‹ Les ailes d'IcareChapitre 2 sur 3 · L’ABDICATION MARITALE

L’ABDICATION MARITALE

Au moment même où Isaure méditait de réduire son mari à l’ilotisme qui caractérise assez généralement les époux des femmes politiques, et contre lequel il avait regimbé trop longtemps, monsieur Piard, de son côté, ruminait un coup d’état domestique, sans se souvenir, le téméraire, que c’est par les coups d’état que commencent les révolutions. Mécontent du ministère, malheureux en amour, furieux contre Deslandes, honteux de la scène ridicule que Blondeau lui avait faite au bal, courroucé de l’arrivée de son beau-père, avec lequel il ne s’était jamais accordé, le conseiller d’état était arrivé par degrés à un état d’irritation qui, grâce à son tempérament sanguin, eût pu devenir dangereux en se prolongeant. Dans cette fâcheuse disposition, un ivrogne, pour se soulager, se fût grisé d’abord, et ensuite eût battu sa femme. De ces deux remèdes infaillibles, dit-on, monsieur Piard ne crut devoir employer que le dernier, et encore y fit-il les changements que lui imposait sa condition. Au lieu de battre, il querella, ce qui revient au même, car les paroles aussi bien que les coups peuvent servir de soupape à la colère.

Après le déjeuner, et dès que monsieur de Loiselay, qui avait eu dans la matinée une conversation confidentielle avec sa fille, fut sorti pour aller chez le substitut, monsieur Piard, contre son habitude, suivit sa femme au salon. Il s’y promena quelques instants les mains croisées derrière le dos, tandis qu’Isaure, lisant un orage sur cette physionomie renfrognée, s’établissait dans son fauteuil, au coin du feu, de l’air d’une femme qui a sa foudre prête. A la fin, le conseiller d’état s’approcha de la cheminée et s’y adossa en croisant solennellement les pans d’une superbe robe de chambre à ramage.

— Votre père vous a-t-il dit s’il comptait rester longtemps à Paris ? demanda-t-il avec un regard qui n’annonçait pas une passion violente pour l’exercice de l’hospitalité.

— Un mois, je suppose, répondit Isaure ; trouvez-vous que ce soit trop ?

— Du moment que monsieur de Loiselay est chez vous, il est chez lui, reprit d’un ton glacial le gendre du vieux gentilhomme ; qu’il y reste l’année entière, il me fera plaisir. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas être condamné, comme je l’étais à D***, à faire tous les soirs sa partie d’échecs. Dans ce temps-là, je me résignais à cette corvée, mais à présent je ne me sens pas la même vertu.

— Dans ce temps-là, vous aviez envie de m’épouser, et maintenant nous sommes mariés ; il est donc tout simple que les égards prodigués alors à mon père vous semblent aujourd’hui superflus ; tranquillisez-vous ; votre complaisance ne sera pas mise à l’épreuve.

— Parce que je n’aime pas les échecs, n’allez-vous pas m’accuser de manquer d’égards pour votre père ? dit monsieur Piard avec l’accent bourru d’un homme décidé à entamer une querelle, n’importe à quel propos.

— Si telle était mon intention, j’aurais tort, répondit froidement Isaure. Mon père n’est pas homme à souffrir qu’on lui manque ; et vous êtes trop prudent pour que j’aie besoin de vous rappeler le respect que nous lui devons tous deux.

— Oh ! votre père est le phénix des pères ; c’est convenu. Il possède toutes les vertus imaginables, et je dois me trouver fort honoré, moi, pauvre bourgeois sans aïeux, d’être le gendre d’un homme dont les ancêtres ont été aux croisades. Mais vous m’avouerez du moins que, parmi toutes ses éminentes qualités, ce n’est pas la discrétion qui brille le plus.

— Dites-vous cela parce qu’il est venu nous voir ?

— Eh ! non, madame ; monsieur de Loiselay est ici chez lui, je le répète ; ce que j’ai voulu dire, et vous m’avez fort bien compris, c’est qu’il pourrait se dispenser de nous empêtrer à chaque instant d’une nichée de solliciteurs, qu’en dépit de ses lettres de recommandation, vous me permettrez de trouver parfaitement insupportables.

— A chaque instant... une nichée... répéta la jeune femme ; mais depuis plus d’un an, mon père ne nous a recommandé que monsieur Deslandes.

— Et c’est aussi de monsieur Deslandes que je veux parler, reprit M. Piard, heureux d’avoir enfin trouvé le bouton de la soupape par où il voulait épancher son humeur massacrante. Oui, de monsieur Deslandes lui-même. Savez-vous ce qu’on dit de lui dans le monde ? jusqu’en ce salon ?

— Est-ce que dans le monde on s’occupe de monsieur Deslandes ? répondit Isaure avec un sourire sardonique.

— De quel sot ne s’occupe-t-on pas ?

— Eh bien, puisque monsieur Deslandes est devenu un homme à la mode, ce dont je ne me serais guère doutée, voyons, que dit-on de lui ?

— Ce qu’on dit, madame ? on dit qu’il est amoureux de vous, et qu’il vous fait la cour.

Monsieur Piard disait la vérité sans le savoir, ce qui arrive quelquefois aux maris qui parlent en riant des conquêtes de leurs femmes ; seulement il ne riait pas. Décidé à se débarrasser du substitut qu’il avait pris en haine effroyable depuis la lettre anonyme, il cherchait un prétexte plausible pour déterminer Isaure à ne plus le recevoir ; près d’une personne si rigide dans sa conduite et si soumise aux convenances, la meilleure manière de motiver l’exclusion du provincial n’était-ce pas de le représenter comme un homme compromettant ? Telle fut la belle raison qui engagea le conseiller d’état à feindre à l’égard de sa femme la jalousie qu’il n’éprouvait en réalité que pour sa maîtresse.

— Ah ! monsieur Deslandes est amoureux de moi ! je suis bien aise d’apprendre cela, dit madame Piard en souriant de nouveau avec le plus magnifique dédain. Et moi, dit-on que je réponde à cette belle passion ?

— Les choses n’en sont pas encore là, reprit le faux jaloux qui fronçait les sourcils ; mais vous connaissez la malignité du monde : donnez-lui prise, ne fût-ce que par un cheveu, bientôt elle s’empare de vous corps et âme ! Horace a dit :

Parturient montes, nascetur ridiculus mus.

Dans le monde ce sont les souris qui enfantent des montagnes.

— Puisque, de votre aveu, la montagne est encore à naître, qui vous empêche d’écraser la souris ?

— Vous savez que j’ai l’habitude de ne rien faire sans vous consulter, reprit M. Piard d’un ton moins emphatique ; je n’ai pas besoin de vous dire, que je me mets, ainsi que vous, fort au-dessus des sots propos dont les assiduités de monsieur Deslandes ont pu être l’objet ; mais peut-être serait-il bon de leur imposer silence d’une manière péremptoire. Tenez-vous beaucoup aux visites de ce monsieur ?

— J’y tiens si peu, dit Isaure, qu’à partir d’aujourd’hui ma porte lui sera refusée. N’est-ce pas là ce que vous voulez ?

Le conseiller d’état fut à la fois surpris, ravi et un peu contrarié d’un succès si facilement obtenu : surpris, sa femme ne l’avait pas habitué à tant de condescendance ; ravi, n’allait-il pas être délivré de sa bête noire ? contrarié enfin, faute d’obstacles, sa mauvaise humeur n’avait plus de prétexte ; il devait la contenir sous peine de ridicule, et rien n’est indigeste comme une colère rentrée.

— Je suis sûr qu’en vous-même vous m’accusez de jalousie et de despotisme, dit-il dans l’espoir d’être contredit et de rallumer ainsi une discussion qui, malgré lui, semblait près de s’éteindre.

— Fussiez-vous jaloux, je n’aurais pas raison de me plaindre, répondit madame Piard avec une douceur hypocrite ; la jalousie est une preuve d’attachement.

— A la bonne heure ; mais vous trouvez, je le parie, qu’en vous priant de cesser de voir un de vos plus assidus courtisans, j’abuse un peu de ma puissance maritale ?

— Pourquoi cela ? dit Isaure d’un ton plus insidieux encore ; n’êtes-vous pas le maître chez vous ? je n’ai, je vous jure, nulle envie de m’insurger contre une autorité si légitime ; je trouve fort naturel que vous me défendiez de recevoir les gens qui vous déplaisent. En m’avertissant des propos ridicules dont je puis être l’objet, vous me mettez à même de les réduire au silence ; c’est un véritable service que vous me rendez, et je serais folle d’y voir un acte de tyrannie. Entre époux ne doit-on pas se conseiller, se soutenir ? Voyons, pendant que nous y sommes, avez-vous encore quelque avis à me donner, quelque observation, quelque remontrance à me faire ? Parlez sans crainte de me blesser. Personne n’est infaillible, et je ne demande pas mieux que d’être instruite de mes fautes.

Emerveillé d’un langage si exemplaire, monsieur Piard leva le nez au plafond en cherchant quel nouveau grief il pourrait articuler ; car lorsqu’une femme veut bien se reconnaître des défauts, il est imprudent de ne pas la prendre au mot, et de lui laisser croire qu’on la trouve parfaite.

— Il y a encore ce monsieur de Rochelle dont les visites peuvent paraître un peu fréquentes, dit-il après un silence assez long dont Isaure eût eu le droit de tirer vanité, car il prouvait combien sa conduite offrait peu de prise à la critique.

— Consigné comme monsieur Deslandes, répondit-elle sans la moindre hésitation ; à un autre.

— Un autre, dit M. Piard en cherchant de nouveau, mais cette fois sans trouver ; je ne vois plus rien... c’est tout... et même, je ne prétends pas que les assiduités des personnes dont je viens de parleraient aucun inconvénient sérieux, mais le monde est si abominable qu’on ne saurait montrer trop de réserve et de prudence.

— Trouvez-vous que je manque de l’une ou de l’autre ?

— Au contraire. Vous êtes parfaite de tenue, de dignité et de raison ; chacun en convient.

— Pas de compliments. En ce moment il ne s’agit pas de mes qualités, mais de mes défauts. Qu’avez-vous encore à me reprocher ?

— Rien, répondit le conseiller d’état, contraint, un peu malgré lui, de rendre hommage à la vérité.

— Cherchez bien, reprit Isaure avec un traître sourire.

— J’ai beau chercher.

— Quoi ! pas une étourderie, pas une légèreté, pas une inconséquence ! Prenez garde, vous allez me rendre orgueilleuse.

— Alors vous aurez un défaut.

— On n’eût rien dit de plus délicat à l’Œil-de-Bœuf.

Monsieur Piard se drapa dans sa mirifique robe de chambre et sourit d’un air évaporé, comme eût pu faire au petit-lever un marquis à talons rouges.

— Voilà donc le chapitre de mes fautes terminé, reprit Isaure ; avouez qu’il est court.

— Il pourrait l’être plus encore et s’écrire en un seul mot, reprit le conseiller d’état, remis en humeur de galanterie par le compliment qu’il venait de recevoir.

— Quel mot ? demanda-t-elle.

— Vertu ! répondit monsieur Piard qui, s’inclinant vers elle, lui prit la main et la porta lentement à ses lèvres, d’un air qu’il crut aussi noble que gracieux.

Isaure se laissa baiser la main sans sourciller ; regardant ensuite fixement son mari qui venait de se redresser contre la cheminée, elle lui dit du ton le plus naturel et le plus calme :

— Puisque mon examen de conscience est achevé, vous plaît-il que nous commencions le votre ?

Monsieur Piard ne s’attendait nullement à cette proposition. Distrait de son humeur farouche par l’aménité d’Isaure, il s’était laissé conduire sans s’en apercevoir, en passant par la chambre d’épreuve d’où était sortie plus blanche que l’hermine la femme irréprochable, jusqu’à la porte clandestine qui ouvrait sur ses égarements personnels. A la vue d’un péril qu’il avait toujours redouté, il sentit les restes de sa colère se fondre en un gâchis d’embarras, de dépit, d’inquiétude, de frayeur même, au milieu duquel sa présence d’esprit se laissa choir tout net. Par le geste instinctif de l’homme qui prévoit une attaque et cherche à y parer, il croisa sa robe de chambre, faible et ridicule cuirasse, et parvenant à sourire, mais de l’air le moins enjoué :

— Il est impossible que mes péchés ne soient pas un peu plus gros que les vôtres, dit-il, et je craindrais d’avoir en vous un confesseur trop sévère.

— Je vous promets au contraire une grande indulgence, répondit madame Piard, dont la figure exprimait la tranquillité la plus froide ; — la sévérité ne remédie à rien et souvent elle achève de tout gâter. Vous ne trouverez donc dans mes paroles ni amertume, ni fiel. Ce ne sont pas des reproches que je veux vous adresser, mais des conseils...

— Des reproches ! interrompit le conseiller d’état qui feignit de s’emporter à ce mot, dans le but d’intimider sa femme et d’arrêter l’explication dès le préambule ; des reproches ! en quoi, s’il vous plaît, méritai-je les vôtres ? Des reproches ! !

Isaure étendit la main vers son mari, et ce seul geste, exécuté avec le plus grand calme, lui coupa la parole.

— Ne cherchez pas à vous mettre en colère ; vous n’y réussiriez pas, lui dit-elle lorsqu’elle le vit réduit au silence ; asseyez-vous au lieu d’essayer des poses de mélodrame ; et, avant tout, éteignez le feu qui prend à votre robe de chambre.

Le conseiller d’état obéit avec une docilité machinale.

— Écoutez-moi tranquillement comme je vous parle, continua Isaure ; si l’un de nous deux a le droit de se montrer courroucé, c’est moi je pense ; vous voyez cependant si je suis de sang-froid : tâchez de m’imiter. Vous avez une maîtresse.

— Cela n’est pas vrai, s’écria monsieur Piard en devenant soudain presque aussi rouge qu’une pivoine.

— Vous avez une maîtresse, reprit l’épouse outragée, sans que sa voix, en prononçant ce mot irritant, manifestât la plus légère émotion : elle s’appelle ou plutôt se fait appeler madame de Marmancourt ; elle demeure rue Saint-Lazare et reçoit deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Parmi les hommes qui vont chez elle, je vous citerai monsieur Belnay, monsieur de Handsgorf et monsieur Deslandes, dont vous parliez tout à l’heure.

— Deslandes ! c’est ce polisson là qui m’a vendu, pensa le conseiller d’état, qui en voyant sa femme si bien informée ne trouva pour se justifier que ces paroles articulées avec embarras : — Comment pouvez-vous ajouter foi à des propos si absurdes ? ne voyez-vous pas qu’on cherche à nous brouiller, à semer la discorde dans notre intérieur ? Je ne sais pas seulement s’il existe dans Paris une femme qui porte le nom que vous venez de prononcer. Comment avez-vous dit ? Mariancourt ? Bazancourt ?

— Assez, dit Isaure toujours impassible ; ne vous abaissez pas inutilement au mensonge ; je sais à quoi m’en tenir. Par bonheur nous n’avons pas d’enfant ; les dépenses extravagantes que vous faites pour cette femme n’atteignent donc que moi seule, et ce n’est pas là un malheur à quoi je puisse être fort sensible. Grâces au ciel je n’ai pas besoin du luxe, et je ne tiens pas à l’argent. D’un autre côté, poursuivit-elle avec un sourire d’ironie, je n’ai jamais été assez présomptueuse pour espérer de captiver un homme habitué aux succès les plus flatteurs et les plus variés. Dès le jour de notre mariage, j’ai dû prévoir que ce n’était pas à une pauvre provinciale, telle que moi, qu’était réservé un tel honneur, d’avance je me suis résignée à ce qui se passe aujourd’hui. Trouvez-vous que je vous parle avec assez de modération ? Vous me trompez, peut-être nous ruinez-vous, et cependant je ne vous reproche ni vos dissipations, ni votre infidélité. Sur ce double article, dire un seul mot de plus serait au-dessous de moi ; mais il est d’autres considérations plus graves à mes yeux, et au sujet desquelles je me permettrai de vous soumettre quelques observations.

— Où veut-elle en venir ? se demanda monsieur Piard, à qui l’extraordinaire mansuétude de sa femme causait plus d’émotion que n’eût fait le courroux le plus véhément.

— Ne m’interrompez pas, reprit Isaure d’une voix posée. Il s’agit d’intérêts sérieux ; lorsque je vous aurai exposé ma manière de voir, vous me répondrez, si vous pouvez. Je ne me suis jamais abusée sur la constance de vos sentiments, mais en revanche je m’étais bercée d’une illusion à laquelle je ne veux renoncer qu’à la dernière extrémité. En me mariant avec vous j’avais cru épouser un homme d’état. Depuis quelque temps vous n’épargnez rien pour me désabuser. Je ne répèterai pas ici ce que je vous ai dit déjà vingt fois, mais en deux mots : que voulez-vous ? Toute conduite raisonnable a un but qui se peut avouer. Quel est votre but ? Conservateur depuis 1830, vous vous jetez aujourd’hui dans l’opposition ; à quel propos ce changement ? Vous m’allez parler de vos griefs, des lenteurs de votre avancement, des dégoûts dont on vous abreuve ; mais quand même tout cela serait vrai, ce que je nie, serait-ce une raison pour vous conduire comme vous faites ? Vous vous plaignez de marcher trop lentement ; rétrograder est-il le moyen d’arriver plus vite ?

— Où voyez-vous que je rétrograde ? interrompit monsieur Piard en hochant la tête d’un air capable.

— Oh ! je sais qu’en vous rapprochant de la gauche vous croyez acquérir de l’importance et manœuvrer d’une manière fort habile. Permettez-moi de vous détromper ; mais pour cela laissons de côté les déclamations de vos journaux patriotes, et parlons raison. En France qu’est-ce que l’opposition ? un terrain de passage et non d’établissement ; les habiles y campent mais n’y bâtissent pas : il n’y a que les sots ou les brouillons qui en s’y logeant passent un bail à vie. Encore une fois, qu’est-ce que l’opposition ? l’antichambre du pouvoir ; pas autre chose. Qu’on passe par cette antichambre lorsqu’on n’a pas l’esprit de trouver une autre porte, rien de mieux ; mais qu’on y revienne quand une fois on s’est trouvé commodément assis au salon, voilà ce qui est insensé, dérisoire, absurde ! Et voilà ce que vous faites ! Qu’en résultera-t-il ? je vais vous l’apprendre. Si vous persévérez trois mois encore dans la ligne où vous êtes entré, votre avenir politique est détruit sans retour ; vous devenez un homme impossible. Déjà le roi vous a cité parmi les personnes dont il se plaint, et vous savez s’il est prudent de déplaire à un roi, fût-il constitutionnel. Les ministres de leur côté sont fort mécontents de vous ; vainement je cherche à pallier vos torts, chaque jour je perds du terrain, et le moment n’est pas loin où mes efforts seront tout à fait inutiles. Le mot défection a été prononcé ; si vous continuez à le justifier, comment pourrai-je y répondre ? Tôt ou tard donc votre conduite portera ses fruits ; on vous mettra en service extraordinaire, ce qui équivaut à une révocation. Que ferez-vous alors ? car je ne pense pas que vous couriez au-devant d’une disgrâce pour le seul plaisir de la subir. Vous avez sans doute un projet ; quel est-il ?

— Mon projet ! répondit monsieur Piard avec l’importance de l’homme qui se croit un mérite supérieur, le voici : le ministère actuel ne peut aller loin, tout le monde en convient. Cela posé, il ne me paraît pas de si mauvaise politique de sortir de la baraque avant qu’elle tombe. Qu’on me mette en service extraordinaire, à l’instant même je donne ma démission. En ce cas, j’ai la presque certitude d’être nommé député aussitôt qu’il se présentera une vacance dans un des collèges dont la gauche dispose. Le comité Odilon-Barrot m’a fait, à cet égard, des promesses positives. Une fois à la chambre, nous verrons.

— Quoi ? dit Isaure en souriant de pitié.

— On renversera le ministère.

— Peut-être. Mais supposons que cela soit.

— La gauche arrivera au pouvoir.

Madame Piard haussa les épaules.

— J’accorde encore cela, dit-elle ; vous voyez que je vous donne beau jeu.

— Alors si, comme j’ose l’espérer, je me distingue dans la lutte, ma destitution me sera payée au décuple. Entre nous, je ne vois dans la gauche personne qui, sous le rapport des connaissances spéciales, puisse me disputer le ministère de l’instruction publique ou celui de la justice. Quand je devrais me rabattre sur une place de sous-secrétaire d’état ou même sur une direction générale, avouez que cela vaudrait toujours mieux que de rester enfoui à perpétuité au contentieux.

— Voici donc en deux mots votre espérance, dit Isaure avec ironie, colonel sous le ministère actuel, vous comptez, en entrant au service de l’opposition, devenir de plein saut maréchal de France. La prétention serait fort belle, si elle n’était folle. Ne m’interrompez pas et écoutez-moi. Supposons vrai tout ce que vous rêvez. Vous voilà député, votant avec la gauche, et la gauche triomphe. Où cela vous mènera-t-il ?

— A tout.

— A rien. La gauche, comme les deux centres, comme tous les partis, a sa discipline et sa hiérarchie. Quel que soit le banc où vous siégiez, vous trouverez les premières places prises. Je ne parle pas de Laffitte, d’Odilon-Barrot, de Mauguin. Vous n’avez pas, je crois, la prétention de les détrôner. Mais ces chefs ont des lieutenants qui les serrent de près et que talonnent eux-mêmes les capacités du troisième ordre. Au milieu de ce peloton compact qui, en cas de succès, se regarde comme l’état-major né du nouveau ministère, comment espérez-vous de vous faire jour ?

— Par la tribune ! dit fièrement monsieur Piard.

— Par la tribune ! êtes-vous orateur ? Et le fussiez-vous, il n’est pas d’éloquence que n’annulle une position fausse. Transfuge aux yeux des gens sévères, inconséquent et frivole selon les plus indulgents, vous tomberez dans l’opposition comme une goutte d’eau dans la rivière, pour y disparaître. Vous vous plaignez de vos supérieurs d’aujourd’hui ; là, vous en trouverez d’autres plus tracassiers, plus intolérants, plus impérieux ; car, sachez-le bien, nul n’a le goût du despotisme comme ces gens qui ont toujours à la bouche le mot de liberté. Si vous rejetez leur joug, vous vous condamnez à l’isolement, c’est-à-dire au néant. Vous y soumettez-vous, comme font tant d’autres aussi portés que vous à la révolte, voici le sort qui vous attend : dès votre première session vous vous trouverez ce qu’il y a de plus ridicule au monde, un frondeur à la suite, un éplucheur de budgets, un fabricant d’amendements, un de ces êtres moroses, hargneux, impuissants et criards, dont la participation aux affaires se réduit à mordre aux jambes chaque ministère qui passe et les dédaigne. D’homme pratique vous deviendrez un réformateur, un idéologue, un homme à théories, moins que rien. Il est vrai que, d’après le mot d’ordre de vos chefs, vous aurez le droit de jeter dans l’urne une boule noire. Qu’une si belle perspective vous séduise, rien de mieux ; mais je dois vous dire qu’elle n’exerce sur moi aucun prestige. Si ce que je crains se réalise, mon parti est pris d’avance, et le voici : le jour où vous serez mis à la réforme, révocation ou démission peu importe, ce jour-là je me retire à D*** chez mon père. Je ne me sens aucune vocation pour la disgrâce, et il ne me convient pas de déchoir de la position où trois ans d’efforts inouïs m’ont placée. Après avoir accompli l’entreprise la plus difficile en créant un salon, je n’assisterai pas à la ruine de mon œuvre ; plutôt la briser moi-même que de la voir si niaisement détruite ! D’ailleurs, une fois dans l’opposition, vous n’aurez plus besoin de salon, et je vous deviendrai inutile. Tel est mon projet ; vous me connaissez, c’est vous dire qu’il est immuable.

De tous les arguments qu’avait à sa disposition Isaure, aucun n’eût produit l’effet d’une pareille menace. Avant qu’elle eût cessé de parler, monsieur Piard s’était représenté l’isolement, la déconsidération et le déchet où le plongerait indubitablement l’abandon d’une alliée si utile jusqu’alors et devenue si nécessaire. Quelque excellente opinion qu’il eût de son mérite, il fut contraint de s’avouer que, perdre à la fois une belle place et une femme supérieure, serait un double malheur qu’il lui serait difficile de réparer, réduit à ses ressources personnelles. La physionomie du conseiller d’état trahit, en dépit de ses efforts, l’anxiété et l’ébranlement de son esprit.

— Il n’y a pas moyen de discuter avec vous, dit-il d’un air embarrassé ; vous portez tout à l’extrême. Parce que, sur certains points, nous ne nous trouvons pas d’accord, est-ce une raison pour me lancer ainsi à brûle pourpoint le mot de séparation ? Ce n’est pas là raisonner. Au lieu de s’emporter, on s’explique ; en tout il faut de la modération :

Est modus in rebus...

— C’est sans doute Horace qui a dit cela, interrompit Isaure avec un imperceptible sourire ; prenons-le pour juge si vous voulez. Croyez-vous que, pour quelques mécomptes éprouvés à la cour d’Auguste, votre auteur favori se fût jamais avisé d’abandonner Mécène et d’entrer dans la conspiration de Cinna ? Quoique poëte, il avait trop de bon sens pour cela. Vous qui avez toujours ses vers à la bouche, imitez-le, cela vous rapportera plus que de le citer.

— Il est sûr qu’Horace eût été un ventru modèle, dit monsieur Piard en souriant à son tour.

— Revenons à notre sujet ; je vous ai fait part de mes intentions ; veuillez m’expliquer les vôtres.

— Mes intentions, dit le conseiller d’état en hésitant à chaque mot ; j’ai avant tout celle de bien vivre avec vous et de ne rien faire qui puisse motiver le coup d’état dont vous me menacez. Une rupture me causerait le plus grand chagrin, vous ne l’ignorez pas. Mais en vérité vous avez une terrible manière d’argumenter ! Dans des discussions générales, vous faites intervenir des considérations toutes personnelles. Voilà une question de principes presque devenue une altercation de ménage. Comment voulez-vous que je me défende ? Si je suis, comme vous le prétendez, un mauvais politique, du moins ne suis-je pas un mauvais mari. Je vois bien que vous voulez abuser de votre ascendant et m’imposer des concessions. Eh bien ! voyons ; tâchons de nous entendre : vous savez combien j’estime votre jugement. Que me conseillez-vous ?

— De prendre à l’instant même un parti décisif, répondit Isaure d’un ton aussi ferme que celui du mari l’était peu. Jetez-vous franchement dans l’opposition, à quels risques, vous le savez ! ou donnez-moi carte blanche pour réparer vos fautes, s’il en est temps encore.

Monsieur Piard se leva, et fit plusieurs tours dans le salon d’un air soucieux et irrésolu.

— Si je romps avec elle, se dit-il, tout le monde me va jeter la pierre, mes meilleurs amis même ; je perds d’un seul coup la moitié de mon armée, et je ne me relèverai peut-être jamais d’un pareil désastre ; si je cède, j’établis contre moi un précédent dont les effets sont incalculables. Ce blanc-seing qu’elle me demande, c’est mon abdication, ni plus ni moins.

Après avoir examiné les deux faces presque également effrayantes de l’alternative où il se trouvait réduit, monsieur Piard fit ce que font d’ordinaire les rois forcés d’opter entre leur déchéance ou la guerre civile : il abdiqua.

— Avant tout, dit-il à sa femme, je veux que nous vivions bien ensemble, comme nous avons fait jusqu’à ce jour. On ne remplace pas la paix du ménage, et si vous y tenez autant que moi, rien ne troublera jamais notre bonne intelligence. Je sais que vous avez un esprit supérieur, et il est possible que vous jugiez notre position plus sainement que je ne puis le faire, aigri et froissé comme je l’ai été depuis quelque temps. Faites ce que vous voudrez, je ne vous désapprouverai pas.

— Je vous ai demandé carte blanche.

— Carte blanche, soit.

Madame Piard baissa la tête pour dissimuler un sourire qui ne fit que passer sur ses lèvres presque toujours sérieuses. Après trois ans de lutte elle triomphait enfin ; elle était maîtresse, elle était reine : au milieu de cette victoire, que lui importaient les ridicules infidélités du barbon son époux, maintenant son serviteur ?

— C’est aujourd’hui le jour du garde-des-sceaux, dit-elle après un instant de silence ; vous feriez bien d’y aller.

A cette première goutte d’un calice qu’il était condamné à boire jusqu’à la lie, le conseiller d’état fit involontairement la grimace.

— Vous savez bien que nous sommes en froid, répondit-il doucement ; il y a plus de six semaines que je n’ai mis les pieds chez lui.

— C’est précisément pour cela qu’il vous y faut aller ce soir ; il est votre supérieur, et ce n’est pas à lui de faire les avances. Demain je compte voir un ou deux des autres ministres ; j’espère que, sous ma garantie, ils consentiront à oublier le passé. Maintenant, puisque vous voilà raisonnable, permettez-moi de vous donner encore un ou deux conseils, et surtout n’y voyez aucune allusion ; je ne vous parle pas comme votre femme, mais comme une amie sincère et désintéressée. En général, vous n’avez pas assez de tenue ; vous fréquentez un monde trop frivole ; on vous voit trop souvent dans les coulisses de l’Opéra, vous achetez trop de bouquets chez mademoiselle Prévost. Ces torts, minimes en apparence, deviennent des fautes graves dans votre position. En France, il est une chose qui réussit mieux que l’esprit, mieux que le talent, mieux que le génie : c’est la gravité. Un homme d’état doit paraître sérieux, fût-il jovial au fond. Parler peu, à propos et en termes absolus, ne rire jamais, acquérir un maintien digne, un air réfléchi et un regard scrutateur, avec cela on impose aux observateurs même, et l’on arrive à tout. Tâchez de profiter de la leçon et d’être un peu moins jeune homme.

A chaque instant, monsieur Piard s’attendait à voir sortir des lèvres d’Isaure le nom de madame de Marmancourt. Il en fut quitte pour la peur. La femme politique était trop habile pour revenir à un sujet qui eût inutilement compliqué la discussion dont elle avait eu tous les honneurs. Aussi, lorsque son mari lui eut demandé, non sans inquiétude : — N’avez-vous plus rien à me dire ? — répondit-elle avec une indulgence accomplie :

— Rien. Ne sommes-nous pas d’accord sur tout ?

Le conseiller d’état avait hâte de terminer la conversation ; il ne fit pas répéter ces paroles qui lui laissaient la liberté d’opérer convenablement sa retraite. Cachant sous une affectation de galanterie sa déconvenue profonde, il baisa de nouveau la main de sa femme, quitta le salon à petits pas et en referma la porte sans bruit, comme il appartenait à un vaincu. Il rentra aussitôt dans son appartement, fit sa toilette et sortit à pied, contre son habitude. Autrefois, pour se consoler de la tyrannie des maires du palais, les rois fainéants n’avaient pas de passe-temps plus doux que de se promener dans les rues de Paris sur un char traîné par des bœufs. Cette sublime flânerie, à l’usage des puissances détrônées, devint la ressource de monsieur Piard, qui passa le reste de l’après-midi à muser le long des boulevards, examinant les gravures nouvelles chez les marchands d’estampes, s’arrêtant dans les magasins de bijouterie pour savoir le prix des parures à la mode, et surtout ne laissant point passer une seule jolie femme sans la regarder sous le nez. Cette occupation ne parut pas si désagréable au conseiller d’état, qui, en se sentant débarrassé du soin de sa conduite politique, finit par se dire, qu’à tout prendre, c’était du souci de moins, du loisir de plus, et qu’il n’y avait pas là de quoi se jeter à l’eau.

— Il est sûr que je viens de passer sous les fourches caudines, pensa-t-il avec une résignation philosophique. Désormais je serai obligé de filer doux, et c’est madame Piard qui portera les culottes. Mais après tout, des deux malheurs que j’avais à craindre, je subis le moindre. Une maîtresse femme est encore plus supportable qu’une femme jalouse : mieux vaut être mené que persécuté.

Page 1