‹ Les ailes d'IcareChapitre 3 sur 3 · L’AMI DU DÉFUNT

L’AMI DU DÉFUNT

Après avoir donné à Deslandes tous les soins qu’exigeait son état, monsieur de Loiselay revint chez sa fille qu’il trouva occupée à écrire quelques lettres avant le dîner. Le vieux gentilhomme raconta dans les termes les plus favorables au substitut le duel dont il venait d’être témoin, et il essaya de prouver à Isaure qu’en considération de la belle conduite du champion blessé, elle devait lui accorder une complète amnistie. Madame Piard écouta cette apologie sans en paraître touchée.

— Vous autres hommes, dit-elle à son père, lorsque vous vous êtes battus, vous croyez que tout est dit et que vous voilà blancs comme neige. Nous avons une autre manière de juger ; à nos yeux, un coup d’épée de plus ou de moins ne prouve rien. Loin de le justifier, le duel de monsieur Deslandes serait un nouveau tort si ma réputation n’était pas solidement établie. On dirait qu’il s’est battu pour moi, que je lui permets d’être mon chevalier ; et la calomnie aurait beau jeu. Je vous en prie, si vous voulez que nous soyons du même avis, laissons-là votre malencontreux protégé et parlons d’autre chose.

— Parlons de ton mari, répondit monsieur de Loiselay, qui n’avait pas l’habitude de contrarier sa fille, et qui pensa qu’il retrouverait plus tard une meilleure occasion de plaider la cause du jeune magistrat.

— Parlons de mon mari, dit Isaure avec un imperceptible sourire.

— Depuis ce matin, je ne fais que penser à ce que tu m’as raconté, reprit l’émigré d’une voix affectueuse ; à force d’y réfléchir, j’ai fini par douter. Il me paraît impossible qu’à son âge Piard soit assez stupide pour t’offenser ainsi. Ce serait le trait d’un fou, et il ne l’est pas. Je parierais maintenant que cette histoire qu’on lui prête n’est qu’un mensonge. Tu sais la confiance qu’on doit accorder aux lettres anonymes. Calme-toi donc, ne te fais pas de mal à propos d’une chimère, et surtout ne te monte pas la tête.

— Ai-je donc l’air d’une femme qui se fait du mal et qui se monte la tête ? demanda madame Piard en regardant le vieillard d’un air assez moqueur.

— Je sais que quand tu veux, tu as beaucoup d’empire sur toi-même.

— Et sur les autres aussi, j’espère, pensa Isaure qui reprit : — Vous vous trompez, mon père, si vous croyez que j’aie besoin de me faire violence pour ne pas poignarder monsieur Piard. Nous venons de causer pendant près de deux heures le plus tranquillement du monde. Rassurez-vous, nous sommes très-bien d’accord, et ses petites trahisons ne nous empêcheront pas de vivre en paix.

— Isaure, dit monsieur de Loiselay avec une gravité paternelle, je ne l’entends pas ainsi. Songez que la maxime : monsieur de son côté et madame du sien ne saurait devenir à votre usage. Que votre mari ait ou non des torts, il vous est défendu d’en avoir.

— C’est mon avis, répondit froidement madame Piard ; de ce côté, vous n’avez rien à craindre, ni moi non plus. D’ailleurs, s’il était dans ma nature de mal faire, mariée depuis plus de trois ans à un homme qui a presque le double de mon âge, il n’est pas probable que j’eusse attendu qu’il me donnât l’exemple.

Le vieux gentilhomme, quoique fort irrité contre son gendre, s’était cru obligé de prêcher à sa fille l’inviolable respect de la foi conjugale ; en la trouvant contre son attente, si résignée, si indulgente, si magnanime, il éprouva l’espèce de désappointement que ressentent tous les sermoneurs lorsqu’espérant de convaincre un pécheur, ils découvrent qu’ils ont affaire à un converti.

— Il est fort heureux qu’elle pense de la sorte, dit-il en lui-même ; mais je l’avoue, à sa place je n’aurais pas été si niaise : monsieur Piard en aurait vu de belles !

L’idée de voir son gendre complètement impuni et poursuivant en paix le cours de ses galanteries parut si déplaisante à monsieur de Loiselay qu’il finit par se demander s’il n’y avait pas quelque moyen de châtier le coupable, et en ce cas, si ce n’était pas à lui, beau-père offensé dans la personne de sa fille, de se charger de la correction.

— Comment m’as-tu dit que se nommait cette femme ? demanda-t-il après avoir longtemps gardé le silence d’un air de profonde réflexion.

— Madame de Marmancourt, répondit Isaure qui, en voyant que son père ne lui parlait plus, s’était remise à écrire.

— Madame de Marmancourt... oui, je me rappelle ; rue saint Lazare... veuve d’un capitaine de vaisseau... Sous le consulat, toutes les femmes de ce genre étaient veuves d’émigrés. A chaque époque sa mode.

Monsieur de Loiselay n’en dit pas davantage, mais il se leva, et fit plusieurs tours dans la chambre en sifflant tout bas un air de chasse, ce qui annonçait la conception de quelque projet orageux aussi clairement que prédit la pluie le bonnet rabattu d’un capucin-thermomètre.

Le lendemain, vers deux heures, madame Théodosie de Marmancourt se trouvait seule dans son salon. Debout devant la cheminée, le visage penché entre la pendule et l’un des candélabres, elle étudiait dans la glace une nouvelle manière de baisser les yeux à trois temps, en commençant par le ciel, dont elle attendait le meilleur effet. Au milieu de ce travail, elle fut interrompue par sa femme de chambre qui entra en tenant à la main un billet de visite.

— Qu’y a-t-il ? demanda Théodosie de l’air grondeur qui lui était habituel lorsqu’elle ne posait pas en public.

— Un monsieur qui demande à parler à madame, répondit la soubrette aguerrie à la mauvaise humeur de sa maîtresse.

Madame de Marmancourt prit la carte et y lut ces mots :

« Le comte de Loiselay. »

S’il est un lieu où les titres aient conservé quelque valeur, c’est chez les femmes comme celle dont nous parlons. Théodosie, entre autres, ne méprisait nullement la noblesse. Dans son esprit, un duc prenait rang immédiatement après un agent de change, et un marquis valait presque un notaire.

— Comment est-il ce comte ? demanda-t-elle en posant le billet sur la cheminée.

— C’est un vieux monsieur bien mis, répondit la femme de chambre du ton d’un gendarme qui lit un signalement. Il a une grosse épingle en diamant, une chaîne de montre avec un cachet après et une canne à pomme d’or plus belle que celle de monsieur de Gustan ; enfin, un bon genre.

Théodosie n’avait aucune raison pour fermer sa porte à un homme qui se présentait sous ces auspices d’or et de diamant.

— Faites entrer ce monsieur, dit-elle en s’asseyant sur sa causeuse, après avoir jeté à la glace un dernier regard de consultation.

Au bout d’un instant, monsieur de Loiselay fut introduit. Il traversa le salon avec une aisance de gentilhomme, salua madame de Marmancourt d’un air souriant, et prenant aussitôt la parole, tandis qu’elle lui montrait un fauteuil.

— Madame, dit-il, mon nom vous est sans doute inconnu, et peut-être en me voyant me présenter moi-même chez vous, trouvez-vous cette démarche un peu cavalière ; j’espère que vous l’excuserez quand je vous aurai dit que j’ai été un des meilleurs amis de ce pauvre monsieur de Marmancourt.

Théodosie oublia de manœuvrer ses prunelles et regarda d’un air interdit cet ami d’un homme qui n’avait jamais existé.

— J’ignorais sa mort et même son mariage, continua le vieux gentilhomme sans paraître remarquer cet éblouissement ; quand on habite la province, on n’est plus au courant de rien ; d’ailleurs, depuis longtemps Marmancourt et moi nous nous étions perdus de vue ; c’est seulement ici, l’autre jour et par hasard, que j’ai appris qu’il y avait à Paris une dame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de vaisseau ; j’ai cru alors qu’il était de mon devoir de venir présenter mes respects à la femme d’un ancien camarade ; voilà, madame, ce qui vous attire l’importunité de ma visite.

— Monsieur le comte a aussi servi dans la marine ? dit Théodosie en s’efforçant de reprendre contenance.

— Dans la marine de terre, madame, répondit monsieur de Loiselay avec un sérieux admirable ; comme vous voyez, j’étais de beaucoup l’aîné de Marmancourt, mais notre amitié n’en était pas moins vive. Vous ne sauriez croire à quel point j’ai été affecté de sa mort ; j’en ai pleuré, moi qui ne pleure guère.

Le malin émigré débitait son histoire d’une façon si naturelle, que Théodosie, qui d’abord s’était crue la victime d’une mystification, recouvra peu à peu son aplomb et finit par se dire : — Pourquoi n’y aurait-il pas eu, en effet, dans la marine, un capitaine de vaisseau portant le nom de Marmancourt et ami de ce vieux monsieur, qui a l’air fort bien élevé et incapable de désobliger une femme ? — Tout à fait rassurée par ce raisonnement, elle adressa au père d’Isaure un de ses plus aimables sourires.

— Les anciens amis de mon mari sont sûrs d’être bien reçus chez moi, dit-elle, même quand je n’ai pas l’honneur de les connaître personnellement. Je ne puis qu’être fort sensible, monsieur le comte, à la preuve d’intérêt que vous voulez bien me donner.

Monsieur de Loiselay, dont le regard scrutateur avait déjà passé en revue l’ameublement du salon, avisa en face des fenêtres un tableau représentant un officier de marine en grand uniforme, qui, du milieu de son cadre doré, servait de chaperon à l’intéressante veuve.

— Voilà son portrait ? dit-il en montrant la toile du doigt ; je ne le trouve pas fort ressemblant.

— Ça serait trop fort s’il était ressemblant ! pensa madame de Marmancourt, qui avait fait emplette de cette image conjugale à la salle de vente des commissaires priseurs.

— Il est vrai que le peintre ne s’est pas distingué, répondit-elle ; et puis monsieur de Marmancourt était déjà malade quand on a fait son portrait.

— Y a-t-il longtemps que vous avez eu le malheur de le perdre ? demanda l’émigré avec l’accent de l’intérêt.

— Quatre ans ! dit Théodosie, qui profita de l’occasion pour pousser un soupir bémol et pratiquer son fameux regard à trois temps, levé, coulé et baissé !

— Quatre ans ! déjà ! répéta monsieur de Loiselay en feignant de l’étonnement ; mais il est donc mort le jour de ses noces ou bien il vous avait épousée au berceau.

— Nous avons été mariés dix-huit mois. Mais il est vrai que j’étais bien jeune quand il m’a épousée. J’avais quinze ans à peine.

— Ainsi, vous en avez vingt maintenant ?

— Bientôt vingt-et-un ; oh je suis une vieille femme ! répondit madame de Marmancourt, dont la physionomie, par une transition savante, avait passé de la tristesse à la coquetterie.

La conversation continua quelque temps sur ce ton, tour à tour mélancolique et enjoué, une vraie conversation de veuve. Le vieux gentilhomme, qui avait un projet qu’il ne perdait pas de vue, eut l’art de se faire interroger sur les motifs de son voyage à Paris.

— Madame, dit-il avec un galant sourire, si je vous dis qu’entre vous, jeune, jolie et spirituelle, et moi, vieux campagnard brouillé avec les beaux usages, il y a un point de ressemblance, vous m’allez trouver bien présomptueux ; le fait est vrai, pourtant, car je suis veuf. La mort de ma femme, en brisant toutes mes habitudes, m’a fait prendre en haine ma terre. A mon âge, un changement de vie a ses dangers, et je sais qu’à bien des gens, mon projet paraîtra ridicule...

— Quel projet ? interrompit la veuve avec un commencement de familiarité.

— Celui de m’établir à Paris. Après tout, quoiqu’on en ait déjà glosé, je ne vois pas que ce soit là une si grande folie ; car enfin, je me porte à merveille, et avec une soixantaine de mille livres de rente, je peux vivre ici plus agréablement qu’en province.

— Mais débarrassez-vous donc de votre canne, dit madame de Marmancourt, à qui le vieillard en ce moment parut un être fort intéressant ; est-on si cérémonieux dans la maison d’un ancien ami ?

— Par malheur, continua le vieillard, qui posa sans façon sur une table sa canne et son chapeau ; depuis le peu de temps que je suis à Paris, j’ai déjà eu lieu de m’apercevoir qu’il n’est pas si facile que je l’avais cru de s’y former une société agréable. A mon âge, contracter des liaisons exigeantes, aller dans ce qu’on appelle le monde, c’est plutôt une fatigue qu’un plaisir. Ce qu’il me faudrait, ce que je cherche, ce sont deux ou trois maisons où je puisse venir passer la soirée, en petit comité, sans cérémonie. Eh bien ! vous ne me croiriez pas, c’est fort difficile à trouver.

— Monsieur le comte, dit Théodosie le visage illuminé de son plus gracieux sourire, je n’ose espérer que mon modeste salon offre le moindre attrait à un homme comme vous, mais je serais charmée qu’il pût vous attirer quelquefois, lorsque vous n’aurez rien de mieux à faire. A défaut de plaisirs brillants, vous y trouverez du moins le petit cercle intime et la causerie sans apprêts pour lesquels je partage tout à fait votre prédilection. Je reste toujours chez moi le soir, les lundis et les vendredis.

Ayant obtenu ce qu’il désirait, le rusé gentilhomme abrégea sa visite, et prit congé de l’aimable veuve, qui, après son départ, demeura plongée dans une méditation non poétique. Depuis quelque temps madame de Marmancourt roulait dans sa tête le sage projet de couronner par un hymen moins idéal que celui dont elle portait le deuil, une carrière où les roses n’étaient pas toujours sans épines. Monsieur de Loiselay, avec ses soixante-huit ans sonnés, ses belles manières et sa fortune plus belle encore, lui parut le plus désirable des maris.

— Comtesse de Loiselay et soixante mille livres de rentes ! se dit Théodosie. C’est ça qui serait chouette ! Crèveraient-elles d’envie toutes tant qu’elles sont ! Et ce manant de Jules, comme il enragerait !

Tandis que madame de Marmancourt couchait en joue de la sorte le titre du vieux gentilhomme et sa fortune, qu’il avait triplée pour produire plus d’effet, celui-ci réfléchissait ainsi en regagnant les boulevards :

— Cette femme-là n’est pas mal, mais Isaure est dix fois plus belle. Voilà comme nous sommes, nous autres hommes : le fruit défendu nous semble toujours le meilleur.... Elle est maigre, elle met du rouge, elle se noircit les sourcils, et, malgré son langage de mineure, elle n’est pas loin de la trentaine. Décidément, Piard est absurde. Quand on fait tant que d’avoir des intrigues, il faut les choisir telles qu’on en puisse tirer vanité. Moi, qui ne suis qu’un vieux grison, si j’habitais Paris et que je voulusse vivre en jeune homme, je trouverais diantrement mieux qu’il n’a fait. Mais il ne s’agit pas de ça. Maintenant que j’ai mes entrées chez cette sirène, monsieur mon gendre n’a qu’à marcher droit. Que je l’y trouve !

LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE

Le lendemain était un vendredi. Monsieur de Loiselay, qui avait passé avec Deslandes une partie de la matinée, profita dès le soir même de l’invitation de madame de Marmancourt ; à neuf heures il se rendit chez elle sans qu’Isaure ni à plus forte raison le conseiller d’état s’en doutassent. A l’exception du substitut, retenu chez lui par sa blessure ; de Blondeau, empêché par une autre raison que nous expliquerons plus loin ; de monsieur Piard, qui, depuis la lettre anonyme, n’avait pas remis les pieds chez l’infidèle, et des amies intimes dont le personnel avait été renouvelé à la suite de la querelle dont nous avons parlé, la société réunie dans le salon était la même que nous y avons vue en scène une première fois.

Pendant son séjour à Paris sous le consulat, monsieur de Loiselay avait trop complètement vécu pour que les mœurs les plus exceptionnelles lui parussent étranges ou embarrassantes ; d’ailleurs, en homme qui a marché tour à tour sur les fleurs et les ronces de la vie, il avait pour système de ne s’étonner de rien et de s’accommoder de tout. Au milieu de ce cercle de gens qu’il n’avait jamais vus, il se trouva chez lui. Accueilli avec la plus haute distinction par la maîtresse de la maison, que le titre de comtesse et les soixante mille livres de rentes avaient empêchée de dormir, il répondit à ses cajoleries par une galanterie qui sentait l’ancien régime, mais non la province. Il causa courtoisement avec les autres femmes, quoiqu’il les trouvât plus laides qu’il ne devait être permis de l’être, gagna lestement à la bouillotte une trentaine de napoléons, but du punch comme s’il avait eu trente ans au lieu de soixante-huit ; et, se mêlant à la conversation d’un groupe qui parlait politique, cribla d’épigrammes légitimistes les raisonnements des discoureurs, attachés la plupart au gouvernement de juillet.

— Savez-vous où madame de Marmancourt a recruté ce vieux sanglier carliste ? dit un des interlocuteurs à celui de ses voisins qui, dans le faubourg Saint-Honoré, s’appelait monsieur de Handsgorf, et, dans ce salon, monsieur Ernest.

— Tout ce que je sais, c’est que ses coups de boutoir ne sont pas trop mal appliqués, répondit en souriant le diplomate ; carliste ou non, c’est un homme d’esprit.

Onze heures étaient sonnées ; monsieur de Loiselay, qui avait l’habitude de se coucher tôt, commençait à éprouver un sommeil involontaire.

— Il paraît que mon honorable gendre ne viendra pas ce soir, se dit-il en s’asseyant à l’écart dans le fond du salon ; pourtant il est impossible qu’il sache que je l’attends à l’affût. Onze heures et quart. Peut-être est-il à l’Opéra ; dans ce cas, il peut encore venir.

Au moment où le vieillard faisait cette réflexion, la porte du salon s’ouvrit, et monsieur Piard parut.

Le conseiller d’état avait tellement redouté de voir ses infidélités découvertes par sa femme, que cette catastrophe arrivée, il sentit une sorte d’allégement ; depuis longtemps on a dit que la peur est pire que le mal. N’ayant plus rien à craindre, puisque le mal était fait, il pensa que, garder des ménagements à l’égard de la dangereuse sirène qui l’avait trahi, serait un vrai métier de dupe. C’était donc dans les intentions les plus vindicatives qu’il se présentait chez elle à l’heure où il était sûr d’y rencontrer le plus de monde ; auprès de la sournoise indignation qui lui dictait cette démarche, le courroux d’Alceste contre Célimène eût paru de l’indulgence et de l’urbanité.

A son entrée, monsieur Piard produisit le plus grand effet, car, dans cette société où la médisance régnait comme elle règne partout, le bruit de sa rupture définitive avec Théodosie n’avait pas tardé à se répandre, et il était devenu l’objet d’une foule de commentaires épigrammatiques. Tous les yeux se dirigèrent vers lui avec une surprise railleuse, et avant qu’il fût arrivé près de la cheminée, il se vit entouré d’un cercle curieux qui, prévoyant une scène amusante, avait interrompu toute autre occupation pour y assister de plus près. Au milieu de l’émotion générale, madame de Marmancourt seule conserva l’imperturbable sang-froid dont l’avait douée l’habitude des situations épineuses. De l’air le plus naturel et avec son sourire ordinaire, elle accueillit le salut ironiquement respectueux du conseiller d’état.

— Vous avez donc été malade ? lui dit-elle ; il y a un siècle qu’on ne vous a vu.

— Malade ! répéta monsieur Piard d’une voix claire, tandis que ses petits yeux gris parcouraient le cercle des assistants et semblaient leur commander le silence et l’attention ; malade ! jamais je ne me suis mieux porté et jamais je ne me suis senti de si belle humeur.

— En effet, dit monsieur Ernest de Handsgorf, je vous trouve une physionomie rayonnante. Il vous est arrivé quelque chose d’heureux.

— De très-heureux : j’hérite de douze mille livres de rentes.

Malgré son assurance, madame de Marmancourt se mordit les lèvres, tandis que la plupart des autres souriaient.

— Douze mille livres de rentes, c’est assez joli ! dit un de ces derniers moins au fait que les autres, et qui n’avait pas compris la nature de l’héritage en question.

— Vous devriez être en deuil, observa malicieusement monsieur de Handsgorf.

— Il faudrait pour cela que quelqu’un fût mort, répondit monsieur Piard, et dans ma succession, tout le monde se porte à merveille. C’est une histoire assez bouffonne ; puisque nous sommes entre amis, je vais vous la raconter : le chapitre premier débute par la lettre que voici.

Le rancuneux conseiller d’état tira de sa poche la lettre anonyme qu’il avait reçue quelques jours auparavant, et il en commença la lecture de sa voix la plus mordante. Dès les premiers mots, Théodosie se jeta sur le papier qu’elle essaya de lui arracher. M. Piard s’attendait à ce geste, il ne lâcha pas la lettre ; et la mettant hors de la portée de la femme furieuse :

— Permettez, madame, dit-il avec un accent railleur ; cette lettre a quatre pages, et nous ne sommes qu’à la troisième ligne.

Madame de Marmancourt promena autour d’elle un regard de couleuvre blessée ; elle n’aperçut que des visages moqueurs ou indifférents. Parmi les hommes qui formaient sa cour habituelle, pas un ne manifestait la moindre envie de la défendre, et Blondeau n’était pas là ; se sentant la plus faible, elle prit le parti qui, en pareille disgrâce, se présente d’abord à l’esprit des femmes.

— C’est une horreur ! une infamie ! dit-elle d’une voix défaillante. Venir m’insulter chez moi !... ourdir un tissu de calomnies... ah ! j’étouffe... de l’air.

Elle ferma en même temps la bouche et les yeux, puis se laissa tomber languissamment dans les bras de son plus proche voisin. D’après la tournure que prenait la scène, les laides amies avaient prévu qu’un évanouissement devenait indispensable ; aussi se trouvaient-elles prêtes, la physionomie émue et le flacon de vinaigre à la main. Elles soutinrent Théodosie avec le plus bel ensemble, et l’étendirent tragiquement sur une causeuse. Quelques hommes les secondèrent dans ce soin charitable, pendant que les autres, plus incrédules en fait de syncopes, entouraient monsieur Piard toujours posé devant la cheminée et contemplant sa victime avec la triomphale férocité d’un tyran de mélodrame qui vient de poignarder l’héroïne de la pièce.

— Mon cher Jules, lui dit à demi-voix monsieur de Handsgorf, je ne vous reconnais pas là ; ce que vous venez de faire ne se fait pas.

— Ça se fait, puisque je le fais, répondit avec brusquerie le conseiller d’état.

— Vous avez tort, reprit doucement le diplomate :

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ; L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

— Oui, vous avez tort, dirent plusieurs autres hommes ; ces scènes-là sont de mauvais goût.

— Parbleu, messieurs, s’écria monsieur Piard en élevant le ton, j’aime beaucoup les conseils, mais c’est lorsque je les demande ; je crois savoir vivre et ne reçois de leçons de personne.

— Vous en recevrez cependant une de moi, dit une voix sévèrement accentuée qui se fit entendre soudain aux oreilles du conseiller d’état. Celui-ci tourna brusquement la tête, et demeura pétrifié en reconnaissant monsieur de Loiselay. Depuis un instant le vieux gentilhomme avait quitté le fauteuil où jusqu’alors il était resté hors de la vue de son gendre, et il s’était glissé silencieusement derrière lui, à la manière de l’ombre de Banquo.

En face de cette foudroyante apparition, monsieur Piard ouvrit la bouche et ne dit rien. De son côté, l’émigré ne prononça pas un mot de plus, mais du doigt il montra la porte. Obéissant à ce geste comme s’il s’était soumis à l’injonction de quelque être surnaturel, le conseiller d’état traversa le salon, la tête basse, sans regarder personne et pour ainsi dire tenu par monsieur de Loiselay, qui lui marchait sur les talons. A la porte le vieillard se retourna, et, s’adressant à quelques hommes qui se disposaient à les suivre dans l’intention philantropique d’empêcher une dispute entre leur ami Jules et ce vénérable champion des belles offensées :

— Retournez près de madame de Marmancourt, leur dit-il avec un accent de persiflage ; si elle ne reprend pas bientôt connaissance, jetez-lui de l’eau à la figure : c’est un remède infaillible pour les femmes à teint de rose. Monsieur Piard et moi, nous n’avons besoin de personne.

A ces mots, il referma la porte et rejoignit son gendre. Après être sortis de l’appartement, ils descendirent l’escalier sans mot dire ; dans la rue, monsieur de Loiselay appela le cocher d’un des fiacres arrêtés devant la maison. L’automédon, à moitié endormi, se précipita toutefois en bas de son siége et ouvrit la portière du char numéroté.

— Montez, dit le vieux gentilhomme au conseiller d’état, qui, dans son malaise, exécuta cet ordre sans songer à l’étiquette.

— Maintenant expliquons-nous, reprit monsieur de Loiselay, lorsqu’ils furent assis tous deux et que le cocher eut reçu l’ordre de les conduire à la rue de la Planche. Bonaparte disait qu’il faut laver son linge sale en famille ; en cela comme en bien d’autres choses il avait raison. C’est conformément à cette maxime que j’ai voulu avant tout vous tirer de ce salon où chacun se moque de vous en ce moment. Écoutez-moi, Piard. En apprenant vos fredaines, j’ai eu un instant envie de vous couper les deux oreilles, mais j’y ai renoncé, deux oreilles coupées défigurant un homme sans réparer ses sottises. Vous êtes le mari de ma fille, on ne divorce plus, une séparation est désagréable pour tout le monde ; ce que nous avons de mieux à faire est donc de tâcher de vivre ensemble aussi bien que possible et sans mettre personne dans le secret de nos divisions. N’êtes-vous pas de cet avis ?

— Entièrement, monsieur, répondit le mari d’Isaure d’une voix qui avait perdu toute arrogance.

— Je n’ai pas oublié ma jeunesse, reprit l’émigré ; quoique la vôtre me paraisse prolongée un peu tard, je ne vous demanderai pas d’être plus parfait que je ne l’étais moi-même. Un dévot, et peut-être serait-il temps de l’être, un dévot vous dirait que l’adultère est un péché mortel ; je vous dirai, moi, qu’à cinquante ans et avec une femme qui en a trente à peine, avoir des intrigues et des intrigues à fenêtres ouvertes, c’est vouloir devenir ce que, dans le langage châtié d’aujourd’hui, on appelle un époux ridicule et que Molière nommait plus crûment. Si votre femme, qui connaît votre conduite, s’avisait de l’imiter, qu’auriez-vous à lui dire ?

— Madame Piard est trop vertueuse pour cela, dit le conseiller d’état en essuyant la sueur qui lui humectait le front.

— Isaure est fort vertueuse, sans doute ; mais quelle est la femme qui ne commence pas par là ? Vous jouez gros jeu, Piard, songez-y. Jusqu’à présent vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez : prenez garde que la chance ne tourne. Ma fille est pleine de raison et de sagesse ; mais la raison et la sagesse même peuvent être poussées à bout.

— Je sais que j’ai des torts, répondit monsieur Piard avec componction ; mais si vous saviez combien Isaure est sévère, rigide, imposante, peut-être trouveriez-vous moins impardonnables des fautes que je me reproche moi-même.

— Elle est de l’école de sa mère ; des saintes !

— C’est cela.

— Et vous n’êtes pas un saint, vous ?

— Mais... je ne pense pas que vous ayez non plus beaucoup de titres à la canonisation !

Le vieux gentilhomme sortit de son rôle de grondeur en souriant malgré lui.

— Et si j’en dois croire certains récits venus jusqu’à moi, reprit adroitement monsieur Piard, parmi les brillantes qualités que trouva dans son mari feu madame la comtesse de Loiselay, la fidélité conjugale ne brillait pas au premier rang.

— Piard, vous sortez de la question, dit le vieux gentilhomme attaqué à son tour ; il s’agit de vos péchés et non des miens ; j’ai commencé par vous dire que je n’étais pas un docteur de l’église. Nous ne causons pas ici de pénitent à confesseur, mais de gendre à beau-père ; et même ne croyez pas que je me targue de cette paternité ; un gendre à barbe grise, car vous grisonnez, ne peut, je le sais, être mis en retenue comme un écolier de sixième. Comment pouvez-vous comparer ma position à la vôtre ?

Madame de Loiselay était de mon âge, Isaure a vingt ans de moins que vous. D’ailleurs, et ceci est capital, si, comme de mauvaises langues vous l’ont dit, j’ai fait, par ci, par là, quelques accrocs au contrat, du moins y ai-je toujours mis les formes ; ma femme ne s’est jamais doutée de rien ; la vôtre sait tout.

— La différence entre nous se réduit donc à la forme ; vous reconnaissez que le fond est le même ?

— La forme est tout.... je vous parle toujours d’après les idées du monde. Que diantre ! ce n’est pas là une science si difficile à apprendre. On a une femme vertueuse, trop vertueuse ; il y en a. Quelque effort qu’on fasse, on ne peut se mettre au niveau de cette vertu. On a été élevé dans des principes relâchés, on a mené la vie de garçon longtemps, on a vu la mauvaise compagnie ; et après quelques mois de mariage, on retombe dans les folies avec lesquelles on avait juré de rompre. Je comprends tout ça : l’homme n’est pas parfait. Mais, en ce cas, on y met de la réserve, de la discrétion, de la prudence. On ne s’affiche pas au nez de tout Paris, on ne fait point parade de ses infidélités, surtout on ne prend pas une maîtresse à mille francs par mois qui vous trompe, vous bafoue et vous couvre d’un ridicule ineffaçable. On se rappelle, même au fort de ses erreurs, qu’on a une femme honnête, vertueuse, digne d’égards, et l’on ne l’expose pas à se rencontrer face à face avec l’impudente créature pour qui on l’a trompée. Voilà ce qu’on ne fait pas.

— Voilà ce que je ne ferai plus, je vous en donne ma parole d’honneur, répondit monsieur Piard, qui reconnut la sagesse un peu mondaine des conseils de son beau-père ; vous avez pu voir d’ailleurs que tout est fini entre madame de Marmancourt et moi.

— Tâchez d’en finir avec les folies de jeunesse, cela vaudra encore mieux.

— Avez-vous toujours pour gouvernante mademoiselle Victorine ? demanda le conseiller d’état avec une intention maligne.

— Allons donc ! vous êtes fou ? N’ai-je pas soixante-huit ans sonnés ! dit en souriant monsieur de Loiselay.

Le fiacre s’étant arrêté en ce moment, les deux hommes descendirent, le beau-père plus lestement que le gendre, nonobstant la vieillesse qu’il venait d’appeler en témoignage de ses bonnes mœurs. En montant l’escalier, monsieur Piard prit son compagnon par le bras.

— Ah ça, mon cher beau-père, lui dit-il à demi-voix, la leçon que vous venez de me donner doit vous suffire. J’espère que vous ne direz rien à Isaure.

— Pour qui me prenez-vous ? répondit monsieur de Loiselay ; est-ce qu’on dit aux femmes ces choses là ? Je vous ai fait une leçon, ainsi que c’était mon devoir ; vous m’avez promis de vous corriger : c’est bien. Prima transit, dit-on au collége. Mais rappelez-vous qu’en cas de récidive, je serai moins indulgent. Quant à Isaure, si elle est surprise de nous voir rentrer ensemble, nous lui dirons que nous nous sommes rencontrés à l’Opéra et que nous en sortons.

Cette histoire convenue, ils entrèrent.

LES MAUVAIS JOURS

Pendant une douzaine de jours, Victor Deslandes fut retenu captif par sa blessure, dont les différentes phases s’accomplirent successivement sans accident nouveau. De toutes les personnes qu’il connaissait à Paris, une seule, durant ces heures de souffrances et d’ennui, lui donna des preuves d’un intérêt véritable et constant, ce fut monsieur de Loiselay : chaque jour le vieillard venait passer auprès du blessé une partie de l’après-midi. Pour le désennuyer, il apporta un matin un jeu d’échecs, et les deux hommes purent reprendre le paisible amusement auquel ils avaient l’habitude de se livrer à D*** presque tous les soirs. Les soins affectueux du vieux gentilhomme firent paraître plus noire encore au substitut la conduite de Blondeau, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis le jour du duel.

— Il y a là-dessous quelque machination diabolique, se dit Deslandes après avoir vainement attendu pendant plus d’une semaine la visite de son ami ; nos conventions avaient été trop clairement exprimées pour qu’une erreur si monstrueuse fût possible. Le fait de ce pistolet chargé à balle ne peut être expliqué que par une abominable trahison dont je suis la victime. Tout semble indiquer que Blondeau avait résolu de se débarrasser de moi ; mais pourquoi ? dans quel but ? que lui ai-je fait ?

Une de ces idées que la raison repousse, mais que la fièvre accepte, traversa comme un éclair l’esprit du substitut.

— N’a-t-il pas de l’argent à moi ? pensa-t-il en frémissant de sa pensée : treize mille francs qui lui restent en dépôt ; trois mille de l’ancien compte et deux autres mille que je lui ai prêtés le jour de mon arrivée, font dix-huit mille francs qu’il me doit. Qui sait s’il n’est pas hors d’état de me les rendre, et si, prévoyant une demande de remboursement, il n’a pas imaginé ce duel comme une manière de s’acquitter en me tuant ! Ce serait horrible, mais il se passe à Paris des choses si épouvantables ! La fortune de Blondeau, malgré son étalage, me paraît fort problématique. Je ne lui connais pas un arpent au soleil, pas un coupon de rentes ; ces grandes spéculations dont il parle sans cesse sont soumises aux chances de toutes les opérations de ce genre, dans la plupart desquelles on gagne aujourd’hui pour perdre demain. D’un autre côté, il fait beaucoup de dépenses, il joue, et un joueur, dans un cas malheureux, est capable de tout. Oui, je ne puis me rendre compte de son étrange conduite qu’en l’attribuant à quelque motif ténébreux. S’il ne se sentait pas coupable, il viendrait certes me voir : son absence dit tout.

Le jour même où Deslandes accueillit ce grave soupçon, un aveu imprévu de monsieur de Loiselay lui en démontra l’injustice.

— Votre adversaire et son témoin n’ont pas eu la politesse de vous faire une visite ? lui demanda le vieillard.

— Je n’ai revu ni l’un ni l’autre, répondit le blessé d’un air contraint.

— Cela ne m’étonne pas ; comment attendre un procédé convenable de gens qui dans un duel chargent les pistolets à poudre !

— Que voulez-vous dire ? reprit Deslandes.

— Qui se ressemble s’assemble, et je juge ce monsieur de Gustan d’après son témoin. Figurez-vous que ce petit monsieur-ci avait trouvé joli de vous faire battre avec des balles de liége. Heureusement j’ai mis ordre à cette impertinence.

— Heureusement ! s’écria le substitut en regardant le bras qu’il portait en écharpe.

— Sans doute ; qu’est-ce qu’un doigt de moins auprès du ridicule dont vous aurait couvert, malgré votre bonne foi, un duel de cette espèce ? Maintenant que j’y réfléchis, je parierais que monsieur de Gustan n’était pas étranger à cette belle imagination ; il était blanc comme un mort quand vous avez fait feu sur lui, et je ne lui crois pas la fibre très-solide ; d’ailleurs il me paraît peu vraisemblable qu’un témoin se permette une pareille polissonnerie sans y être autorisé par celui qui l’emploie.

En apprenant qu’il était redevable de sa blessure à monsieur de Loiselay, Deslandes lança intérieurement sur le vieillard le plus foudroyant anathème qu’il put imaginer ; puis il se dit :

— Blondeau a été trompé comme moi, et je ne puis lui en vouloir ; mais puisqu’il n’a pas de reproche à se faire, pourquoi ne vient-il pas me voir ? Sans doute il lui est arrivé quelque accident.

L’inquiétude que lui causait son ami, combinée avec celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’éprouver en songeant à son argent, ne lui permit pas d’attendre, pour éclaircir ses appréhensions, le jour où il pourrait enfin sortir de sa chambre. Il prit le parti d’écrire à Blondeau, et lui envoya, griffonné de la main gauche, un billet qui resta sans réponse. Cette circonstance redoubla l’anxiété du substitut qui, prévoyant le vide prochain de sa bourse, eût été mis dans un sérieux embarras par la disparition du dépositaire sur lequel il comptait pour la remplir.

— Il est sans doute allé passer quelques jours à la campagne, se dit-il en essayant de se tranquilliser ; mais, quel qu’il soit, le motif de son absence ne l’excuse pas ; son procédé est d’un égoïsme révoltant. C’est le trait d’un homme sans cœur, d’un faux ami ; certainement je ne me suis jamais fait illusion à son égard, mais je ne l’aurais pas cru capable de se conduire avec cette brutale insouciance.

Deslandes eut bientôt un autre sujet d’inquiétude plus grave encore que celui-là. Il s’aperçut que le langage de monsieur de Loiselay avait subi une complète métamorphose depuis l’arrivée du vieillard à Paris. L’apologiste de l’ambition, des aventures et des tentatives audacieuses était devenu, sans transition, l’avocat de la retraite, de la vie modérée, des goûts sobres et modestes. Au lieu d’encourager le substitut dans ses présomptueuses espérances, comme il avait fait jusqu’alors, l’émigré ne manquait aucune occasion de dénombrer les écueils dont est semée la mer que doivent traverser les solliciteurs avant d’atteindre le terme de leurs vœux.

Pour un qui arrive au port, quatre-vingt-dix-neuf font naufrage en route, disait-il souvent ; et par combien de fatigues, d’ennuis et de mécomptes, le seul qui réussit doit-il acheter son succès ! En vérité, l’homme n’a pas de plus cruelle maladie que cette effervescence de son esprit, qui le porte à dédaigner le bien solide qu’il possède pour courir après une fortune le plus souvent illusoire et chimérique.

Où diantre en veut-il venir avec son sermon, se disait alors Deslandes qui, pour mettre le vieillard en contradiction avec lui-même, lui rappelait les avantages qu’il avait remportés sous le consulat dans le rôle de solliciteur.

— Où l’un réussit, l’autre se perd, répliquait monsieur de Loiselay d’un ton dogmatique. En toutes choses le succès est l’exception ; d’ailleurs, ajoutait-il avec une certaine fatuité, il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe.

Dans les conversations journalières des deux provinciaux, chaque fois que l’ambition du substitut prenait l’essor, comme un cerf-volant dont un écolier déroule le cable délié, le vieillard, d’un coup de main impitoyable, ramenait à terre l’aérostat déjà perdu dans les nuages. Deslandes lui parlait-il du conseil d’état, il lui répondait en l’entretenant du tribunal de première instance de D*** :

— Votre congé doit être expiré, dit-il un jour ; avez-vous demandé une prolongation ?

— Oui, répondit le jeune magistrat ; mais ce n’est de ma part qu’un acte de politesse. J’ai dit adieu pour toujours au parquet de D***.

— Il ne faut jurer de rien, reprit le vieil émigré en hochant la tête ; après tout, la place dont vous êtes encore titulaire est un fort joli pis-aller ; bien d’autres s’en contenteraient à votre âge ; car vous n’avez, je crois, que vingt-sept ans.

— Pitt était premier ministre à vingt-quatre.

— Et Napoléon premier consul à trente, je sais cela ; mais moi, qui ai fait toutes les campagnes de l’armée des princes et qui ai maintenant soixante-huit ans passés, savez-vous quel est mon grade ? capitaine, mon cher ami ; la croix de Saint-Louis, que je ne porte plus, et une pension de 1200 francs ; voilà en définitive tout ce que m’a valu une carrière, entre nous, un peu plus pénible que la vôtre. Vous voyez que tout le monde ne peut pas devenir Pitt ou Bonaparte.

Selon l’usage des esprits avantageux, qui mettent une prétention particulière à se placer hors de la loi commune, Deslandes ne fut nullement convaincu de la justesse d’un pareil rapprochement. Que monsieur de Loiselay n’eût obtenu dans sa carrière militaire qu’un grade inférieur, cela lui paraissait naturellement expliqué par la médiocrité du vieux gentilhomme ; mais que lui-même, plein d’intelligence et de talent, végétât plus longtemps dans un emploi subalterne, voilà ce qui était évidemment absurde, odieux, révoltant, impossible.

— Le bonhomme a baissé considérablement depuis deux mois, se dit-il ; autrefois il comprenait les choses, il voyait juste, ses conseils même étaient en général fort sensés ; mais il n’y a plus moyen d’avoir avec lui une conversation raisonnable. Ne voudrait-il pas me persuader que je dois m’estimer heureux d’être parvenu à mon âge à l’emploi glorieux de substitut du procureur du roi ! J’ai vu le moment où il me proposait de retourner à D*** ; en vérité, maintenant rien ne m’étonnerait de sa part : rien, me conseillât-il un de ces jours d’épouser mademoiselle Bescherin !

Cette supposition dérisoire, à laquelle il ne put s’arrêter un seul instant sans sourire de pitié, fut réalisée dès le lendemain ; et quoi qu’il en eût dit, le jeune magistrat ne put dissimuler sa surprise, lorsque monsieur de Loiselay, en l’abordant de l’air empressé que prennent ordinairement les porteurs de nouvelles intéressantes, lui eut demandé :

— Savez-vous ce qui se passe à D*** ? Voilà la petite Bescherin passée décidément à l’état d’héritière. Elle vient d’enterrer son oncle le grand-vicaire, qui lui laisse une soixantaine de mille francs ; c’est mon notaire qui m’écrit cela, ainsi le fait est sûr. Qu’en dites-vous ?

— Je dis que mademoiselle Bescherin a raison de devenir riche puisqu’il lui est impossible de devenir belle.

— Vous la trouvez donc bien laide ? demanda le vieillard d’un air contrarié.

— Si j’ai bonne mémoire, répondit le substitut, en cela je suis de votre avis.

— Je vous assure que nous avons été tous deux trop sévères, reprit l’émigré d’un ton insinuant ; on ne peut pas dire qu’elle est jolie, mais entre une beauté remarquable et une laideur repoussante il y a bien des nuances ; et mademoiselle Bescherin est certainement plutôt agréable de figure que disgracieuse. D’ailleurs elle est fort bien faite, je la regardais l’autre jour en sortant de la messe ; elle a la taille très-noble, elle marche avec aisance ; si elle passait seulement trois mois ici pour y acquérir la science de la toilette et du maintien, elle vous paraîtrait une tout autre femme. Et puis, considération capitale en matière de mariage, elle a un très-heureux caractère, l’humeur gaie, douce et égale, suffisamment d’esprit ; quant aux principes, elle a reçu une de ces bonnes éducations de province, plus solides que brillantes, et qui, après tout, font mieux l’affaire d’un mari que toutes les fariboles dont on remplit la tête des demoiselles dans les pensionnats de Paris.

— En vérité, monsieur, interrompit Deslandes en riant avec affectation, vous ne me parleriez pas autrement de mademoiselle Bescherin, si vous aviez envie de me la faire épouser.

— Qui vous dit que je n’ai pas en effet cette envie ? répondit le vieux gentilhomme, qui regarda fixement son interlocuteur pour voir quel effet produirait sur lui cette déclaration inattendue.

— Il m’est impossible de croire que vous parliez sérieusement ; permettez-moi de vous rappeler ce que vous m’avez dit dans votre salon quelques jours avant mon départ de D***. A cette époque, l’idée de ce mariage vous paraissait...

— A cette époque, interrompit monsieur de Loiselay, le grand vicaire vivait encore : c’est là un point qu’il ne faut pas perdre de vue. Les circonstances ayant changé, pourquoi voulez-vous que ma manière de voir ne se soit pas modifiée ? En comptant ce qu’elle attend de son père, qui mourra d’un coup de sang au premier jour, la petite Bescherin est en ce moment un parti de cinquante mille écus ; et de pareilles dots sont rares, même à Paris. Je ne pense pas que votre fortune s’élève plus haut que ce chiffre.

— Elle l’atteint à peine, répondit le substitut ; mais vous oubliez, monsieur, dans ce calcul, l’essor que je peux prendre dans ma carrière, les espérances que j’ai le droit de concevoir...

— Les espérances, interrompit le vieillard avec un sourire où semblait percer une secrète compassion, ces valeurs-là, mon cher Deslandes, no se cotent pas à la Bourse. Rien de creux, de fragile et de trompeur, comme les espérances des gens en place. Restons donc dans le positif, au lieu de nous bercer d’illusions.

Depuis plusieurs jours, le substitut se creusait la cervelle pour découvrir la cause du changement survenu dans les opinions de son vieil ami. Il fut frappé de l’accent avec lequel furent articulées ces dernières paroles, et il se dit que pour lui prêcher ainsi la vanité des biens après lesquels soupirent les solliciteurs, le vieillard devait avoir quelque motif inconnu, mais sérieux. Il baissa la tête, réfléchit un instant, et tout à coup se sentit illuminé par une de ces pensées qui traversent les nuages de l’esprit comme l’éclair fend ceux du ciel.

— Monsieur, dit-il au vieil émigré en le regardant d’un œil pénétrant, permettez-moi une seule question. Les conseils que vous voulez bien me donner aujourd’hui, si différents de ceux que j’ai reçus de vous il y a quelques mois, sont-ils le résultat d’une conversation qui aurait eu lieu à mon sujet entre vous et madame Piard ?

Monsieur de Loiselay parut embarrassé ; mais la franchise naturelle de son caractère triompha de l’hésitation qui retarda un instant sa réponse.

— Eh bien, oui ! mon cher Deslandes, dit-il avec l’accent de soulagement d’un homme qui se délivre d’un fardeau ; vous avez mis le doigt sur la plaie. Pourquoi ne vous dirai-je pas tout crûment la vérité, au lieu de faire avec vous de la diplomatie ? Que diantre ! vous n’êtes pas un enfant, et la fermeté de votre caractère m’est connue ! Voici donc en deux mots de quoi il s’agit : d’abord, mon illustre gendre monsieur Piard ne veut pas entendre parler de vous. Que lui avez-vous fait ? je l’ignore. Toujours est-il qu’il semble vous avoir voué une haine toute particulière ; ce ne serait rien : mais le plus fâcheux, c’est qu’Isaure, sur ce point, et c’est peut-être aujourd’hui le seul, est entièrement d’accord avec son mari. Toutes mes observations ont été inutiles, et mon autorité paternelle a éprouvé un échec complet en essayant de désarmer l’antipathie dont, à tort ou à raison, vous êtes devenu l’objet. « Jamais je ne ferai aucune démarche en faveur de monsieur Deslandes ; » telles ont été les propres paroles d’Isaure ; et, je ne vous le cache pas, quand elle s’est prononcée d’une manière si absolue, il est extrêmement difficile de la faire revenir sur sa décision.

— J’essaierai cependant, dit le substitut, dont l’énergie se ranima loin de se laisser abattre.

— Je souhaite de toute mon âme que vous réussissiez, reprit monsieur de Loiselay ; mais je crois qu’autant vaudrait tenter de mettre le Panthéon sur les tours de Notre-Dame. Dans cet état de choses, et voyant vos projets menacés d’un naufrage complet, ne devais-je pas, moi qui vous y ai encouragé peut-être un peu étourdiment, ne devais-je pas chercher à renouer les fils d’une autre affaire, dont les avantages pour vous me semblent évidents ?... Si vous épousiez mademoiselle Bescherin...

— Ah ! de grâce, monsieur, interrompit Deslandes, je ne suis pas encore condamné, et aux condamnés mêmes on accorde quelquefois un sursis. Le nom seul de mademoiselle Bescherin me met les nerfs dans un état horrible ; il me semble qu’on me recoupe le doigt.

— Je n’ai en vue que votre intérêt, répondit monsieur de Loiselay en se levant ; maintenant vous savez à quoi vous en tenir : réfléchissez donc sérieusement à ce que je vous ai dit, et si vous avez besoin de mon intervention auprès du président Bescherin, employez-moi sans scrupule. Vous n’ignorez pas que mes amis peuvent compter sur moi en toute occasion. Je vous servirai de témoin le jour de votre mariage de meilleur cœur encore que je ne l’ai fait l’autre jour au bois de Boulogne.

— Que la peste t’étouffe ! pensa le substitut, à qui toute allusion à son duel faisait éprouver une sensation désagréable.

Après le départ de monsieur de Loiselay, Deslandes s’habilla aussi vite que le lui permit la gêne résultant de sa blessure.

— Le médecin dira ce qu’il voudra, pensa-t-il, le grand air et le mouvement ne peuvent être pires pour moi que l’anxiété que j’éprouve. Il faut que je voie madame Piard aujourd’hui même. J’ai un combat décisif à livrer ; quel qu’en soit le résultat, victoire ou défaite, je le connaîtrai avant ce soir.

UN CHANGEMENT DE DOMICILE

Les stoïciens, il n’y en a guère, mettent leur amour-propre à supporter avec constance l’adversité ; les hommes intelligents vont plus loin et cherchent à utiliser le malheur même ; Deslandes, qui se piquait d’esprit plus que de philosophie, avait pour principal sujet de méditation depuis quelques jours le profit qu’il attendait de sa blessure ; à mesure que ses douleurs s’étaient tempérées, sa pensée, délivrée du cilice qu’une sensation cuisante impose toujours aux âmes le plus vivaces, avait enfourché le doigt qu’il n’avait plus, comme à minuit une sorcière se fait un cheval de son balai ; mais au lieu d’aller au sabbat, l’imagination du substitut s’élançait vers ces régions non moins ardues où siègent, avec ou sans pied fourchu, les puissants de la terre, et dont sa main mutilée devait, pensait-il, lui aplanir le chemin.

— Maintenant que je me suis battu pour Isaure, elle est à moi, se disait-il avec une fatuité martiale ; rancune, orgueil, prudence, dévotion, il n’est rien en elle qui puisse résister désormais à l’ascendant décisif que doit me donner ma blessure, si j’en sais tirer parti. Toutes les femmes, celles-là mêmes qui n’en conviennent pas, ont un faible pour les aventures, et se laissent éblouir par le moindre reflet des mœurs chevaleresques. Grâce à ce duel, qui, ainsi que tous les autres malheurs, a son bon côté, me voilà devenu tout à fait un héros de roman ; pourquoi ne jouirais-je pas des prérogatives du métier, qui sont de plaire, de séduire et de triompher ?

Quoiqu’en se parlant de la sorte Deslandes affectât une ironie dirigée contre lui-même, au fond il croyait fermement au prestige de sa blessure, et il était décidé à s’en servir sans scrupule pour dompter les caprices et les rigueurs de madame Piard. Les paroles de monsieur de Loiselay l’inquiétèrent sans le décourager. Il ne s’arrêta pas un seul instant à l’idée d’une défaite irréparable, mais il prévit un combat à livrer, et s’y préparant aussitôt, il ne négligea aucun moyen d’assurer sa victoire. Après avoir donné à sa toilette les soins les plus minutieux, il se contempla une dernière fois dans la glace, et ne put s’empêcher d’être assez content de sa personne ; il se trouva une physionomie plus attrayante qu’à l’ordinaire ; son teint pâle et ses yeux cernés, grâces inaccoutumées et filles de la souffrance, lui parurent d’une séduction capitale ; enfin l’héroïque prestance du bras qu’il portait en écharpe le réconcilia presque entièrement avec les tortures qu’il venait de subir. En lui-même il fut forcé de convenir qu’à moins d’être une tigresse, aucune femme ne devait rester insensible en face d’un homme si intéressant. Ce juste sentiment de son mérite personnel acheva de lui rendre l’assurance qu’avait ébranlée la déclaration du vieil émigré.

Au moment de sortir pour aller chez madame Piard, le substitut fut arrêté par une réflexion soudaine que lui inspira la vue du tiroir presque vide où il chercha de l’argent.

— C’est à peine, pensa-t-if, s’il me reste de quoi payer mon chirurgien. Avant tout, il est indispensable que je voie Blondeau ; d’ailleurs, une heure n’est pas sonnée, et il est encore trop matin pour me présenter chez Isaure.

Deslandes envoya chercher un fiacre et se fit conduire à la rue Godot-Mauroy ; en entrant dans la maison où demeurait Blondeau, il aperçut sous la porte cochère une de ces grandes voitures vulgairement nommées tapissières, dont on se sert pour les déménagements ; et jetant machinalement les yeux sur les meubles qu’y plaçaient plusieurs portefaix, il reconnut les fauteuils du salon de son ami.

— J’arrive à temps, pensa-t-il ; le voilà qui déménage ; et s’il a l’intention de m’éviter, j’aurais peut-être eu de la peine à découvrir sa nouvelle demeure.

Il monta l’escalier et entendit alors une bruyante rumeur qui venait du troisième étage ; il pressa le pas et arriva bientôt à l’appartement de Blondeau, où l’attendait une scène imprévue qui, de surprise, le fit arrêter sur le seuil de la porte. A travers plusieurs ouvriers occupés à décrocher les tentures et à transporter les meubles, discutaient, gesticulaient, maugréaient, criaient et blasphémaient une demi-douzaine d’individus qui se mettaient sous le nez, les uns aux autres, avec une pantomime fort véhémente, des carrés de papier où l’on apercevait autant de chiffres que de mots. Le centre de ce groupe turbulent était occupé par un gros homme d’une cinquantaine d’années qui lui-même tenait à la main plusieurs feuillets plus ou moins timbrés, à l’aide desquels il repoussait victorieusement les attaques dont il était l’objet.

— Qu’avez-vous à réclamer ? disait-il d’une voix de basse-taille qui lui eût fait honneur au lutrin. Vous dois-je quelque chose ? Ne suis-je pas floué comme vous ? Pour ravoir mes meubles, ne m’a-t-il pas fallu payer le terme courant au propriétaire ? sans compter la perte que j’éprouve. Un mobilier établi depuis six mois, pas davantage ! Le voilà frais ! Regardez si ça ne fait pas dresser les cheveux de la tête ! continua-t-il en montrant sur le damas des rideaux et sur le divan les taches et les brûlures qu’y avaient fait à l’envi les cigares et le punch.

— Il y aura du déchet, je ne dis pas non, interrompit de sa voix criarde M. Bigaré qui figurait au premier rang dans cette émeute de créanciers ; mais qu’est-ce que cela auprès d’un mémoire de 1,830 francs pour argenterie livrée à ce va-nu-pieds et dont je ne toucherai peut-être jamais un sou ? M’a-t-il trompé, ce gueux-là !

— Et moi donc ! s’écria madame Tavernier en brandissant avec indignation son cabas vide ; pour des richards comme vous, quelques cents francs de plus ou de moins ne sont pas une affaire ; mais, moi, une pauvre vieille femme, obligée de gagner sa vie ! Dire que j’ai retiré cinquante francs de ma pauvre caisse d’épargne pour les lui prêter, à ce ruine-maison ! Si l’on m’écoutait, tous ceux à qui il doit emporteraient d’ici quelque chose. Pourquoi donc est-ce que le tapissier aurait tout et les autres rien ?

— C’est vrai, elle a raison, dirent en chœur plusieurs des assistants.

— La vieille, allez donc voir dans la cour si j’y suis, s’écria le créancier privilégié qui regarda son entourage de l’air dont un chien rongeant un os épie ceux de ses confrères qui menacent son repas. Et vous, messieurs, reprit-il, quand vous crierez jusqu’à demain, à quoi cela vous mènera-t-il ? Cet appartement est loué en mon nom : voilà mon bail en règle ; je suis ici chez moi, et, s’il me plaît de déménager, cela ne regarde personne.

— Chut ! fit, en étendant brusquement les deux bras, madame Tavernier qui venait d’apercevoir Deslandes sur le seuil de la porte.

La vieille fourra la tête au plus épais du groupe, roula de droite et de gauche ses yeux louches, et posant les deux mains sur la large bouche de M. Bigaré qui l’ouvrait pour reprendre la parole :

— Paix donc ! reprit-elle d’une voix mystérieuse. Silence et motus ! Vous voyez bien ce monsieur qui arrive ? C’est un ami de M. Gustan, un homme immensément riche, qui lui a apporté, il n’y a pas deux mois, gros comme moi de billets de banque... Je les ai vus. Je parie que le cher homme vient ici pour tout payer.

Tous les yeux se portèrent vers le substitut, qui, ne pouvant parvenir à s’expliquer la scène dont il était témoin, demeurait immobile à l’entrée du salon. Tout à coup, par un mouvement simultané semblable au premier élan des chevaux d’une course quand a sonné le départ, le groupe entier se précipita vers Deslandes, qui, en reculant d’étonnement, faillit tomber à la renverse. Les prétentions rivales des créanciers éclatèrent en même temps en réclamations confuses et assourdissantes.

— Monsieur, voilà plus d’un an que j’attends le paiement de mon mémoire, s’écriait l’un d’eux, en qui l’on reconnaissait facilement un tailleur à la physionomie arquée qu’avait donnée à ses jambes l’habitude d’être assis à la turque.

— Monsieur..., un père de famille..., cinq enfants..., des malheurs..., disait d’un air piteux un bottier qui depuis la même époque chaussait Blondeau à crédit.

— Mon bon monsieur, c’est moi qui vous ai apporté à déjeuner l’autre fois ; vous vous le rappelez bien ? Je me recommande à votre chère bienveillance, ainsi que mes cinquante pauvres francs ; ainsi parlait d’une voix lamentable madame Tavernier.

— Monsieur, criait monsieur Bigaré, qui à lui seul faisait plus de bruit que tous les autres, permettez-moi de réclamer un instant votre attention ; s’il est une créance qui mérite de l’intérêt et de la faveur, j’ose prétendre que c’est la mienne. Vous vous en convaincrez facilement, si vous voulez bien jeter un seul regard sur ce papier.

— Ah çà ! cinq cent mille diables que vous êtes, s’écria à son tour Deslandes en faisant voler d’un revers de main au milieu du salon le mémoire que l’orfévre lui mettait sous le nez, quelle comédie est ceci ? qui êtes-vous ? que me voulez-vous ? pour qui me prenez-vous ? Je viens voir monsieur de Gustan. Que faites-vous chez lui, et pourquoi n’y est-il pas ?

— Ignorez-vous, monsieur, que le susdit Gustan est depuis plusieurs jours en prison pour dettes ? répondit d’un air surpris le tapissier.

— En prison pour dettes ! répéta Deslandes avec émotion. Où cela ? à Sainte-Pélagie ?

— Rue de Clichy, dit le tailleur.

Sans en demander davantage, le substitut se précipita hors du salon.

— Monsieur, écoutez-nous, s’écrièrent sur tous les tons les créanciers désappointés qui le poursuivirent sur l’escalier.

— Ça va-t-il finir ? leur dit Deslandes en se retournant avec colère ; que demandez-vous ?

— On nous a dit que vous vouliez payer les dettes de votre ami, répondit d’un ton pathétique monsieur Bigaré. Ce serait un noble trait, monsieur, un trait digne d’un homme d’honneur, comme vous l’êtes sans aucun doute.

Le substitut sourit avec amertume.

— Je payerai les dettes de mon ami... dit-il en appuyant ironiquement sur chaque mot, aussitôt que mon ami m’aura remboursé dix-huit mille francs qu’il me doit et que je vais lui demander. Je vous conseille de prendre patience jusqu’à mon retour.

A ces mots, Deslandes reprit sa course, en dépit d’une clameur générale ! il descendit l’escalier tout d’un trait, s’élança dans le fiacre et cria au cocher d’une voix brusque :

— A la maison de détention de la rue de Clichy !

Peu de mots suffiront pour raconter la catastrophe qui avait précipité Blondeau de Gustan dans l’asile philantropique qu’ouvre aux débiteurs insolvables l’hospitalité de leurs créanciers. Le jour même du duel, l’ami du substitut, pour se remettre des émotions qu’il venait d’éprouver, n’avait rien imaginé de mieux que d’aller livrer sur le tapis vert un nouveau combat dont, par une superstition de joueur, il attendait un résultat merveilleux.

— Après le magnifique coup de pistolet que je viens de tirer, s’était-il dit, il est impossible que je ne sois pas en veine ; qui sait ? je me sens capable de faire sauter la banque.

Ce ne fut pas la banque qui sauta, ce fut la fameuse martingale de Blondeau ; après une lutte prolongée jusqu’au soir, le joueur vaincu et désespéré fut obligé de battre en retraite, les poches vides ainsi que l’estomac, mais ne sentant la faim que dans sa bourse. Conformément au proverbe qui affirme qu’un malheur ne vient jamais seul, en rentrant dans son appartement il y trouva la signification avec commandement d’un jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine, et prononçant la contrainte par corps contre le sieur Blondeau de Gustan, à propos d’une certaine lettre de change souscrite par icelui et affligée d’un protêt, le jour de l’échéance. A la vue de ce papier comminatoire, le joueur malheureux se prit les cheveux aux deux mains.

— Que vingt-cinq millions de triples tonnerres, s’écria-t-il, bombardent les banquiers, les créanciers et toutes les autres hyènes de même espèce ! Je ne me la rappelais plus, cette satanique lettre de change ! Ce matin, j’aurais pu la payer ; mais maintenant que cette rouge infernale m’a saigné à blanc, comment sortir de ce guêpier ?

Pour aller jouer, Blondeau avait pris sur lui tout ce qu’il possédait ; et, comme on l’a vu, cette imitation libre des paroles de Simonide ne lui avait pas réussi. Quoiqu’il ne doutât pas que son désastre ne fut complet, il bouleversa l’un après l’autre tous les tiroirs du bureau où il serrait son argent, quand il en avait. Cette recherche, entremêlée d’imprécations pittoresques, eut pour unique résultat une pièce de dix sous engagée dans une fente du meuble et qu’il jeta sur le tapis par un geste furibond.

— Allons, mon vieux, tout est dit ! s’écria-t-il en croisant les bras sur sa poitrine d’un air sinistre ; voici le dernier acte du mélodrame, il s’agit de soigner le dénoûment.

Blondeau chargea ses pistolets où, par une sorte d’ironie funèbre, il mit en guise de bourre le manifeste sur papier timbré qu’il venait de recevoir ; puis, regardant la pendule qui marquait onze heures et quart :

— Je me tuerai à minuit, dit-il avec un accent lugubre. En attendant le moment fatal il se promena dans la chambre d’un pas lent et solennel.

A minuit sonnant, Blondeau s’approcha de la table où il avait posé les pistolets ; il les regarda, les mania, les arma et finit par les remettre où il les avait pris.

— A une heure précise je me ferai sauter la cervelle, dit-il alors ; si je mens, que je sois traité de drôle et de polisson en plein foyer d’Opéra !

Une heure sonna comme avait sonné minuit, sans que Blondeau qui, si l’on en croyait sa physionomie farouche, caressait dans les plus tragiques replis de son âme les préliminaires du suicide, se déterminât à en venir au fait.

— Pourquoi faire une esclandre au milieu de la nuit ! se dit-il, saisi d’un soudain respect pour le repos de ses voisins ; le bruit du coup réveillerait tous les honnêtes bourgeois de la maison qui se figureraient une émeute et mourraient de peur dans leur lit. Épargnons-leur cette alarme ; finissons-en sans incommoder personne. Rien ne presse, après tout ; j’ai bien le temps de me tuer demain matin.

Sur cette réflexion, dictée par un sentiment exquis des égards que se doivent entre eux les locataires, Blondeau se coucha, et, de plus, il s’endormit. Le lendemain en s’éveillant, il aperçut devant son lit un homme bien vêtu dont la voix venait d’interrompre son sommeil, et qui le saluait le sourire sur les lèvres.

— Monsieur, lui dit fort poliment cet inconnu, vous dormez de si bon cœur que je suis désolé de vous éveiller ; mais la petite affaire pour laquelle je viens ne souffre pas de retard ; je suis garde du commerce, et...

— Qu’est-ce à dire ? s’écria Blondeau en bondissant sous sa couverture, vous n’avez pas le droit d’entrer chez moi ; avez-vous envie d’être jeté par la fenêtre ?

Ainsi que la plupart des débiteurs forcés de souscrire des lettres de change, l’ami de Deslandes avait particulièrement étudié dans le Code de procédure le titre de la contrainte par corps ; il invoqua donc d’une voix arrogante l’inviolabilité de son domicile, cita l’article de la loi, et conclut en parlant de sa canne, comme font les marquis dans les comédies de l’ancien répertoire.

— Puisque vous êtes légiste, lui dit sans s’émouvoir l’officier ministériel, je suppose que vous avez lu jusqu’au bout le paragraphe 5 de l’article 781, auquel vous venez de faire allusion. Veuillez me rendre la justice de croire que je connais mon métier. Je ne me serais certainement pas permis d’entrer chez vous sans avoir avec moi mon juge de paix qui vous attend dans votre salon. D’autre part, le soleil est levé, vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la signification du jugement qui vous condamne ; tous mes papiers sont parfaitement en règle. Vous voyez donc bien, monsieur, que ce que vous avez de mieux à faire est de vous lever et de nous accompagner de bonne grâce.

Le débiteur, pris au gîte, reconnut que toute résistance et même toute discussion seraient inutiles. Il se jeta hors de son lit avec un dépit si furieux, que le garde du commerce, prenant ce saut désordonné pour un préliminaire d’agression, s’élança vers la table où il venait d’apercevoir les pistolets qu’il crut préparés contre lui ; de chaque main il en saisit un et les dirigea tous deux à la fois vers l’homme dont il redoutait la violence.

— Ils sont chargés, sacrebleu ! voulez-vous m’assassiner ? s’écria Blondeau, qui, à la vue des canons braqués sur lui, fut subitement guéri de son envie de suicide.

— S’ils sont chargés, raison de plus pour que je m’en empare, répondit l’agent ministériel ; vous ne plaisantez pas, à ce qu’il paraît. Vous vouliez donc commettre un meurtre ?

Le débiteur sourit avec un superbe dédain.

— N’ayez pas peur, dit-il, ce n’est pas à votre infime individu que j’en voulais, c’est à moi. Un instant plus tard vous n’auriez trouvé dans mon lit qu’un cadavre. Mais puisque le sort en a décidé autrement, et que je suis désarmé, faites de moi ce que vous voulez.

Une heure après, Blondeau de Gustan fut écroué dans la prison de la rue de Clichy. Il y était détenu depuis une douzaine de jours, lorsque le substitut s’y présenta dans une disposition d’esprit tellement complexe, que la meilleure manière de l’expliquer clairement serait de la décomposer par une opération imitée des sciences chimiques. En admettant la possibilité d’une pareille analyse, voici quel en eût été le résultat.

Habitudes amicales. 2/10ᵉˢ Rancune causée par le duel. 1 id. Indignation de créancier lésé. 7 id.

On voit par ce calcul qu’en ce moment dans le cœur de Deslandes les sentiments acerbes l’emportaient de beaucoup sur les sympathies affectueuses. Si depuis sa cellule Blondeau avait pu apercevoir le geste de colère avec lequel le substitut heurta le marteau sur la porte de la prison, il est probable qu’il aurait demandé à ses gardiens comme une faveur insigne de le préserver de la visite de son ancien ami.

LA PRISON POUR DETTES

Le premier soin de Blondeau, après son arrestation, avait été d’adresser aux compagnons de sa vie désordonnée une pathétique circulaire qui, pour parler son langage, les conviait au banquet du malheur. En d’autres termes, pour acquitter la dette qui le privait de la liberté, il avait essayé d’en contracter une nouvelle ; ce système, a l’usage des gens qui vivent d’emprunts, n’obtint aucun succès. De tous les amis du prisonnier, amis de club, de loge et de table, pas un seul ne répondit à son appel ; quelques-uns même trouvèrent son procédé incongru et dérisoire ; en effet, supposer qu’en cette circonstance une seule bourse pût s’ouvrir, n’était-ce pas méconnaître les principes de cette charité bien ordonnée et commençant par soi-même, qui, si elle pouvait être bannie de la terre, se retrouverait dans le cœur des viveurs ?...

Abandonné de tous ceux qui, la veille encore, lui serraient la main, et n’osant écrire à Deslandes, après avoir si complètement trahi sa confiance, Blondeau, malgré la verve effrontée de son caractère, tomba dans un morne abattement dont le tira presque aussitôt la main compatissante d’une femme. Ici, puisqu’une fleur a poussé dans un terrain fangeux, aucune exagération de délicatesse ou d’austérité ne nous empêchera de la cueillir. Il faut le dire, c’est un fait incontestable et répété chaque jour, certaines liaisons, malgré le juste blâme qu’elles encourent, semblent régies par un dévouement qu’on ne rencontre pas toujours au même degré dans les unions les plus irréprochables. En apprenant le désastre de l’homme qu’elle préférait parmi ses nombreux adorateurs, madame de Marmancourt, toutes intrigues cessantes, ne songea plus qu’à lui porter un secours prompt et efficace ; irrévocablement brouillée avec monsieur Piard, le principal fermier de sa beauté, elle imposa, sous forme d’emprunt, une taxe extraordinaire à ses métayers subalternes. Sa coquetterie battit monnaie sur toute l’étendue de son domaine. Cette contribution générale eut un résultat immédiat que Théodosie serra dans son portefeuille, et porta aussitôt à la prison où Blondeau depuis trois jours laissait pousser sa barbe en signe d’infortune.

A la vue de l’être secourable qui entra d’un pas léger et le sourire sur les lèvres dans la cellule où il était enfermé, Gustave se leva brusquement, et jetant le cigare dont il amusait son ennui, — Théodosie ! s’écria-t-il d’un ton pathétique ; ah ! j’étais bien sûr que tu ne m’abandonnerais pas !

— Abandonner mon Gustave, lorsqu’il s’est battu pour moi ! répondit madame de Marmancourt avec une tendre vivacité ; quelle femme serais-je donc ? Va, tu n’avais pas besoin de m’écrire, je ne pensais qu’à toi. Barbeyrac m’a raconté ton duel. Il paraît que tu as donné à ton Deslandes une correction sévère ; cela m’a touché d’autant plus qu’il est ton ami.

— Eût-il été mon frère, répondit Blondeau en prenant une pose dramatique, du moment qu’il avait offensé ma Théodosie, il fallait qu’il passât par mes mains. Seulement, par égard pour notre ancienne amitié, au lieu de lui envoyer une balle dans la tête, je me suis contenté de le blesser.

— C’est bien assez ; je ne veux pas la mort du pécheur. Mais parlons de cette maudite lettre de change : à combien se monte-t-elle ?

— A douze cents francs, dit le prisonnier en poussant un soupir.

— En ce cas, tu es libre, reprit madame de Marmancourt, qui d’un air rayonnant tira de son portefeuille trois billets de mille francs, et les posa sur une petite table près de son amant.

Blondeau bondit comme un lion qui voit s’entr’ouvrir la porte de sa cage ; mais aussitôt il se laissa retomber sur sa chaise.

— Il n’y faut pas songer, dit-il d’une voix dolente. Quand un homme est dans le malheur, tout se réunit pour l’accabler. Depuis deux jours les créanciers poussent autour de moi comme des champignons. Indépendamment de cette infernale lettre protestée, je suis en ce moment recommandé pour sept ou huit mille francs.

— Recommandé ? fit Théodosie d’un air surpris.

— C’est un mot de leur argot qui signifie que je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir satisfait tous les animaux carnassiers qui ont le droit d’exercer contre moi la contrainte par corps. Ces trois jolis billets de banque ne feraient que les allécher sans les rassasier. Pas si sot ! En les faisant jeûner, nous les rendrons peut-être plus traitables. En attendant, cet argent adoucira le sort de ma prison ; il était temps : depuis deux jours que je suis nourri aux frais de mon créancier, j’ai maigri de dix livres au moins.

— Pauvre Gustave ! dit madame de Marmancourt qui, après avoir écouté avec attendrissement le récit des tortures alimentaires subies par le détenu, envoya commander à la cantine de l’établissement un dîner que n’eût pas dédaigné Brillat-Savarin.

A dater de ce jour, la prison devint pour Blondeau ce qu’elle est pour un grand nombre de débiteurs à qui l’argent ne manque jamais que lorsqu’il s’agit de payer leurs dettes. A part la liberté, bien trop vantée et dont l’habitude n’est pas indéracinable, il y trouva toutes les petites jouissances dont l’ensemble constitue pour beaucoup de gens le bonheur : table recherchée, cigares délicieux, primeurs de Chevet, robes de chambres soyeuses, journaux le matin, jeu le soir, et tout le jour la grasse oisiveté de la vie orientale.

— Tout considéré, j’aurais eu tort de me brûler la cervelle, se dit-il, dès qu’il eut goûté de cette douce existence.

Jusqu’alors Deslandes n’avait vu de prison que celle de D***, où ses fonctions l’avaient conduit plus d’une fois et dont l’aspect sordide se trouvait en parfaite harmonie avec les malfaiteurs subalternes à qui elle était destinée. En entrant dans la maison élégante consacrée aux détenus pour dettes, il éprouva une surprise qui se changea en une sorte de stupéfaction, lorsqu’au fond d’un corridor du second étage le guichetier qui le conduisait eut ouvert la porte de la chambre où se trouvait Blondeau. Le substitut ne s’attendait pas à un cachot privé d’air ainsi que de lumière et n’ayant pour meubles qu’une botte de paille accompagnée d’une cruche pleine d’eau ; il savait trop bien que les mœurs bourgeoises de notre époque ne comportent plus ces pittoresques accessoires qui jadis rendaient la captivité si poétique ; mais dans son for intérieur de magistrat il prenait au sérieux le châtiment imposé par la loi aux débiteurs insolvables, et il n’eût jamais supposé qu’une prison pût devenir, en certains cas, un lieu de plaisance. Il resta donc immobile d’étonnement en face du tableau qui s’offrit à ses regards.

Au milieu d’une chambre de médiocre étendue, mais beaucoup mieux meublée que celle où il était logé lui-même, de chaque côté d’une petite table où figuraient les ruines encore fumantes d’un succulent déjeuner, Blondeau et madame de Marmancourt étaient assis, l’un un cigare à la bouche, l’autre un verre de vin de Champagne à la main. Doucement éclairés par le soleil qui leur souriait à travers les rideaux à demi fermés, le prisonnier et sa consolatrice bravaient la fortune ennemie et accompagnaient chaque libation d’un toast adressé collectivement à la race des créanciers. Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, les deux convives tournèrent la tête et partagèrent l’étonnement qui arrêtait Deslandes sur le seuil. Il y eut un moment de silence et d’examen mutuels, pendant lequel le guichetier sortit et referma la porte. Tandis que le substitut promenait un regard ébahi sur les bouteilles vides et sur les reliefs plantureux du déjeuner, et que madame de Marmancourt prenait sur sa chaise une attitude majestueuse, Blondeau, par un effort désespéré, dompta l’embarras qui pendant un instant l’avait privé de son aplomb ordinaire.

— Mon ami ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en se précipitant sur Deslandes, qu’il serra dans ses bras.

Un cri échappa au substitut, dont la main blessée reçut le premier choc de cette vive accolade.

— Je t’ai fait mal ? reprit Gustave en affectant une tendre inquiétude ; pardonne-moi ! Je suis si heureux de te voir, que je n’ai pu maîtriser mon premier mouvement. Oh ! j’étais bien sûr que tu viendrais !

— Tu devais, en effet, t’attendre à ma visite, dit le substitut d’un air sévère, et en s’efforçant de mettre fin aux embrassements pathétiques dont il était l’objet.

— Si je m’y attendais ! reprit Blondeau avec une chaleur nouvelle ; demande à madame... demande à Théodosie... Pourquoi te ferai-je plus longtemps un mystère de mon bonheur ?... Tout à l’heure encore nous parlions de toi ; je lui disais : Deslandes viendra ; car ce n’est pas un de ces faux amis qui s’éloignent au jour de l’infortune ; c’est un noble cœur, une âme généreuse et dévouée ; oui, je n’en doute pas, il viendra... et j’avais raison de parler ainsi, car tu es venu. Merci, Victor ; oh ! merci. La douceur d’un pareil moment compense bien des heures d’amertume.

Blondeau saisit de nouveau la main du substitut et la lui serra convulsivement en dépit de sa résistance.

— Le motif qui m’amène ici, dit Deslandes sans se dérider...

— Avant tout, as-tu déjeuné ? interrompit le prisonnier en lui coupant la parole. Nous n’avons pas fini, et au besoin je recommencerai pour te tenir compagnie.

— Il ne s’agit pas de cela ! dit Deslandes d’un ton d’impatience. Je désire avoir avec toi un entretien sans témoin.

Madame de Marmancourt se leva de l’air d’une reine outragée.

— Il paraît, monsieur, dit-elle au substitut, que la leçon que vous avez reçue dernièrement n’a pas tourné au profit de votre politesse.

— Théodosie... Victor, s’écria Blondeau en se plaçant entre eux avec vivacité, allez-vous donc renouveler cette fatale discussion qui a déjà fait couler un sang si précieux ? Je vous en supplie, au nom de l’attachement que je me flatte de vous inspirer à tous deux, qu’il ne soit plus question du passé ! N’empoisonnez pas le bonheur que j’éprouve à voir près de moi les deux êtres que j’aime le mieux au monde... Madame, je me porte le garant de Deslandes ; je suis sûr qu’il n’a jamais eu l’intention de vous offenser. Ainsi, ne lui refusez pas votre pardon... Allons, Deslandes, tu vois bien qu’elle sourit, et que te voilà rentré en grâce. A ta place, je serais déjà à genoux.

Malgré sa mauvaise humeur, le substitut, qui se piquait d’une galanterie inaltérable, ne crut pouvoir se dispenser de porter à ses lèvres la main que lui présentait madame de Marmancourt. Ce devoir accompli d’un air froid et cérémonieux, il se retourna vers Blondeau :

— Maintenant, lui dit-il, me permettras-tu enfin de t’expliquer le sujet de ma visite ?

— Crois-tu donc que je ne l’aie pas déjà deviné ! répondit le prisonnier avec un sourire affectueux. Va, les cœurs bien placés n’ont pas besoin de paroles pour se comprendre.

— Que comprends-tu donc ? demanda Deslandes à qui parut inexplicable l’attendrissement qu’exprimait la physionomie de son débiteur.

— Bon Victor ! répondit Blondeau dont l’émotion parut redoubler, tu as un beau rôle ; mais tu es si digne de le remplir que je n’éprouve en ce moment ni envie, ni humiliation. Et pourquoi rougirais-je d’accepter les secours d’un ami tel que toi ? Un service, un bienfait même n’a rien d’humiliant quand la main qui offre est digne de celle qui reçoit. Tu vois que nous nous entendons.

— Pas le moins du monde, interrompit brusquement le substitut ; tu ne m’as pas dit encore un seul mot du dépôt que je t’ai confié, et c’est là pour moi la chose essentielle, car j’ai besoin d’argent.

Blondeau fit un pas en arrière, comme si quelque reptile subitement sorti du parquet avait dardé vers lui sa langue fourchue.

— Et toi aussi, Deslandes ! s’écria-t-il avec l’accent d’une déception douloureuse, toi que je connais depuis l’enfance, toi mon ami de collége, toi que je mettais à part parmi tous les autres ; tu me vois dans le malheur, et au lieu de me tendre la main tu achèves de m’accabler !

— Tout cela ne m’apprend pas ce que sont devenus les dix-huit mille francs que tu me dois, répondit le substitut avec un accent où la dureté du créancier étouffait encore la compassion de l’ami.

— Tu ne perdras pas un sou, répondit Blondeau avec une magnifique assurance ; l’embarras que j’éprouve n’est que passager, et je ne te demande que du temps.

— Du temps ! répéta Deslandes d’un ton bourru ; tu en parles fort à l’aise. J’ai un besoin pressant d’argent, et je ne sais comment faire pour m’en procurer. Tu as indignement abusé de ma confiance ; car enfin la plus grande partie de la somme que tu avais à moi n’était pas un prêt ; c’était un dépôt, une chose sacrée, inviolable ! Qu’as-tu fait de ce dépôt ? Tu l’as joué, n’est-il pas vrai ? Tu l’as perdu à la bouillotte ou à la roulette, malheureux !

— Frappe-moi, accable-moi ! répondit Gustave d’une voix soumise ; attribue au dérèglement et à l’inconduite un désastre qui n’a d’autre cause qu’une spéculation malheureuse, je n’essaierai pas de te prouver l’injustice d’une pareille supposition. Je te dois de l’argent, il m’est impossible de te le rendre ; tu as donc à mon égard tous les droits possibles, même celui d’être cruel et sans pitié. Pourtant, j’attendais mieux de toi !... Voilà les hommes ! poursuivit Blondeau en se tournant vers madame de Marmancourt ; ma bonne Théodosie, combien l’épreuve que je subis en ce moment fait mieux ressortir encore ta noble conduite ! Tu vois comme me traite celui que je croyais le meilleur de mes amis, et toi, tu vas vendre tes diamants pour me tirer de prison ! Quel contraste ! Montre-les lui tes diamants, car il ne me croirait pas.

Madame de Marmancourt tira de sa poche plusieurs petits écrins destinés réellement à l’œuvre charitable dont le prisonnier parlait d’une voix émue ; au lieu de les montrer au substitut, elle choisit une petite boîte ovale qui paraissait renfermer un médaillon ; elle l’ouvrit, et sans permettre aux deux hommes d’approcher, elle en contempla un instant le contenu avec un sourire mystérieux et méchant.

— Combien vous doit Gustave ? dit-elle tout à coup au substitut.

— Dix-huit mille francs, madame, répondit celui-ci que surprit un peu la brusquerie de cette question.

— Je ne pense pas que vous ayez sérieusement la prétention d’être payé en ce moment, reprit Théodosie d’un ton calme et railleur ; nous avons à rembourser des créances un peu plus pressantes que la vôtre. D’ailleurs, malgré vos efforts pour jouer le rôle de créancier impitoyable, vous avez un bon cœur, et vous seriez incapable de faire de la peine à Gustave, quand même vous le pourriez. Il faut donc que vous ayez la bonté de prendre patience au sujet de votre argent ; tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner en gage, jusqu’au jour du paiement, ce que je tiens dans ma main.

— Quelque parure qui vaut peut-être cent écus, pensa Deslandes ; me voilà bien avancé.

— Promettez-moi de ne pas tourmenter Gustave jusqu’à ce qu’il puisse vous rendre votre argent, et ce médaillon est à vous. N’ayez pas l’air de le dédaigner, c’est un vrai talisman.

— Je devine, s’écria Blondeau d’une voix éclatante ; Deslandes, crois-moi ; accepte des deux mains. C’est ta fortune qui est dans cette petite boîte. Si tu as de la conscience, tu avoueras que tu dois du retour, et tu me prêteras encore deux mille francs pour faire un compte rond.

— Voyons ce talisman, dit le substitut en avançant la main avec une sorte de curiosité.

— Mes conditions sont-elles acceptées ? demanda Théodosie qui continuait de sourire d’un air sournois.

— Sans doute, fit Deslandes en ayant l’air de se parler à lui-même ; puisqu’il n’a pas d’argent, il faut bien que j’attende ; quand je le poursuivrais, où cela me mènerait-il ?

— Voilà parler en homme raisonnable, reprit madame de Marmancourt ; ouvrez donc les yeux et admirez. Tout à l’heure, pour baiser ma main, vous n’avez pas daigné vous mettre à genoux ; je pense que cette fois vous ne vous ferez pas prier.

Par un mouvement brusque, mais gracieux, elle retourna la main dont elle tenait le médaillon, qui offrit soudain aux regards surpris de Deslandes le portrait de madame Piard.

— Isaure ! s’écria-t-il en saisissant avec empressement la miniature.

— Isaure ! répéta madame de Marmancourt qui échangea avec Blondeau un regard moqueur ; en vérité, il ferait trouver joli ce vilain nom, tant il met d’âme à le prononcer.

— Comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains ? demanda le substitut après avoir longtemps contemplé le médaillon comme s’il avait eu peine à en croire ses yeux.

— Je vais vous le dire, répondit Théodosie, avec un accent dont l’ironie mordante accusait un de ces mortels ressentiments que la vengeance seule parvient à satisfaire.

LE PORTRAIT.

Jusqu’au bal de la souscription polonaise, madame de Marmancourt n’avait éprouvé pour madame Piard que l’antipathie ordinaire qu’inspirent toujours aux femmes d’une vertu équivoque celles dont la conduite est irréprochable. L’humiliation qu’elle subit pendant cette nuit mémorable métamorphosa ce sentiment vulgaire en une haine vivace dans laquelle le conseiller d’état et Deslandes lui-même se trouvèrent enveloppés. Ces trois personnages, le mari, la femme et celui qu’il serait calomnieux de nommer l’amant, devinrent l’objet d’une rancune encore exaspérée par l’incartade du galant à cheveux gris. En ce moment Théodosie se dit que l’heure était venue, et, sans pitié ni remords, elle s’empara du rôle que jouent dans les contes de Perrault les fées malfaisantes, lorsqu’on ne les a pas invitées au baptême du prince nouveau-né. A l’aide du portrait d’Isaure, tombé en son pouvoir par une circonstance mystérieuse, elle sema la discorde pour récolter la vengeance.

— C’est une vieille histoire, dit-elle en regardant le substitut avec un traître sourire ; je puis vous la raconter devant Gustave ; car il n’est pas jaloux. En ce temps-là, monsieur Piard se serait habillé en postillon de Lonjumeau, si je le lui avais ordonné. Un jour il me montra ce portrait qu’il portait chez un bijoutier pour en faire changer la monture ; par une fantaisie que je ne chercherai pas à justifier (vous le savez, les caprices sont le privilège des femmes), je pris ce portrait, et, malgré les prières de monsieur Piard, je refusai de le lui rendre. A mon avis, la perte était petite pour lui, et tant qu’il s’est bien conduit envers moi, il n’a pas eu lieu d’en souffrir. Je sais même qu’il s’est tiré d’affaire devant sa femme, en supposant que le médaillon avait été perdu. Mais aujourd’hui, pour le ravoir, il donnerait, j’en suis sûre, six mois de ses appointements.

— Il donnerait l’année tout entière, interrompit Blondeau avec vivacité. Or, poursuivit-il en s’adressant au substitut, ce qui vaut quinze mille francs pour un mari en vaut bien dix-huit mille pour un amant. A ce compte-là, nous devrions déjà être quittes ; mais on n’est pas juif, on ne te rançonne pas ; on te donne le portrait pour les intérêts à échoir jusqu’au remboursement qui ne se fera pas longtemps attendre, tu peux m’en croire. Comprends-tu maintenant quel marché d’or tu viens de conclure ?

— Que ferai-je de ce portrait ? dit Deslandes avec une froideur simulée.

— En ce moment tu es Cromwell, s’écria Blondeau d’un air de sagacité triomphante : mais je ne suis pas un enfant, et Théodosie encore moins. Ce que tu feras de ce portrait, séducteur que tu es ? Tu le remettras à madame Piard, et si en retour tu ne te fais pas donner un diplôme de maître des requêtes, tu es indigne de la fortune qui t’ouvre les bras et des destinées qui t’attendent.

Ce que le prisonnier exprimait avec une burlesque emphase, ce qu’approuvait madame de Marmancourt par un sourire haineux, Deslandes se l’était déjà dit.

— Il est sûr, avait-il pensé en serrant le portrait dans sa poche, que maintenant je suis maître de la position, et cet avantage peut être regardé comme une compensation du risque que court mon argent.

— Toutes ces folies, dit-il d’un ton adouci, me font oublier qu’il est tard et que je n’ai pas déjeuné ; je vois ici de si bonnes choses, que sans façon j’ai envie d’en prendre ma part.

En s’asseyant à la table de son débiteur, un créancier abdique par ce fait seul le droit d’être intraitable ; car le moyen de manger le pain d’un homme et de lui demander après cela de l’argent ! Blondeau s’empressa de satisfaire l’appétit du substitut, pour pouvoir lui attacher ensuite la muselière de l’hospitalité ; il prépara lui-même un couvert, coupa une énorme tranche de pâté qu’il plaça sur l’assiette du nouveau convive, et, lui versant à boire du vin de Bordeaux et du vin de Champagne dans deux verres à la fois, il s’assit en face de lui et recommença de déjeuner d’aussi bon appétit que s’il avait été à jeun. Madame de Marmancourt, avertie par un signe de Gustave, se prêta de bonne grâce à ce festin intéressé, et servit d’échanson aux deux amis, qui, à la seconde bouteille, parurent avoir mutuellement oublié qu’une question d’intérêt les avait divisés un instant.

— Vois-tu, mon cher Victor, dit Blondeau, qui en véritable viveur jouissait de la faculté de parler en mangeant et de manger en parlant, ta position est magnifique, pour peu que tu saches en profiter. Moi qui te parle, si j’avais le quart de ton instruction et de tes talents, je voudrais être maître des requêtes dans un mois et conseiller d’état avant deux ans. Cela vaudrait un peu mieux que de me ruiner le corps et l’âme dans des spéculations industrielles qui réussissent aujourd’hui et demain vous envoient en prison.

— La main sur la conscience, interrompit le substitut en regardant son hôte en face, ce n’est pas le jeu qui t’a conduit ici ?

— Le jeu ! s’écria Blondeau d’un air offensé ; parce que tu m’as vu hasarder quelques pièces de cent sous à la bouillotte, tu t’es mis dans la tête que j’étais un joueur ! C’est ce polisson de Louis Reynard qui m’a trompé d’une manière indigne, avec ses achats de terrain. Si jamais je sors d’ici, je lui conseille de se tenir bien enfermé chez lui. Ne parlons plus de cela, l’idée seule m’en exaspère. J’aime mieux arrêter mon imagination sur les succès qui t’attendent, et que je regarde presque comme les miens, car entre amis il semble que tout soit commun. Franchement, tu es en beau chemin, et tu dois être content.

— J’ai encore bien des obstacles à surmonter, répondit Deslandes d’un air pensif ; d’avance on n’est jamais sûr du succès.

— Bah ! dit Blondeau en faisant sauter au plafond le bouchon d’une bouteille de vin de Champagne, ou tu dissimules ou tu es trop modeste. En deux mots, voici ton affaire : madame Piard peut à peu près tout ce qu’elle veut ; tu m’accordes cela, n’est-ce pas ?

— Je ne pourrais le nier sans contredire la vérité.

— Toute la difficulté consiste donc à faire qu’elle veuille ce que tu veux toi-même. Or, avec le sortilège que tu as dans ta poche, ce n’est plus là qu’une bagatelle dont viendrait à bout le moindre écolier.

— Tu parlerais autrement si tu connaissais madame Piard, reprit Deslandes en hochant la tête ; ce n’est pas une femme dont la conquête soit si facile que tu parais le croire.

— Laisse donc ; elle est comme toutes les autres, dit Blondeau d’un ton aussi résolu que s’il n’avait eu pour auditeurs que des hommes.

— Pas tout à fait, répliqua le substitut en souriant ; c’est une femme à principes, une femme raisonnable, d’un caractère froid, toujours sur ses gardes, très-sévère, très-imposante, vertueuse, en un mot.

— Et vous croyez tout cela ? interrompit madame de Marmancourt, qui fixa sur le jeune magistrat un regard dont la moquerie approchait du mépris.

A cette question où perçait le dépit que l’éloge d’une honnête femme cause toujours aux filles d’Ève qui ont plus de beauté que de vertu, Deslandes éprouva un embarras involontaire ; accéder au scepticisme impudent qu’affichait devant lui une des aimables pécheresses dont il est question, lui parut une faiblesse à laquelle le savoir-vivre lui-même ne pouvait servir d’excuse ; d’un autre côté, en considérant la chambre où il se trouvait, les bouteilles dont la table était encombrée, la fumée du cigare de Blondeau et le cachemire de madame de Marmancourt familièrement suspendu à l’espagnolette de la fenêtre ; il fut forcé de reconnaître que le lieu et le moment seraient également mal choisis pour y hasarder le panégyrique de la morale. Au lieu de répondre sur-le-champ, il eut un instant d’hésitation dont Gustave profita pour s’emparer de la parole.

— Théodosie a raison, dit-il d’une voix tranchante ; y a-t-il du bon sens à prendre au sérieux toutes les simagrées de ces bégueules que tu appelles des femmes à principes ? Je ne te croyais pas si jeune. Est-il possible qu’avec ton esprit tu sois dupe d’un argot de convention destiné à relever le prix de la moindre faveur par l’apparence de la difficulté ? Ces vertus-là, vois-tu bien, je me chargerais d’en démolir une par semaine, et je suis sûr que le plus souvent je me reposerais avant le septième jour.

Blondeau continua quelque temps de moissonner à pleine faux le champ de la vertu féminine, traitant d’ivraie les tiges de pur froment, et de chardons les bluets innocents. Quand il eut tout coupé, tout abattu, tout flétri, tout foulé aux pieds, il se versa à boire.

— Remplissez vos verres, dit-il ; je porte un toast anticipé, mais qui, je l’espère, sera réalisé avant peu. A la santé de notre ami Victor, ici présent, maître des requêtes par la grâce de madame Piard, ex-femme vertueuse, prude démissionnaire, dévote réformée, élevée elle-même par contre-coup au rang de femme aimable !

Théodosie, qui avait écouté avec une faveur marquée la folle diatribe du prisonnier, accueillit ce toast impertinent par un éclat de rire qui ne l’était pas moins. En dépit du mécontentement que lui causait la profanation ironique à laquelle il voyait soumis l’objet de ses ambitieuses amours, le substitut, flatté en secret de la perspective que lui présentait son ami, finit par sourire, et vidant son verre à son tour :

— Allons, dit-il, j’accepte ton vœu, quoiqu’il eût pu être formulé d’une manière plus convenable. A ma santé donc, mais à celle de madame d’abord et à la tienne aussi. Pour ce qui me concerne, je souhaite que toutes tes prophéties se réalisent ; et toi, puisses-tu bientôt voir tes affaires en meilleur état et sortir de ce lieu qui, quoique le temps s’y passe fort bien, n’en est pas moins une prison.

Blondeau se pencha sur la table, et regardant son hôte avec une tendresse où le vin était pour une moitié et l’intérêt pour une autre :

— Mon bon Victor, lui dit-il d’une voix douce, si tu voulais seulement ajouter un millier d’écus à l’argent qu’a déjà fait pousser de terre cette pauvre Théodosie, dès demain je pourrais être libre.

— Te moques-tu de moi ? répondit Deslandes en se levant par un mouvement brusque ; si madame n’a qu’à frapper du pied pour que l’argent sorte de terre, je ne suis pas doué du même privilège. Sais-tu ce qu’il me reste, grâce à toi, des vingt mille francs que j’avais en arrivant à Paris ? quatre cents francs à peine ! Je vais être obligé de recourir à la bourse de monsieur de Loiselay.

— Tu trouves à emprunter de l’argent, et tu oses te plaindre ! s’écria Gustave en croisant les bras d’un air indigné.

Au lieu de s’engager dans une discussion où le débiteur eût probablement remporté l’avantage, grâce aux études spéciales qu’il consacrait depuis longtemps à la matière controversée, le débonnaire créancier tira sa montre :

— Quatre heures passées, dit-il d’un air surpris ; j’ai des visites à faire, il faut que je vous quitte.

— J’espère que tu reviendras me voir, reprit le prisonnier d’une voix caline ; tu sais qu’ici ton couvert est toujours mis.

— Merci, répondit Deslandes ; si tu étais raisonnable, tu donnerais de moins bons déjeuners, et tu t’occuperais davantage de tes dettes.

— Propos d’homme qui sort de table, dit Blondeau en riant ; à jeun tu ne me reprocherais pas mon déjeuner.

Le substitut se laissa serrer la main par son ami, salua poliment madame de Marmancourt, et sortit.

— Ce diable de Blondeau a le talent de rire de tout, se dit-il lorsqu’il fut hors de la prison, et sa bonne humeur imperturbable est contagieuse. J’étais furieux en venant ici, et me voilà presque consolé de la perte assez grave cependant à laquelle je suis exposé. Après tout, n’ai-je pas raison ? Dans ma position une plaie d’argent n’est pas mortelle, et si je réussis d’un autre côté le malheur sera plus que réparé.

— Honnête garçon ! disait Gustave au même instant, cœur de l’âge d’or, ingénuité patriarcale ! Je suis sûr que, si j’avais insisté, il m’aurait apporté avant ce soir les quatre cents francs qui lui restent ; mais c’eût été abuser de son amitié. C’est égal, j’y ai mis une délicatesse qu’à ma place bien d’autres n’auraient pas eue.

— Pourvu qu’il révolutionne de fond en comble le ménage de cette bégueule et de ce gros impertinent de Jules ! répondit madame de Marmancourt qui, en se rappelant la bénignité du substitut, craignit d’avoir confié la vengeance qu’elle méditait depuis quelques jours à des mains trop inhabiles pour l’exécuter convenablement.

En sortant de la prison de la rue de Clichy, Deslandes, déterminé à prendre possession d’une victoire qu’il croyait infaillible, se fit conduire chez madame Piard.

Il n’était pas encore cinq heures ; selon son habitude, la femme politique était dans son salon où se trouvaient plusieurs hommes, entre autres le vieux colonel polonais dont nous avons déjà parlé. A la vue du substitut qui s’était permis de forcer la consigne maintenue à son égard, Isaure fronça le sourcil et pinça involontairement l’oreille d’une jolie levrette à pelage fauve, dont le museau venait de s’appuyer sur ses genoux. A part le grognement plaintif poussé par l’innocent animal, ce mouvement presque imperceptible n’eut aucune suite, et personne n’y fit attention. Madame Piard, reprenant son calme habituel, accueillit son ancien protégé d’un air froid et poli, dans lequel celui-ci pouvait lire également la dissimulation qu’impose à un cœur tendre la présence de témoins importuns ou la réserve d’une femme offensée qui attend sans la provoquer la justification du coupable qu’elle aime. Tant que durèrent les visites qui avaient précédé la sienne, et dont il trouva la longueur interminable, le substitut ne prit à la conversation que la part laconique, incohérente et enjolivée de distractions où triomphent d’ordinaire les hommes passionnés. Pendant ce temps, ses efforts pour plaire appartinrent au domaine de la pantomime plus qu’à celui de l’éloquence. Il chercha principalement à tirer bon parti de son bras en écharpe et de son front pâle qu’il pouvait entrevoir dans la glace de la cheminée.

Ayant ainsi préparé ses succès oratoires par la mélancolie de sa pose, la gravité de son sourire et la souffrante langueur de ses regards, Deslandes ne perdit pas de temps à chercher un autre exorde dès qu’il se vit enfin seul avec sa protectrice. L’irritation nerveuse résultant de sa blessure, l’excellent déjeuner qu’il venait de faire, sa détermination bien arrêtée d’arriver à un dénoûment, les maximes incendiaires professées par Blondeau en fait de galanterie, toutes ces causes diverses et en apparence contradictoires lui inspirèrent une hardiesse inaccoutumée, et dont la veille encore il ne se serait pas cru capable.

— Madame, dit-il d’un air modeste, mais assuré, en montrant l’écharpe de soie noire qui lui soutenait le bras, autrefois les belles châtelaines ne dédaignaient pas de prodiguer leurs soins aux chevaliers blessés pour elles ; si je vous rappelle cet exemple, ce n’est pas que j’aie la présomption de croire qu’il puisse se renouveler en ma faveur ; mais enfin, fidèle et dévoué comme on l’était jadis, n’obtiendrai-je pour prix du respectueux attachement que je vous ai voué qu’une disgrâce dont vous-même aujourd’hui devez reconnaître l’injustice ?

Deslandes parlait de la sorte, debout près de la cheminée, sur l’angle de laquelle il appuyait le coude, pour donner à son maintien le poétique abandon qui caractérise tous les héros de roman dans les vignettes anglaises. Assise en face de lui, madame Piard l’écoutait d’un air impassible, en faisant sautiller son lorgnon devant les yeux de la levrette, dont le museau pointu suivait avec une avidité toujours déçue les soubresauts capricieux du petit cercle d’écaille. Isaure, qui semblait s’intéresser à ce jeu beaucoup plus qu’aux tendres paroles de son interlocuteur, l’interrompit cependant lorsque celui-ci se fut tu de l’air d’un homme qui attend une réponse :

— Je savais déjà que vous vous étiez battu, dit-elle d’un ton léger ; mon père m’a raconté votre duel ; vous avez eu, je crois, un ongle un peu endommagé ?

Ce rabaissement ironique d’une affaire que le substitut trouvait fort grave, et qu’il regardait même comme son plus beau fait d’armes, lui fit monter aux joues une de ces chaudes rougeurs où fleurit la colère.

— Madame, répondit-il en essayant de se contenir, il est malheureux pour moi que je n’aie pas été atteint au cœur, au lieu de l’être au bras. Vous auriez peut-être épargné au mort les plaisanteries que vous inspire le blessé.

— Ah ! de grâce ! dit Isaure qui recommença de faire danser son lorgnon, n’ouvrez pas la tombe à propos d’un doigt écorché ; vous savez que j’ai fort peu de goût pour les conversations funèbres. Parlons d’autres choses. Mon père retourne à D*** dans deux ou trois jours ; ferez-vous ce voyage avec lui ?

— Non, madame, s’écria Deslandes en se révoltant de nouveau contre ces paroles, qui lui parurent contenir implicitement un congé positif ; non, dussé-je encourir davantage encore votre mécontentement, je reste à Paris. Dans le commencement peut-être, j’aurais pu vous obéir et me résigner à ne plus vous voir ; mais en ce moment, malgré la rigueur avec laquelle vous me traitez, le charme qui m’attache à ces lieux est trop puissant pour qu’il me soit possible de le rompre.

— En ce cas, c’est à moi de le faire, interrompit Isaure d’un air froid ; pour cela deux mots me suffiront. A vos yeux, monsieur, mon salon n’est que l’antichambre du conseil d’état... Ne m’interrompez pas. J’ai le malheur de connaître le cœur humain, et les phrases les plus éloquentes m’en imposent fort peu... Je vous le répète, c’est au conseil d’état, et non chez moi, que réside le charme qui vous retient à Paris. Ce charme est trompeur, permettez-moi de vous le dire ; au lieu de vous mener, comme vous l’espérez, aux honneurs et à la fortune, il vous conduit droit à un écueil où bien d’autres ont échoué avant vous ; que leur naufrage vous profite, si c’est possible. Croyez-moi, n’attendez pas pour retourner à D*** qu’on vous y rappelle, ou qu’une révocation vous prive du fruit de vos travaux passés. Soyez sûr que mon conseil est bon, poursuivit Isaure avec un sourire équivoque ; c’est à l’ami de mon père que je le donne, et non à celui de madame de Marmancourt.

Ce dernier mot ranima toutes les espérances du substitut. Ne pouvant croire à l’indifférence absolue de madame Piard, il attribua le caractère acerbe de sa conduite et de ses paroles à l’un de ces sentiments rancuneux qui supposent une affection préexistante et finissent d’ordinaire par tourner au profit de celui qui en a été l’objet.

— Tout cela est de la jalousie et rien de plus, se dit-il en glissant le coude sur la cheminée de manière à se pencher élégamment vers madame Piard, je ne la trouverai jamais dans une meilleure disposition ; de mon côté, je me sens en verve, ainsi donc frappons le grand coup.

— Madame, dit-il à demi-voix en attachant sur les yeux d’Isaure un long et tendre regard, ce n’est pas un conseil qu’il faut me donner, c’est un ordre, car je vous appartiens. Si vous me commandez de partir, j’obéirai, mais à une condition, c’est que vous me permettrez d’emporter dans mon exil un souvenir, un gage qui m’aide à le supporter.

Malgré sa rigidité habituelle, Isaure n’avait pas entièrement dépouillé cette coquetterie féminine qui prête souvent une oreille complaisante aux gémissements d’un amant malheureux. Pleine de confiance en elle-même, et sûre d’avoir arraché de son esprit les moindres germes de l’espèce de sympathie que le jeune provincial lui avait d’abord inspirée, elle crut pouvoir sans inconvénient se livrer au petit plaisir de mirer un instant son amour-propre dans le courant de la passion qui coulait à ses pieds. Au lieu de paraître offensée de la hardiesse du substitut, elle sourit d’un air assez provoquant :

— Un souvenir ! Voulez-vous Esméralda ? dit-elle en emprisonnant mignardement d’une main blanche et potelée le noir museau de sa chienne favorite.

— J’aime bien Esméralda, répondit Deslandes qui se baissa pour caresser la levrette, et par occasion effleura les jolis doigts d’Isaure ; Esméralda est un bijou, mais ce bijou ne contenterait pas mon ambition.

— Que vous faut-il donc ? dit madame Piard en retirant sa main et affectant un air moqueur. En pareil cas, que donne-t-on dans les romans ? une fleur ! cela vous conviendrait-il ?

— Je voudrais mieux que cela, dit le substitut en souriant.

— Mieux que cela ! vous êtes exigeant, reprit avec un redoublement d’ironie la prude changée en coquette ; voyons : je cherche... une boucle de cheveux ? dit-elle tout à coup en portant le doigt à l’une des grappes brunes et soyeuses qui encadraient le fin ovale de ses joues ; cela se donne aussi, je crois, dans les grands moments ?

— Et pour cela on donnerait sa vie, s’écria Deslandes d’une voix passionnée ; mais vous m’allez trouver bien présomptueux, je voudrais mieux encore.

— Je ne me charge plus de deviner, dit madame Piard, dont aussitôt la physionomie redevint sévère et le maintien imposant.

— Cependant, c’est maintenant bien facile, reprit le jeune magistrat sans paraître embarrassé, il ne peut exister qu’un seul objet plus précieux pour un amant qu’une boucle de cheveux de celle qu’il aime.

— Et cet objet ?...

— C’est un portrait.

— Et voilà ce que vous me demandez ! s’écria Isaure qui partit d’un long éclat de rire, tant le propos lui parut extravagant, incroyable et fabuleux.

Deslandes attendit tranquillement que la dédaigneuse gaieté de sa protectrice se fût calmée. La regardant alors d’un air sérieux et pénétrant :

— Vous m’avez mal compris, madame, lui dit-il, je n’ai certes pas la présomption de vous demander votre portrait ; je vous prie seulement de me permettre de le conserver : vous voyez que c’est bien différent.

Madame Piard examina un instant le substitut comme on regarde un homme dont la raison est en train de déménager.

— Ordinairement vous parlez d’une manière sensée, reprit-elle ensuite ; que voulez-vous me donner à entendre ; il est impossible que vous ayez fait faire mon portrait ?

— Mais il n’est pas impossible que je l’aie, répliqua Deslandes d’un air fin.

Madame Piard haussa les épaules sans répondre.

— Si je vous le montre, me promettez-vous de me le laisser ? demanda le substitut.

— Oui, certainement ; et je ne cours pas grand risque à vous promettre cela, car le fait est impossible.

Deslandes porta la main à sa poche, en tira mystérieusement la boîte que lui avait donnée madame de Marmancourt, et l’ayant ouverte, il l’offrit à madame Piard. L’étonnement rendit pendant un instant Isaure muette et immobile ; mais tout à coup, par un geste rapide comme la pensée, elle arracha le portrait au substitut, qui tenta vainement de le retenir.

— Qui vous a remis cela ? lui dit-elle d’une voix brève et un peu altérée ; ne me trompez pas, vous pourriez vous en repentir. Je veux savoir la vérité, toute la vérité.

Cette déclaration était inutile. Le substitut avait vu que le mensonge généreux ne lui réussissait pas, et il était décidé à se montrer désormais véridique. Cependant il ne se fit aucun scrupule d’ajouter à son récit quelques ornements propres à le rehausser lui-même aux yeux de sa protectrice.

— Ce portrait est le prix de mon sang, dit-il avec un accent profond ; et cela, madame, vous explique l’importance que j’attache à ce duel dont vous riiez tout à l’heure. Des mains de la personne à qui vous l’aviez confié, il avait passé dans celles de cette femme que je ne veux pas nommer ici ; à son tour, elle l’avait remis à l’homme avec qui je me suis battu, et qui, par forfanterie, en aurait pu faire un usage déplorable. Averti de ce fait inqualifiable qui me paraissait couvrir quelque machination odieuse, il m’a été impossible de le tolérer. Ce bal où vous paraissiez si mécontente de moi, m’a servi d’occasion pour provoquer le détenteur de votre portrait ; je l’ai forcé de se battre, j’ai fait de la remise entre mes mains du trésor qui représente votre image une des conditions du combat. J’ai été blessé, mais avec joie, avec bonheur, puisque c’était pour vous... Voilà ce que j’ai fait, madame... Isaure !... Et maintenant que je vous ai dit la vérité, toute la vérité, refuserez-vous d’accomplir votre promesse ? Ne me laisserez-vous pas presser encore une fois sur mes lèvres ce portrait dont je ne vous aurais jamais parlé, et que j’aurais gardé pour moi seul, comme l’avare garde son or, si la délicatesse n’était pas inséparable du véritable amour !

D’après un usage encore en vigueur parmi les séducteurs de province, mais qui commence à s’éteindre à Paris, Deslandes, à mesure qu’il élevait la voix, avait fléchi les jarrets. A la dernière syllabe de sa période très-heureusement terminée par le mot amour, il se trouva à genoux devant madame Piard, dont il venait de saisir la main, sans que la femme austère, soit surprise, soit émotion, songeât à la retirer.

En ce moment la porte du salon s’ouvrit brusquement.

— Quelle est cette impertinence ! s’écria monsieur Piard, qui resta un instant immobile sur le seuil.

LA CIRE FONDUE

Parmi les accidents inattendus qui font perdre contenance à l’homme le plus maître de lui-même, un amant à genoux devant l’objet de son martyre met à coup sûr en première ligne la foudroyante arrivée du mari. A la vue de monsieur Piard, qui semblait pétrifié de surprise et de colère, le substitut, à son tour, éprouva une émotion extravagante : il se releva précipitamment, fit deux pas en arrière, prit un livre sur une table et l’ouvrit, par une de ces inspirations niaises qui, en pareil cas, sont les plus promptes à éclore. Ce maintien trouvé, il attendit d’un air confus et d’un cœur palpitant la chute du tonnerre conjugal.

Le tonnerre ne tomba pas : un seul coup d’œil de madame Piard fit expirer sur les lèvres de son mari l’orage près d’en sortir. Fasciné par ce puissant regard, le conseiller d’état demeura un instant à l’entrée du salon ; à la fin il dompta cette faiblesse, et s’approcha de la cheminée, en cherchant à donner à ses sourcils froncés une majesté olympienne capable d’imposer à Isaure le respect, si elle était innocente, la terreur, si elle était coupable.

— M’expliquerez-vous, madame, ce que signifie cette scène ? dit-il d’une voix saccadée, en affectant dédaigneusement de tourner le dos à Deslandes.

Madame Piard promena de son mari à son amant un regard profond, qui fouilla le cœur de ces deux hommes et en mit à nu toutes les fibres : elle les trouva également dignes de son mépris, sans pouvoir décider lequel lui paraissait le plus haïssable de la ridicule contenance du substitut ou de l’effort du conseiller d’état pour se donner un maintien tyrannique. Auprès de cette gaucherie d’écolier et de cette jalousie de barbon, elle se trouva elle-même si pleine de calme, de fermeté et d’indifférence, qu’elle mit une complaisance secrète à savourer sa supériorité. Au lieu de répondre sur-le-champ, elle resta un instant recueillie dans son orgueil, la tête noblement posée, l’œil fier et la bouche souriante. Lorsque enfin il lui plut de parler, elle inclina le front par un mouvement d’un admirable dédain, comme si son mari avait été trop petit pour qu’elle pût le voir sans se baisser.

— Vous me demandez une explication ? je vais vous la donner, lui dit-elle d’une voix où il eût été impossible de découvrir d’autre émotion que celle d’une triomphante ironie. Vous venez de trouver monsieur Deslandes à mes genoux, et de cette pantomime, qui ne doit pas vous être étrangère, vous concluez sans doute qu’il s’agissait d’une déclaration d’amour. Vous ne vous trompez pas. Au moment où vous êtes entré avec une brusquerie dont je vous prie de ne pas prendre l’habitude, j’écoutais un aveu aussi clair qu’elégamment tourné.

— Perd-elle la tête ? se dit Deslandes, à qui monsieur Piard lança en dessous un regard furieux.

— Je ne vous répéterai pas toutes les jolies choses qui m’ont été dites, reprit Isaure du même ton, elles perdraient trop à passer par ma bouche et le détail en serait long ; mais comme tout discours bien fait doit se résumer en une phrase, je puis, en négligeant les accessoires, vous mettre au courant du principal. Monsieur Deslandes désire mon portrait ; pensez-vous que je doive le lui donner ? Puisque vous voilà, je serais bien aise de connaître votre avis.

— Madame, il est impossible que vous parliez sérieusement ! s’écria le conseiller d’état, tandis que le substitut se mordait les lèvres jusqu’au sang.

— Je ne dis pas un mot qui ne soit la vérité, répondit madame Piard, en ayant l’air de s’étonner ingénuement qu’on doutât de ses paroles ; si vous ne voulez pas me croire, interrogez monsieur Deslandes, je suis bien sûre qu’il ne me démentira pas.

Les deux hommes se regardèrent comme font deux buffles prêts à s’entre-percer de leurs cornes ; mais ni l’un ni l’autre n’ouvrirent la bouche, accablés qu’ils étaient par le rôle ridicule qui leur était imposé, sans qu’ils aperçussent aucun moyen de s’y soustraire. La physionomie inquiète du conseiller d’état ne ramena pas la sérénité sur celle de Deslandes ; mais en examinant attentivement le substitut, monsieur Piard finit par se rassurer.

— J’ai eu tort d’avoir peur, se dit-il ; ce petit provincial est trop déconcerté pour qu’il soit raisonnable de supposer qu’il puisse être dangereux. Il est évident que ma femme ne se moque que de lui ; et sans doute, pour rendre la chose plus amusante, elle désire que je me mette de la partie.

Reprenant aussitôt l’air d’outrecuidance qui lui était familier, le mari d’Isaure se tourna vers elle :

— Puisque monsieur veut avoir votre portrait, lui dit-il en ricanant d’un air affecté, je ne vois pas pour quelle raison vous le lui refuseriez ; seulement, et pour témoigner à monsieur Deslandes l’intérêt que je lui porte, je voudrais participer en quelque sorte à ce don, et le lui remettre moi-même. En recevant de ma main votre portrait, il aurait une double preuve des sentiments qu’il nous a inspirés.

— Le projet me semble plein de convenance et de délicatesse, dit Isaure avec un imperturbable sang-froid ; il faut l’exécuter à l’instant même. Voici mon portrait ; j’espère que monsieur Deslandes voudra bien se remettre à genoux pour le recevoir.

Par un geste lent et grave, madame Piard offrit à son mari le médaillon que venait de lui donner le substitut. En reconnaissant le portrait qu’il avait laissé malgré lui entre les mains de madame de Marmancourt, le conseiller d’état rougit extrêmement, et soudain eut l’air de décroître de deux ou trois pouces : il semblait que, pour se dérober plus vite aux yeux de sa femme, il cherchât, en s’affaissant sur lui-même, à s’enfoncer dans le tapis.

— Bon, pensa Deslandes ; tout ce qu’elle a dit jusqu’à présent n’avait pour but que d’amener ce coup de théâtre. Qu’importe que j’aie été un peu écorché, puisqu’il a reçu le boulet en pleine poitrine ?

Madame Piard jouit un instant de la consternation de son mari, et parut remarquer malignement l’espoir qui venait de renaître dans les yeux du substitut. Exerçant ensuite avec une rigueur toute féminine l’empire qu’une pareille scène lui avait donné sur tous deux, elle reprit la parole avec un de ces accents dominateurs qui ne permettent à ceux qui écoutent ni interruption ni réplique.

— Monsieur, dit-elle froidement à Deslandes, un mot à vous d’abord. Permettez-moi de vous répéter devant mon mari ce que je vous ai dit en son absence. La prolongation de votre séjour à Paris me semble préjudiciable à vos intérêts, car elle vous expose à perdre la place que vous occupez, sans vous offrir aucune chance d’en obtenir une nouvelle. Ceci est un conseil désintéressé ; en voici un second qui l’est moins. La scène qui vient d’avoir lieu me privera dorénavant du plaisir de vous recevoir. J’ai le défaut de ne pouvoir souffrir qu’un homme se mette à genoux ailleurs qu’à l’église ; c’est là une faiblesse bien ridicule sans doute, mais enfin je ne puis la vaincre, et je vous saurai gré de la respecter. Vous m’avez dit que moyennant un gage de souvenir vous étiez prêt à vous soumettre à ce que vous appelez votre exil. Vous voyez qu’à votre intention je viens de remettre mon portrait à monsieur Piard, c’est donc à lui que vous devez vous adresser ; qu’il vous le donne, j’y consens.

Ayant tout dit au substitut, qu’acheva de décontenancer cet inexorable langage, madame Piard se tourna du côté de son mari.

— Je désire, lui dit-elle en redoublant de gravité, qu’entre nous il ne soit jamais fait la moindre allusion au passé. Je ne vous adresse pas de reproches, et je vous dispense de toute justification. Quelle que soit votre conduite, soyez sûr qu’elle n’aura sur la mienne aucune influence. Je connais mes devoirs et je saurai les remplir, qu’il vous plaise ou non d’oublier les vôtres. J’ai toujours pensé qu’on devait être vertueux pour la vertu même, et sans attendre sur la terre aucune récompense de son honnêteté. En s’attachant à ce principe si simple, une femme est bien forte, monsieur, forte contre la séduction, forte contre l’outrage : elle repousse l’une par le dédain, et la pureté de sa conscience lui donne le droit de mépriser l’autre.

Par un double regard, auquel l’éclat un peu dur de ses yeux, noirs comme ceux d’une Espagnole, communiqua une expression aussi rayonnante qu’énergique, madame Piard lança à leur adresse les deux dards de sa dernière phrase, à l’amant le dédain, le mépris au mari ; puis, d’un pas ferme et d’un air majestueux, elle sortit du salon.

Après son départ, le conseiller d’état et Deslandes restèrent un instant immobiles en face l’un de l’autre, semblables à des hommes que le tonnerre a frappés de stupeur, et qui l’écoutent encore lorsqu’il ne gronde plus. Monsieur Piard le premier recouvra la parole.

— Monsieur, dit-il au substitut en le regardant avec une colère qu’il avait peine à contenir, une seule personne a pu remettre ce portrait à ma femme, et cette personne, c’est vous !

— C’est moi-même, monsieur ; qu’en voulez-vous dire ? répondit Deslandes, exaspéré de son côté par la ruine définitive de ses espérances.

— Je dis, monsieur, que c’est là un trait indigne d’un galant homme ; si vous n’étiez pas blessé, vous me rendriez raison de cette action odieuse.

— Qu’à ma blessure ne tienne ; j’ai le bras gauche à votre service !

— Quoi ! monsieur, vous me provoquez ?

— Non, monsieur, mais je vous réponds !

— Un substitut d’instance ! Vous oubliez que je suis conseiller d’état !

— Vous oubliez vous-même que nous sommes en 1837, et qu’aujourd’hui tous les hommes sont égaux devant le duel.

— Rappelez-vous du moins que vous êtes chez moi ; je ne souffrirai pas que vous m’y insultiez, monsieur, et je vous somme de sortir.

— Et moi je vous somme de me suivre.

Deslandes mit brusquement son chapeau sur sa tête, et se précipita hors du salon en faisant signe au conseiller de l’imiter. Après un instant d’hésitation, monsieur Piard marcha sur ses pas : ils traversèrent l’appartement d’un pas rapide, et descendirent l’escalier sans trop savoir où ils allaient. Sous la porte cochère, ils rencontrèrent monsieur de Loiselay, que venait d’y déposer un fiacre encore arrêté dans la rue.

— Qu’y a-t-il donc ? dit le vieillard en remarquant l’agitation de son gendre ; est-ce qu’Isaure est malade ?

— Non, répondit monsieur Piard d’un ton bourru, j’ai une affaire à terminer avec monsieur.

— En ce cas, je vous accompagne, reprit monsieur Loiselay, qui, à l’air singulier des deux hommes, devina qu’une querelle s’était élevée entre eux.

Sur un signe du vieillard, le conducteur du fiacre en rouvrit la portière ; Deslandes et monsieur Piard montèrent dans la voiture sans faire de réflexions.

— Aux Champs-Elysées, dit au cocher monsieur de Loiselay, qui, s’étant assis à son tour, regarda ses compagnons d’un air scrutateur :

— Ici nous pouvons causer tranquillement, leur dit-il ; voyons : de quoi est-il question ?

Quoiqu’il fût assez embarrassant pour monsieur Piard d’expliquer à son beau-père la cause de sa querelle avec le substitut, il commença un récit à travers lequel, en dépit des réticences, des atténuations et autres artifices oratoires, la vérité se fit jour ; Deslandes, d’ailleurs, qui avait moins de ménagements à garder, se chargea de combler les lacunes, de rectifier les altérations, et exposa enfin, sous un point de vue suffisamment clair, le différend que le vieillard, de sa propre autorité, évoquait devant son tribunal.

— Vous êtes deux enfants, dit monsieur de Loiselay, lorsque son enquête fut finie ; ma fille s’est moquée de vous et elle a bien fait. Vous, Piard, de quoi vous plaignez-vous ? d’avoir trouvé ce jeune homme aux pieds de votre femme ? Vous devriez au contraire le remercier de vous avoir donné l’occasion d’apprécier la vertu d’Isaure. D’ailleurs, en cherchant à plaire il faisait son métier. L’histoire même de ce portrait était de bonne guerre à l’égard d’un mauvais sujet tel que vous, qui devriez rougir de votre conduite, au lieu de blâmer celle des autres. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus heureux que vous ne le méritez, et qu’à la place d’Isaure bien des femmes tireraient de vos sottises une vengeance exemplaire... Vous, Deslandes ; vous n’avez pas le sens commun en voulant vous battre avec mon gendre, parce que ma fille s’est égayée à vos dépens. En pareil cas, lorsqu’on ne réussit pas, on se retire le moins gauchement qu’on peut, et l’on tente fortune ailleurs ; il est extravagant de demander raison à un mari de la cruauté de sa femme. Vous voilà réprimandés tous deux, tâchez de profiter de la leçon ; il est inutile d’ajouter que je ne permettrai pas que vous vous battiez ; puisque vous êtes magistrats l’un et l’autre, voici l’arrêt que je prononce : les parties sont mises hors de cause, dépens compensés. Maintenant, Piard, faites-moi le plaisir de nous quitter ; j’ai quelque chose à dire à Deslandes.

Au lieu d’accroître l’irritation des antagonistes, ainsi que cela arrive souvent, la discussion l’avait sensiblement calmée. Au fond, ni l’un ni l’autre n’étaient possédés d’une envie démesurée de se battre. Passé le premier accès d’un dépit qui avait été fougueux des deux parts, ils avaient mutuellement réfléchi aux désagréments d’un duel dont ils ne pouvaient attendre aucun bénéfice. L’admonestation cavalièrement paternelle de monsieur de Loiselay acheva de les ramener aux sentiments pacifiques dont ils avaient l’habitude. Ils finirent par tomber d’accord de l’inutilité de leur querelle, convinrent de ne pas pousser l’affaire plus loin, et se séparèrent avec une froide politesse, en se gardant rancune.

— Maintenant, dit le père d’Isaure, lorsqu’il fut seul avec Deslandes, il faut que je vous lave la tête. Devant Piard, j’ai pris votre parti ; mais, entre nous, je vous trouve bien audacieux d’avoir osé faire la cour à ma fille.

— Ne m’avez-vous pas conseillé vous-même de chercher à lui plaire ? répondit le substitut avec un sourire mêlé d’amertume.

— Il y a plaire et plaire ; je sais bien qu’un proverbe dit que, lorsqu’on prend du galon, on n’en saurait trop prendre ; mais n’importe, vous avez abusé de mon conseil. Si, chose impossible, vous aviez eu quelque succès, j’aurais, sans le savoir, joué un singulier rôle. Heureusement la raison d’Isaure la met au-dessus du danger. Il paraît, mon pauvre Deslandes, que vous avez éprouvé un rude échec ? Maintenant que vous voilà brouillé avec mon gendre et ma fille, que deviennent vos projets ?

— Mes projets ! répéta Deslandes avec l’accent d’un profond découragement, je n’en forme plus qu’un, c’est de sortir au plus vite de cette ville infâme où l’on ne trouve que des égoïstes qui exploitent vos talents, de faux amis qui trahissent votre confiance, des coquettes qui vous ruinent et...

— Et d’honnêtes femmes qui refusent de vous aimer, interrompit en riant monsieur de Loiselay ; en vérité, Paris est devenu un séjour abominable ; de mon temps, sous le consulat, un jeune homme trouvait encore moyen de s’y tirer d’affaire ; mais aujourd’hui je vois que le métier ne vaut plus rien.

— Si vous parlez du métier de solliciteur, c’est le plus ingrat, le plus ridicule et le plus rebutant de tous ceux que puisse choisir un homme dans un jour de malheur.

— Allons, Deslandes, le dépit et le découragement ne mènent à rien, et il faut arriver à une conclusion. Quel parti comptez-vous prendre ? Je retourne après-demain à D***, partez-vous avec moi ?

— Oui, si d’ici là je ne me suis pas jeté à l’eau, répondit le substitut d’une voix lugubre.

LE RETOUR

Si Deslandes avait eu de sérieuses dispositions à cette mélancolie aigre, oisive et malsaine où se laissent choir, au moindre échec, tant de jeunes gens victimes d’une ambition sans énergie, l’épreuve qu’il venait de subir lui eût fourni un excellent prétexte, non pas pour se noyer, on ne se noie guère, mais pour s’enrôler parmi les génies incompris et les talents méconnus ; la cohorte lamentable de ces invalides de la vanité lui aurait ouvert ses rangs, et comme tout autre martyr de l’indifférence sociale, il eût pu, pour signaler sa rancune, laisser croître ses cheveux, porter des habits râpés, fréquenter les estaminets, écrire dans les petits journaux et devenir républicain. Son naturel honnête et tempéré, la bonne éducation qu’il avait reçue, la rectitude de son jugement, que d’ambitieux désirs avaient faussé un instant sans le briser, l’arrêtèrent au bord d’un abîme plus ridicule encore que dangereux. Après s’être révolté contre sa défaite, il comprit la nécessité de s’y soumettre, preuve de sens et d’esprit qui relève toujours un vaincu.

Deux jours après, dans le coupé de la diligence de D***, monsieur de Loiselay et Deslandes se trouvaient assis l’un à côté de l’autre, le visage tourné vers l’humble cité d’où le nouvel Icare avait pris son essor, et où il retournait tristement après avoir vu fondre au soleil de Paris la cire de ses ailes. Le vieux gentilhomme prenait une part affectueuse à la mélancolie de son compagnon de voyage, et, par un instinct de délicatesse, ne lui parlait plus des succès que lui-même avait obtenus sous le consulat. A mesure qu’il s’éloignait de la ville où il laissait le tombeau de son ambition, et sur laquelle en partant il avait prononcé le plus terrible des anathèmes, le substitut sentait rentrer dans son âme une sorte de bien-être ; de temps en temps il mettait la tête à la portière pour regarder la campagne, dont une belle journée de printemps faisait ressortir l’attrayante sérénité.

— Ce n’est pas à Paris qu’on respire cet air pur et qu’on voit cette belle verdure, dit-il au vieillard en lui montrant le feuillage touffu d’un petit bois qui bordait la route.

— Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats,

pensa monsieur de Loiselay ; mais au lieu de communiquer cette réflexion à son voisin, il lui répondit en affectant un sourire dédaigneux :

— Paris ! ville de boue, de bruit et de fumée !... Pour ma part, je m’estime fort heureux d’en être sorti, et je me fais une véritable fête de revoir mes tranquilles pénates. Je me dispose à vous battre demain soir aux échecs d’une manière signalée. Pour peu que vous y consentiez, je vous rendrais la tour au lieu du cavalier, tant je me sens en veine.

A cette perspective des plaisirs qui l’attendaient au retour, le substitut poussa un soupir au lieu de répondre, et penchant la tête dans l’angle du coupé, il fit semblant de s’endormir pour se livrer sans distraction à ses tristes pensées.

Vers le soir, en approchant de D***, et à la vue du poteau qui marquait la limite de l’octroi de la ville, Deslandes sentit redoubler son abattement.

— Voici mon tombeau, se dit-il ; il faut donc y rentrer et m’abandonner de nouveau à tous ces vers rongeurs qu’enfante une existence monotone et mesquine. O Paris ! je crois que si les chevaux des Cosaques revenaient s’abreuver à la Seine, je battrais des mains du fond de la fosse où je descends !

En rentrant dans son modeste appartement, le substitut accueillit avec un mélange d’impatience et de brusquerie les soins empressés de la vieille gouvernante, qui pensa que le séjour de Paris avait gâté son maître. Il se coucha sans vouloir souper, trouva son lit détestable, quoiqu’en réalité il fut beaucoup meilleur que celui dont il se servait depuis plusieurs mois ; et ne pouvant s’endormir, il se releva. Après s’être promené quelques instants dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre et y resta longtemps accoudé.

La nuit était d’une douceur charmante. La transparence de l’air laissait apercevoir dans sa pleine majesté le sombre azur du ciel, qui s’était paré de toutes ses étoiles, comme en un jour de cérémonie une reine met sur elle tous ses diamants. Les limpides rayons de la lune éclairaient mollement la noire cathédrale ; au milieu de cette nappe de lumière, le grand homme coulé en bronze avait la meilleure place, et sur son piédestal il reluisait glorieusement. La fontaine articulait son plus frais murmure ; de temps en temps une faible brise faisait frémir les tilleuls, dont les fleurs alors exhalaient un parfum plus pénétrant ; et tous ces objets, cieux étoilés, gothique édifice, eaux jaillissantes, arbres odorants, formaient un harmonieux concert qui semblait fêter le retour de l’enfant prodigue, et lui dire avec un accent de tendre reproche : — Ingrat ! pourquoi nous avais-tu quittés ?

Deslandes ne resta pas insensible à ce spectacle, et peu à peu il sentit pénétrer dans son âme une émanation de la sérénité universelle dont il était entouré.

— La nature est belle ! se dit-il, et ses attraits n’ont rien de trompeur. Ceux qui l’aiment ne sont pas exposés aux mortelles déceptions que, dans la société, chaque pas fait éclore. En face de ce ciel imposant, combien se rapetissent les plus hauts palais de l’ambition, combien paraissent frivoles les ennuis que tout à l’heure je trouvais si graves !

Après avoir longtemps médité sur la vanité des biens de la terre, le substitut se recoucha et ne dormit pas mieux qu’auparavant.

Le lendemain, Deslandes fit sa rentrée à son tribunal, et reprit possession de son emploi. Il s’efforça de supporter avec philosophie les petites railleries des autres magistrats, qui, sans connaître les détails de son voyage, y soupçonnaient pour motif quelque demande d’avancement restée sans succès ; il eut soin surtout d’expliquer, au moyen d’une chute de voiture, la blessure de sa main, dont il n’aurait pu avouer la véritable cause sans se faire blâmer par tous ses confrères ; car la magistrature a horreur du sang presque autant que l’Église.

Tandis que Deslandes, attaché de nouveau et à contrecœur au travail judiciaire qu’il appelait irrévérencieusement sa charrue, recommençait à tracer le sillon étroit et monotone où il avait espéré de ne rentrer jamais, monsieur de Loiselay poursuivait avec activité un dessein que par conscience il se croyait obligé de faire réussir.

— C’est moi, se disait-il, qui suis cause en partie de la mésaventure de ce pauvre Deslandes. Ne pouvant lui donner l’esprit de conduite qui lui manque, j’ai eu réellement tort en lui conseillant d’aller à Paris, où, comme un écolier, il n’a fait que des sottises ; il faut absolument que je répare cela en le mariant convenablement.

Un des premiers dimanches après leur retour à D***, le vieux gentilhomme et le substitut sortaient ensemble de la cathédrale (en province un assez grand nombre d’hommes vont à la messe) :

— Regardez donc mademoiselle Bescherin, dit tout d’un coup monsieur de Loiselay en poussant du coude son compagnon, et il lui montra la fille à marier qui marchait à quelques pas d’eux avec sa mère.

Malgré l’antipathie qu’il avait manifestée jusqu’alors pour la jeune héritière, Deslandes jeta sur elle un regard de curiosité où même on eût pu découvrir une sorte d’intérêt. Sous le costume de deuil dont elle était revêtue, il la trouva mieux faite et moins laide qu’avant son voyage.

— Elle a pris de l’embonpoint et son teint me semble plus reposé, dit-il au vieillard d’un air assez approbateur.

— C’est-à-dire qu’elle est faite comme un ange, reprit monsieur de Loiselay avec chaleur. Quant à ces petites rougeurs qui vous déplaisent, toutes les jeunes filles sont ainsi ; le mariage corrigera cela, et lui fera, j’en suis sûr, un teint de lis et de rose.

— Je crois d’autant plus volontiers à la venue des fleurs, que les boutons y sont déjà, repartit Deslandes en souriant malignement.

— Taisez-vous, calomniateur ; respectez votre future femme ; car, voyez-vous, mon cher Deslandes, il faut qu’elle soit votre femme. Je me suis mis cela dans la tête, et soyez sûr que vous ne sauriez mieux faire. Allons, voyons : voulez-vous que je parle au président ?

Deslandes tourna la proposition en plaisanterie ; puis il la discuta, et quoiqu’il éludât encore d’y répondre, il finit par y réfléchir sérieusement. Enfin il reconnut que, dans sa position, il y aurait plus que de la légèreté à dédaigner un mariage dont les avantages étaient réels, et que ce serait là une action déraisonnable qui plus tard pourrait lui causer des regrets.

— Si j’aimais une autre femme, je conserverais certainement ma liberté, se dit-il ; mais peut-on appeler amour le sentiment que j’ai éprouvé pour madame Piard ? Le cœur n’y était pour rien ; et alors pourquoi différerais-je plus longtemps de me marier ? L’ennui auquel je suis en proie, et que j’attribue au séjour de la province, n’est peut-être que l’effet de la vie de garçon trop prolongée.

Lorsque, par un concours quelconque de déceptions, d’accidents et de catastrophes, un célibataire en est arrivé à raisonner ainsi, on peut parier qu’il sera marié dans le cours de l’année. En revenant à la charge quelques jours après, monsieur de Loiselay trouva un changement notable dans les sentiments du substitut, qui, de l’air d’un homme qui cède à une importunité à laquelle il ne sait plus comment résister, finit par lui dire :

— Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, mariez-moi, j’y consens.

Le vieil émigré profita sans délai du plein pouvoir qu’il venait d’obtenir. Quoique l’insolvabilité de Blondeau et les autres frais du voyage de Paris eussent diminué d’une vingtaine de mille francs le bien de Deslandes, et que la dot de mademoiselle Bescherin se fût accrue au contraire d’une somme trois fois plus forte, grâce au décès de son oncle le vicaire général, les deux fortunes offraient trop peu d’inégalité pour que le président, qui désirait depuis longtemps de marier sa fille, refusât le parti au-devant duquel il était allé quelque temps auparavant. Mademoiselle Bescherin, qui n’avait pas plus d’attachement pour le célibat qu’il ne convient à une demoiselle majeure, et à qui d’ailleurs Deslandes ne déplaisait pas, accorda de fort bonne grâce son consentement. Le seul défaut qu’elle trouva à son futur fut son doigt mutilé, qu’elle remarqua, non sans contrariété, un soir qu’il jouait du violon à un concert donné par monsieur de Loiselay dans le cours des négociations matrimoniales. Le vieux gentilhomme, qui s’aperçut de l’effet produit par la blessure de son protégé, dissipa habilement la fâcheuse impression qu’avait ressentie la jeune héritière.

— Deslandes, lui dit-il en la prenant à part, attribue à une chute de voiture la perte d’un de ses doigts, que vous avez peut-être remarquée ; mais puisqu’il vous épouse, et que je me suis mêlé de votre mariage, je me crois obligé de vous dire la vérité. Je vous en prie, que ceci reste entre nous. Deslandes a été blessé dans un duel causé par une discussion politique et qui lui fait le plus grand honneur. Je vous préviens de cela pour que vous vous attachiez à prendre de l’empire sur lui et à modérer la fougue de son caractère, car il est rempli d’excellentes qualités ; mais, dans toutes les questions d’honneur, c’est un lion.

Il n’est point de femme qui ne soit flattée en secret d’épouser un homme digne de ce magnifique titre de lion ; l’adroite confidence de monsieur de Loiselay leva donc l’unique objection qu’eût peut-être faite la fille du président ; grâce à l’active et bienveillante intervention du vieux gentilhomme, trois mois après son retour de Paris, Deslandes vit célébrer son mariage avec mademoiselle Bescherin, et il reçut la bénédiction nuptiale des mains de l’évêque de D***, qui crut devoir faire cet honneur à la magistrature, dont étaient membres le substitut et son beau-père.

En ce moment tous les personnages de cette histoire poursuivent, les uns à Paris et les autres à D***, leur carrière, à laquelle le peu de temps écoulé depuis les événements que nous venons de raconter, n’a pas apporté de graves changements. La chronique des coulisses de l’Opéra prétend que monsieur Piard, fidèle a ses habitudes d’infidélité, malgré les leçons de son beau-père, se montre fort assidu près d’une petite danseuse qui, pour parler le langage de Blondeau, n’a pas encore passé du rang des rats à celui des tigres. Nous avons dit déjà comment par un accord tacite, pour prix de la liberté que sa femme daigne lui laisser et dont il abuse, le conseiller d’état s’est vu forcé d’abdiquer définitivement la faible portion de pouvoir marital qu’il était parvenu à conserver jusqu’alors. Aujourd’hui, dans sa maison, madame Piard, toujours belle, toujours sage, plus que jamais puissante et honorée, règne seule sans contrôle ni partage ; et sur le trône que lui font la fortune, le pouvoir et la vertu, elle voit son mari de si haut et de si loin, qu’il lui est impossible d’accorder sa colère aux torts qu’il peut avoir envers elle. Ce serait, pense-t-elle, se passionner à propos d’un atome.

Grâce au dévouement de madame de Marmancourt, cette Madeleine pour qui n’a pas encore sonné l’heure de la pénitence, Blondeau de Gustan est sorti de prison ; mais on devine qu’il s’y est trouvé fort bien et qu’il est résigné d’avance à y rentrer, car jamais il ne s’est lancé dans la carrière des emprunts usuraires, des dettes criardes et des lettres de change protestées, d’une manière plus ébouriffante et avec un aplomb plus mirobolant.

Victor Deslandes, époux et père, jouit de ce sort tranquille, tempéré et monotone, qui sans doute n’est pas encore le bonheur (où est le bonheur ?), mais qui du moins en approche autant qu’il est donné à l’homme de le faire. Avec sa fortune réunie à celle de sa femme, le substitut se trouve riche dans sa petite ville, et le bien-être de tous les instants commence à compenser à ses yeux l’absence des jouissances vives et raffinées que la province ne peut lui offrir ; il remplit ses devoirs de magistrat sans passion, mais aussi sans dégoût ; car son mariage l’a rattaché à ses anciens devoirs en lui en créant de nouveaux. Deslandes aime sa femme, chez qui la beauté du visage est remplacée par la bonté du cœur, et même, grâce d’état, il faut le dire, quelquefois il la trouve jolie. Enfin, maintenant qu’il est père d’un fils gras et rose, aux yeux noirs comme les siens, et destiné à perpétuer sa race, il se trouve réellement heureux. Que lui manque-t-il donc pour l’être en réalité ? Si quelquefois, dans un de ces accès de fatigue et d’ennui dont ne sont pas exemptes les conditions les plus prospères, il subit un vague retour de fantaisies ambitieuses que l’expérience n’a pas encore entièrement corrigées, l’irritation même qu’il éprouve alors contient plus d’agrément que d’amertume ; car les plaisirs de l’amour-propre ne sont pas les moins vifs parmi ceux que l’âme peut goûter ; il est assez agréable de se trouver au-dessus de sa fortune et de se dire, alors qu’on est heureux : — Je ne peux pas me plaindre de mon sort, mais pourtant j’étais né pour mieux que cela !

TABLE

Pages.

La petite ville. 1

Un tribunal de première instance. 18

Un appartement de garçon. 37

Le créancier. 52

Une femme politique. 69

Le protecteur. 81

Le salon d’une veuve. 97

Le stage. 116

Manœuvres ambitieuses. 129

La protectrice. 139

Les lettres anonymes. 148

La rupture. 157

Le bal. 165

Une mission délicate. 175

Le duel de convenance. 185

Un fâcheux. 200

Le liége et le plomb. 214

Une vertu motivée. 227

L’abdication maritale. 245

L’ami du défunt. 267

Le beau-père et le gendre. 278

Les mauvais jours. 290

Un changement de domicile. 302

La prison pour dettes. 315

Le portrait. 327

La cire fondue. 345

Le retour. 357

Paris. — Typ. Dondey-Dupré, r. St-Louis, 46.

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