’avait prévu : monarque absolu du pot au feu, monsieur Piard vit insensiblement sa royauté réduite à cet unique et ridicule privilège, mais, la vanité aidant, il fut longtemps à s’apercevoir de l’affaiblissement d’un pouvoir dont sa femme lui laissait les insignes. A la place du conseiller d’état bien d’autres eussent été aussi aveugles. N’était-il pas libre d’inviter à dîner qui lui plaisait ? La voiture n’était-elle pas à ses ordres un peu plus qu’à ceux d’Isaure, qui sortait fort peu ? N’était-ce pas à son image que se trouvaient frappés les mille petits détails, monnaie courante de la vie domestique ? Combien de maris se croient les maîtres au logis, qui seraient fort empêchés d’exercer la moindre de ces prérogatives ! trouvant vingt fois par jour l’occasion de commander, et obéi aussi ponctuellement que l’aurait été un despote asiatique, comment monsieur Piard eût-il pu découvrir, sous un si beau velours, les vermoulures de son trône ?

Le conseiller d’état vécut d’abord dans la plus décevante illusion dont se puisse bercer un homme d’un âge mûr, marié à une jeune femme ; il prit au sérieux l’article du Code civil qui proclame l’époux chef de la communauté. Mais tandis qu’il se complaisait ainsi au puéril exercice d’un pouvoir sans portée, Isaure l’enveloppait d’un réseau à mailles aussi tenaces qu’imperceptibles. Sous prétexte de s’instruire à l’école d’un homme si expérimenté, elle s’était fait mettre au courant de toutes ses affaires ; elle le consultait sur tout pour arriver à le conseiller à son tour. Peu à peu les conseils l’emportèrent de beaucoup sur les consultations. Monsieur Piard contracta l’habitude de rendre compte à sa femme de toutes ses actions, à l’exception d’un seul chapitre qu’il n’est pas besoin d’indiquer. Sur bien des points il modifia ses opinions d’après les observations pleines de sens qu’elle semblait lui soumettre et non lui imposer. Il rompit des liaisons politiques dont elle lui démontra les inconvénients pour en contracter de nouvelles beaucoup plus profitables selon elle, et finit par ne pas former la moindre détermination, ni risquer la démarche la plus insignifiante avant d’avoir pris le mot d’ordre d’Isaure, devenue ainsi, par une progression insensible mais continue, l’arbitre suprême de sa conduite sociale et politique.

Après avoir quelque temps subi à son insu l’influence de sa belle Egérie, il était impossible qu’à la fin monsieur Piard n’ouvrît pas les yeux ; il les ouvrit fort grands, en effet, le jour où il vit poindre au-dessus de sa tête l’extrémité d’un joug jusqu’alors imperceptible. Très-surpris de se trouver en tutelle à son âge, il essaya même de s’émanciper, mais il était trop tard : le pli de l’obéissance était pris. Le conseiller d’état se résigna donc à un ascendant qu’il n’avait plus la force de briser. Il essaya même de se persuader que, loin d’être humilié par la supériorité d’Isaure, il avait lieu de s’en réjouir. Il se dit que, devant l’intérêt, la vanité devait se taire, et que les grandeurs où le porterait infailliblement le crédit de sa femme l’indemniseraient du reste de son abaissement marital.

Peu à peu cette compensation pénétra si avant dans la cervelle du conseiller d’état, qu’il finit par y songer nuit et jour. Il avait d’abord borné ses désirs à une direction générale ; mais bientôt il se trouva un peu trop modéré, et décida qu’il ne tiendrait pas sa femme quitte envers lui à moins d’un ministère quelconque. Isaure, sur ce point, partageait l’ardente convoitise de son mari ; mais, plus habile, elle comprenait que brusquer l’attaque, ce serait en compromettre le succès ; elle attendait donc le moment favorable avec une patience pleine de force dont l’ambitieux de cinquante ans était incapable.

Le ministère n’arrivant pas, et aucun signe n’annonçant à l’horizon le lever prochain de cet astre désiré, monsieur Piard passa successivement et en fort peu de temps de l’espérance au doute, du doute au découragement, et du découragement à la mauvaise humeur la plus prononcée. Une élection où il ne put parvenir à se faire nommer député, et l’échec qu’il essuya en voulant changer de section au conseil d’état, devinrent à ses yeux d’intolérables mécomptes. Nous avons dit comment, par suite de ses revers, il avait pris en haine les solliciteurs dont il voyait Isaure entourée. Son mécontentement ne se borna pas à cette aversion sans conséquence ; bientôt il se manifesta d’une manière plus grave. S’abandonnant à la légèreté de son caractère, monsieur Piard dévia de la ligne prudente que sa femme lui avait tracée. Il s’éloigna du parti qui s’intitule conservateur après avoir fait la révolution de 1830, et se rapprocha de quelques esprits brouillons, louches, hargneux, pour qui l’opposition est une affaire de tempérament, et vers lesquels le poussait, par une sorte de sympathie, la taquinerie naturelle de son esprit. Il alla moins souvent dans les salons ministériels, et, par contre-coup, montra de l’assiduité chez monsieur Dupin, et même chez monsieur Odilon-Barrot ; il parla des injustices dont il se trouvait l’objet d’un air dégagé où perçait la rancune, s’abonna ostensiblement au National et au Charivari, et se mit à critiquer les actes du gouvernement avec une hardiesse qui, de la part d’un fonctionnaire public, devait paraître monstrueuse aux dépositaires du pouvoir. En un mot il prit l’attitude d’un homme décidé à jouer quitte ou double. Ce jeu offre des chances de succès aux gens qu’un mérite reconnu fait paraître nécessaires, mais il mène tout droit à une destitution les mécontents qui ne se recommandent pas par une grande valeur personnelle. Madame Piard, à qui n’avait pas échappé la mauvaise humeur de son mari, mais qui n’avait aucun moyen d’y porter remède, vit sur quel écueil inévitable il s’allait briser si elle ne l’arrêtait quand il était temps encore. Plusieurs des hommes politiques, habitués de son salon, l’avaient avertie d’ailleurs du danger que courait le conseiller d’état.

— Piard a tort, lui avaient-ils dit à différentes reprises ; tandis que votre conduite est un modèle de sagesse, de tenue et d’habileté, il agit comme un enfant sans raison. Si vous le laissez faire, il perdra tout ; on est très-mécontent de lui au château.

Justement effrayée, Isaure voulut user d’un ascendant qu’elle croyait irrésistible, mais la manière dont furent accueillies ses remontrances lui apprit qu’elle avait trop présumé de son pouvoir. Monsieur Piard, qui rendait sa femme responsable des dégoûts dont il se disait abreuvé, avait prévu ses réprimandes ; loin de les redouter comme il eût pu faire quelques mois auparavant, il les attendait de pied ferme et avec une sorte d’impatience, décidé qu’il était à profiter de l’occasion pour briser le joug auquel il s’était soumis jusqu’alors, et à conquérir la liberté, puisque la puissance lui échappait.

— Je suis désolé que mes opinions ne soient pas les vôtres, répondit-il aigrement dès qu’Isaure eut entamé cette discussion délicate ; mais au risque de vous déplaire je les garderai. Je ne suis pas un enfant, et je sais ce que j’ai à faire. Vous ai-je jamais empêché de recevoir dans votre salon qui bon vous semble ? Que les 221 en fassent leur club si ça vous convient et à eux aussi, je ne m’y oppose pas ; mais, de mon côté, je prétends être libre. On trouve mauvais, dites-vous, que je sois abonné au National et que j’aille chez Odilon-Barrot ? Si l’on me pousse à bout, je m’abonnerai au Bon Sens, et j’irai chez Garnier-Pagès. Abreuvé de dégoûts comme je le suis, c’est bien le moins que je conserve la liberté de conscience dont jouit le dernier des citoyens. Après tout, que dois-je au gouvernement ? A cinquante ans conseiller d’état ! la belle conquête ! Il est vrai que vous, Madame, vous avez du crédit ; vous êtes toute puissante. Au ministère de l’intérieur, on ne jure que par vous, et l’on pourra bientôt lever un régiment des gens dont vous avez fait la fortune. Mais qu’est-ce que cela me rapporte, à moi ? Depuis que j’ai eu l’honneur de vous épouser, ai-je avancé d’un pas ? Vous planez dans les hautes régions de la politique, tandis que je végète dans des travaux vulgaires et subalternes ! Je conçois que votre rôle vous semble agréable, mais sachez que le mien commence à me déplaire. Je dirai cela tout haut et à qui voudra l’entendre. Si cela offense la camarilla, qu’on me destitue ; je ne demande pas mieux ; ma position en sera plus franche ; et puis cela fera une place vacante, et peut-être en pourrez-vous disposer en faveur d’un de vos protégés !

Cette tirade, débitée d’un ton acerbe, apprit à Isaure que son mari était blessé au vif. Vainement essaya-t-elle de le ramener à des sentiments plus dignes d’un homme politique. Ses efforts échouèrent devant l’opiniâtreté du fonctionnaire abreuvé de dégoûts qui, pour réponse unique à tous les arguments dont il se trouvait assailli, se contenta de répondre en ricanant :

— Qu’on me destitue si l’on n’est pas content ! Cela m’est parfaitement égal ; ma philosophie est à l’épreuve d’un malheur plus grave que la perte d’un emploi si chétif.

. . . . Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinæ.

Si une destitution était indifférente à l’homme en place, ce dont, après tout, il est permis de douter, il est certain, en revanche, qu’elle eût été pour madame Piard le sujet d’un déboire mortel. Aux yeux d’une ambitieuse, un mari n’est, il est vrai, qu’un instrument, mais, si peu qu’elle y tienne, encore n’aime-t-elle pas à le voir brisé ; car quel autre serait d’un bois si souple et d’un maniement si facile ! Le ridicule entêtement du conseiller d’état fit donc éprouver à sa femme le plus violent dépit qu’elle eût ressenti depuis son mariage. Toutefois, après un premier échec, elle ne se tint pas pour vaincue. A vingt reprises, et par les plus insidieuses manœuvres ; elle revint à la charge et essaya de ramener au bercail ministériel la brebis égarée ; mais monsieur Piard avait pris goût à l’herbe défendue : au lieu de rejoindre docilement le troupeau dont il ne s’était jamais écarté jusqu’à ce jour, il persista dans son escapade et continua de paître à l’aventure sur le maigre terrain de l’opposition. Pour atténuer cette lourde faute et en prévenir les conséquences ; Isaure alors n’eut d’autres ressources que de redoubler d’amabilité à l’égard des puissances de qui dépendait le sort de son mari. A la considération de la femme à qui l’on ne pouvait rien refuser, le ministère ferma les yeux sur les égarements patriotiques du conseiller d’état et attendit débonnairement qu’il lui plût de venir à résipiscence.

Tel était le désaccord où vivaient depuis quelque temps monsieur et madame Piard ; lorsque la découverte des infidélités du galant à cheveux gris vint mettre dans la main de l’épouse offensée une arme qui devait lui assurer la victoire ; pour peu qu’elle montrât d’adresse à s’en servir. Or, nous avons dit qu’en conduite et en habileté, Isaure n’avait guère de rivales. En prenant la résolution de renoncer au bénéfice de la loi du talion, elle donna une irrécusable preuve de cet esprit supérieur. Une faute, en effet, lui eût enlevé son avantage, en l’abaissant au niveau du coupable. Dans un conflit de cette nature, celle des parties qui a de son côté le bon droit ressemble à une armée riche d’artillerie en face d’une autre qui a perdu la sienne. Madame Piard n’eut garde d’enclouer sa vertu au moment où elle en espérait tirer le meilleur service ; elle la mit en batterie, au contraire, et attendit l’ennemi, c’est-à-dire son mari, la mêche allumée.

— Monsieur Piard n’aura jamais le droit de m’adresser le moindre reproche, se dit-elle en se préparant au combat ; mais si son honneur reste intact, il n’en saurait être de même de l’autorité qu’il cherche à s’arroger. Il est temps de mettre fin à cette lutte ridicule. Dans une maison, il ne peut y avoir deux maîtres : qui doit gouverner de lui ou de moi ? Voilà toute la question : la réponse n’est pas douteuse. En me trompant d’une manière si indigne, il a signé sa déchéance ; à la première occasion je le lui ferai voir.

L’occasion qu’attendait Isaure avec l’infatigable patience d’un chasseur à l’affût, se présenta enfin le jour où Deslandes se battit en duel.

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