‹ Les amours de FaustineChapitre 3 sur 60 · II

II

Les Amours, troisième partie des Poëmata, racontent une aventure romaine de Joachim du Bellay.

Pendant les quatre premières années de son séjour à Rome, le poète avait évité toute passion. Aucune des innombrables courtisanes n’avait su l’attirer. Olivier de Magny, son compagnon d’exil, en avait célébré quelques-unes:

Le Grec soit tout ravy pour l’Isabelle aymer, Gohorry tout modeste accoure à la Faustine, Castin nouveau venu aille à la Florentine, Et Saint-Julien s’en aille à la Clere allumer.

Un jour, Joachim du Bellay rencontra Faustine. Ce n’est probablement pas celle qui est nommée dans le quatrain d’Olivier de Magny. La Faustine de notre poète était mariée. Son mari avait quatre défauts qui la rendaient sympathique: tépidité, laideur, vieillesse, jalousie. Or elle était jeune; elle avait des yeux noirs, des cheveux noirs, un front large d’une blancheur de neige, des lèvres couleur de rose, et des seins sculptés par les mains de l’Amour. Rome n’avait jamais vu et ne devait jamais voir femme plus belle, Faustine était charmante. Pour elle, on aurait pu recommencer la guerre de Troie, et l’on aurait commis des impiétés. Vieillards, adolescents, capitaines, et cardinaux, tous la trouvaient aimable. Joachim l’aima. Faustine ne fut pas cruelle. Quelle différence entre Olive et Faustine! La jeune romaine ne pétrarquisait pas: l’aventure fut des plus simples.

A la vérité, les amours de Faustine et de Joachim du Bellay ne furent pas longtemps heureuses. C’est à peine si les amants purent se rencontrer sans gêne trois ou quatre fois. Le mari qu’on trompait sut qu’on le trompait. Or il n’était pas d’humeur à jouer les Vulcains. Pour mettre fin à son infortune, il n’imagina rien de mieux que d’enfermer Faustine dans un couvent, un soir, par surprise. Ici commence le drame d’où naquirent les poésies des Amours. Tout le livre ne traite que de l’enlèvement de Faustine, des recherches et de l’ennui du poète, de ses souvenirs, de ses regrets, de son dépit, de ses joies mortes et de ses espoirs.

Dans le couvent, Faustine ne recevait que la visite de son mari. Sa mère n’y était pas admise. Néanmoins, le poète finit par découvrir l’endroit où Faustine était recluse. Il tenta de fléchir le portier. Le portier fut inflexible. Joachim du Bellay l’injuria, le compara à l’affreux Cerbère, pour préférer Cerbère. Il passait de longues heures nocturnes à regarder les fenêtres de la maison interdite. Il espérait qu’une fenêtre s’ouvrirait. Vainement. Il appelait. Personne ne répondait. Et il écrivait de violents distiques contre la porte obstinée. Il n’avait plus de goût pour quoi que ce fût. Le 2 mars 1557, des soldats français traversèrent Rome: ils marchaient sur Naples. Le poète ne les suivit pas. Il leur dit:

Vous, qu’arracha de la douce patrie et de vos chères campagnes le furieux amour de la guerre qui vous envoie en Italie,

Allez! que la fortune soit avec vous! et, puisque le destin vous appelle, allez où vous appelle aussi cette Naples, qui est française.

Quant à moi, je suis soldat de Vénus, j’abhorre Mars, et je ne conçois pas une si grande entreprise.

Je tenterai de délivrer de ses liens ma maîtresse qui est prisonnière, car elle m’est plus précieuse, et de beaucoup, que mes yeux mêmes.

Voilà le sol que je dois reconquérir d’une main vengeresse, voilà ma guerre, voilà mon courage, voilà ma Naples à moi.

Dédaignant Mars, Joachim du Bellay se souvint de Vénus. Il lui adressa selon les formes une prière émouvante. Faustine lui fut rendue. Comment? Nous l’ignorons. Nous n’avons qu’un chant de victoire. La fin de cet amour nous échappe. Le poète n’en a fixé que le moment douloureux. Nous sommes réduits aux conjectures. Le retour de Faustine précéda-t-il de beaucoup le départ de son amant? Y eut-il scandale, et le cardinal-oncle fut-il obligé d’éloigner son neveu? Ou, tout simplement, Joachim du Bellay dut-il renoncer à sa maîtresse et rentrer en France pour y remettre en ordre la fortune du cardinal et tenir ses intérêts assez confus? Mais le poète ne nous apprend rien. Faustine retrouvée, il se tait. Le tendre roman est terminé.

· · ·

· · ·

Qui était Faustine?

D’après deux vers des Amours, Émile Faguet a cru que Faustine se nommait Colomba. En effet, on lit, au début d’une épigramme:

At tibi, si memini, nomen gentile Columba Conveniens formæ est ingenioque tuo.

(--Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe--[ou Colomba]--qui sied à ta beauté et à ton caractère.)

Mais on peut douter que Faguet ait raison.

Nomen gentile est troublant, puisqu’il signifie: nom de famille. Cependant, l’épigramme a pour titre: Cognomen Faustinæ, le surnom de Faustine. Placé dans le titre, le mot cognomen a certainement son sens ordinaire. S’agit-il donc d’un surnom?--C’est probable.--Les poètes du XVIe siècle avaient coutume de mêler à leurs amours des colombes, des tourterelles et des pigeons. Mea Colomba, ou ma Colombe, revient dans leurs vers, latins ou français, aussi fréquemment que revient ma gazelle dans les chansons arabes. Pourquoi Joachim du Bellay ne donnerait-il pas à Faustine le surnom de Colombe?

D’autre part, dans une épigramme qui s’achève à l’instant où va commencer la pièce que nous considérons, il dit à Faustine qu’on aurait dû l’appeler Pandora, parce qu’elle répand à profusion le bien et le mal. Huit vers roulent sur ce nom de Pandora. Puis le poète s’écrie tout de suite:

--Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe qui sied... etc.

Et il développe cette idée nouvelle en quatorze vers, pour en mieux démontrer la justesse.

Reste à expliquer le nomen gentile (nom de famille) qui semble avoir trompé Faguet. Mais, d’abord, dans l’épigramme précédente, Pandora est aussi présenté comme le nomen qu’il aurait fallu donner à Faustine. Dans notre épigramme, on peut tolérer le même nomen, suivi d’un gentile qui n’est peut-être pas d’une latinité excellente ici; n’oublions pas cependant que le poète est français, et qu’il y a quelques gallicismes dans ses poésies latines. Ensuite, on peut noter que souvent un decet et un decebat se rendent par il faudrait et il aurait fallu, l’indicatif prenant force de conditionnel. Ainsi, en admettant même que gentile ne fût pas de remplissage, le distique étudié devrait s’entendre:

--Mais non, j’y pense à propos: comme nom de famille, c’est Colomba (Colombe) qui te conviendrait... etc.

Enfin, cette discussion de détail est accessoire. Un motif d’ordre psychologique nous empêche de lire Colomba. Joachim du Bellay aurait-il écrit le véritable nom de sa maîtresse? L’usage et la plus élémentaire discrétion le lui défendaient. Mais c’est à nous surtout qu’il est défendu de croire Joachim du Bellay capable d’une telle incongruité.

Il est donc prudent, jusqu’à nouvel ordre, d’avouer qu’on ignore le nom de Faustine. Et nul n’osera-t-il enfin prétendre et mettre à la mode que ce genre de recherches, parfaitement vaines, à travers les secrets de la vie privée, même quand il s’agit de grands hommes et morts depuis longtemps, est d’une indécence parfaite?

Page 1