III
Qu’on ouvre maintenant ce petit recueil de vers d’amour. Ils emporteront sans peine l’amitié du lecteur. Ils n’ont pas besoin d’être plus longuement commentés. Les critiques qui ont daigné les parcourir en ont déjà loué comme il faut le mérite, la souplesse harmonieuse, et l’habileté syntaxique. Certes, en plus d’un endroit, on relève des tournures françaises, et les vers n’ont pas toujours cette maîtrise et cet air latin qu’ont ceux de M. A. Muret par exemple. Du moins, ils sont constamment d’une limpidité remarquable. Cela, les contemporains de Joachim du Bellay l’avaient déjà senti eux-mêmes. Scévole de Sainte-Marthe, dans son Éloge de Joachim du Bellay, rapporte ainsi leur opinion: «ut vix nullum in carmine gallico parem habet, sic paucissimos in latino superiores.» (S’il n’y a presque personne qui soit son égal en poésie française, il y en a fort peu qui soient plus grands que lui en poésie latine.)
Le livre des Amours est d’une grande fraîcheur. Les détails savoureux y abondent. Le poète ici n’invente rien, ou du moins il invente fort peu, car l’affirmation ne doit pas être trop franche. Ne nous dissimulons pas en effet, qu’en écrivant ce petit roman, Joachim du Bellay se souvint plus d’une fois de Properce et d’Ovide, d’Ovide surtout dont je ne rappellerai ici que ce début d’élégie (Amores, II, 12):
Ite triumphales circum mea tempora lauri: Vicimus! In nostro est ecce Corinna sinu, Quam vir, quam custos, quam janua firma, tot hostes, Servabant, ne qua posset ab arte capi.
Cependant, Joachim du Bellay sut parfaitement adapter à son aventure personnelle les souvenirs classiques si séduisants. Œuvre littéraire, même au sens péjoratif du mot, les Amours de Faustine ont un parfum de confidence qui ne trompe point. Quelle douceur! Ici le poète ne se contraint pas. Comme dans les Regrets, il raconte ce que la passion seulement lui fait dire. Pour bien discourir d’amour, déclare un personnage de Corneille,
... il faut l’avoir bien fait: Un bon poëte ne vient que d’un amant parfait.
Telle est la vertu des Amours de Faustine. Joachim du Bellay s’est montré dans ces vers au naturel: ardent, voluptueux, élégiaque, dépité, et souvent ironique, même à ses dépens. Mise de côté la part des allusions mythologiques et des inévitables réminiscences littéraires, qui étaient de mode, les Amours de Faustine nous offrent ce charme simple de vie quotidienne qui nous plaît dans les Amours de Marie que chanta Ronsard.
Le goût de la simplicité, Joachim du Bellay le prit à Rome. Le poète revint d’Italie avec un génie nouveau. D’autres ont su l’imiter. De son temps, on apprécia la leçon qu’il avait tirée de son voyage. Dans un poème qui saluait le retour du «cher vagabond», au dernier distique Jean d’Aurat s’écriait:
Nunc quoque Bellaii discentes carmina Galli Hunc aliquid dicent addidicisse novi.
(Et maintenant, que les Français apprennent les vers de du Bellay! Ils verront qu’il y a ajouté quelque chose qu’on ne lui connaissait pas.)
Thierry SANDRE.
LES AMOURS DE FAUSTINE
TEXTE ET TRADUCTION