‹ Les amours d'une empoisonneuseChapitre 10 sur 15 · X

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UN JOUR DE BONHEUR

Rentré chez lui, Olivier eut toutes les peines du monde à renvoyer son compagnon; M. de Tancarvel voulait s'installer près de lui.

--Vous me paraissez trop affligé, lui répondit l'insoucieux officier, pour que je songe même à m'éloigner; la solitude, voyez-vous, est mauvaise conseillère, la douleur est une maladie qui a son remède comme toutes les autres.

Laissez-moi être votre médecin. A quoi bon rester seul ici, à attiser votre infortune. Ferez-vous que ce qui est ne soit pas?

Olivier gardait toujours un obstiné silence.

--Allons, continua le chevalier, prenez mon bras et sortons ensemble. Il y a de bons vins encore à Paris; allons souper; le vin est le baume souverain de toutes les blessures du cœur, croyez-moi.

Si le bon Dieu a fait pousser la vigne, c'est qu'il savait que les hommes auraient souvent des soucis à noyer.

--De grâce! chevalier, n'insistez pas, j'ai besoin d'être seul.

--Soit, vous le voulez, je vais partir; mais avant, raisonnons un peu. Vous vous affligez de quoi? De la mort d'Hanyvel, que vous ne connaissez pas. Il y a deux heures vous ne songiez qu'à lui enlever sa fille. Que vous était-il?...

--Ah! c'était le père d'Henriette, et pour vous dire vrai, là n'est pas ma douleur. Mais Henriette m'a repoussé, elle ne veut plus me permettre de la voir.

--N'est-ce que cela, cher ami, séchez vos pleurs; avant qu'il soit huit jours, vous serez rappelé...

Serrant alors la main de son ami, le chevalier sortit en promettant de revenir bientôt chercher de ses nouvelles.

--C'est un excellent compagnon, cet Olivier, se disait-il à part lui en descendant l'escalier, mais sentimental en diable! Cœur chaud, mais tête faible, brr... il m'a véritablement affligé.

A voir couler ses larmes, je sentais mon cœur se fendre; il eût attendri un rocher, comme dit M. Quinault.

Seul enfin, libre de se livrer sans témoin aux mille sentiments qui l'agitaient, Olivier put envisager de sang-froid sa situation.

De lui-même il en arriva bien vite à se rendre aux raisons invoquées quelques heures avant par M. de Tancarvel.

En réalité, loin de lui être fatale, la mort du financier pouvait lever bien des obstacles et aplanir la route de son bonheur. Remis de la terrible angoisse à laquelle il avait failli succomber, il dut bien s'avouer qu'il ne ressentait pas de cette mort autant de douleur qu'il en avait laissé paraître devant son ami.

Là n'étaient plus son inquiétude et son chagrin.

Restait le serment fait par Henriette de ne le plus revoir qu'avec l'autorisation de sa mère, restait ce serment d'obéissance aveugle, ce vœu filial de briser son cœur à elle-même plutôt que de causer à sa mère le moindre déplaisir.

A la réflexion, cependant, ces promesses l'inquiétèrent moins. Il se sentait prêt à devenir mille fois parjure pour un seul regard de celle qu'il aimait.

Henriette aurait-elle moins d'amour et plus de courage? Il ne le croyait pas. Il espéra donc que bientôt, grâce à sa prière, elle violerait un serment arraché par une cruelle douleur.

Il prit la résolution de s'en remettre au temps, ce maître souverain des destinées humaines, et de ne pas chercher, au moins pour le présent, à revoir sa maîtresse.

Sa vie reprit alors son cours accoutumé.

Comme autrefois, il s'absorba dans ses travaux, heureux d'y trouver à la fois l'oubli et la certitude d'acquérir quelques titres non à l'amour, mais à la main de la jeune fille.

Aux heures de loisir il parlait d'elle. A qui eût-il pu songer? Il avait constitué Cosimo son confident ordinaire; et le digne serviteur écoutait sans sourciller les intarissables divagations de son jeune maître.

Pour Olivier, Cosimo était un autre lui-même; il avait avec lui cette franchise de l'homme qui, dans la solitude et la réflexion, interroge sa conscience.

Écho fidèle des doutes, des pensées, des espérances du jeune homme, le vieillard répondait toujours comme il souhaitait qu'il répondît. Le pauvre amoureux était calme, sinon heureux.

Ainsi des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent sans qu'Olivier reçût la moindre nouvelle d'Henriette, sans que par le moindre signe elle se fût manifestée à lui. Il chercha à la revoir, en vain. Comme jadis, sous le porche de l'église, souvent il alla l'attendre, et elle ne vint pas.

Et cependant elle était là, à deux pas de lui, le jardin seul le séparait d'elle, de sa fenêtre il pouvait voir les fenêtres de sa bien-aimée; car l'hiver était venu, et les feuilles qui lui dérobaient la vue de la maison étaient tombées.

Il lui eût été facile de pénétrer dans le jardin, mais il n'osait désobéir aux ordres de celle qui avait toute puissance sur son cœur.

Avec le temps, le doute, le doute affreux, déchirant, pénétra dans son âme.

--Si elle ne m'aimait plus! se disait-il.

En cette extrémité, il se décida à écrire à Henriette; d'un mot ne pouvait-elle pas faire cesser toutes ses incertitudes! Elle lui répondit:

«Mon ami, disait-elle dans un billet bien court, hélas! ne plus vous voir est une cruelle, mais juste punition de ma faiblesse passée, de la faute que nous avons failli commettre. Vous êtes malheureux, dites-vous; croyez-vous donc, Olivier, que le bonheur soit pour moi, loin de vous? Au nom de votre amour, du mien, ne manquez pas de courage. Le jour qui doit nous réunir n'est peut-être pas éloigné.»

Cette lettre fut pour Olivier comme une rosée céleste qui lui rendait la vie. Mille et mille fois il baisa ces caractères chéris, tracés par une main adorée. Il ne comprenait pas comment il avait pu douter d'elle, il se le reprochait comme un crime.

--Oh! avec une lettre pareille, se disait-il, n'attendrais-je pas avec patience durant toute l'éternité?

Cette éternité, heureusement, ne fut pas de longue durée.

Moins de huit jours après l'envoi de cette lettre, messagère de bonheur et d'espoir, un valet en grand deuil parut chez Olivier.

Il était envoyé par la veuve de messire Hanyvel et venait prier le jeune homme de vouloir bien passer à l'hôtel le jour même.

Presque sur les pas du laquais, Olivier voulait s'élancer.

--Elle m'attend! s'écria-t-il, perdre une minute, retarder mon bonheur, serait un crime, une folie!

Cosimo le retint.

--Songez, monsieur, que cet empressement, qui charmerait sans doute mademoiselle Henriette, pourrait être mal interprété par sa mère.

--Tu crois, mon vieil ami?

--J'en suis certain, monsieur, la fille unique d'un financier si riche doit avoir une dot énorme, et pour le moment votre fortune n'est pas tout à fait en rapport avec la sienne.

Dans votre amour si profond et si pur, qui vous dit que les malveillants et les envieux ne voudront pas voir ambition et avidité? Car maintenant vous allez être introduit dans la maison, et tous ceux qui y allaient avant vous vont devenir jaloux, et feront leurs efforts pour renverser vos espérances et vous faire évincer s'il est possible.

Cette idée consterna Olivier.

Dans la naïveté de son cœur, dans son ignorance profonde du monde, jamais il n'avait entrevu la possibilité d'un soupçon sur son amour. Les paroles de Cosimo ouvrirent devant ses yeux comme un monde nouveau. Un instant il hésita, mais il était trop véritablement épris pour s'arrêter longtemps à ces considérations odieuses.

--Eh! qu'importe ce que dira le monde! s'écria-t-il, si sa mère m'accorde sa main, je refuserai sa dot; mon travail, sans compter les bienfaits du marquis, mon second père, suffiront largement à nos modestes désirs.

Oui, je refuserai tout, et ainsi on ne m'accusera pas de l'avoir aimée seulement à cause de sa fortune.

Alors, sans plus écouter les représentations de Cosimo, après avoir donné un coup d'œil à sa toilette, il sortit, et, quelques minutes plus tard, un laquais l'introduisait dans un des splendides salons de l'hôtel Hanyvel.

Près du foyer, à demi couchée sur une chaise longue, était la veuve du riche financier.

Olivier se souvenait de l'avoir entrevue quelques mois auparavant; c'est à peine s'il la reconnut, tant la douleur avait changé ses traits. Ses cheveux avaient blanchi, ses joues s'étaient creusées, ses yeux rouges et gonflés disaient les larmes de ses nuits.

Henriette, plus belle, plus ravissante que jamais sous les vêtements de deuil de l'orpheline, était assise sur un petit tabouret aux pieds de sa mère.

Lorsque le laquais annonça le jeune homme, les deux femmes se levèrent, le saluant gracieusement comme un hôte attendu.

Madame Hanyvel lui montra silencieusement du doigt un fauteuil que venait d'avancer un laquais, tandis qu'Henriette s'approchait d'une fenêtre et feignait de regarder très attentivement dans le jardin, sans doute pour cacher la rougeur qui empourprait son visage.

Les prévisions de Cosimo ne se réalisaient pas.

Non seulement Olivier s'aperçut que son empressement ne déplaisait pas, mais encore il comprit, au triste sourire qui plissa la lèvre de madame Hanyvel, qu'on y avait compté.

Cette conviction lui rendit quelque peu d'assurance, il en avait besoin. Jamais encore il ne s'était trouvé dans une circonstance aussi solennelle; le bonheur de sa vie se jouait, il le comprenait, et, malgré cela, ou plutôt à cause de cela, telle était son émotion qu'il se sentait incapable de prononcer une seule parole.

Il s'était assis, cependant, rouge et confus sous le regard de madame Hanyvel, qui interrogeait sa physionomie et semblait vouloir lire au plus profond de son cœur.

Le silence se prolongeait et l'embarras d'Olivier croissait d'autant, lorsque enfin, madame Hanyvel, satisfaite sans doute de son examen et prenant en pitié la timidité du pauvre amant, lui vint en aide la première.

--Une chose bien grave, monsieur, dit-elle, m'a fait désirer votre présence; une chose bien grave pour une mère, le bonheur de ma fille...

Olivier voulut répondre; la parole expira sur ses lèvres; l'attention d'Henriette pour ce qui se passa dans le jardin redoubla; un triste sourire éclaira un instant le visage de la vieille dame.

--Mon Henriette, continua-t-elle, s'est enfin souvenue de moi. Après le terrible malheur qui vient de nous frapper et dont je ne me relèverai jamais, elle a compris qu'une mère est la meilleure amie qu'ait en ce monde une jeune fille; elle m'a tout confié...

Olivier s'attendait à quelques reproches; cette triste résignation le surprit douloureusement; la douleur de cette femme si à plaindre, sa douceur, son intelligence le touchèrent profondément, un sanglot remua sa poitrine, des larmes jaillirent de ses yeux.

--Pauvres enfants! continua madame Hanyvel, ah! vous avez failli commettre une faute qui eût pesée sur toute votre existence...

--Ma mère, ma bonne mère! murmura Henriette qui s'était rapprochée.

--Oui, ma fille, une faute terrible, l'enfant rebelle paie tôt ou tard sa rébellion. Ton père croyait assurer ton bonheur lorsqu'il te choisissait un époux. Tu refusais celui qu'il voulait te donner, mais tu manquais de courage, et lorsque ton père le disait: celui-ci te rendra heureuse, pourquoi, au lieu de résister, ne lui disais-tu pas ces simples paroles qui eussent touché son cœur comme elles ont touché le mien; j'en aime un autre!

Rougissante et confuse, Henriette cacha sa tête si charmante dans le sein de sa mère; madame Hanyvel essuya les larmes que lui arrachait le souvenir des jours plus heureux; puis, continuant à s'adresser à Olivier:

--Je crois ma fille, monsieur, lorsqu'elle m'assure que vous êtes digne d'elle. Je le crois, parce que s'il en était autrement, votre physionomie, vos regards seraient d'abominables mensonges. Mais avant de prendre aucune décision, avant même de me demander si je dois mettre entre vos mains mon plus précieux, ou plutôt mon seul trésor, il est un aveu que ma loyauté m'oblige à vous faire aujourd'hui même.

Olivier s'inclina en signe d'assentiment.

--Peut-être, dit lentement la mère d'Henriette, en regardant Olivier finement, comme si elle eût voulu chercher sa pensée dans les replis les plus profonds de sa conscience, peut-être ce que je vais vous dire changera-t-il vos intentions.

Il est possible qu'après m'avoir entendue vous découvriez que votre amour pour ma fille est moins grand que vous le pensez vous-même.

--La mort seule, croyez-le... commença Olivier.

--Eh bien! monsieur, sachez-le, ma fille et moi sommes complètement ruinées.

--Ruinées! exclama Olivier en se dressant comme mû par un ressort, ruinées...

Et ses yeux allaient d'Henriette à madame Hanyvel, comme si, se refusant à croire ce qu'il venait d'entendre, il eût besoin d'une confirmation.

--Oui, monsieur, ruinées.

--Nous sommes pauvres comme les plus pauvres, ajouta Henriette.

--Aujourd'hui encore, nous habitons ce palais, mais demain nous n'aurons peut-être pas un abri, demain le pain peut nous manquer.

--Mais c'est impossible! répétait Olivier, c'est un songe, une illusion, vous pauvres, vous réduites à la misère!

--Vous l'avez dit, monsieur, à la misère.

Tel était l'accent de madame Hanyvel, que cette fois il n'y avait pas à douter.

--O mon Dieu! s'écria Olivier en levant ses mains jointes vers le ciel, enfin, tu me donnes donc ma part de bonheur en ce monde, et si grande que je n'avais jamais osé la rêver telle, et que maintenant il ne me reste plus rien à désirer, mais bien à te bénir, ô mon Dieu! pour le reste de mes jours. Pauvre, elle est pauvre!

Muettes, surprises, la mère et la fille ne comprenaient rien aux exclamations du jeune homme. Il s'aperçut de leur étonnement.

--Oh! pardon, madame, continua-t-il en osant porter à ses lèvres la main de madame Hanyvel, pardon d'être si peu maître de moi, de me laisser dominer par mon émotion, mais c'est mon cœur qui parle, et je ne puis imposer silence à sa voix.

Pardon de me réjouir ainsi en présence du nouveau malheur qui vous frappe; mais cette ruine qui vous afflige n'assure-t-elle pas à tout jamais mon bonheur et mon repos?

--Olivier, balbutia Henriette, je ne vous comprends pas...

--Oh! mon amie! c'est que jamais, comme moi, vous n'aviez mesuré l'abîme qui nous séparait. Ce malheur le comble, cet abîme.

Ce matin encore, vous voyant si riche, moi si pauvre, je tremblais et je me désolais. Daignât-elle abaisser les yeux sur moi, me disais-je; sa mère voulût-elle me donner ce nom de fils, si doux pour tous, plus précieux pour moi, qui n'ai jamais eu de mère, aurai-je le courage d'accepter?

Un vieil et fidèle ami avait éveillé en moi cette triste pensée: lorsqu'on me verra, moi, déshérité, moi, sans soutien, sans fortune, obtenir la main de cette riche héritière, croira-t-on que jamais mon cœur n'aura songé à sa dot? Et cette idée me rendait le plus malheureux des hommes, et je portais en rougissant ma médiocrité. Tandis que maintenant...

--C'est d'elle que vous allez rougir.

--Rougir d'elle, moi! Oh! madame, vous raillez. Jamais roi ne fut plus fier de sa puissance que je ne le serai de son amour.

Rougir d'elle! mais ne sera-t-elle pas la gloire de ma vie! Je n'ai pas d'ambition, moi; jusqu'ici la fortune ne me semblait pas valoir un mouvement d'envie; mais maintenant, pour elle, je me sens le courage de désirer tous les trésors et de les conquérir.

Pour cette fortune perdue, Henriette, je veux vous refaire dix fortunes. Je vous devrai tout le bonheur de ma vie, pourrai-je jamais m'acquitter?

Et vous, madame, continua Olivier en se laissant glisser aux genoux de madame Hanyvel, permettez-moi de vous appeler, dès aujourd'hui, ma mère, je suis digne, croyez-moi, de vous donner ce nom...

La vieille dame pressa Olivier sur son cœur; et prenant la main de sa fille et celle du jeune homme, elle les réunit.

--J'ai peu de jours à vivre, mes enfants, dit-elle; puissé-je vous voir heureux avant d'aller rejoindre, là-haut, le père de ma bien-aimée Henriette.

Ni Olivier, ni la jeune fille ne pouvaient croire à tant de bonheur; désespérés quelques heures avant, ils voyaient tout à coup, devant eux, s'entr'ouvrir les portes du ciel.

Certes, en mandant Olivier, pour se rendre aux désirs de sa fille, afin de l'étudier avec son cœur et ses instincts de mère, qui trompent si rarement, madame Hanyvel ne s'attendait pas à ce dénouement si prompt.

C'est qu'elle ne croyait guère, non plus, trouver en l'homme choisi par sa fille cette noblesse de sentiments, cette pureté de pensées.

Tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'alors affichaient bien pour l'argent ce dédain superbe qui de tout temps a été de grand ton; mais elle savait bien qu'aucun d'eux n'était capable de mettre en action ses principes, qu'aucun d'eux surtout, n'eût poussé l'héroïsme jusqu'à se réjouir de la perte d'une immense fortune.

En un moment, la noble exaltation l'avait décidée.

Cette journée s'écoula rapide, en longues causeries, en projets ravissants, et c'est en se disant: à demain! que l'on se sépara.

Lorsque Olivier rentra, jamais Cosimo ne l'avait vu si radieux.

--Elle est ruinée, disait-il en prenant les mains de son vieux serviteur, elle est plus pauvre que moi encore; c'est à moi qu'elle devra tout.

Quatre ou cinq jours après cette scène, madame Hanyvel annonça à Olivier qu'elle allait se mettre en quête de quelque logement bien modeste, pour y cacher cette infortune que les deux jeunes gens appelaient le bonheur.

Les créanciers, troupe avide et impitoyable, vautours du malheur, avaient fondu sur la maison; partout le séquestre avait été mis; rien dans ce riche hôtel n'appartenait plus aux deux femmes.

A peine leur avait-on laissé les objets les plus indispensables et elles étaient réduites à se servir elles-mêmes.

Tous les domestiques s'étaient enfuis, effrayés de la ruine, semblables aux rats voraces qui abandonnent le vaisseau près de sombrer.

De cette armée de valets qui encombraient les cuisines, les vestibules, les écuries, les antichambres, il ne restait plus personne.

Personne, et à la place du suisse, dans la loge, dormait, insoucieux et insolent, lugubre fantôme du malheur, l'homme des huissiers et des créanciers, le gardien des scellés.

Toujours habituée au luxe, au faste, à l'opulence, la veuve du riche financier ne supportait pas sans chagrin ce changement aux habitudes de toute sa vie.

Vainement Olivier s'efforçait de la consoler, de la rassurer sur l'avenir; vainement Henriette se joignait à lui, la vieille dame protestait qu'elle ne s'en relèverait pas.

Olivier avait mis à sa disposition toutes ses ressources, celles que son protecteur avait mises entre ses mains; mais toute cette petite fortune paraissait bien peu de chose à la femme qui avait partagé l'opulence d'un des hommes les plus riches du temps.

C'est alors qu'Olivier eut l'idée de se faire rendre un compte exact des affaires de Hanyvel. Il pensa que les créanciers profitaient peut-être un peu de l'inexpérience des deux femmes et que peut-être lui, plus expérimenté, rompu aux affaires, il parviendrait à sauver quelque chose de ce grand naufrage.

Les quelques détails que put lui donner madame Hanyvel ne firent que confirmer ses présomptions, et, après un examen assez superficiel, il put se convaincre qu'il ne se trompait pas.

Vivant, Hanyvel était colossalement riche; d'où venait donc que, mort, sa fortune se réduisait à rien? C'est ce qu'eut bientôt compris le secrétaire de M. de Mondeluit.

Homme d'initiative, le financier s'était lancé dans des entreprises qui, aujourd'hui, sembleraient des jeux d'enfants, mais qui alors paraissaient fort compliquées et surtout fort chanceuses.

Un des premiers en France, où nous sommes toujours, sous ce rapport, en retard de deux siècles sur l'Angleterre, il avait compris toutes les ressources du crédit et n'avait pas hésité à ouvrir sa caisse à l'industrie.

L'instant était propice.

Les ministres de Louis XIV essayaient alors de soustraire la France aux ruineux tributs qu'elle payait aux nations étrangères, et de tous côtés des manufactures s'étaient élevées, sources faibles encore de fortune, qui devaient plus tard devenir les grands fleuves de la richesse du pays.

Or, c'est à tous les hardis novateurs d'alors que Hanyvel avait ouvert sa caisse.

Les rentrées étaient sûres, les bénéfices énormes et certains, mais non réalisables de suite. Si peu réalisables, même, que tous les créanciers de Hanyvel considéraient ces avances comme autant de créances perdues.

Cependant il fallait payer les sommes considérables exigibles par le fait de la mort du financier, sommes que celui-ci, vivant, n'aurait eu à rembourser que plus tard, et qu'il eût remboursées sans difficulté, soit avec le bénéfice de ses opérations journalières, soit avec les rentrées que ne devait pas tarder à lui fournir l'industrie.

Mais il fallait payer de suite, et les valeurs disponibles étaient loin d'atteindre le chiffre des dettes, et les créanciers étaient pressants.

Parmi les plus pressants de tous se trouvait le sieur Penautier de Saint-Laurent, ancien ami d'Hanyvel, depuis longtemps en rapports d'affaires et d'amitié avec lui, mais qui se prétendait lui-même fort gêné dans ses affaires et qui, à titre de remboursement, comptait s'emparer de la charge de Hanyvel, qui était receveur général du clergé.

Telle était, que le lecteur nous pardonne cette longue digression financière, telle était, disons-nous, la situation de «_la succession Hanyvel_», pour parler comme les gens de justice et d'affaires.

Pour Olivier, rien ne sembla perdu. Il se plongea courageusement dans les comptes, compulsa les livres, les papiers, les dossiers, fit mille démarches, vit les juges, aidé dans tous ses travaux par son maître, M. de Mondeluit.

Et enfin se démena tant et si bien qu'au bout de moins de quinze jours, il put annoncer à madame Hanyvel qu'il sauverait au moins un quart de l'immense fortune. Ce devait être encore une grande opulence.

Tout entier à son amour, et aux affaires qui étaient encore une part de son amour, Olivier vivait à mille lieues des choses de ce monde; l'univers, pour lui, c'était cet hôtel qu'habitait encore Henriette et qu'il espérait bien lui faire restituer.

Aucun orage ne troublait donc son horizon, lorsque un soir, comme il était en conférence avec des hommes d'affaires à l'hôtel Hanyvel, Cosimo vint le prévenir qu'une vieille femme demandait à lui parler.

--Je ne puis m'éloigner d'ici, répondit Olivier; si elle vient pour solliciter quelque service, tâche, mon bon Cosimo, de me remplacer.

--Monsieur, votre présence est indispensable.

--Je ne puis.

--Pourtant, monsieur...

--Je te dis que m'éloigner est impossible.

--Au moins, monsieur, reprit le vieux serviteur avec une obstination incompréhensible chez lui, permettez que je vous parle un instant en particulier.

Tout en maugréant de cette étrange instance, Olivier suivit son domestique dans une pièce voisine.

--Monsieur, lui dit-il, encore, hâtez-vous; cette femme n'aurait qu'à s'impatienter d'attendre et à s'éloigner.

--Quoi! encore? dit durement Olivier en frappant du pied.

--Monsieur, mon cher maître, murmura Cosimo, c'est de la part du marquis.

Olivier pâlit à ces mots, comme à l'annonce de quelque douloureux événement. Un pressentiment vague, incompréhensible, mais terrible pourtant, lui serra le cœur.

Cependant il n'hésita pas une minute.

--Cours à la maison, dit-il à Cosimo, fais attendre cette femme, je te rejoins à l'instant.

Il se hâta alors de rentrer dans l'appartement où se tenait la conférence, fit agréer ses excuses, prit avec les hommes d'affaires rendez-vous pour un autre jour, et se hâta de regagner son logis.

Comme il entrait chez lui, une femme mise comme les ouvrières aisées, et qui se tenait dans la première pièce, se leva.

--Ma bonne femme, lui dit Cosimo, voici mon jeune maître, messire Olivier, vous pouvez maintenant remplir votre commission.

La femme tira alors de la poche de son tablier un mince rouleau et le donnant à Olivier:

--On m'a chargé de vous remettre ceci en mains propres, monsieur, en me recommandant de vous prévenir comme j'ai prévenu votre domestique, que c'était de la part du marquis.

Olivier remercia la commissionnaire, lui donna, en la congédiant, quelques pièces de monnaie, et, après avoir soigneusement fermé la porte, il défit le rouleau avec une fébrile agitation.

Dans le rouleau il trouva une petite fiole pleine d'une liqueur rouge.

A cette vue, Cosimo poussa une douloureuse exclamation.

--Qu'as-tu donc, mon ami? demanda Olivier inquiet; tu as pâli...

--Rien, monsieur, rien, balbutia Cosimo en essayant en vain de se remettre d'une grande émotion; ne vous inquiétez pas de moi; mais, lisez, je vous prie, plutôt cette longue lettre jointe à cette fiole.

Olivier n'insista pas davantage. Lui aussi, il avait hâte de connaître le contenu de la lettre de son père adoptif; il lut donc à haute voix:

«Mon fils,

»Pénètre-toi bien de cette lettre. De ta ponctualité à exécuter mes ordres dépend mon existence.

»Demain mardi, une heure avant le coucher du soleil, rends-toi au cimetière de la paroisse de la Bastille.

»Vers l'endroit où l'on entasse pêle-mêle la dépouille mortelle des indigents, tu trouveras une fosse fraîchement ouverte et attendant son cadavre.

»Cache-toi non loin de cette fosse et attends.

»A la tombée de la nuit, deux hommes, deux guichetiers de la Bastille, arriveront portant une bière. Ils la jetteront à la hâte dans la fosse,--Dieu veuille qu'ils ne la recouvrent que de peu de terre!--puis ils s'éloigneront.

»Épie leur sortie du cimetière.

»Alors, sans perdre une seconde, cours à la fosse, enlève la terre, tire le cercueil et décloue-le. Ne va pas trembler ni te troubler.

»Il faut, la bière ouverte, desserrer les dents du cadavre qu'elle renferme et faire glisser entre les dents trois gouttes de la liqueur rouge de la fiole que je t'envoie.

»Après quelques minutes d'attente, renouvelle la même expérience.

»Si, après un quart d'heure, le corps était toujours inerte, n'hésite pas à verser dans sa bouche le reste du contenu de la fiole.

»Ainsi, peut-être, tu me rendras la vie.

»Car c'est moi, Olivier, qui, las de ma prison, tente ce suprême et terrible moyen de recouvrer ma liberté.

»Un mot encore. En même temps que toi peut-être, prenant des précautions pour ne pas être vu, tu apercevras, au cimetière, un gentilhomme, grand et de noble figure.

»Si, les guichetiers funèbres partis, il court à la fosse, laisse-le faire, ne parais pas. S'il s'éloigne avec les guichetiers, agis alors, mais prends garde à lui, ce serait, dans ce dernier cas, mon plus mortel ennemi. Sois armé, et au besoin....

»Tu peux te fier à Cosimo, l'emmener même. Courage et espoir.»

Lorsque Olivier eut achevé la lecture de cette lettre étrange, il était plus pâle que le cadavre qu'il devait aller, le lendemain, arracher à la tombe.

Les dents de Cosimo claquèrent de terreur.

--Oh! monsieur, dit-il enfin, mes cheveux se dressent sur ma tête lorsque je songe aux terribles souffrances qu'a dû endurer mon pauvre maître avant d'arriver à cette idée effroyable.

--Mais quel moyen emploiera-t-il pour faire croire à sa mort!...

--Ah! monsieur, répondit Cosimo, frissonnant comme à un terrible souvenir, il est bien puissant, monseigneur le marquis, bien puissant.

La voix tremblante du vieux domestique, son effroi, remuèrent dans le cœur d'Olivier les plus étranges soupçons; ses pressentiments commençaient à prendre de la réalité. Il eut honte d'interroger cependant, et ce fut Cosimo qui, le premier, rompit le silence:

--Savez-vous, monsieur, dit-il, que nous risquerons demain trois ou quatre fois la potence, sans parler de l'épée de l'homme qui sera là! Violation de sépulture, sacrilège, prisonnier d'État... Enfin! nous exécuterons les ordres du marquis, n'est-ce pas?

--En doutes-tu? s'écria Olivier avec feu; hésiter seulement serait un crime horrible. Me demanderait-il la vie, je la donnerais sans réflexion, sans murmure. Et cependant, reprit-il après une pause, la vie m'est bien chère en ce moment!...