‹ Les amours d'une empoisonneuseChapitre 9 sur 15 · IX

IX

CATASTROPHE

Olivier ne tarda pas à se repentir d'avoir suivi son nouveau conseiller. Du moment, en effet, où le chevalier eut mit sa main dans la main du jeune amoureux, en lui disant: «A demain les affaires sérieuses,» il sembla n'avoir plus qu'un souci: tuer le temps d'une façon joyeuse, en attendant l'heure décisive.

Successivement le chevalier conduisit son jeune ami souper dans un cabaret à la mode; puis, jouer chez des marquises de contrebande, qui vivaient autant du tapis vert que de l'amour.

La tête basse, le cœur bien gros, l'esprit inquiet, Olivier se laissait entraîner; il devenait plus triste, à mesure que la joie et la bonne humeur du chevalier augmentait.

M. de Tancarvel semblait ne se pas sentir d'aise. Au souper tous les mets avaient été de son goût, et il avait fêté les vins outre mesure.

Au jeu, l'ange gardien de la chance était venu s'asseoir près de son fauteuil, et chaque coup de cartes augmentait le tas d'or amoncelé devant lui.

--Vous me portez bonheur, très cher, disait-il à Olivier, et désormais, je le déclare, je ne vous quitte plus; cette heureuse veine nous promet la meilleure chance pour demain; rassurez-vous donc et quittez cet air lugubre.

Mais Olivier ne se rassurait pas. Le jour se levait, faisant pâlir la lueur des bougies et M. de Tancarvel ne semblait nullement disposé à quitter la table de jeu.

--Chevalier, dit le jeune homme, de guerre lasse, je me retire, vous semblez avoir complètement oublié le service que vous deviez me rendre aujourd'hui.

--Eh quoi! cher ami, répondit M. de Tancarvel d'un air surpris, vous voudriez partir déjà! Notre expédition est pour ce soir à la nuit, et à peine le jour se lève.

Songez-vous que nous avons encore douze heures devant nous, une journée entière! Savez-vous où dépenser le temps plus agréablement qu'ici?

Nous allons quitter le jeu, j'y consens, mais pour aller déjeuner, et, vive Dieu! je suis l'amphitryon: qui m'aime me suive!

Ce disant, le chevalier empocha une forte somme amassée devant lui, et, ceignant une épée, sortit en entraînant une partie de la compagnie.

Le jeune amoureux se résigna, et si bien qu'à quatre heures de l'après-midi il était encore à table près du chevalier. Cette journée lui avait semblé mortelle, il accusait le temps de rester en chemin.

Mais si la tristesse et l'inquiétude d'Olivier s'étaient accrues, en revanche la gaieté de son conseiller ne connaissait plus de bornes, même il était à peu près ivre, et n'avait, en apparence, conservé aucune conscience de son état.

Déjà Olivier maudissait sa faiblesse; il se repentit amèrement de n'avoir pas agi seul.

--Qu'avais-je besoin, se disait-il, de l'assistance de ce fou? Me fallait-il donc un aide pour mener à bonne fin le plan qu'il m'a indiqué? J'ai passé une nuit et une journée atroces, à quoi bon? Voici que mon conseiller et soi-disant ami peut à peine se tenir debout.

Avant une demi-heure il va se laisser glisser sous la table, si on ne le porte à son lit.

Allons, n'hésitons plus, partons.

Mais comme il se levait, le chevalier en fit autant.

Au hasard, il prit une bouteille, et, remplissant son verre:

--Cette santé est la dernière, dit-il, je bois aux amours de mon jeune ami; qui refuserait de me faire raison?

Personne ne refusa.

Les verres se remplirent et se choquèrent.

--Et à présent, continua M. de Tancarvel en prenant son épée, au revoir, messieurs, et à bientôt!

Puis, appelant l'hôte, il régla la dépense avec le plus grand sang-froid. Il avait demandé de l'eau, il se lava la figure et les mains, rajusta ses dentelles, frisa sa moustache, et du ton le plus dégagé du monde:

--Maintenant, cher ami, dit-il à son compagnon, je suis tout à vous, hâtons, si nous voulons arriver à temps.

Le vertueux et sage secrétaire de M. de Mondeluit ne revenait pas de sa surprise. Il ne comprenait rien à cette subite transformation. Sa stupéfaction se lisait si bien dans ses yeux, que, tout en descendant l'escalier, le chevalier ne put s'empêcher de lui en faire la remarque.

--Ah ça! lui dit-il, vous supposiez donc que j'étais ivre et que je vous avais oublié?

--Ma foi, je dois vous avouer que vous avez deviné.

--Allons, mon cher compagnon, vous êtes jeune encore, sachez que, nous autres soldats, nous savons faire la part du plaisir et la part du devoir: je m'étais dit: Je puis boire et tout oublier jusqu'à quatre heures sans le moindre inconvénient; il est quatre heures, j'ai repris tout mon sang-froid et me voici prêt à vous servir.

Moins de deux heures après, les deux amis s'étaient procuré une voiture et en descendaient à quelque distance de la brèche du jardin de Hanyvel.

Alors une dernière fois ils convinrent de leurs faits.

Olivier voulait mettre le cocher dans la confidence et lui dire que dans quelques instants une jeune fille viendrait sans doute lui demander le carrosse; le chevalier s'y opposa.

--Le cocher pourrait nous trahir, dit-il, si jamais on faisait une enquête; puisque nous sommes parfaitement certains que quelques louis triompheront de tous ses scrupules, à quoi bon nous exposer à son indiscrétion ou à sa bêtise?

Olivier dut convenir que son ami avait raison, et tous deux, ayant donné l'ordre au cocher de les attendre, s'approchèrent de la palissade qui fermait la brèche.

En un instant, le chevalier eut examiné la disposition des lieux.

--Une évasion est la chose du monde la plus facile, prononça-t-il alors, et si vous êtes sûr de la bonne volonté de votre maîtresse...

--Elle m'a dit que, pour la sauver d'un mariage qui faisait son désespoir, elle s'en remettait entièrement à moi.

--Alors tout est pour le mieux. Mais comme il ne faut pas s'exposer à lui faire perdre une minute, nous allons tout préparer pour sa fuite rapide. Vous avez apporté quelque outil, je présume?

--Le voici.

--Très bien, cher ami. Maintenant, faites le guet, afin que je ne puisse être surpris; je vais couper adroitement les planches, de façon qu'au dernier moment nous n'aurons qu'à y donner un coup de pied pour ouvrir un passage.

Olivier obéit. Au bout de quelques minutes son compagnon le rappela.

--Tout est fini, lui dit-il.

Alors il fut convenu que lorsque la jeune fille paraîtrait, le chevalier se retirerait afin de ne pas augmenter sa confusion.

Il devait même se cacher et ne se montrer que si quelque danger pressant menaçait la fugitive.

Tous deux s'assirent alors sur une grosse pierre qui touchait presque le mur, et ils attendirent.

Mais les heures s'écoulaient et rien n'annonçait la présence d'Henriette.

La nuit était venue depuis longtemps, le couvre-feu ne pouvait tarder à sonner.

Durant cette longue attente, le chevalier n'avait pas donné le moindre signe d'impatience; au contraire, il s'était efforcé de calmer les douloureuses inquiétudes de son ami.

--C'en est fait, chevalier, disait le pauvre Olivier en se tordant les mains de désespoir, à cette heure elle appartient à un autre, au dernier moment elle n'aura pas eu la force de résister.

--Voyons, répondit le chevalier, ne vous désolez pas ainsi, que diable! On ne se marie pas à cette heure, elle est retenue sans doute près de sa famille et ne s'inquiète pas moins que vous, attendons...

Enfin, n'y tenant plus:

--Je veux en avoir le cœur net, dit Olivier.

Et sans écouter les remontrances de son ami, au risque de se blesser aux verres qui hérissaient la crête du mur, Olivier s'élança dans le jardin.

Le chevalier se hissa à son tour sur le mur, prêt à voler au secours de son compagnon.

Sans doute il s'était dirigé vers la maison dont on apercevait les lumières au travers des arbres, car M. de Tancarvel eut beau prêter l'oreille, il n'entendit plus même le bruit de ses pas. Il allait, lui aussi, sauter dans le jardin, lorsque Olivier reparut.

Sans prononcer une parole, avec une agitation fébrile, il franchit de nouveau le mur, tendit la main au chevalier pour l'aider à descendre, et lui prenant le bras:

--Mon ami, lui dit-il, courons vite, il se passe quelque chose d'extraordinaire.

--Qu'avez-vous? vous êtes pâle, ému...

--Je n'ai rien vu qui puisse donner raison à mes craintes; mais, j'en suis sûr, mes pressentiments ne me trompent pas. Je serais entré dans la maison, par malheur les portes et les fenêtres donnant sur le jardin sont fermées.

Mais j'ai prêté l'oreille, j'ai entendu des bruits confus, des cris, des sanglots, des voix épouvantées, un horrible malheur est arrivé, croyez-moi.

Puis, j'ai regardé aux fenêtres des étages supérieurs, j'ai vu des lumières aller, venir; on courait, on montait, on descendait; elle aura résisté, chevalier; son père aura voulu la contraindre, employer la violence, et dans l'égarement de son amour pour moi, elle aura attenté à ses jours.

A cette heure peut-être, ma pauvre Henriette n'est plus.

Ainsi parlait Olivier, tout en entraînant son ami vers la rue où s'ouvrait la porte de l'hôtel d'Hanyvel; le chevalier, qui n'avait jamais vu désespoir pareil, avait peine à le suivre.

Il n'essayait, du reste, aucune consolation. Il comprenait qu'il avait sous les yeux une de ces douleurs immenses qui, lorsqu'elles ne tuent pas, n'ont que le temps pour remède.

Sans s'en rendre compte, et tant est grande l'influence contagieuse d'un sentiment profond et vrai, le chevalier avait fini par partager les craintes de son ami. Il était plus ému certainement qu'il ne l'avait jamais été pour son propre compte.

Comme pour donner raison aux pressentiments d'Olivier, la porte de l'hôtel d'Hanyvel était ouverte à deux battants.

Sous le vestibule, resplendissant de lumières comme pour une fête, on n'apercevait pas un seul valet, la porte du suisse était ouverte également, mais la loge était déserte.

--Vous le voyez, dit Olivier d'une voix éteinte, je ne me trompais pas.

--Et personne à interroger....

--A quoi bon? je ne sais que trop la nouvelle que je vais apprendre.

--A tout hasard, entrez, conseilla M. de Tancarvel, peut-être trouverez-vous quelqu'un dans l'escalier, je vais vous attendre ici.

--Quand je devrais de vive force pénétrer dans le cabinet d'Hanyvel, je saurai....

Et Olivier s'élança dans le vestibule, puis dans l'escalier.

Mais il n'avait pas franchi dix marches, qu'une femme se soutenant à peine, vint presque tomber près de lui.

Instinctivement Olivier ouvrit les bras pour la retenir, il y réussit.

Elle était à demi évanouie. Il put la regarder un instant: elle semblait avoir de trente-cinq à trente-six ans, elle était petite, admirablement jolie encore; sa robe, de riche étoffe, laissait voir de ravissantes épaules...

Elle murmurait des paroles incohérentes, comme poursuivie par la vue d'une scène qui l'aurait terriblement effrayée.

--Quel malheur!... Ah! c'est horrible!... mourir ainsi...

Olivier n'était guère moins agité que l'inconnue, les paroles qu'il entendait ne répondaient que trop aux horribles pressentiments qui déchiraient son âme.

Il eût donné un an de sa vie pour une parole de cette femme.

Enfin elle sembla revenir à elle. Elle leva sur Olivier ses yeux égarés, fit un violent effort pour rappeler ses souvenirs; puis tout à coup:

--Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-elle, et comment vous trouvez-vous ici me soutenant?

En deux mots Olivier lui dit ce qui venait de se passer.

--Ah! c'est vrai, dit-elle, malheureuse! j'oubliais, ah! c'est horrible.... Monsieur, soyez assez bon pour me conduire à mon carrosse, qui doit m'attendre au détour de cette rue.

--Madame, au nom du ciel! interrogea Olivier en lui offrant son bras, de quel malheur parlez-vous, qu'est-il arrivé?...

--Ah! une horrible catastrophe.... répondit l'inconnue, et elle se tut.

Parvenus au vestibule, Olivier aperçut le chevalier appuyé contre un des battants de la porte; il marcha rapidement vers lui, et se dégageant du bras de l'inconnue:

--Mon ami, lui dit-il, je te confie madame, qui s'est confiée à moi.

Et il s'éloigna, mais non si rapidement qu'il ne pût voir M. de Tancarvel s'incliner courtoisement devant la jeune femme, la saluer comme une personne de connaissance et lui offrir son bras.

Cependant Olivier avait repris l'escalier, devant lui toutes les portes étaient ouvertes, les appartements étaient resplendissants de lumières, mais pas un convive, pas un valet.

Un silence de mort régnait dans l'immense hôtel et succédait au tumulte que le jeune homme avait cru entendre lorsqu'il avait pénétré dans le jardin.

Et pourtant il avait dû y avoir une fête, de nombreux invités; mille témoignages irrécusables étaient là pour le prouver.

Un instant, Olivier s'arrêta dans une antichambre; pour mieux écouter, il retint sa respiration: rien, il n'entendait que les battements insensés de son cœur.

Il traversa alors rapidement un salon d'attente, mais une indicible horreur le cloua sur le seuil de la pièce qui suivait.

C'était la salle à manger. Là éclatait, terrible, le témoignage de quelque affreux accident.

De tous côtés, une inexprimable confusion: les meubles dispersés, les fauteuils renversés, les tentures arrachées et déchirées.

Sur la table, dressée au milieu de la pièce, le désordre était incroyable et plus éloquent encore.

Les cristaux précieux, les porcelaines, les pièces de vermeil, tout était renversé pêle-mêle, les candélabres, chargés de bougies, avaient été jetés bas; quelques bougies brûlaient encore: l'une d'elles avait mis le feu à la nappe, qui se consumait lentement.

A terre, mille débris divers, de porcelaines mises en pièces, de bouteilles brisées...

Tandis qu'Olivier, le front mouillé de terreur et d'anxiété, considérait ce spectacle étrange, il entendit un bruit de pas précipités. Il entra dans la salle pour laisser le passage libre. Un valet parut, qui courut à lui.

--Monsieur, lui dit cet homme, sur votre vie, hâtez-vous, venez...

--Comment, moi!... Savez-vous à qui vous parlez?...

--Quoi!... vous n'êtes pas le chirurgien?

Olivier secoua négativement la tête...

--Eh! que ne le disiez-vous tout de suite! s'écria le domestique, et il disparut en courant.

Les derniers mots que put entendre le jeune homme furent ceux-ci: «Il sera trop tard.»

Le désespoir de l'infortuné était alors à son comble, mais l'excès même de sa douleur lui rendit quelques forces et un peu de courage.

--Allons, se dit-il, mon sort est décidé maintenant, elle est morte.

Morte, et c'est mon amour qui l'aura tuée. Moi aussi, je puis dire comme ce laquais, trop tard! trop tard! mais, au moins, je veux la revoir une dernière fois.

Je veux encore coller ma lèvre contre sa main raidie par le trépas. Sans doute ses parents, en me voyant paraître, me demanderont qui je suis, de quel droit je viens troubler leur douleur, mêler mes larmes à leurs larmes, peut-être ils voudront me faire chasser...

Cette pensée le fit hésiter un instant.

--Mais non, reprit-il, après une douloureuse réflexion, il faut que je la voie encore.

--Qu'ai-je à craindre d'ailleurs? Est-ce que la vie m'est quelque chose! Oui, je veux m'agenouiller près d'elle, lui dire un dernier adieu et mourir aussi... Et malheur à qui viendrait m'arrêter!...

Et saisissant un couteau de table, il s'avança vers la porte qui donnait dans les appartements intérieurs, lentement, automatiquement, tout d'une pièce, comme un cadavre.

Il était terrible à voir ainsi, mais tels étaient la préoccupation et le désordre de tous en ce moment, que trois ou quatre laquais qui passèrent en courant près de lui ne le remarquèrent même pas.

Cependant il avançait toujours, mais à mesure qu'il traversait les nombreuses pièces qui s'ouvraient les unes sur les autres, il lui semblait que ce morne silence qui l'épouvantait tant était enfin troublé.

Il entendait maintenant distinctement des voix confuses, puis des gémissements, et, dominant ce sourd murmure, quelques sanglots déchirants.

Le même domestique qui l'avait interrogé quelques minutes avant dans l'antichambre reparut, il était suivi de gens qu'Olivier reconnut pour des médecins.

Il allait s'élancer sur leurs pas, lorsque la lourde tapisserie de la porte se souleva de nouveau, et dans l'encadrement apparut celle qu'il croyait morte.

Oui, c'était bien Henriette, pâle, échevelée, les habits en désordre, mais c'était elle, elle vivait!...

Il voulut s'élancer vers elle, tomber à ses genoux, mais ses forces le trahirent. C'était plus d'émotions qu'il n'en pouvait supporter.

Il chancela, tourna deux fois sur lui-même comme un homme frappé d'une balle au cœur, sa main inerte lâcha le couteau dont il s'était emparé, ses bras battirent l'air, un gémissement douloureux souleva sa poitrine, et, inanimé, il tomba sur le parquet, presque aux pieds d'Henriette.

Mais bientôt la douce pression d'une main qui serrait la sienne, une tiède haleine qui effleurait ses lèvres le rappelèrent à la vie.

Il ouvrit les yeux.

N'était-ce pas une divine, mais décevante illusion, un de ces adorables mensonges qui parfois bercent le désespoir?... Il se le demanda.

Henriette était là, près de lui, agenouillée, penchée sur son visage. D'une main, elle soutenait la tête de son amant; de l'autre, elle interrogeait ce cœur qui ne battait que pour elle.

Après tant d'angoisses poignantes, de si épouvantables commotions, ce fut pour Olivier un instant délicieux. Il aurait pu parler, il ne le voulut pas.

Une parole pouvait faire envoler le rêve, et si ce n'était pas un songe, faire cesser cette scène si douce à son cœur.

Il referma les yeux, bénissant Dieu et lui demandant de prolonger cette extase.

Mais, tandis qu'un sentiment intime de bonheur infini, de ravissement céleste, rafraîchissait son âme, il sentit sur son front tomber de grosses larmes, larmes brûlantes et silencieuses, larmes de désespoir.

Il se souleva à demi et, portant à ses lèvres la main d'Henriette:

--Pardonne, ô mon amie, murmura-t-il, pardonne à l'égoïsme de mon amour.

Hélas! je te croyais à tout jamais perdue pour moi; et rassuré maintenant sur ta vie, je m'oublie dans mon bonheur, sans songer à te demander quel chagrin cruel fait couler tes larmes...

La jeune fille se releva à ces paroles, et, cachant son visage entre ses mains:

--Olivier, mon ami, mon frère, s'écria-t-elle, je suis bien malheureuse, oh! bien malheureuse!

Puis sa voix s'éteignit dans les sanglots.

Saisi d'une douleur nouvelle, Olivier était debout déjà.

--N'ai-je donc pas le droit, dit-il, de partager ta douleur! Parle, réponds-moi, qu'est-il arrivé?

--Oh! mon père!... mon pauvre père!... Olivier, me voici seule au monde!...

Et, abîmée dans sa douleur, oubliant tout, s'oubliant elle-même, elle laissa tomber sa tête si belle sur la tête de son amant.

Tandis qu'elle sanglotait éperdue, Olivier s'adressait les plus sanglants reproches.

Cette douleur de celle qu'il aimait, il la partageait certes; elle remuait en lui toutes les fibres de la sensibilité, et cependant, malgré lui, il se sentait inondé de joie.

Il l'avait crue morte, cette femme adorée, il la retrouvait; pour la première fois il pouvait appuyer ses lèvres sur ces beaux cheveux blonds, plus fins que les fils de la vierge; n'était-ce pas à égarer la raison?

Aussi, il n'osait pas parler, il craignait que sa voix ne le trahît.

Il se tenait debout, immobile, n'osant faire un mouvement, lorsque tout à coup Henriette le repoussa avec violence:

--Malheureuse que je suis! s'écria-t-elle, là, à deux pas de nous, mon père est sur son lit de mort, et moi, impie, je m'abandonne au bonheur de pleurer entre les bras de celui que j'aime!... Fuyez, Olivier, fuyez cette maison; nos amours ont été une faute, votre présence en cette maison est presque un crime.

Une exaltation sombre éclatait dans ses yeux, son maintien, son geste annonçaient l'égarement. Olivier fut épouvanté.

--Vous me repoussez, dit-il, vous me chassez... Henriette!... Je suis bien malheureux, vous ne m'aimez plus...

--Ne plus vous aimer, reprit-elle d'un ton plus calme, est-ce donc en mon pouvoir, lors même que je le voudrais? Mais ces mots prononcés ici, à côté du lit de mort, ne sont-ils pas une impiété?...

Pauvre père!... Et moi qui voulais te quitter. Oh! cette idée me suit comme un remords.

Que serait-ce donc, s'il eût été frappé au lendemain de ma fuite et si j'en étais réduite à me dire: J'ai été une des causes de sa mort...

Olivier essaya de balbutier quelques paroles.

--Eloignez-vous, mon ami, je vous en conjure, continua Henriette. Et ne cherchez plus à me revoir. Votre cœur souffrira, mais songez que je serai aussi malheureuse que vous.

Le coup terrible qui me frappe me dessille les yeux et me montre la profondeur de l'abîme où nous courions ensemble; si je dois être unie à vous, Olivier, ce ne sera que du consentement de ma mère. Peut-être entendra-t-elle ma voix, lorsque je lui dirai que pour elle vous seriez un bon fils; mais, quoi qu'elle décide, je lui obéirai. Séparons-nous donc, mon ami, mon frère... Sachons espérer et nous résigner.

Alors elle tendit son front à son amant; Olivier, fou de douleur, y déposa un chaste baiser.

--Adieu, frère, dit-elle encore.

Puis il la vit s'éloigner avant d'avoir pu trouver une parole pour la conjurer de revenir sur sa résolution.

Décidé à lui obéir, pourtant, il songea à quitter cette maison dont un effroyable malheur lui avait ouvert les portes; mais il ne voulut pas s'éloigner, pour toujours peut-être, sans savoir au moins quelques détails du coup qui venait de l'atteindre si cruellement en frappant son amie.

Il résolut, en conséquence, d'attendre dans une des antichambres quelques laquais; mais il voulut avant aller remercier le chevalier de Tancarvel, le rassurer et lui rendre la liberté.

Il le trouva fidèlement debout au même endroit.

--Merci, mon ami, lui dit-il, de votre aide loyale; mais si je suis bien désespéré, au moins je suis rassuré sur les jours de celle que j'aime plus que ma vie.

--Oui, je sais, répondit le chevalier, ce pauvre Hanyvel!...

--Quoi! vous savez...

--Je puis même vous donner les moindres détails de cette catastrophe.

--Oh! je vous en prie.

--Ce ne sera pas long, mais je ne vois rien qui vous retienne ici.

--Je ne voulais que connaître les circonstances de ce fatal événement, et je comptais interroger un laquais.

--Grâce à moi, ce sera inutile; permettez-moi donc de vous reconduire jusqu'à votre logis.

Olivier fit un signe d'assentiment, son ami passa son bras sous le sien, et tous deux s'éloignèrent.

--Donc, reprit tout en marchant le chevalier de Tancarvel, imaginez-vous, cher ami, que jamais on ne vit rien de plus subit.

Le malheureux Hanyvel donnait aujourd'hui même un grand repas; plus de trente convives étaient assis à la table, on venait de servir le dessert, tout le monde était d'une gaieté folle.

Tout à coup, après une santé au gendre futur de sa fille, Hanyvel porte son verre à sa bouche, y trempe à peine les lèvres et tombe...

--Il était mort?

--C'est-à-dire foudroyé. Quelque coup de sang, j'imagine; il était fort replet, ce pauvre financier. Ce que c'est que de nous pourtant! conclut philosophiquement le chevalier.

--Ce que vous me dites là, je l'avais deviné. Mais les convives, les invités?

--Enfin, mon cher, chacun, vous le comprenez, a tiré de son côté, les hommes épouvantés, les femmes poussant des cris. Tout le monde a perdu la tête, si bien que lorsqu'un chirurgien a pu être appelé il n'est arrivé que pour constater la mort.

--J'ai cependant vu entrer des médecins.

--Inutile empressement des médecins. Puis, vous le savez, on conserve toujours quelque espérance; il est de ces malheurs qu'on se refuse à croire; c'est ce que me disait la marquise.

--Quelle marquise? demanda Olivier surpris.

--Eh! la dame qui vous prit le bras dans l'escalier. Elle était au nombre des convives. Pauvre femme, toute cette scène l'avait si terriblement bouleversée qu'elle n'a pu s'enfuir avec les autres; il lui a fallu plus d'une heure avant de se remettre assez pour pouvoir faire un pas.

--C'est d'elle alors que vous tenez tous ces détails?

--Parfaitement.

--Comment, c'est à vous, un inconnu...

--Mais, mon cher, je ne suis pas un inconnu pour elle; je l'ai rencontrée fort souvent chez madame de Sarremont, ma sœur; son mari même est fort de mes amis.

C'est une femme vraiment charmante, douce, spirituelle, et qui n'a qu'un tort, à mon avis; elle est un peu dévote et écoute trop son directeur.

Vous ne la connaissez donc pas?

--Je l'ai vue ce soir pour la première fois, hélas! en de telles circonstances, que je ne l'oublierai de ma vie. Mais, dites-moi, mon ami, quelle est cette dame?

--Elle s'appelle madame la marquise de Brinvilliers.