‹ Les amours d'une empoisonneuseChapitre 8 sur 15 · VIII

VIII

PREMIERS MALHEURS

Le lendemain de ce jour eut bien d'autres lendemains encore. Les deux amants prirent l'habitude de ces douces causeries de chaque soir.

Jamais plus chaste amour ne ravit deux cœurs plus dignes l'un de l'autre.

Olivier voulut se faire pardonner son audace. Peu à peu, sans réticences, sans détour, Olivier raconta son histoire à Henriette.

--Hélas! mon amie, je suis indigne de vous.

--Non, répondait la jeune fille, puisque mon cœur vous a choisi.

--Votre père consentira-t-il jamais à notre union?

--Pourquoi non? Qu'était-il avant d'être riche?

--C'est vrai, ma douce Henriette; mais malgré mon peu d'expérience du monde, je sais fort bien que ceux qui sont arrivés n'aiment pas à se rappeler d'où ils sont partis.

--Mon père n'est pas ainsi.

--Dieu le veuille!

--Et, d'ailleurs, n'avez-vous plus de courage? Conquérir une position, est-ce donc si difficile, lorsque celle que l'on aime doit en être le prix? et vous m'aimez, n'est-il pas vrai, mon ami?

--Oh! mille fois plus que je ne saurais vous le dire, que vous ne sauriez l'imaginer.

Et, pour la centième fois, Olivier reprenait le triste récit de ses tortures avant le jour où, pour la première fois, sa main avait touché celle de son Henriette.

Il avait alors repris ses travaux avec plus d'acharnement que jamais, et avec un tel succès que le conseiller lui-même lui avait annoncé qu'il allait s'occuper de faire les démarches nécessaires pour lui obtenir une place, premier acheminement vers une grande position.

Plus que jamais l'espérance dorait le ciel des deux amants, lorsqu'un soir, en arrivant au rendez-vous, Olivier y trouva Henriette. Il avait cependant devancé l'heure.

--Nous sommes perdus, lui dit-elle en fondant en larmes.

--Qu'y a-t-il, grand Dieu?

--Mon père a trouvé un parti pour moi,... à ce qu'il dit...

--Il veut vous marier?

--Il le veut, et avant la fin de ce mois.

--Et avez-vous pu consentir, vous, Henriette?

--O Olivier! pouvez-vous être injuste et ingrat à ce point; pouvez-vous ainsi méconnaître votre amie? J'ai tout fait, hélas! j'ai pleuré, j'ai supplié, je me suis traînée aux pieds de mon père...

--Il a pu résister à vos larmes?

--J'ai été jusqu'à lui dire que j'en aimais un autre:--«Eh! que m'importe!» m'a-t-il répondu.

--Oh! malédiction! s'écria Olivier; Henriette, le nom de cet homme que l'on vous destine? son nom! son nom!...

--Mon ami, votre colère m'épouvante; ce nom, je ne vous le dirai pas. Mais, croyez-moi, ne m'accusez pas, j'ai résisté, je résisterai encore; dût-on me traîner à l'autel, on ne m'arrachera jamais le: Oui! fatal qui doit m'enchaîner à un autre.

--Oh! merci, mille fois merci! mais que devenir, que devenir?...

--Je ne suis qu'une femme, Olivier, c'est à vous de voir, d'aviser. Quoi que vous décidiez, je vous obéirai sans hésitation, dussé-je être perdue après. Doutez-vous encore de mon amour? Mais adieu, mon absence pourrait être remarquée; adieu... et à demain....

Et elle s'éloigna, laissant Olivier foudroyé.

--Voir, aviser, se disait-il, quel parti prendre? Aviser à quoi? Que puis-je, moi, faible, isolé, sans amis?...

Dans ces perplexités, il résolut de consulter Cosimo. Après lui avoir fait jurer un secret absolu, il lui raconta l'histoire de ses amours.

Le vieux domestique sourit; depuis très longtemps il savait aussi bien que son jeune maître ce grand secret que lui arrachait la douleur.

--Et maintenant, fit Olivier en terminant, que me conseilles-tu de faire?

--Par ma foi, monsieur, la chose ne demande pas grande réflexion.

--Comment cela?

--Nous avons de l'or ici, n'est-il pas vrai? une somme assez forte, à ce point que souvent la peur des voleurs me prend. Eh bien, envoyez le vieux Cosimo vous acheter une bonne voiture; mettez de l'or dans vos poches, des pistolets dans vos fontes, une bonne lame dans votre fourreau, et....

--L'enlever!...

--Vous l'avez dit, monsieur.

--Et après?...

--Comment, après? Ah! j'en ai beaucoup vu des enlèvements, mais je n'ai jamais vu les amoureux embarrassés après; avant, je ne dis pas.

--Mais où la conduire?

--Le monde est grand, monsieur.

--Non! s'écria Olivier avec violence, non! tu me conseilles une méchante action. Jamais je ne saurais me résoudre à perdre d'honneur celle que j'aime; jamais!...

--Alors, monsieur, laissez-la épouser l'autre.

--Tais-toi, malheureux! vociféra Olivier furieux, tais-toi!

Et il courut chez messire de Mondeluit, pensant y trouver un bon conseil.

Le magistrat travaillait dans son cabinet lorsque se présenta le jeune homme.

--Je viens vous prier, mon maître, lui dit-il d'un ton solennel, de bien vouloir m'entendre et me prêter votre assistance; il s'agit d'un acte qui doit influer sur ma vie entière, et je me reprocherais d'avoir pris une détermination sans vous consulter.

M. de Mondeluit parut extrêmement surpris de ce solennel exorde; il repoussa vivement les papiers amoncelés devant lui et, attirant un fauteuil au coin de sa cheminée:

--Parlez, dit-il, je vous écoute.

Le malheureux amant recommença le récit de ses amours et de ses malheurs.

Mais, à mesure qu'il parlait, le front de son auditeur se faisait froid et sévère; par instant même, il haussait les épaules.

C'est qu'en effet le digne magistrat ne comprenait rien à ce qu'il entendait. C'était assurément le meilleur et le plus honnête des hommes, mais le mot amour avait toujours été pour lui vide de sens.

Même, il n'était pas fort éloigné de croire que tous les sentiments dont il avait entendu parler quelquefois étaient une pure invention des poètes.

Lorsqu'il avait eu vingt-cinq ans, son père, qui avait quatorze bonnes mille livres de rentes, lui avait présenté la fille d'un de ses collègues, qui possédait, de son côté, dix-huit mille livres de revenus.

La jeune fille n'était ni laide ni jolie: elle passait pour une excellente femme de ménage; le jeune homme jouissait d'une excellente réputation; les préliminaires ne furent pas longs.

On leur mit la main dans la main, on les conduisit à l'église, et ils furent mari et femme. Le soir, il y eut grand dîner, et voilà...

De ce premier jour de noce le souvenir qui était resté le plus présent à l'esprit de M. de Mondeluit était celui de ses souliers.

Qu'y faire? Il avait mis ce jour-là de magnifiques escarpins à boucles d'or tout flambant neufs, et ils lui meurtrirent horriblement les pieds toute la journée.

Aussi, avec quelle impatience il attendit le soir pour retirer les chaussures maudites!...

Depuis, il avait aimé sa femme fidèlement, loyalement; il en avait eu deux enfants, une fille et un garçon, et il ne pensait pas que personne pût aimer autrement que lui.

L'histoire que lui racontait son secrétaire lui semblait donc la plus invraisemblable, la plus folle, la plus grotesque du monde. A part soi il pensa que le jeune homme avait l'esprit légèrement détraqué. Autant eût valu essayer lui faire traduire le Koran.

Lorsque Olivier eut fini:

--Mon cher enfant, dit-il, avez-vous fait bien attention aux conclusions du procès que je vous confiai hier soir?

--Mais, monsieur, dit Olivier, de grâce, donnez-moi votre avis...

--Je pense que ces conclusions sont d'autant plus remarquables...

--Oh! monsieur! pouvez-vous vous jouer ainsi de mon malheur!....

--Quoi! mon enfant, quel malheur!

--Mais celle que j'aime, monsieur, mademoiselle Hanyvel.

--Eh bien?

--A quoi me déterminer?

--Mais, dit sévèrement le magistrat, à l'engager à épouser celui que son père lui a choisi pour elle: je ne pense pas que vous avez des prétentions à sa main?

--Pourtant, monsieur...

--En auriez-vous, par hasard? Alors allez trouver messire Hanyvel de Saint-Laurent et faites votre demande. Il vous mettra à la porte, j'imagine, et raison il aura. Qu'en pensez-vous?...

--Mais je l'aime, monsieur! s'écria le pauvre Olivier; je l'aime à en mourir, et, à tout prix...

--Prenez-y garde, continua le magistrat en élevant la voix, ne vous mettez pas la cervelle à l'envers et ne faites pas d'imprudence; il me serait pénible, ajouta-t-il, d'être réduit à aller vous rendre visite en prison.

Ce chemin-là ne conduit pas au parlement. Et maintenant, adieu; j'ai à travailler, et vous m'avez l'air trop mal disposé pour être en état de m'aider. Surtout, n'oubliez pas les conclusions.

Olivier sortit désespéré. Il songeait à adopter le parti proposé par Cosimo, lorsqu'il se souvint d'un jeune lieutenant aux gardes, le chevalier de Tancarvel, avec lequel il avait fait, dans le temps, plus d'une partie de paume, et dont il aimait le caractère.

--Celui-là, au moins, pensait-il, ne se moquera pas de moi comme ce mécréant de conseiller.

Il se dirigeait donc vers le Louvre, pour savoir, des soldats de garde, l'adresse de son ami, lorsqu'il eut le bonheur de le rencontrer devant Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le chevalier, qui l'avait aperçu le premier, courut vers lui, les bras ouverts:

--Eh! palsambleu, cher ami, dit-il en l'embrassant, quelle heureuse rencontre! Vous vous faites, savez-vous, diablement rare depuis quelques mois. Si encore on avait su où se trouve votre logis.

--Merci, chevalier, commença Olivier, croyez...

--Mais, corbleu! mon cher, plus je vous regarde et plus il me semble... mais, vraiment, vous avez une mine de catafalque. Ah ça! il vous est donc arrivé malheur?...

--Un grand malheur! chevalier, c'est pour cela que je suis venu vous trouver...

--Et vous m'en voyez ravi; merci, cher ami, d'avoir fait fonds de moi. Que vous faut-il? Ma bourse, mon épée...

--Hélas, non!

--Quoi donc, alors? demanda le chevalier, surpris qu'on pût désirer autre chose.

--Je voudrais un conseil...

--Pardieu! cela tombe bien! Mon sac aux expédients est plus plein que mon sac aux pistoles; donc, vous disiez...

Et le chevalier prit une pose commode, comme un homme qui se prépare à écouter longtemps avec attention.

Pour la troisième fois depuis le commencement de la soirée, Olivier reprit le roman de ses amours, en ayant soin, cette fois, d'omettre certains détails et de dénaturer les noms.

Le chevalier ne le laissa pas finir: la phrase qu'il commença ressemblait étrangement à celle de Cosimo.

--Avez-vous de l'or, cher ami? Alors, envoyez votre ami le chevalier de Tancarvel acheter une voiture...

--Je ne veux pas d'un enlèvement, dit Olivier, parce que je ne veux pas déshonorer celle que j'aime; et c'est pour trouver autre chose que je me suis adressé à vous, homme de ressource.

--Soit; cherchons, cher ami, dit le chevalier. Mais ne pensez-vous pas que nous chercherions tout aussi bien ailleurs qu'ici, dans certain petit cabaret, par exemple, que je connais, à deux pas d'ici? C'est étonnant comme le vin d'Anjou me donne des idées!

--Allons, soupira Olivier.

Il avait trouvé le magistrat trop austère, il craignait que son nouveau confident ne prît les choses trop légèrement.

Lorsque les deux jeunes gens furent attablés et qu'une bouteille eut été aux trois quarts vidée:

--Je crois, cher ami, commença le chevalier, que je tiens votre moyen.

--Oh! parlez, parlez vite, je vous en prie.

--L'enlèvement vous chagrine à cause du scandale?

--Je l'avoue.

--Cependant vous ne seriez pas fâché de soustraire votre amie à l'autorité paternelle.

--C'est précisément là la situation.

--Eh bien! cher ami, il ne faut pas enlever votre jeune fille, il faut simplement l'aider à quitter la maison de son père.

--Mais c'est, il me semble, la même chose.

--Oh! que non, comme vous allez voir. Votre maîtresse peut-elle sortir quand elle veut?

--Par la porte, non. Mais le jardin est fermé en un endroit par des planches; on peut en scier deux.

--Très bien. Supposez que demain votre beauté se tienne ce raisonnement: La maison de mon père est mondaine; j'y compromets mon âme et mon salut. Y rester davantage serait un péché; il est de mon devoir de me retirer dans un couvent. Mais si je demande l'autorisation de mon père, dans son amour aveugle, il me la refusera; je vais donc la prendre.

--Oh! quelle idée!...

--Attendez donc... Que fait votre maîtresse alors? Elle fait un tout petit paquet de ce qu'elle veut emporter et se dirige vers la clôture de planches, elle en scie deux: la voilà dehors.

Par hasard, à deux pas se trouve le carrosse de deux gentilshommes, de vous et de moi, par exemple. Ils ont donné ordre au cocher de les attendre.

Votre jeune fille va droit au cocher et lui propose de la conduire en tel couvent.

Le cocher refuse, elle lui donne un louis; il refuse encore; elle lui en donne deux, trois, quatre, dix, vingt, jusqu'à ce qu'il accepte. Peut-être consentira-t-il dès le premier.

Arrivée au couvent, elle demande la supérieure, lui déclare qu'elle est riche et qu'elle a fui la maison paternelle pour entrer en religion dans sa communauté qu'elle veut enrichir de ses vertus et de sa fortune; on la reçoit à bras ouverts...

Et son père, fût-il prince du sang, ne l'en tirerait pas si elle ne voulait pas. Or, son père n'est pas prince du sang.

--Pas le moins du monde, répondit Olivier qui se sentait renaître.

--Alors elle restera au couvent tant qu'elle voudra. Elle s'y ennuiera peut-être un peu, mais en menant rondement le siège du père on aura vite son consentement pour votre union.

--Mon ami, s'écria Olivier, en sautant au cou de M. de Tancarvel, vous me sauvez la vie! Demain, votre plan sera exécuté. Je compte sur vous pour m'aider....

--Comment donc! à la vie et à la mort! A propos, vous êtes gentilhomme?

--Hélas! murmura Olivier déconcerté et rougissant jusqu'aux yeux, je ne suis qu'un enfant trouvé.

--Tout au mieux alors: enfant trouvé! mais vous pouvez être le fils de S. M. Louis XIV. Mais, dites-moi, nous allons aller souper, je pense?

Olivier ne pouvait faire autrement que d'inviter son confident intime, son sauveur. Il fit bruire gaiement les pièces d'or dont, à tout hasard, il avait empli ses poches.

--Vous êtes un ami divin, dit le chevalier. Çà, suivez-moi et préparez-vous à passer une joyeuse nuit en attendant l'aventure de demain; aventure incomplète pourtant.

--Et en quoi, mon cher chevalier?

--C'est qu'en vérité j'ai beau chercher, je n'y vois aucune chance de donner ou de recevoir un coup d'épée. Il faudrait pour cela un grand hasard.