01
LES AMOURS
DE M. DE LA PALISSE
L’aigre bise qui passait sur les Alpes soufflait par rafales sur la plaine lombarde où le Mincio, l’Oglio, l’Adda et le Tessin charriaient des glaçons. On était au 17 février de l’année 1512, et l’hiver, qui s’était jusque-là montré clément dans cette partie septentrionale de l’Italie où il ne ménage pas ses rigueurs, tenait, avant de mourir, à affirmer sa toute puissance.
On s’était battu tout le jour, et de nombreux blessés jonchaient les champs dépouillés sur lesquels les arbres nus tordaient leurs squelettes. Des cris, de toutes parts, s’élevaient.
— À boire !
— Santa Madona !
— Achevez-moi…
Plaintes de Français qui payaient de leur vie la victoire du roi Louis XII ; cris de Vénitiens vaincus et mourants, imprécations de Suisses mercenaires qui allaient pourrir sur ces terres étrangères à leur patrie et qu’ils avaient défendues par métier.
Cinq mois plus tôt, le 5 octobre 1511, Jules II avait reconstitué contre la France la Sainte Ligue qui groupait dans le parti de la papauté Ferdinand le Catholique, Maximilien d’Autriche, Henri VIII d’Angleterre, et les cohortes suisses qui se battaient furieusement lorsqu’on ne les avait pas suffisamment payées pour qu’elles consentissent à battre en retraite.
C’était la sixième guerre d’Italie qui commençait. Du côté français, elle était conduite par le neveu du roi, le jeune Gaston de Foix, duc de Nemours, qui, à 22 ans, s’était déjà couvert de gloire.
Un moment, la victoire parut devoir trahir les étendards français. Cerné entre l’armée vénitienne, l’armée espagnole qui marchait sur Imola, et 16 000 Suisses qui descendaient les Alpes, Gaston de Foix faillit être battu. Mais il dispersa ou acheta les Suisses, entra dans Bologne assiégée par la Ligue, délivra complètement cette ville le 7 février, refoula les Vénitiens et donna, neuf jours plus tard, l’assaut à Brescia qu’il devait enlever après une lutte furieuse.
Les pertes des Français avaient été considérables, mais l’armée de la Ligue était dispersée de toutes parts et incapable de se reformer avant longtemps.
Àl’heure où le soleil se coucha, les troupes victorieuses entraient dans la ville qu’elles allaient mettre à sac sans que le duc de Nemours intervint pour empêcher leurs cruelles représailles.
Et déjà, la soldatesque s’introduisait dans les maisons pour y piller et s’y livrer à des actes barbares, lorsque le jeune général rassembla ses lieutenants.
— Mes chers compagnons, leur dit-il, le Milanais restera français si nous savons exploiter notre victoire. Les ennemis ont fui en désordre. Il s’agit de les poursuivre et d’en anéantir le plus grand nombre pour éviter qu’ils ne se rassemblent en quelque endroit.
« Les Vénitiens se sont retirés vers l’est et les Suisses et les Espagnols vers le nord-est, Ravenne et Milan leur offriront des positions de résistance. Moi, je marche sur Ravenne, Lequel d’entre vous veut marcher sur Milan ?
Toutes les mains se levèrent. D’un geste, le duc de Nemours les abaissa.
— S’il me fallait choisir un brave, dit-il, j’hésiterais. Vous êtes tous des lions et il vous suffirait d’une poignée d’hommes pour rester maîtres du champ de bataille, C’est donc l’ancienneté qui décidera. Toi, Chaindron, quel âge as-tu ??
— Quarante-un ans, Monseigneur.
— Toi, Chabannes ?
— J’avais vingt-cinq ans en 1494, lorsque le roi Charles VIII, que je servais, entra dans Naples. Si je sais bien compter, j’en ai quarante-trois maintenant.
— Mes compliments ! s’écria Gaston de Foix ; tu les portes à merveille. Eh bien ! c’est toi qui vas prendre le commandement des troupes que je charge de pourchasser les Suisses et les Espagnols.
Jacques II de Chabannes, seigneur de la Palisse, s’inclina.
— Monseigneur, dit-il, j’aurai anéanti les fuyards avant que vous ne soyez à Ravenne et je vous aurai rejoint avant que vous n’ayez livré le combat.
Le glorieux neveu du roi éclata de rire.
— Par la sambleu, Chabannes, je me demande, dans ces conditions, s’il est nécessaire que je reste moi-même en Italie plus longtemps !
Àquoi, M. de la Palisse répondit :
— Eh ! Monseigneur, si vous partiez, nous aurions à consoler trop de belles femmes !
De nouveaux rires jaillirent, et Gaston de Foix donna une tape amicale à l’épaule de son héroïque compagnon.
Dès le lendemain, cependant que le duc de Nemours s’attardait à Brescia pour laisser aux soudards le temps de se repaître de joies, Chabannes rassemblait ses propres troupes et prenait le chemin de Castane, en direction de Milan. Les ennemis, décimés et découragés, battaient lentement en retraite. L’avant-garde les rejoignit à cinq lieues de Brescia et la bataille s’engagea presque aussitôt. Elle n’eut point l’âpreté des précédentes, et les Français marchèrent sur des gens qui ne se défendaient même pas.
Quarante-huit heures plus tard, ils entraient dans Castane où ils furent accueillis par une population qui, soudain retournée, les reçut en libérateurs. Le capitaine de la Palisse, assuré de l’entière débandade des ennemis, aurait pu retourner à Brescia et rejoindre la ville avant que le gros de l’armée ne l’eût quittée. Mais les hommes étaient las et les chevaux à bout de résistance. Il décida d’accorder du repos à la troupe pour qu’elle fût fraîche à l’heure où sonneraient de nouveaux combats.
Et puis, il y avait autre chose. Quelque chose que Chabannes était seul à savoir et qu’il ne confia même pas à Maulmont, le jeune lieutenant qui ne l’avait pas quitté seulement une heure depuis que la campagne avait commencé.
Ce soir du 20 février était clair comme un soir d’été. Dans le ciel balayé par le vent glacial scintillaient des myriades d’étoiles.
— Mon fils, dit la Palisse à Robert de Maulmont, dans la minute où le repas qu’ils avaient pris en tête à tête s’achevait, cette froidure ne te fait-elle point songer aux plaisirs qu’on goûte dans un bon lit quand on n’y est point seul ?
Maulmont eut un imperceptible froncement de sourcils.
— Je ne pense jamais à cela, monsieur, répondit-il.
Ce qui fit rire la Palisse.
— Il est vrai, dit celui-ci, que tu es sage comme un chérubin ! Mais quand donc te décideras-tu à mener d’autres combats que ceux de la guerre ?
— Eh bien ! jeta le jeune officier, je pense qu’on ne peut mener les deux à la fois et qu’il est toujours assez tôt pour faire souffrir les femmes.
— Les faire souffrir ! s’écria Chabannes ; où donc as-tu pris ça ?
Maulmont ne répondit point. Le pli qui barra son front trahit une secrète souffrance.
— Bon ! Bon ! dit alors M. de la Palisse, chacun fait sa vie comme il l’entend. Je ne te retiens plus, mon fils, et s’il te plaît d’aller tout seul en ton lit rêver de quelque blanche idylle, va, va…
Le jeune homme se leva.
— Bonsoir, monsieur, dit-il, Que la nuit vous soit légère !
— Tout m’a toujours été léger, répondit la Palisse en souriant.
Il pressa la main de Maulmont, se rapprocha de la cheminée et appela l’hôtesse. Lorsque celle-ci fut venue, il la regarda des pieds à la tête, la dévisagea, remarqua qu’elle n’était ni jeune, ni jolie et, haussant les épaules pour marquer son dédain :
— Est-ce que, demanda-t-il, on peut monter sur le toit de ta maison ?
Il parlait assez l’italien pour se faire comprendre.
— Si ! répondit la femme, mais c’est dangereux la nuit et par le temps qu’il fait.
— Bah ! dit la Palisse, conduis-moi.
Elle prit une chandelle et, suivie de celui qu’elle ne soupçonnait pas être le chef des troupes françaises, s’engagea dans un étroit escalier. Arrivée au grenier, elle montra une lucarne,
— C’est bien, dit la Palisse, attends-moi.
Il se hissa à force de poignets avec une souplesse peu commune chez les hommes de son âge et se trouva bientôt au pied d’une haute cheminée. La maison s’érigeait à l’endroit le plus élevé du village, que Chabannes dominait presque entièrement. Le ciel, partout, piquait ses feux.
— Voyons, se dit M. de la Palisse, ce doit être par là-bas.
Il scruta l’étendue, mais il n’y vit que des amas d’ombres.
— Suis-je stupide ! se dit-il. Comme si à une pareille distance.
Il n’acheva pas d’exprimer sa pensée et redescendit, L’hôtesse l’attendait.
— Milan, lui demanda-t-il, est-ce qu’on peut l’apercevoir de là-haut, dans la journée ?
— Ah ! monseigneur, répondit la femme, je n’ai jamais eu la curiosité d’aller voir. Mais cela m’étonnerait bien, car il faut, pour faire le chemin, presque toute une journée de voiture.
Chabannes dit alors brusquement :
— Redescendons.
Il se fit conduire dans sa chambre et se mit bientôt au lit.
Malgré sa fatigue et la facilité qu’il avait de se plonger dans le sommeil, il ne put s’endormir tout de suite. De vieux souvenirs l’obsédaient. Ils dataient des jours lointains où Charles VIII allait à Naples et où une partie de l’expédition avait fait étape à Milan. Un visage de femme, un visage idéal, se dessina dans l’ombre.
— Beppa ! murmura M. de la Palisse, Beppa, qu’es-tu devenue ?
Puis il compta :
— Dix-huit ans de cela !… Nous étions jeunes l’un et l’autre.
Le sommeil le prit enfin et ni le souvenir de cette Beppa, ni l’horreur des champs de bataille ne vinrent troubler son repos.
Lorsque, le lendemain, il redescendit dans la pièce où il avait soupé en compagnie de Maulmont, celui-ci s’y trouvait déjà à l’attendre.
— Monsieur, dit le jeune homme, les officiers m’ont prié de vous demander vos ordres et si vous avez résolu de poursuivre les ennemis ou de retourner à Brescia.
— Mort de ma vie ! s’écria Chabannes, voilà des gens bien pressés, en vérité ! Mais depuis quand a-t-on à me demander ce que je compte faire ?
Il haussa les épaules et décida d’un coup :
— Repos jusqu’à ce que j’en juge autrement.
Robert de Maulmont salua et se retira, laissant seul Chabannes qui appela l’hôtesse de toutes ses forces. Quelques minutes plus tard, il dévorait à belles dents le repas qu’il avait commandé.
Son écuyer ne tarda pas à venir aux ordres. C’était un Italien qu’il avait pris à son service pour avoir plus de commodité dans ses rapports avec la population de la contrée où l’on guerroyait.
— Gariglia, dit M. de la Palisse, approche.
L’écuyer s’avança.
— Connais-tu bien le chemin qui mène à Milan ?
— Je l’ai parcouru bien des fois, Monseigneur.
— Et Milan ? Saurais-tu te diriger dans la ville ?
— Comme dans mon propre village, à coup sûr.
— Bien ! Alors, écoute.
Et Jacques Chabannes de la Palisse donna à Gariglia des instructions sur lesquelles il recommanda le secret le plus absolu.
Vers le milieu de la journée, le vent était tombé et de gros nuages charriant des flots de pluie n’avaient pas tardé à envahir le ciel. L’ombre tomba brusquement sur la terre en même temps que les cataractes se déversaient.
— Par les cornes du diable ! s’écria Chabannes, ce temps de chien me croit-il homme à reculer ?
Cependant l’heure était venue qu’il s’était fixée pour mettre son projet à exécution, et il hésitait à donner à Gariglia l’ordre que celui-ci attendait. Ce n’était pas de la pluie qui tombait, mais, à proprement parler, de la glace. Elle fouettait le visage et se figeait sur le sol qu’elle rendait glissant.
Chabannes pestait et sacrait. Combien de temps allait durer cette maudite averse ? Combien de jours comptait-elle l’immobiliser là ? Soldats et officiers, qui régnaient en maîtres chez l’habitant, se livraient aux plus basses orgies, et il aurait pu, lui, le chef, se payer toutes les ivresses. Mais il ne pouvait détacher sa pensée des souvenirs qui s’étaient levés en lui et Milan l’appelait comme une ville promise.
— Mälebleu ! jura-t-il, il ne sera pas dit que Jacques de Chabannes aura reculé devant l’hiver.
Il fit appeler Gariglia et lui donna l’ordre de seller les montures.
— Eh ! quoi, monseigneur, se récria l’écuyer, irons-nous affronter ce maudit déluge lorsque je sais des endroits où il fait si bon, ici !
M. de la Palisse s’emporta :
— Veux-tu bien obéir, raisonneur, ou faut-il que je te rompe les oreilles ?
Gariglia fit un bond vers la porte et courut en maugréant vers l’écurie où les deux bêtes, repues et reposées, s’impatientaient par instants. Lorsqu’il les ramena à son maître, il était coiffé de son casque et portait un long manteau de cuir qui l’enveloppait jusqu’aux éperons. Chabannes, enroulé, lui aussi, dans une vaste pèlerine sur laquelle glissait l’eau et que le vent ne pouvait pénétrer, jeta une exclamation satisfaite. Puis :
— En route ! s’écria-t-il.
Il avait sauté sur son cheval et, déjà, il le piquait sur la route. Quoiqu’il fût à peine quatre heures du soir, il faisait nuit et l’on y voyait à peine devant soi. Le chemin, boueux et creusé de profondes ornières, glissait, et il fallait aux cavaliers une très grande habileté pour maintenir leurs chevaux qui risquaient de s’abattre à chaque instant.
Dans les champs désolés, sur les chemins, personne. Pas une lumière aux rares fermes échelonnées sur le parcours. S’il avait fait beau temps, il n’aurait pas fallu aux deux cavaliers plus d’une heure pour couvrir les six lieues qui séparent Milan de Castane. Chabannes jugea qu’il leur en faudrait le double en poussant les chevaux.
Parfois, il se retournait pour voir si Gariglia n’avait pas perdu le contact. L’Italien, ramassé sur son cheval, galopait à quelques dizaines de foulées.
Le vent se leva à nouveau et la pluie fit trêve. De longues rumeurs s’élevaient dans la plaine glacée.
— Fou ! Fou ! murmura Chabannes. En vérité, j’ai perdu tout bon sens.
Mais, même si la foudre eût ébranlé le chemin qu’il suivait, même si la grêle l’eût criblé de ses lanières, même si des rafales de neige l’eussent aveuglé, il n’aurait pas tourné bride. Même si, au lointain, il eût entendu sonner le boute-feu ! Et cependant, il s’était toujours jeté le premier dans la mêlée, le seigneur de la Palisse. Mais, ce soir, il voulait être à Milan et rien au monde ne l’aurait empêché d’y entrer.
Des lumières piquèrent la nuit. Enfin, la ville était proche ! Jacques Chabannes en distingua les faubourgs et, sur la route à présent plus sûre, malgré le verglas qui la recouvrait, il poussa davantage son coursier, Ce furent deux trombes qui s’engouffrèrent dans les rues. Les rares passants qui y circulaient se garèrent en jetant des jurons et des imprécations.
Soudain, M. de la Palisse reconnut la Piazza del Duomo et il arrêta son cheval. Gariglia vint se ranger à sa gauche.
— Sais-tu, demanda Chabannes, où se trouve la Via del Giardino ?
Il se souvenait tout à coup de ce nom, qu’il avait prononcé bien souvent, il y avait dix-huit ans, de ce nom qui lui rappelait de si ardentes heures.
— Elle n’est, répondit Gariglia, pas très loin d’ici, Monseigneur.
— Eh ! bien, conduis-moi et pique !
Les deux bêtes prirent en même temps le galop sur les pavés glissants comme de la glace et, par deux fois, Gariglia et sa monture faillirent s’écraser contre des murs. Après maints détours, il cria à son maître :
— Nous y voici !
Chabannes avait déjà reconnu la rue et ralentissait. Sous la pâle clarté des rares réverbères, il cherchait à retrouver le visage de la maison où il était venu naguère et dont, en l’an de victoires 1494, il connaissait tous les détours.
Un cri lui échappa.
— Dieu soit loué !
Et il sauta à terre. Il était baigné de transpiration et son vêtement était recouvert d’eau glacée. Les chevaux écumaient,
— Gariglia, dit-il, tu vas m’attendre ici en gardant ces bêtes.
L’écuyer crut devoir protester derechef.
— Eh ! quoi, Monseigneur, vous tenez donc à nous faire crever, elles et moi ! Dans cette rue glaciale…
La remarque était trop sensée pour que Chabannes n’en tînt pas compte.
— Tu as raison, reconnut-il, et nous allons mettre nos montures en lieu sûr. Quant à toi, tu m’attendras dans quelque auberge…
Ils suivirent la rue et ne tardèrent pas à y découvrir une hôtellerie devant laquelle Chabannes quitta son écuyer. Il revint sur ses pas, s’arrêta un instant devant la vieille demeure qu’il reconnaissait bien maintenant, poussa une grille, traversa un jardin où grimaçaient deux arbres défeuillés et souleva le marteau d’une lourde porte.
Les deux coups qu’il frappa se répercutèrent à l’intérieur. Il attendit, et trop longtemps à son gré, car le marteau s’abattit sur le vantail de plus belle. Cependant, des fenêtres s’étaient ouvertes et, à l’une d’elles, une voix cria :
— Qui est là ?
— Ouvrez ! ordonna impérieusement Chabannes,
Dans la maison, les habitants se concertèrent. Que voulait cet homme et qui était-il ? En cette époque troublée, nul ne savait si celui qui l’abordait n’était pas un ennemi. Mais le meilleur moyen de savoir, pour ceux qui logeaient dans l’immeuble, était encore d’aller au-devant de l’inconnu et de l’interroger.
Chabannes s’impatientait rageusement et il allait pour la troisième fois ébranler la porte lorsque des pas résonnèrent sur les dalles, à l’intérieur. La serrure grinça et deux hommes se montrèrent.
— On vous a demandé qui vous étiez, dit l’un d’eux. N’est-il pas d’usage qu’un étranger se présente quand il veut pénétrer dans une maison ?
Chabannes avait soulevé sa pèlerine et ses interlocuteurs virent en même temps luire son épée et le pistolet dont il étreignait la crosse de sa main droite. Profondément impressionnés, ils se reculèrent et M. de la Palisse s’avança.
Quand il fut à l’intérieur, il dit :
— La signora Guadami habitait autrefois cette maison. S’y trouve-t-elle encore ?
— Si ! répondit celui qui, seul jusque-là, avait parlé.
L’autre alors ajouta :
— Si vous n’êtes pas venu pour lui faite du mal, nous pouvons vous conduire auprès d’elle.
— À la bonne heure ! s’exclama Chabannes. Voilà une parole qui vaut mieux que vos indiscrètes questions. Quant à la signora Guadami, soyez assurés de ce que rien de fâcheux ne lui arrivera.
Les deux hommes prirent les devants et il les suivit au long d’un long corridor qui les conduisit au pied d’un large escalier muni d’une rampe de fer. Maintenant, il reconnaissait les aîtres.
— Compagnons, dit-il, je suis à présent capable de retrouver tout seul le logement de celle que je veux voir.
Il les écarta et s’élança dans l’escalier qu’éclairaient deux petites lampes fumeuses. Arrivé au deuxième étage, il tourna à gauche, alla jusqu’au fond du couloir et frappa à une porte. Un bruit feutré de pas lui annonça qu’on marchait à l’intérieur. La porte s’entre-bâilla.
— Que me veut le seigneur ? demanda la voix cassée d’une vieille femme.
— Prendre de vos nouvelles, répondit Chabannes en pénétrant dans l’appartement.
— Votre Seigneurie me connaît donc ?
Jacques de la Palisse se dépouilla de son ample vêtement et apparut en uniforme de capitaine de lansquenets. Lentement, il alla prendre au fond de la pièce une chaise, la rapprocha de l’âtre et s’assit. La vieille femme tremblait un peu. Peut-être, déjà, avait-elle peur de comprendre.
— Je vous connais, dit la Palisse. Je vous connais depuis dix-huit ans.
Alors, celle qui n’avait cessé de le dévisager jeta ce seul mot dans un cri :
— Vous !
Elle s’était reculée, comme si, à ses yeux, Chabannes se fût soudain transformé en monstre. Celui-ci, à peine assis, se leva.
— Je croyais, dit-il, que vous me reverriez avec plaisir. Eh bien ! signora, avez-vous donc oublié les beaux cadeaux que je vous faisais et qu’il y a bientôt vingt ans, hélas ! vous m’ouvriez volontiers votre porte ? Si ma visite d’aujourd’hui vous importune, dites-moi du moins ce qu’est devenue Beppa et si je peux encore la revoir.
Il marcha lentement vers la vieille qui se reculait au fur et à mesure qu’il avançait. Lorsqu’elle fut acculée au mur elle éleva les mains en signe de défense et ses doigts se crispèrent comme des griffes.
— Sortez ! Allez-vous-en ! cria-t-elle. Vous avez jeté le malheur sur la maison !
Il dit :
— Je croyais y avoir apporté un peu de bonheur, au contraire.
Et, d’une voix qui tremblait, il ajouta :
— Beppa est-elle morte ?
— Partez ! Partez, au nom du ciel !
— Je veux savoir, insista Chabannes, si Beppa est vivante, si elle est toujours aussi belle et où elle est.
Une volée d’outrages répondit à sa voix. Alors, il prit les deux poignets de la vieille et, les serrant à les briser :
— Parleras-tu, oui ou non ?
Une manière de hurlement s’éleva et, avant même qu’il ne se fût brisé, la porte s’était ouverte. Jacques de Chabannes se retourna : un groupe d’hommes se pressait sur le seuil. Il lâcha la vieille et se précipita vers les importuns.
Alors, des clameurs retentirent et un gourdin vint s’abattre sur l’épaule du capitaine qui dégaina. Il aurait pu se servir de son pistolet mais il lui répugnait de répandre du sang ailleurs que sur les champs de bataille.
— Arrière ! hurla-t-il. Et dites-moi si Beppa Carmello vit encore.
— Non ! Non ! cria la vieille derrière lui. Je vous défends.
L’épée pointée tenait en respect les plus audacieux.
— Je veux savoir ! Je veux savoir ! tonna Chabannes qui, pour forcer les assistants à parler, revint vers la signora Guadami et feignit de la vouloir égorger.
Alors, les plus braves des assistants s’élancèrent et toute la bande suivit. Ils étaient six contre un seul, la plupart armés de gourdins redoutables.
— Tue ! Tue ! cria-t-on.
L’épée de M. de la Palisse décrivit des moulinets et siffla. Les assaillants s’écartèrent non sans abattre leurs matraques dont il reçut plusieurs coups. Arrivé sur la porte, il se retourna pour faire face.
— Damnation ! rugit-il. Me direz-vous, oui ou non…
Il n’eut pas le temps d’achever. Deux mains puissantes venaient de s’abattre sur ses épaules et deux bras cherchèrent à le ceinturer. Il se baissa brusquement, se releva d’un prodigieux coup de reins et se dégagea ainsi de l’étreinte. Mais, toujours résolu à ne pas verser de sang et se rendant compte de ce qu’il ne serait pas le plus fort en ne faisant pas usage de ses armes, il prit le parti de se retirer.
Cependant, avant de se précipiter dans l’escalier, il voulut donner un avertissement à ses ennemis.
— Le premier d’entre vous qui cherchera à me rejoindre, je lui fracasse la tête d’un coup de pistolet.
Ces mots jetés, il descendit en se promettant d’aller demander à d’autres sources le renseignement qu’il tenait tant à avoir et, déjà à demi apaisé, il s’étonnait de l’accueil que lui avait fait la mère de Beppa Carmello. Que s’était-il passé pendant ces dix-huit années ? Pourquoi la femme qui, impudemment, avait favorisé ses amours, le traitait-elle maintenant comme un bandit ? Pourquoi avait-elle crié qu’il avait jeté le malheur sur sa maison ?
Son cœur se serrait à la pensée que Beppa n’était peut-être plus de ce monde, qu’elle avait chèrement payé le bonheur qu’elle avait librement donné et si ardemment partagé ?
Lorsqu’il eut atteint le jardin, il se retourna. Aucun des hommes ne l’avait suivi. Il rengaina son épée et assura son pistolet dans sa ceinture, ayant décidé de rejoindre Gariglia à l’hôtellerie où il l’avait laissé.
Or, comme il franchissait la grille, des hommes dissimulés derrière le mur se jetèrent sur lui sans lui laisser le temps de reprendre ses armes. Sa bravoure, sa force, sa souplesse ne suffirent pas. Le nombre, à la faveur de la surprise, l’accablait.
— À moi ! cria-t-il.
Mais quel secours pouvait-il espérer dans cette ville hostile où les bandes pourchassées avaient sans doute trouvé à se réfugier ? À peine avait-il lancé son appel qu’un violent coup de poing frappé sur sa nuque l’étourdit. Il s’écroula sans entendre les cris de victoire de ses agresseurs.
Quand il revint à lui, Jacques Chabannes de la Palisse, capitaine de l’armée française et second de Gaston de Foix, duc de Nemours, se trouva enfermé dans une cellule. Son pistolet et son épée lui avaient été enlevés.
Il poussa un long cri de rage. Hélas ! Ce n’était plus que le rugissement d’un lion encagé.
Le jeune Maulmont était revenu dans la maison qu’avait choisie Chabannes pour s’y loger parce qu’elle lui avait paru la plus confortable du village. Les officiers, qui auraient préféré être à Brescia, s’impatientaient d’heure en heure davantage, las de jouer aux dés, de vider des bouteilles et de disputer de trop rares femmes à leurs soldats.
Maulmont s’adressa à l’hôtesse :
— Le commandant est-il chez lui ?
— Sa Seigneurie n’est pas rentrée, répondit la femme et je pense qu’il lui sera arrivé quelque malheur.
— Comment cela ?
— Le commandant a quitté Castane hier soir à cheval alors que la nuit tombait.
— Malgré le temps qu’il faisait ? s’étonna l’officier.
— Sous la pluie. Il était accompagné de son écuyer.
— Et connaissez-vous la direction qu’il a prise ?
— Je ne sais pas… dit la femme en hésitant.
— Si vous devez parler ? Je vous l’ordonne. L’absence de notre chef m’oblige à prendre des dispositions et je devrais me mettre à sa recherche, aller à son secours si je le croyais en danger.
— Dans ce cas, Monsieur, je peux vous révéler une chose. Sa Seigneurie a eu l’étrange idée de monter sur le toit de la maison avant-hier soir, et, quand elle en a été descendue, elle m’a demandé si, de cet observatoire, on pouvait découvrir Milan pendant le jour.
— Milan ! répéta Maulmont.
Puis, à voix très basse, pour lui seul, il ajouta :
— L’insensé !
M. de la Palisse, qui ne se piquait point de discrétion, lui avait maintes fois conté ses aventures amoureuses et le nom d’une Milanaise était souvent venu dans ses récits. Parbleu ! il avait voulu la revoir et il s’était engagé sur des chemins où devaient rôder des bandes ennemies ; il avait poussé l’imprudence jusqu’à pénétrer dans Milan où se concentraient sans doute les colonnes suisses !
— N’est-ce pas, en fait, une désertion ? se demanda M. de Maulmont, que le mot agita d’un long frémissement.
En vérité, cela devait être écrit, les femmes perdraient Jacques Chabannes de la Palisse. Et Robert de Maulmont, mieux que quiconque, le savait ! Il avait assez souffert en son âme pour le savoir !
Mais que faire ? Partir à la tête d’une petite troupe pour essayer de retrouver le trop galant capitaine ? C’était sans doute s’exposer et exposer des hommes à un inutile danger. Attendre ? C’était risquer de provoquer le dangereux ressentiment des compagnons d’armes, Rejoindre Brescia ? Cela, non !
Robert de Maulmont voulut se persuader de ce que Chabannes n’allait pas tarder à revenir et, à la fois pour satisfaire l’impatience de ses camarades et soustraire les hommes à une oisiveté pernicieuse ; il décida de pousser une pointe en direction du nord.
Le jeune officier prit donc sur lui de réunir ses camarades et, les ayant assemblés, il leur dit :
— Messieurs, le commandant a appris que des bandes se reformaient dans la région de Bergame et il m’a chargé d’aller les disperser. Demain, départ dès l’aube. Vous, Lorgues, vous vous détacherez avec vos archers en avant-garde.
Lorgues éclata de rire :
— Lorsqu’il faut me battre, dit-il, je me bats. Mais je n’aime guère faire semblant de batailler pour tuer le temps que d’autres emploient à leurs amusements.
— Que voulez-vous dire ?
— Que M. de Chabannes n’aurait laissé à personne le soin de nous mener au combat s’il avait fallu réellement combattre.
— Vous refusez donc de marcher sous mes ordres ?
— Je refuse d’imposer à mes archers une fatigue inutile. Vous nous envoyez sur Bergame pour que nous ne nous étonnions pas plus longtemps de l’absence du commandant.
M. de Maulmont serra les poings.
— Et si son absence était justifiée par de graves événements ?
— Allons donc ! M. de Chabannes poursuit un gibier que ni le duc de Nemours, ni le roi de France n’ont à craindre.
Il avait à peine achevé que Robert de Maulmont avait tiré son épée. Les fers battirent. Aussi pâles l’un que l’autre, les deux gentilshommes demeuraient rivés au sol, ne consentant ni l’un, ni l’autre à rompre d’une semelle, attaquant, esquivant, feintant tour à tour sous les regards admiratifs de leurs compagnons. Mais aucun d’eux ne parvenait à porter un coup.
Soudain, les deux épées en même temps sautèrent. C’était le comte de Guinoches qui, de son arme, venait de mettre un terme au duel.
— Messieurs, dit-il, c’en est assez ! L’honneur de M. de la Palisse est sauf.
— Je n’avais eu nullement l’intention de l’offenser, déclara Lorgues.
Et il tendit sa main à Maulmont qui la prit dans un geste lent qui, comme ses traits, traduisait sa tristesse. L’incident clos, il fallut préparer l’expédition du lendemain.
— Messieurs, dit le second de Chabannes, je suis d’avis de faire pousser les archers à cheval de Lorgues jusqu’aux premières pentes des Alpes cependant que l’infanterie s’établira sur l’Adda. Si de Lorgues est attaqué, il se repliera sur nous sans perdre le contact de façon à attirer l’ennemi dans notre embuscade. Si l’avant-garde ne rencontre rien, nous pourrons assurer M. le duc de Nemours de ce que les Français n’auront rien à redouter sur leur gauche lorsqu’ils marcheront sur Ravenne que M. le duc a l’intention, je crois, d’enlever.
On sentait qu’il était en proie à de l’inquiétude, qu’il était désabusé, car ses paroles sonnaient faux. Et les jeunes gens qui l’entouraient ne doutaient pas que Maulmont n’avait d’autre but que de les occuper dans l’attente du retour de M. de la Palisse. Mais M. de la Palisse reviendrait-il ?
Guinoches fut sur le point de donner à l’entretien son véritable objet. Des mots se pressaient à ses lèvres :
— M. de Chabannes s’est rendu à Milan où il a pu être attaqué. Pourquoi n’irions-nous pas à son secours ?
Mais il se tut. Et d’abord qu’auraient pu faire contre la place de Milan une poignée d’hommes aussi vaillants, aussi résolus qu’ils pussent être ?
Lorgues opina :
— C’est un plan judicieux, Maulmont. À quelle heure le départ ?
— On s’ébranlera à l’aube, dit Maulmont.
Toutes les mains s’offrirent aux siennes et il sentit chez tous une affection cordiale, mais en même temps une sorte de compassion qui le peina.
Le temps s’était radouci quand la troupe se mit en marche, et le soleil ne tarda pas à se montrer. C’était toujours la même plaine sans feuillages. Pourtant, sous les rayons du soleil, on voyait briller au long de certaines branches les pointes d’émeraude des premiers bourgeons.
Çà et là, dans un creux, au fond d’un fossé, on découvrait un cadavre : des blessés de l’armée suisse qui n’avaient pas pu aller plus loin et étaient morts de faim et de froid.
Vers, la fin de l’après-midi, les archers à cheval de Lorgues atteignirent Bergame à l’heure où l’infanterie prenait position des deux côtés de la rivière, dans la vallée où Maulmont s’était proposé d’attirer de problématiques ennemis.
La journée, à n’en pas douter, allait tenir les promesses de la matinée. Les rares nuages qui étaient demeurés accrochés dans le ciel s’évanouissaient et le soleil triomphant prenait pleinement possession de son domaine.
Archers, lansquenets et arquebusiers rivalisaient d’entrain et de gaieté. Ce soleil radieux semblait leur dire que la guerre était finie et que le printemps bientôt retrouvé allait leur apporter de longs jours de joyeuse détente.
Il était quatre heures de l’après-midi et de larges étendues d’ombre gagnaient la vallée lorsque des coups de feu éclatèrent au loin en direction des monts couverts de neige.
— Tiens ! se dit Maulmont, ils auront donc trouvé quelqu’un !
Une estafette parut bientôt sur un pont haut et étroit enjambant d’un seul pas la rivière. Maulmont sauta en selle et se porta à sa rencontre. L’homme lui remit un billet sur lequel il déchiffra la signature de Lorgues. Le billet était ainsi libellé :
« Deux cents cavaliers nous poursuivent. Trois colonnes d’Espagnols cherchent le combat. Prenez dispositions. Nous les retarderons jusqu’à la nuit. »
Ainsi, sans le vouloir, Maulmont avait prévenu une dangereuse surprise. Trois colonnes d’Espagnols, deux cents cavaliers, c’était à peu près le double de l’effectif que Chabannes avait emmené avec lui. La bataille serait rude. Un moment, le jeune officier se demanda s’il allait la livrer.
Certes, il ne redoutait pas la défaite ! Il pensait à l’heure où il devrait annoncer au duc de Nemours qu’on s’était battu au nord de Castane et que M. de Chabannes n’était pas là. Mais fallait-il se replier et laisser les ennemis reprendre le village ? La retraite sauverait-elle le chef, à supposer qu’il pût encore être sauvé ?
L’engagement ne pouvait plus se produire qu’au matin car la nuit tomberait avant que le gros des effectifs ne fût en présence. Jacques de Chabannes avait encore une quinzaine d’heures pour revenir. Maulmont décida d’envoyer un cavalier à Castane pour qu’il ramenât le commandant, au cas où il serait enfin rentré, puis il fit ses préparatifs de combat.
Les cavaliers refluèrent et le crépitement des arquebusades déchira les voiles du soir qui tombaient, Les deux petites armées se tâtaient. Elles prirent leurs quartiers de nuit face à face :
Et ce furent de longues heures d’immobilité et de veille dans l’ombre qui, d’instant en instant, se chargeait davantage d’humidité et de froid.
Maulmont attendait le cavalier, mais les heures passaient sans qu’il perçût les bruits de la double galopade. Çà et là, des feux de bivouac élevaient leurs flammes dans la nuit. Un coup de feu claquait. Un autre répondait, et c’était le silence. La nuit s’étirait lentement. Jacques de Chabannes, seigneur de la Palisse, ne venait toujours pas.
Lorsque l’Orient commença de gommer son ombre, Robert de Maulmont se signa.
— Mon Dieu, murmura-t-il, faites que je meure pour le roi de France s’il ne doit pas signer la victoire que nous remporterons !
Au même instant, deux boulets sifflèrent dans l’air. Les Espagnols vaincus avaient pu ramener quelques-unes de leurs pièces ! La vallée s’emplit de coups de feu.
Comme Maulmont s’y était attendu, deux importantes flanc-gardes tenaient les hauteurs de la vallée tandis que le gros des assaillants cherchait à progresser dans le couloir étroit de la rivière. Par deux fois, Maulmont fit charger ses cavaliers. Il vit tomber Lorgues et il pleura. Mais, soudain, se ressaisissant, il se mit à la tête de ses troupes pour aller chercher le corps à corps. Un peu avant midi, jugeant la situation désespérée, il ordonna la retraite.
Jacques de Chabannes n’était toujours pas venu.
— Plaise au ciel qu’il soit mort ! souhaita Robert de Maulmont.
Il aurait voulu mourir lui-même. Mais la mort le dédaignait.
Àdeux heures de l’après-midi, les survivants traversaient le village de Castane, que les Espagnols allaient réoccuper bientôt après. S’ils poussaient l’audace de poursuivre plus loin les Français, c’en était fait d’eux, car le duc de Nemours n’allait pas tarder à entendre les bruits de la bataille et à se porter au secours de ses soldats.
Ils s’arrêtèrent. La lutte diminua d’intensité et, quand vint le soir, on n’entendit plus que quelques coups de feu à l’arrière-garde.
Maulmont, dans le crépuscule froid, fit faire l’appel des troupes et des officiers. Plus de deux cents hommes manquaient, parmi lesquels le jeune comte de Lorgues, victime de la défection de Jacques de Chabannes, qu’il s’était permis de juger avec quelque sévérité.
— Et dire, pensa Maulmont, que nous nous sommes battus ! Dire que mon fer aurait pu lui donner la mort qu’il a su trouver, si inutilement, hélas ! sur le champ de bataille ! Pauvre ami !
Il s’adressa aux officiers qui l’entouraient.
— Nous sommes vaincus, dit-il, et reprendre demain le combat serait faire un vain sacrifice. Dès le lever du jour, nous rejoindrons Brescia. L’un de vous a-t-il une observation à me présenter ?
— Nous rentrerons sans M. de Chabannes, remarqua Guinoches.
Maulmont baissa la tête sans répondre, et ses compagnons respectèrent son chagrin.
On marcha toute la journée du lendemain et une partie de la nuit qui suivit. Les rares lumières de Brescia apparurent. Le jeune chef vaincu ordonna de s’arrêter. Il voulait différer de quelques heures le moment où il devrait faire l’aveu de sa défaite et, en même temps, signaler la désertion de l’homme auquel des liens de sang l’attachaient.
Comme elle se déroula rapidement, cette nuit-là ! Maulmont venait à peine de s’endormir quand Guinoches lui frappa sur l’épaule.
— Il est l’heure de rejoindre, Maulmont.
— C’est bon ! dit le malheureux garçon. Voulez-vous prendre le commandement, Guinoches ?
— Vous ?
— Je vous précéderai… C’est moi qui dois rendre compte au duc de Nemours.
Guinoches comprit.
— Allez, monsieur ! dit-il.
Une heure plus tard, on annonçait Maulmont à Gaston de Foix.
Le glorieux neveu du roi s’étonna.
— Eh ! quoi ? Maulmont, qui était parti avec Chabannes ? Qu’a-t-il donc à m’annoncer d’important ?
Les deux jeunes gens — ils avaient vingt-trois ans tous les deux — se trouvèrent en présence.
— Monseigneur, dit le petit officier en présentant son épée, c’est un vaincu qui paraît devant vous.
— Un vaincu ! Que dis-tu ? N’étais-tu pas avec Chabannes ? Avez-vous livré combat aux ennemis sans m’en informer ?
— Très pâle, le visage crispé et les mains tremblantes, Robert de Maulmont commença son récit. Et, quand il en eut dit assez pour que Gaston de Foix comprît :
— Mais Chabannes, interrompit celui-ci, Chabannes, qu’est-il devenu ?
Maulmont baissa la tête,
— Mort ?
Maulmont ne répondit pas. Alors, Gaston de Foix pâlit à son tour.
— C’est Milan qui l’a tenté ? Je sais qu’il y a, dans cette ville, de belles femmes.
— Monseigneur, dit d’une voix brisée Robert de Maulmont, M. de Chabannes sera tombé dans un guet-apens.
— Il n’avait pas à quitter ses troupes.
Il y eut un silence poignant. Puis, comme s’il se fût parlé à lui-même :
— Il faut, murmura Gaston de Foix, que je convoque un conseil de guerre.
Il réprima un long frémissement, releva la tête, dévisagea Maulmont, et ordonna :
— Poursuis ton récit.
C’était le soir de ce même jour où Robert de Maulmont avait livré son premier combat et subi sa première défaite. Dans une vaste salle surtout éclairée par les hautes flammes d’une immense cheminée où l’on jetait sans cesse des bûches, une dizaine d’officiers étaient assemblés. Leurs ombres dansaient sur les murs au gré du foyer aux langues bondissantes.
Maulmont se tenait assis en un coin de la salle, prêt à refaire le récit que Gaston de Foix avait déjà entendu le matin. Il avait à ses côtés le chevalier de Guinoches et deux autres des officiers qui avaient fait partie de l’expédition.
Le duc de Nemours était visiblement très ému. Toutes les fois qu’il avait à sévir contre un de ses subordonnés, il éprouvait un profond déchirement et surtout quand il s’agissait d’un ancien. Ce jeune général de vingt-trois ans, qui se rangeait parmi les meilleurs capitaines de l’Histoire, connaissait trop bien les défaillances humaines pour ne les point pardonner chez autrui. Et puis, il éprouvait pour Chabannes une affection toute particulière.
Si les Espagnols n’avaient pas repris Castane, si la défection de M. de la Palisse n’avait pas eu d’aussi graves conséquences, le duc de Nemours aurait passé outre. Mais il y avait des morts et les étendards français avaient subi un échec.
— Messieurs, dit Gaston de Foix, je vous ai réunis en conseil de guerre pour juger le capitaine Jacques de Chabannes de la Palisse qui, ayant abandonné ses troupes à Castane, se serait, selon toute vraisemblance, rendu à Milan accompagné de son seul écuyer Gariglia. Par la même occasion, vous aurez à connaître du cas de M. de Maulmont qui, attaqué par les Espagnols, s’est laissé battre.
Il posa sa fine main blanche sur le poignet du soldat qui se tenait à sa droite et, doucement :
— Voulez-vous procéder à l’interrogatoire, mon bon Bayard ?
Le chevalier Bayard se leva pour appeler :
— M. de Maulmont.
Lentement, le jeune homme s’avança.
⁂
Chabannes, ayant assez tourné dans sa cage, s’assit sur un grabat disposé face à la porte et murmura :
— Cela devait finir ainsi !
Puis, secouant tristement la tête :
— Et cependant, cela aurait dû finir autrement !
Ah ! oui, certes, quand on se nommait Jacques de Chabannes, qu’on avait tué des centaines d’ennemis, qu’on avait enlevé des étendards et pris des villes, on avait le droit d’espérer de rencontrer la mort sur le champ de bataille et non pas dans une cage, comme un malfaiteur ou comme un poulet !
Mais il avait, lui, trop aimé les femmes, et c’était cela qu’il allait payer !
Jusque-là, il ne savait pas comment était faite sa prison, ni si elle pouvait lui permettre de s’échapper. On l’y avait transporté pendant la nuit, et le jour n’était pas levé encore. C’était à tâtons qu’il avait découvert la porte fermée, et en marchant, en tournant, qu’il avait rencontré le grabat.
— Le froid, qui l’avait fait sortir de sa torpeur, se fit plus vif : le jour n’allait pas tarder à paraître. Il griffa le carreau d’une lucarne, qui blanchit, et, peu à peu, la lumière descendit dans la cellule. C’était une pièce ronde, vraisemblablement située dans une tour, et dont la lucarne était inaccessible à un homme privé de corde ou d’escabeau. Elle n’avait d’autre issue praticable que sa porte.
M. de la Palisse attendit avec des alternatives de rage et de résignation la venue de son geôlier. Il ne pouvait douter que l’on sût qui il était, car la vieille signora Guadami avait certainement révélé son nom. Son compte était clair : avant qu’il ne fût nuit, on l’aurait passé par les armes
La faim le prit et il recommença à tourner. Par moments, il essayait d’ébranler la porte, mais elle ne remuait pas davantage que si elle eût fait corps avec le mur. Quand il fut las, il revint s’asseoir. Alors, il entendit des pas, et un verrou grinça à l’extérieur. Enfin, quelqu’un venait !
Lorsque la porte s’ouvrit, M. de la Palisse était sur ses gardes. Mais il pensa tout à coup que la ruse seule pouvait lui donner une chance de salut, et il ne fut plus qu’un prisonnier débonnaire, prêt à subir le châtiment qu’on lui avait réservé.
Deux hommes armés étaient devant lui. Ils s’écartèrent pour en laisser passer un autre qui portait dans de vieux récipients la nourriture qui lui était destinée. Sans mot dire, le ravitailleur déposa ses ustensiles et se retira, sous la protection de ses compagnons armés. La porte se referma,
— Cela peut durer longtemps, pensa M. de la Palisse, et l’une des premières conditions de vivre est de ne pas se laisser mourir de faim.
Sur cette vérité, qu’il n’avait énoncée qu’en lui-même, il souleva les couvercles et se mit à manger avec un bel appétit. Puis, une fois repu, il s’endormit. L’ombre, pendant qu’il dormait, descendit dans la cellule. Chabannes se réveilla en pleine nuit, et il eut de longues heures à méditer.
En vérité, était-il irrémédiablement condamné à mort ? Les armées françaises étant toutes proches, il semblait que ses ennemis dussent être pressés de se débarrasser de lui. Or, il était enfermé depuis au moins vingt-quatre heures.
Cette constatation le rassura. Si on ne l’exécutait pas dans sa cellule et pour peu qu’on lui accordât quelque sursis, il était homme à se tirer d’affaire.
Cependant, sa pensée se reporta sur ceux qu’il avait laissés à Castane, et il sentit peser sur lui le poids des responsabilités dont il avait la charge.
— Ah ! murmura-t-il, pourvu qu’il ne prenne pas fantaisie à Maulmont de venir me chercher à Milan ! Pourvu que ces jeunes gens sachent attendre !
L’inquiétude l’empêcha de se rendormir, et le jour le trouva debout. Vers le milieu de la matinée, la porte s’ouvrit encore. L’un des hommes armés lui ordonna de sortir. Sans rien demander, Chabannes se laissa conduire. Il était encadré par quatre gaillards bien disposés à ne pas le laisser s’évader et qui s’engagèrent dans un escalier tellement étroit qu’ils durent passer l’un devant l’autre. Cet escalier, assez faiblement éclairé, descendait en tournant. Deux des hommes marchaient devant Chabannes et les deux autres derrière lui.
N’était-ce pas le moment de tenter ce qui paraissait impossible ? Quelle autre occasion allait-elle s’offrir ? Mourir pour mourir, pourquoi pas ?…
Soudain, Chabannes feignit de glisser, jeta ses jambes dans celles de l’homme qui le précédait, le fit ainsi culbuter l’autre et, après un extraordinaire redressement, se retrouva debout devant eux, une épée à la main. L’un des hommes n’ayant pu se relever, les deux autres butèrent contre lui et il y eut dans l’escalier un enchevêtrement de bras et de jambes.
Chabannes aurait pu se retourner et réduire définitivement son escorte à l’impuissance. Il préféra prendre du champ pour ne pas laisser à d’autres ennemis le temps d’intervenir. Mais des cris s’étaient élevés et l’on entendait courir des gens venus à la rescousse. L’épée de M. de la Palisse tournoya dans un large et sombre corridor, et un homme, qui voulait barrer le passage au fuyard, s’écroula. La voie était libre. Il importait peu pour le moment à Chabannes de savoir où elle le conduirait, pourvu qu’elle le fit sortir de ln maison.
Elle déboucha dans une cour au fond de laquelle s’ouvrait un passage.
De toutes parts, maintenant, des appels retentissaient. Mais ceux qui poursuivaient cette sorte de démon qu’était devenu M. de la Palisse perdaient du temps à rechercher par où il s’enfuyait. La rue lui apparut. Il s’y jeta comme une trombe et courut follement devant lui. S’il parvenait à franchir l’une des portes, il était sauvé. Mais vers où se dirigeait-il ? À l’intérieur ou à l’extérieur de la ville ?
Au fond d’une ruelle, il aperçut des remparts. La campagne était là, toute proche.
Le cœur de Chabannes battait à se rompre, et ses jambes fléchissaient. Le salut ? Comment pourrait-il lutter, après cette course vertigineuse, si des cavaliers parvenaient à le rejoindre et à le cerner
Devant lui, pas un passant. Il se retourna, Derrière lui, personne. Alors, n’en pouvant plus, il se jeta dans une maison, une grande bâtisse noire dont la porte béait, et se tapit dans un coin d’ombre.
⁂
Le Conseil rassemblé par le duc de Nemours avait écouté dans un silence impressionnant le récit de M. de Maulmont et la déposition de Guinoches. Le chevalier Bayard, qui s’était assis, se leva.
Il était d’une pâleur de cire.
— Monseigneur, dit-il, M. de Chabannes, dont la bravoure est au-dessus de tout éloge, a méconnu ses devoirs en abandonnant son armée. Un homme d’armes, surtout quand il est chargé d’un commandement, ne doit pas être seulement sans peur, il doit être sans reproche.
— Oui, dit tristement le duc de Nemours. Tu as raison, mon bon Bayard. Mais lequel d’entre nous n’a-t-il pas quelque péché sur la conscience ?
Il se sentit pénétré par les clairs et nobles regards de Pierre du Terrail et il ajouta aussitôt :
— Excuse-moi, mon ami ! Il y a des exceptions.
— Dans ce cas, dit Bayard, ce n’est pas à moi qu’il appartient d’accuser M. de Chabannes.
Gaston de Foix consulta du regard ses autres compagnons. Aucun d’eux n’éleva la voix. Aucun ne fit un geste.
— Et cependant, murmura le jeune général, nous ne devons pas oublier que des dizaines des nôtres sont morts, que nous avons dû abandonner un village et que le fruit de notre victoire est en partie perdu.
Àson tour, il se leva.
— Jacques de Chabannes, seigneur de la Palisse… énonça-t-il lentement.
La porte venait de s’ouvrir sous une violente poussée.
— Présent ! répondit une voix.
Jacques de Chabannes arrivait pour entendre la condamnation qui l’allait frapper.
Alors, tous les juges se levèrent et M. de Maulmont alla tomber à genoux aux pieds du revenant. Les yeux de Gaston de Foix s’étaient illuminés.
— Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec M. de Chabannes.
Et, lorsque la salle se fut vidée :
— Chabannes, dit-il, sais-tu que j’allais te faire destituer ?
— Eh bien ! monseigneur, j’allais tomber d’un mal dans un pire, car j’ai failli être décapité.
— Par un mari jaloux ?
— Hélas ! non, monseigneur. Par une bande de Milanais qui s’étaient lancés à mes trousses. Fort heureusement, j’en ai tué trois ou quatre et ai pu m’échapper.
— C’est peu, dit Nemours, trois ou quatre. Peu en comparaison des Français qui sont tombés à Castane, alors que tu n’étais pas là pour les commander.
M. de la Palisse jeta un rugissement.
— Mort de ma vie ! Maulmont s’est laissé attaquer !
Il tira son épée et la remit à Gaston de Foix qui la prit. Mais au lieu de la briser, il l’éleva devant lui, et M. de la Palisse tomba à genoux. Il y eut un moment de poignant silence. Puis la voix du jeune général s’éleva :
— Des morts sont à venger. Cette arme peut-elle encore tirer la vengeance qu’ils réclament ?
— Aucun autre que vous, Monseigneur, répondit Chabannes en frémissant, ne poserait impunément cette question.
— Je peux, dit alors Gaston de Foix, disposer de trois mille hommes.
— C’est assez pour chasser d’Italie toute la vermine qui l’infeste depuis trop longtemps.
— Est-ce assez pour prendre Milan ?
— Milan ! Milan ! hurla Chabannes. Ah ! Monseigneur.
— Relève-toi. Je te donne cinq jours. Il faut que dans cinq jours Milan soit prise.
M. de la Palisse, debout, reprit son épée cet la pressa sur son cœur.
— J’y entrerai le premier, dit-il, et après, que je meure !
Le duc de Nemours l’entraîna.
— Viens t’asseoir, mon brave ami, et conte-moi comment, pour une femme, tu t’es conduit pareillement à un escholier et comment tu t’es tiré du mauvais pas où elle t’avait mis.
Le récit de Chabannes fut bref. Quand il en fut arrivé à l’épisode de la fuite :
— J’ai attendu un long moment tapi dans la cachette où je m’étais jeté. Des gens allaient et venaient en courant mais sans songer à pénétrer dans la maison. Lorsque la rue est redevenue calme, je me suis introduit dans un logement et, bâillonnant la femme qui s’y trouvait, je me suis emparé des vêtements qu’elle tenait rangés dans un coffre : un manteau, un grand chapeau de feutre et un immense cache-nez de laine qui m’aurait enveloppé à demi. L’habillement du mari ou d’un fils. Mais peu importe ! Si quelqu’un était entré, il n’aurait pas même eu le temps de crier au secours. Par bonheur, le reste de la journée s’est passé sans que je voie âme vivante, hormis cette femme qui ne cessait de me supplier de ses mains. La nuit tombée, je suis sorti pour courir, une fois la porte passée, jusqu’à une ferme. Et là, j’ai dérobé un pauvre vieux cheval efflanqué qui m’a porté jusqu’ici.
Gaston de Foix se détourna pour dissimuler un sourire.
Les Espagnols qui avaient repris Castane ne s’étaient pas aventurés plus avant dans la direction de Brescia, et il y avait tout lieu de penser ou bien qu’ils attendaient les renforts des Suisses se regroupant derrière eux, ou bien qu’ils se contentaient de protéger Milan où la Ligue avait pu décider que se préparait une offensive contre les armées françaises. De toutes façons il fallait agir vite et ce n’était point Chabannes qui se montrait le moins pressé de se porter en avant.
Mais les ravages qu’avait faits dans les rangs français, et plus particulièrement dans la cavalerie, l’affaire de l’Adda inclinaient le duc de Nemours à la prudence, d’autant qu’il ne renonçait pas à aller accrocher à Ravenne les Vénitiens, qui s’y étaient retirés. Couper l’armée en deux, c’était évidemment l’affaiblir, et les effectifs n’étaient pas tellement importants qu’on pût se permettre de multiplier les attaques.
En revanche, si Milan était prise, l’opération sur Ravenne se pourrait faire en toute tranquillité.
Le soir du 28 février, le duc de Nemours manda M. de la Palisse.
— Chabannes, lui demanda-t-il, de combien d’hommes d’armes as-tu besoin ?
— Je me contenterai de ce que vous pourrez mettre à ma disposition, Monseigneur.
— Combien demandes-tu pour prendre Milan ?
— Cinq jours ! C’est vous-même qui avez fixé le délai.
— Même si vous n’êtes pas nombreux ?
— Même si j’étais seul !
Gaston de Foix sourit.
— Hum ! fit-il, sais-tu que ça ne te réussit guère ? Et, à propos, qu’est devenu ton écuyer Gariglia qui, m’a-t-on dit, t’accompagnait ?
Il a dû se faire prendre comme une souris, l’imbécile !
— Eh ! bien, tu le délivreras. Voyons : deux cents archers à cheval, cinq compagnies de lansquenets et deux pièces d’artillerie, cela te suffit-il ?
— C’est plus qu’il ne m’en faut, Monseigneur.
— Prends donc tes dispositions et donne tes ordres. Adieu, Chabannes ! Que la victoire soit avec toi ! N’oublie pas d’emmener Guinoches et Maulmont, car ils ont, eux aussi, à prendre leur revanche.
— Maulmont, répéta M. de la Palisse, comment pourrais-je me séparer de Maulmont ?
Il s’inclina, pressa la main fine que le duc de Nemours lui avait tendue et se retira la joie au cœur.
Le lendemain matin, l’expédition se mettait en route. L’hiver paraissait avoir renoncé à ses rigueurs. Il faisait à peine frais et la journée promettait d’être douce et belle. En ces quelques jours, des myriades de bourgeons avaient éclaté et d’innombrables fleurs piquaient les champs. Jamais, il l’eût juré, M. de la Palisse ne s’était senti aussi heureux. Il allait retremper son honneur de soldat dans la victoire et revoir la femme qui, depuis le soir de Castane, s’était, après 18 ans, remise à régner sur son Cœur.
Les Espagnols, surpris à l’aube du lendemain, ne se défendirent qu’à peine sous l’attaque de l’avant-garde que M. de Maulmont commandait. Le soir même, on repartait vers Milan sous la protection d’une colonne d’archers qui couvrait le flanc droit de la petite armée.
Au fur et à mesure que le gros avançait, M. de la Palisse multipliait ses précautions. Ce qu’il redoutait par-dessus tout c’était de tomber dans une embuscade. Aussi, la progression se faisait-elle lentement.
Le troisième jour allait finir lorsqu’enfin apparut la ville. Il restait deux jours pour la prendre, à supposer qu’on attaquât tout de suite. Mais les troupes étaient lasses et il ne fallait pas songer à les jeter dans la bataille à l’heure où le jour commençait à mourir.
M. de la Palisse, dont la stratégie n’était point à hauteur de la bravoure, ne prit point de très grandes dispositions. Il forma trois colonnes de ses compagnies de lansquenets, en mit une en réserve pour qu’elle pût se porter sur l’aile qui pourrait faiblir, chargea sa cavalerie de contourner Milan pour opérer une diversion, posta son artillerie et attendit l’aube.
Ce fut une très rude bataille pendant laquelle il se dépensa beaucoup. Tantôt avec l’une et tantôt avec l’autre des deux mâchoires assaillantes, il exaltait la flamme de ses hommes d’armes sans souci des arquebusades qui crépitaient autour de lui.
La porte Venezia céda la première. Alors, M. de la Palisse lança ses réserves et, lorsque la brèche fut ouverte, il mit en branle sa cavalerie qu’il avait fait revenir. Une grande partie de la ville était enlevée à la fin de ce premier jour de combat qui était le quatrième de l’expédition.
Une vingtaine d’heures plus tard, un cavalier partait pour Brescia porteur du message que Jacques de Chabannes envoyait au duc de Nemours pour lui annoncer Sa victoire. Alors, tandis que les arquebusiers, les archers et les lansquenets se jetaient au sac de la ville, M. de la Palisse réunit ses officiers. Il en manquait une demi-douzaine, qui étaient morts ou blessés, mais Guinoches et Maulmont avaient pu se tirer d’affaire, et le bonheur de M. de Chabannes s’accrut de les voir.
— Messieurs, s’écria le fougueux capitaine, je veux, ce soir, avec vous, célébrer magnifiquement la victoire qui a couronné notre vaillance et boire à la gloire de Sa Majesté le roi de France, à qui nous venons de redonner Milan !
Quelques instants auparavant, il s’était demandé s’il ne courrait pas via del Giardino pour y obliger la vieille signora Guadami à lui apprendre ce qu’il était si impatient de connaître. Mais la première épreuve l’avait rendu prudent, et il avait renoncé à s’aventurer dans la ville encore insuffisamment maîtrisée.
Lourd d’ivresse, il se réveilla très tard le lendemain. Les rapports qu’on lui fit lui apprirent qu’on s’était battu une partie de la nuit dans divers quartiers et que quelques îlots de maisons étaient encore aux mains ennemies.
— Eh ! bien, qu’on en finisse ! s’écria-t-il, qu’on en finisse avant ce soir !
Il chargea Maulmont de balayer les derniers centres de résistance et sa pensée revint aussitôt à cette Beppa Carmello qu’il voulait coûte que coûte retrouver. Il était le maître, maintenant, et l’on allait bien voir si cette mule de signora Guadami persisterait à taire son secret !
Sur l’ordre qu’il donna à l’un de ses officiers, quatre hommes d’armes parurent. M. de la Palisse leur donna des indications et les chargea de lui ramener la mère de Beppa, morte ou vivante.
Il n’attendit pas longtemps. Avant même qu’on ne lui eût servi son repas, la signora Guadami, tremblant par tout le corps, franchissait le seuil de sa chambre.
— Laissez-nous seuls ! ordonna-t-il aux hommes qui l’avaient traînée jusqu’à ses pieds.
Et lorsqu’ils se furent retirés :
— Signora, dit M. de la Palisse, je n’oublie pas que vous êtes la mère de Beppa Carmello et je ne veux vous faire aucun mal. Mais, par les cornes du diable ! je saurai si je peux encore revoir votre fille et en quel endroit je la retrouverai.
En se voyant enlevée par quatre guerriers, la signora Guadami n’avait pas douté qu’on allait la jeter dans un cachot ou la passer par les armes. Elle n’aurait pu imaginer qu’elle retrouverait devant elle le démoniaque Français qu’elle croyait mort. Son tremblement s’accentua et son visage devint exsangue.
— Mort de ma vie ! tonna Chabannes, allez-vous parler, oui ou non ?
— Jamais, non, jamais ! dit-elle de sa voix déchirée par la peur.
M. de la Palisse se jeta sur elle, lui saisit les poignets, comme il l’avait fait quelques jours auparavant, puis les brisant dans l’une de ses mains, il tira son pistolet de l’autre.
— Dieu m’est témoin, gronda-t-il, que je voulais t’épargner. Où est Beppa ?
— Pitié ! gémit la malheureuse.
— Vas-tu parler ?
— Qui !
— Ah ! enfin !… Vivante ! Elle est encore vivante, n’est-ce pas ?
La signora Guadami fit un signe affirmatif de la tête.
— Et à Milan ?
Le canon du pistolet glaçait la tempe sous les cheveux blancs.
— À Milan, oui.
— En quelle maison ? Allons, parle !
— Au couvent de San Ambrogio.
— Au couvent ! Dis-tu vrai ?
— Je le jure ! Depuis près de dix-huit ans… Depuis… puis…
M. de la Palisse n’entendait déjà plus. Il s’était précipité au dehors pour courir vers le couvent de San Ambrogio où l’on s’était battu une partie de la nuit, selon les rapports qu’on avait faits à M. de la Palisse, les Suisses et les Espagnols s’étant retranchés dans cette sorte de forteresse dans les murs de laquelle ils pouvaient espérer de tenir longtemps.
On ne rencontrait plus un Milanais dans les rues de la ville ; en revanche, des bandes de soldats pillards y tenaient le payé, Le cheval qui emportait Chabannes à toute allure faillit en écraser quelques-uns. Il s’arrêta met devant l’imposante maison religieuse dont la porte s’ouvrit sous les coups de la crosse de pistolet qui la martelait.
— La mère ? Où est la mère ? demanda Chabannes sans sauter de cheval.
— Tuée par les Français ! répondit en se signant la religieuse qui avait ouvert.
Àce moment, des sergents et quelques hommes d’armes traversèrent la cour en chantant. Visiblement, ils étaient ivres.
— Holà ! cria Chabannes. Ne reconnaissez-vous point, votre capitaine, vauriens ?
Et il s’élança sur eux qui s’immobilisèrent. Des sœurs et trois ou quatre autres femmes toutes pareillement vêtues de noir venaient d’accourir pour se mettre sous la protection de l’officier, Chabannes sauta de cheval.
— On s’est battu ici ? demanda-t-il d’une voix qu’il s’efforçait à rendre rassurante.
Des gémissements et des supplications lui répondirent. Il dit :
— N’ayez pas peur, je ferai respecter votre maison.
Puis, devenu pâle soudain :
— N’y avait-il pas parmi vous Beppa Carmello ?
Une religieuse éclata en sanglots.
— Quoi ? Blessée… ou morte ?
— Blessée, Monseigneur. Elle se meurt.
Le rugissement de M. de la Palisse fit trembler toutes les femmes.
— Ah ! Damnation !
Il passa une main sur son front, se roidit et demanda :
— Pouvez-vous me conduire auprès d’elle ?
— Que Monseigneur veuille me suivre, dit une sœur.
Reportons-nous par la pensée à l’année 1494. Ludovic le More, oncle du jeune duc Jean-Galéas Sforza, vient de s’emparer du pouvoir à Milan. Cette usurpation a attiré sur lui l’inimitié du roi de Naples, beau-père de Galéas, et il a fallu à Ludovic un allié puissant et sûr. Cet allié était tout trouvé : Charles VIII le jeune roi de France.
Àla cour, cependant, les avis sont partagés : Comines, Graville, le duc de Bourbon, d’Esquerdes, représentent les hasards, les difficultés d’une entreprise lointaine, tandis que de Vers, Briçonnet et toute la chevalerie jeune et ardente font briller la gloire et le profit.
Le roi a d’ailleurs de quoi être tenté : il dispose d’une bonne infanterie, d’une cavalerie solide et hardie et surtout de la plus belle artillerie du monde.
Cependant, Charles VIII a de longues hésitations. Le trésor est vide et il faut beaucoup d’argent pour entretenir une armée qui doit espérer au delà des Alpes. À supposer qu’on enlève des territoires, pourra-t-on les garder ?
Le roi de France se décide enfin. Après avoir confié la régence à la reine et au duc de Bourbon, il passe les Alpes au mois d’août, tandis que le duc d’Orléans, grand chef de l’artillerie, débarque à Gênes.
Aux côtés du roi chevauchent de jeunes et beaux chevaliers : Bayard, qui se distinguera pour la première fois à Fornoue quelques mois plus tard, et qui n’a alors guère plus de dix-sept ans, le pétulant Jacques Chabannes de la Palisse et quelques autres.
C’est, dans le début tout au moins, une marche triomphale. Ferdinand de Naples est tellement effrayé qu’il essaie de traiter avec l’envahisseur, sans toutefois négliger de soulever contre lui Florence et Rome. Mais ses propositions d’accommodement sont repoussées et le premier combat se livre à Rapallo. C’est la déroute pour les Italiens, qui laissent 120 morts sur le terrain, nombre considérable pour l’époque.
Charles VIII n’aurait qu’à aller de l’avant. Malheureusement, les finances se sont épuisées, et il faut, avant de poursuivre l’expédition, négocier un emprunt de cinquante mille ducats et mettre en gage pour la moitié de cette somme les bagues de la duchesse de Savoie et de la duchesse de Montferrat, qui suivent les armées françaises.
C’est alors qu’on s’arrête à Milan, où Ludovic le More accueille son allié avec une telle magnificence que la jeune chevalerie demandera au roi de lui accorder quelques jours avant de la remettre sur le chemin de Naples où l’on brûlera les étapes pour rattraper le temps perdu.
Milan ! Ce ne sont partout que des fleurs et des draps tendus aux fenêtres et, quand la nuit jette son ombre, des guirlandes de lanternes qui brillent aux balcons. Tous les ennemis des Français et de Ludovic ont déserté la ville. Il n’y reste plus que des amis, des alliés, qui ne savent comment plaire aux vainqueurs, et des femmes, des jeunes filles, que la gentillesse des chevaliers a séduites.
Dans tous les quartiers, dans toutes les demeures, des fêtes se sont organisées. Ce sont partout des bals et des corsos.
Cette première nuit de septembre, qui avait été choisie par Ludovic le More et sa femme, l’ambitieuse Béatrice d’Este, pour honorer le roi de France avant qu’il ne se remît en route sur Naples, où il allait entrer sans coup férir, cette nuit était admirable, La grande chaleur était tombée et l’ombre était rendue légère par une brise venue des Alpes qui la rafraîchissait.
Charles VIII, dont la jeunesse avait conquis tous les cœurs féminins, et les nobles représentants de la chevalerie française étaient conviés à une soirée qui devait compter par ses fastes dans les annales de la petite cour.
Le Palazzo della Ragione, qui s’élevait à l’angle de la via Broletto et de la Piazza dei Mercanti, avait été Somptueusement décoré, et les plus hautes familles milanaises demeurées fidèles à Ludovic le More s’y pressaient en attendant que s’ouvrît le travesti qui allait faire suite au pantagruélique repas présidé par Béatrice, qui avait à sa droite le roi de France et à sa gauche Léonard de Vinci.
Vers dix heures, les éclats des trompettes retentirent et d’immenses clameurs s’élevèrent de toutes parts. La fête commençait. Alors, débouchèrent dans la vaste cour éclairée par des milliers de lampions, de lanternes vénitiennes, et traversée par d’innombrables guirlandes, d’exquises Milanaises pour la plupart pourvues d’un travesti évocateur et masquées de loups de velours qui laissaient transparaître leurs ardents regards et découvraient leurs lèvres rieuses.
Les chevaliers français, de leur côté, s’étaient répandus dans les salles du palais où les avaient entraînés les belles dames admises au banquet, et ceux qui n’avaient pas pu se donner une cavalière se précipitaient dans la cour où, tout de suite, d’aimables œillades les accueillaient.
Le roi de France, cependant, s’avançait au côté de Béatrice qui lui donnait le bras, et quand il parut, il fut salué par des ovations indescriptibles. Le roi, la duchesse, Ludovic le More et sa nièce, qui les suivaient, allèrent prendre place sous un dais de verdure et, aussitôt, le ballet qu’on offrait aux Français commença de se dérouler. C’était une réédition de celui qui avait été donné quelques années plus tôt, en 1489, à l’occasion du mariage de Galéas Sforza avec Isabelle d’Aragon et qu’avait organisé le gentilhomme Bergonza de Botta. Il représentait la légende des Argonautes à la conquête de la Toison d’or et avait obtenu un immense succès.
Lorsqu’il eut pris fin, des quadrilles de jeunes filles, toutes pareillement vêtues, s’avancèrent et mimèrent la naissance de Vénus avec une grâce, un sens de la chorégraphie qui enthousiasmèrent Charles et ses chevaliers.
Il tardait à ceux-ci de prendre part aux ébats. Lorsque le signal leur en fut donné, ils se précipitèrent et ce devait être, une grande partie de la nuit durant, des passamezzo succédant à des gigas, les gigas à des gagliardas et des gagliardas à des tarentelles.
Jacques Chabannes de La Palisse, qui avait alors vingt-six ans, n’était pas le dernier à s’amuser. Mais, plutôt que de danser, il poursuivait les belles Milanaises derrière les ifs, par delà les bosquets et jusque dans les galeries à arcades du palais où cascadaient et se répercutaient mille rires.
Parfois, il rencontrait le jeune Bayard, et il s’étonnait de sa gravité. Mais le jeune Terrail souriait alors et lui disait :
— Va, va, mon bon frère d’armes, et ne prends mie souci de moi. J’ai plus de contentement à vos amusements que si je les goûtais moi-même.
Il était bien près de minuit quand deux masques s’arrêtèrent devant M. de la Palisse, le regardèrent avec une certaine insistance, partirent d’un éclat de rire et s’enfuirent sous les voûtes du palais. M. de Chabannes les poursuivit, en saisit une et, la pressant contre lui :
— Me direz-vous, lutin, ce qui vous faisait rire ?
— C’est, répondit une fraîche et exquise voix de femme, que nous voulions savoir si vous étiez plus apte à courir qu’à danser, car vous n’avez pas encore fait la moindre tarentelle.
— Vous me surveilliez donc, pasques-Dieu ! Et à quel propos, s’il vous plaît ?
La jeune femme — ou la jeune fille ? — ne répondit pas et, sans doute, dut-elle rougir sous son loup, car ses regards s’abaissèrent.
M. de la Palisse la tenait à la taille et il la sentait souple comme un roseau.
— Allons ! poursuivit-il alors, accordez-moi une danse et vous verrez que je sais aussi bien tourner que courir.
Quelques instants plus tard, ils se mêlaient à la foule des couples qui se pressaient dans le bal, et la belle inconnue put en effet se persuader de ce que le jeune Français qu’elle avait provoqué n’était pas plus maladroit qu’un autre.
— Eh ! bien, demanda-t-elle, pourquoi ne dansiez-vous pas ?
— C’est, répondit le beau garçon, que je préfère la chasse à la tarentelle ou au quadrille, en ce qu’elle me donne l’occasion de combattre et, parfois, de triompher.
— Dans ce cas, monsieur le chevalier, chassez, chassez tout à votre aise, car le gibier ne manque pas.
Àpeine avait-elle prononcé ces paroles que l’inconnue glissa d’entre les mains de M. de la Palisse et s’enfuit sous les arcades où elle prit une telle avance qu’il la dut poursuivre un bon moment. Il la rattrapa, toutefois, et, éclatant à son tour de rire ;
— Ha ! Ha ! s’écria-t-il, je parierais qu’aucun de mes compagnons ne pourra se flatter d’avoir une si belle pièce à son tableau.
La danse et la course avaient échauffé le corps de la jeune femme et il se dégageait de sa chair un parfum dont Jacques se grisait. Il songea à se présenter :
— Je me nomme, dit-il, Jacques de Chabannes, seigneur de la Palisse, et je combats pour la gloire du roi de France, mon bien-aimé souverain.
Elle répondit d’une voix dont il perçut le frémissement :
— Et moi, je ne suis qu’une humble femme, indigne de demeurer plus longtemps auprès d’un si grand seigneur.
— Nenni ! Nenni ! dit M. de la Palisse. Vous appartenez très certainement à la noblesse milanaise et j’en jurerais pour plusieurs raisons. La première c’est que vous êtes l’invitée du duc ou de la duchesse ; la seconde c’est que votre beauté…
— En quoi vous vous trompez, Monseigneur. Je ne suis ni noble, ni belle.
— Permettez-moi de vous en donner le démenti !
Ce disant, M. de la Palisse avait, d’un geste preste, saisi le loup de velours noir qu’il avait fait sauter avant même que la jeune femme n’eût songé à se défendre. Le visage apparut, aussi pur que celui d’une madone, sous la lumière de deux yeux immenses qui se mouillèrent soudain de pleurs.
— Ah ! pourquoi, se plaignit l’inconnue, pourquoi avez-vous fait cela ?
— Parce que, madame, répondit Chabannes en frémissant, je voulais vous prendre en délit de mensonge et aussi, surtout, parce que mon cœur n’aurait su attendre plus longtemps pour enfermer en lui-même le visage de celle dont il s’est épris.
La jeune femme voulut sourire à travers ses larmes.
— Combien mon visage en retrouverait-il dans votre cœur ?
— Peut-être quelques-uns, avoua cyniquement M. de la Palisse. Mais aucun qui soit si merveilleux. Allons, venez, madame, car l’on nous regarde, et dites-moi maintenant le nom que je dois prononcer lorsque je suis seul.
Il lui avait pris le bras et l’entraînait dans les galeries, à la recherche d’un coin désert. Mais partout des couples se tenaient enlacés dans l’ombre et ils durent parcourir de longs couloirs pour s’isoler. Et lorsque, enfin, ils <e trouvèrent seuls, Chabannes se mit à genoux
— Vous qui êtes si belle, madame, vous qu’aucune autre, jamais, ne remplacera, dites-moi ce nom que j’appellerai dans mes rêves, ce nom que j’invoquerai aux heures où je serai en danger dans les combats.
Alors, peut-être malgré elle, la jeune femme laissa tomber ces deux syllabes qu’elle prononça en les détachant comme on détache l’un de l’autre deux baisers.
— Bep-pa !
— Beppa ! répéta M. de Chabannes. Beppa ! Je savais bien que ce serait très doux.
Et puis :
— Vous appartenez à la maison de la reine ?
Beppa secoua la tête et, très bas :
— En vous disant que je n’étais point noble, je ne vous avais pas menti. Mon mari se nomme simplement Joachino Carmello et mon père est un Guadami. Je suis venue ici pat subterfuge, grâce à la complicité de la couturière de Béatrice d’Este et maintenant j’ai honte de ce que j’ai fait.
— Était-ce cette couturière qui était avec vous lorsque je vous ai rencontrée ?
— Oui, Monseigneur, Laissez-moi, de grâce, aller la rejoindre pour la prier de me ramener chez moi.
M. de la Palisse s’était remis debout.
— Non, dit-il, Beppa, vous ne me quitterez pas ce soir parce que je vous aime, et c’est moi qui vous accompagnerai lorsque vous rentrerez chez vous. Votre mari vous attend-il ?
— Seulement ma mère, Joachino est à Venise où il a accompagné des marchands.
Les yeux de Chabannes flambèrent. Beppa était libre et il sentait que, déjà, elle l’aimait.
Vers le milieu de la nuit, quelques instants après que le roi de France se fut retiré, ils partaient au bras l’un de l’autre, ayant échangé des baisers où Beppa avait mis toute sa naissante passion.
Quand ils arrivèrent devant la maison de la via del Giardino, où logeait la signora Guadami, mère de Beppa Carmello :
— En quel endroit et à quelle heure vous reverrai-je demain ? demanda M. de la Palisse.
Elle lutta une dernière fois :
— Il ne faut plus nous revoir. J’ai un mari et un enfant.
— Vous voulez donc, s’écria-t-il, que je me fasse tuer à la prochaine rencontre ?
— Ah ! Dieu ! jeta Beppa, si j’apprenais un jour que vous êtes mort…
Il la pressa contre lui.
— Demain… Où ? À quelle heure ?
Alors, toute tourmentée d’amour :
— Ici, répondit-elle. Glissez-vous dans ce jardin lorsque la rue sera déserte et obscure, à l’heure où les gens sages regagnent leur lit.
— Et les fous ! dit ardemment Chabannes.
Il étreignit Beppa, prit ses lèvres, les brûla dans un long baiser puis, s’arrachant enfin à son ivresse :
— Va, dit-il, Beppa ; à demain.
Et il regagna la maison où il était logé, tout bouillant de passion.
La belle aventure aurait pris fin six jours plus tard si Ludovic n’avait demandé à Charles VIII de laisser à Milan un détachement destiné à encadrer ses propres troupes, dans le cas où les ennemis feraient un retour offensif. Chabannes, qui brûlait une semaine plus tôt du désir de combattre, rougit à peine en demandant au roi un honneur dont ses compagnons faisaient fi. Ainsi allait-il pouvoir pendant de longs soirs presser dans ses bras sa nouvelle maîtresse et devait-il si profondément s’attacher à elle que, dix-huit années plus tard, l’amour qu’il avait peu à peu oublié refleurissait sous les rayons d’un printemps ressuscité.
La signora Guadami, cependant, n’avait pas tardé à le surprendre chez elle. Chabannes paya son silence d’une grande partie de son argent et, dès lors, il se trouva comme chez lui dans la maison de la via del Giardino d’où l’on avait retiré la petite fille de quatre ans que, Dieu aidant, le signor Joachino Carmello avait donnée à sa femme.
⁂
Et maintenant, avec une extraordinaire acuité, tous ces beaux souvenirs se pressaient à la mémoire de M. de la Palisse, tandis qu’il allait revoir, mourante ou morte, cette Beppa Carmello qu’il avait aimée follement.
La religieuse qui le conduisait marchait trop lentement à son gré dans les longs couloirs obscurs et sonores. Les salles succédaient aux salles et les plaintes des blessés répercutaient d’autres plaintes.
— C’est ici, dit la religieuse en ouvrant une porte.
M. de la Palisse, ce lion, se sentit défaillir. Il marcha lentement vers un lit. Un sanglot souleva sa poitrine.
— Beppa ! Beppa ! murmura-t-il.
Le visage de Beppa Carmello lui apparut. Il était blanc, d’un blanc de cire. Immobile, il était comme le modelage de ce visage qu’il avait tant couvert de ses baisers. Était-ce un effet de la mort qui le refroidissait ? On eût dit qu’il n’avait pas changé, pas vieilli. Les cheveux étaient demeurés noirs.
— Beppa ! appela M. de la Palisse d’une voix brisée.
La religieuse tâta le pouls.
— Elle vit encore, dit-elle.
Et elle se retira comme une ombre.
Jacques de Chabannes n’osait pas se pencher. Il attendait qu’un spasme roidit à jamais le corps ou qu’un miracle se produisit. Il dit encore :
— Beppa ! Beppa !
Alors, se réalisa le miracle. Beppa Carmello ouvrit les yeux. Elle parcourut de ses regards à demi-éteints toute la salle et lorsqu’ils se posèrent sur M. de la Palisse ils ne bougèrent plus.
— Beppa ! Ma Beppa !
La voix pénétra jusqu’à l’âme de la moribonde. Ses veux s’éclairèrent. Elle fit un effort et sortit sa main, sa longue main blanche où le sang ne coulait plus que lentement. M. de la Palisse prit la main, se pencha, la toucha de ses lèvres et la mouilla de ses larmes,
Un souffle vint mourir à ses oreilles :
— Jacques !
Elle l’avait reconnu.
— Mon amie ! Ma chère Beppa ! dit-il.
Beppa fit un nouvel effort. Il se pencha davantage. Un murmure s’éleva. Il entendit :
— Je n’ai aimé que vous et je meurs, Veillez… Veillez.
Ce fut tout. Le murmure se tut. Le corps eut un spasme. Beppa Carmello était morte.
M. de la Palisse était retourné bouleversé dans la maison qu’il avait élue et qu’il devait quitter le lendemain des événements que nous venons de narrer pour s’installer dans une aile du vieux palais où, dix-huit ans auparavant, Ludovic le More avait reçu le prédécesseur de Louis XII sur le trône de France.
Jamais il n’avait autant souffert. Il lui semblait qu’il venait de perdre Beppa Carmello à l’heure même où il avait obtenu d’elle son premier rendez-vous. Le temps avait-il vraiment passé ? Par quel sortilège Beppa, terrassée par la mort, avait-elle repris le visage d’autrefois et comment, alors que ses yeux ne voyaient presque plus, avait-elle pu le reconnaître ?
Il entendait encore sa voix, cette voix qui venait déjà d’outre-tombe : « Je n’ai jamais aimé que vous et je meurs ! » Pauvre femme ! Pourquoi, pendant dix-huit ans, l’avait-il oubliée ? Pourquoi n’était-il jamais revenu aux lieux de leurs amours ? À la suite de quelles circonstances était-elle entrée à San Ambrogio et depuis combien de temps y était-elle ? Que signifiait ce mot : « Veillez… » ? Et pourquoi la vieille signora Guadami, qui l’avait jadis accueilli en complice, l’avait-elle maudit en lui révélant le lieu de retraite de sa fille ? Un drame s’était déroulé. Lequel ?
M. de la Palisse courait, tant il avait hâte de retrouver la signora Guadami. Il allait la forcer à tout lui révéler. Il saurait, dût-il encore une fois employer la force !
Il arriva à la maison, gravit l’escalier à une folle allure, pénétra en trombe dans la pièce où il avait laissé morte de peur la signora Guadami et jeta un mot avec une voix de tonnerre :
— Malédiction !
La signora Guadami avait disparu !
Chabannes fit appeler toutes les gens de la maison, les interrogea et les accabla de menaces. Ce fut en vain : nul ne put ou ne voulut lui révéler où était passée celle de qui la fille venait de mourir.
— Ah ! s’écria-t-il, dussé-je bouleverser Milan, il faudra que je sache !
Àce moment, il se rappela que son écuyer, Gariglia, avait, lui aussi, disparu, et qu’il n’avait pas donné signe de vie depuis que les troupes françaises étaient entrées dans la ville. L’avait-on tué ou bien ? Pour la première fois, il se demanda si ce Gariglia n’était pas un félon et si ce n’était pas lui qui l’avait fait attaquer quelques jours plus tôt dans la via del Giardino.
Mais Gariglia, pour l’instant, passait au second plan. C’était d’abord la vieille qu’il fallait retrouver, la vieille qui devait savoir tant de choses mystérieuses et qui révélerait ce que Beppa n’avait pu exprimer.
M. de la Palisse fit appeler Maulmont et, lorsque Maulmont se fut rendu à son appel, il le mit au courant de ce qui s’était passé et lui ordonna de lui ramener la signora Guadami, qu’elle fût vivante ou morte.
Après quoi, plus calme, il donna des instructions pour que sa chère Beppa, sans doute tuée par des soldats du roi de France, reçût la sépulture qu’il eût donnée à une épouse.
Deux jours plus tard, et alors que Beppa avait été couchée sous une pierre du cimetière de San Ambrogio, Maulmont vint révéler à M. de la Palisse que la signora Guadami n’avait été retrouvée nulle part.
— Mort de ma vie ! s’écria Chabannes, emporté par le courroux. As-tu fait fouiller toute la ville, Maulmont ?
— Il aurait fallu soulever toutes les pierres, Monseigneur, et il en reste trop, en vérité !
— Eh ! bien, je vais la mettre à feu, entends-tu ? Je veux, je veux…
Sa colère tomba soudain et il ne fut plus qu’un pauvre homme vaincu par des sortilèges. Il pleura sa morte et, durant plusieurs jours, on ne devait plus le revoir que dans le château, où la douleur et une sorte de crainte mystérieuse le tenaient claustré.
Parfois, il s’emportait contre ses visiteurs et parfois il les écoutait sans mot dire et les renvoyait sans les avoir entendus.
Il se tenait courbé dans un fauteuil quand, un après-midi, on lui annonça qu’une vieille femme insistait pour lui parler. Tout de suite, il crut que c’était la signora Guadami et il se redressa, les yeux pleins de flammes. Il vit s’avancer vers lui une affreuse bossue qu’il faillit chasser comme une chienne.
— Que me veux-tu ? lui demanda-t-il rudement.
Elle ne répondit pas tout de suite, vint jusqu’à ses pieds et se prosterna. Après quoi, elle posa dans les yeux de M. de la Palisse des regards qui l’impressionnèrent.
— Seigneur, dit-elle, je suis venue vous demander justice.
— Va donc l’adresser au diable, misérable avorton !
— Hé ! Monseigneur, n’est-ce donc pas devant le diable que je suis ? Si vous ne l’étiez point, auriez-vous ainsi pris la ville ?
Chabannes, flatté au fond de soi, se radoucit. Et d’ailleurs, il y avait dans les regards de la vieille des rayons qui le troublaient profondément. Il demanda :
— De quoi as-tu à te plaindre ?
— De ce que vos lansquenets, Monseigneur, ont emporté la plupart des richesses que j’avais assemblées dans ma maison.
— Des richesses ! s’écria Chabannes dans un rire. Les avais-tu donc acquises par ta beauté ?
La vieille ne se fâcha point.
— Par mon travail, Monseigneur, dit-elle.
— Ho ! Ho ! Et quel travail ? Que fais-tu ?
— Je décèle le passé et je prédis l’avenir.
— Sorcière ! J’aurais dû m’en douter, Sorcière !
— Ne vous moquez pas, Monseigneur !
Il y avait eu dans sa voix des accents de défi, de menace, et ses yeux étaient demeurés rivés à ceux de M. de la Palisse, qui se baissèrent malgré lui. Lorsqu’il les releva
— Puisque tu lis dans le passé, dit-il, dis-moi ce que tu vois dans le mien.
— Me ferez-vous rendre justice ?
— Si tu ne te trompes pas, je m’y engagerai. Que vois-tu dans mon passé ?
— Des femmes, de nombreuses femmes, Monseigneur. Vous en avez aimé beaucoup et la plupart d’entre elles ont souffert. Je vois du sang. L’une d’elles vient de mourir.
— Ah ! çà, serais-lu toi-même une diablesse ?
— Une sorcière, Monseigneur, c’est tout comme.
— Et ces femmes, n’y en a-t-il pas une qui me redoute et se cache quelque part ? Dis-moi où elle est !
— Celle-là, vous ne l’avez pas aimée et je ne peux suivre, entre vous et elle, des liens qui n’existent pas. Cependant, je crois que vous la découvrirez vous-même si vous savez patienter.
— C’est donc là toute ta science ! Allons ! Déguerpis, vieille chouette de malheur !
Les yeux de l’inconnue s’allumèrent de malice.
— Paix ! Paix ! Monseigneur, dit-elle. Je m’en vais puisque vous ne voulez pas savoir…
— Quoi ?
— À quoi bon ?
M. de la Palisse s’emporta encore.
— Eh ! bien, vas-tu parler, oui ou non ? Dis-moi ce que tu sais si tu veux sortir d’ici vivante !
La sorcière ferma à demi les yeux et son front se creusa de stries profondes. Elle dit lentement :
— Jacques Chabannes de la Palisse, tu rencontreras bientôt une femme qui te rappellera celle que tu as aimée — celle qui est morte — et qui t’aimera à son tour.
— Où est-elle ?
— À Milan.
— Milan est une grande ville.
— Le Corso de Brera n’est pas infini.
— Le Corso de Brera, dis-tu, vieille. Et la maison ? Comment est la maison ?
— Elle a trente-deux yeux ouverts sur l’avenue.
— Trente-deux fenêtres… Allons ! parle, parle encore si tu ne veux pas mourir.
— Je ne sais plus rien ! dit la vieille en se reculant.
— Si ! Si ! Ah ! Tu as dit « Une femme qui me rappellera celle que j’ai aimée »… Son nom ?
— Cherche-le ! Je ne le sais pas.
— Est-elle brune ?
— Comme l’autre !
M. de la Palisse haletait. Il se tenait presque plié en deux sur son siège, la tête très en avant, les yeux démesurément ouverts, les mains crispées sur le bois du fauteuil. Il revoyait Beppa qui lui souriait, comme si la morte eût été ressuscitée.
— Sorcière, dit-il, si tu as menti, tu connaîtras les pires supplices.
— Et toi, Jacques de Chabannes, si j’ai dit vrai, me feras-tu rendre mes biens ?
— Tu as dit : une maison du Corso de Brera et qui a trente-deux fenêtres. (Combien d’étages aurai-je à monter ?
— Tu n’auras qu’à demander au portier la maîtresse de maison.
— Elle est donc riche ?
— Plus que toi-même. Adieu ! laisse-moi m’en aller maintenant. Ah ! un dernier mot… Tu attendras le soir… Tu n’iras là-bas que lorsque l’ombre se sera étendue sur la ville. Adieu.
M. de la Palisse vit se reculer lentement celle qui lui avait parlé et il ne dit plus rien, ne fit pas un seul geste pour la retenir. La porte s’ouvrit et se referma. Il resta là, crispé, ne sachant plus s’il était éveillé ou s’il faisait un rêve. Au bout d’un long moment, il se passa une main sur son front.
— Qu’avait-elle donc dans les yeux ? se demanda-t-il.
Puis il éclata de rire et il cria :
— J’allais croire à ses sornettes ! Et je ne lui ai même pas demandé qui elle était ! Et elle ne m’a pas dit son nom ; elle, qui voulait que je lui fisse rendre justice ! Ha ! Ha !
Cependant, après quelques secondes, il se prit à murmurer :
— Corso de Brera. Une maison à trente-deux fenêtres.
Toute la journée ces mots-là devaient l’obséder, et, pendant des heures, au cours de la nuit, il les entendit à ses oreilles comme s’ils eussent été dits par des lèvres toutes proches.
Au matin, il était résolu à aller au-devant de ce qu’il pensait, malgré tout, être une mystification. Mais, par instants, il serrait ses poings.
— Qu’ils prennent garde ! s’écriait-il, on ne se moque pas impunément de Jacques de Chabannes.
Maulmont et quelques autres vinrent, dans l’après-midi, lui proposer des parties de dés. Il fut sur le point de leur révéler l’étrange visite qu’il avait reçue la veille, mais il se tut. Le jour traîna. Il semblait que le soleil faisait à dessein de prolonger sa course. M. de la Palisse n’était pas sorti, malgré les instances de Maulmont qui, en se retirant, lui avait demandé de l’accompagner.
L’ombre descendit enfin. Elle parut d’abord monter du sol, puis, soudain, elle s’abattit, presque d’un seul coup. Jacques de Chabannes revêtit une cotte de mailles, se couvrit d’un long manteau et s’arma d’un pistolet et d’un poignard. Il aurait pu se faire accompagner. Il voulait être seul, seul pour que nul ne fût témoin de la supercherie, de la mystification dont il allait être victime.
Les passants le suivaient des yeux, intrigués. Lorsqu’il arriva Corso de Brera, il jeta un juron. L’étourdi ! Comment, dans l’ombre, allait-il reconnaître la maison aux trente-deux fenêtres ? Pourtant, peu à peu, ses yeux s’étant mieux habitués à l’obscurité, il put distinguer les façades des maisons et, s’arrêtant devant les plus imposantes, il compta les fenêtres dont certaines brillaient. Il découvrit l’immeuble qu’il cherchait vers le milieu de la rue.
— C’est bien là ! murmura-t-il. À moins qu’il n’y ait deux maisons semblables…
Résolu, il s’engagea sur une passerelle, poussa une lourde porte qui s’ouvrit, se trouva dans un couloir à peine éclairé et devant une autre porte à laquelle il dut frapper. Après quelques instants, cette porte s’ouvrit sans que des pas se fussent fait entendre. Une femme s’inclina, s’effaça.
— Tout le monde peut donc entrer ici comme il veut ? s’étonna M. de la Palisse.
La femme ne répondit pas. Elle marchait devant lui, comme si elle eût conduit un ami de la maison, attendu. Ils s’engagèrent, l’un à la suite de l’autre, dans un large escalier pourvu d’une lourde rampe de fer forgé et arrivèrent sur un palier qui commandait quatre autres portes. La femme frappa à l’une d’elles, tourna une sorte de levier et s’effaça. Elle n’avait pas proféré un seul mot.
Lorsque M. de la Palisse se retourna, elle avait disparu. Il se trouvait dans une pièce de vastes dimensions, faiblement éclairée et presque nue. Il était seul. La porte s’était refermée.
— Ah ! çà, se demanda-t-il, serais-je maintenant prisonnier ?
Or, comme il se posait cette question, une portière se souleva et M. de la Palisse aperçut devant lui un salon ruisselant de lumière et qui lui parut très somptueusement décoré. Il y pénétra, de plus en plus intrigué. Et soudain, il poussa une exclamation de surprise et de joie.
Une femme était assise dans un large fauteuil où l’on aurait pu tenir à deux et elle était si belle, si magnifiquement vêtue d’une robe de broderies, si bien parée d’admirables bijoux, qu’on n’aurait su rêver créature plus merveilleuse.
— Monsieur de Chabannes, dit-elle, soyez le bienvenu.
Il voulut manifester son étonnement, mais il ne sut que murmurer :
— Ah ! madame…
Elle riait et son rire suscitait le ravissement.
— Eh ! bien, dit-elle, voulez-vous vous asseoir ?
— Pas avant, dit M. de la Palisse, de vous avoir baisé les doigts, madame.
Il se courba, prit la main qui lui était offerte et y posa ses lèvres avec une grâce qui aurait pu surprendre chez lui. Puis il alla s’asseoir sur un siège qui faisait face au fauteuil de l’étrange hôtesse et attendit qu’elle parlât. Mais elle se contentait de sourire et il s’abandonnait à son ravissement.
Un assez long moment ils demeurèrent ainsi, pareils à des amoureux qui n’osent point se dire qu’ils s’aiment. M. de la Palisse parla enfin
— Madame, dit-il, une sorcière, qui est venue me voir hier, m’a engagé, je ne sais comment, à pénétrer dans votre maison, la maison aux trente-deux fenêtres du Cours de Brera. M’y voici. Je me demanderais ce que je suis venu y faire si votre charme ne me privait de mes facultés de réfléchir. Voulez-vous cependant me permettre d’être indiscret ?
— Mais il me semble, M. de la Palisse que vous l’avez déjà été en violant cette demeure.
— Où vous m’attendiez !
— Fi ! Quelle fatuité ! En réalité, j’attendais je ne sais qui. Un chevalier de France ? Peut-être ! Ai-je dit tout haut ce que je rêvais ? Une fée m’a-t-elle entendue ? Je vous jure que je n’en sais rien !
— Eh ! bien, dans ces conditions, dit Chabannes en riant, avouez que vous avez été mal servie !
Il ne pensait plus à la morte qu’il avait pleurée, à cette Beppa dont la tombe était encore fraîche. Comme toujours, il se laissait prendre par l’Amour, oublieux des amours qu’il avait fait naître. Mais, à vrai dire, jamais il n’avait été séduit par une femme aussi belle.
— Qui sait ? répondit l’inconnue en souriant.
M. de la Palisse quitta son siège, se rapprocha d’elle et, la buvant pour ainsi dire des yeux :
— Quand il m’arrivera de rêver, dit-il, voulez-vous me permettre de donner un nom à mon rêve ?
— Ah ! Quand une femme donne son nom, elle s’engage déjà beaucoup plus qu’elle ne pense. Le nom que l’on révèle est déjà le premier aveu.
Àpeine venait-elle d’achever que tout s’éteignit avec la même facilité que si l’électricité eût été en usage. Les chandelles avaient-elles été truquées ? Peut-être. Tout fut plongé dans l’ombre d’un seul coup. Mais, presque au même instant, une glace s’éclaira et M. de la Palisse, frappé par la lueur, détourna les yeux. Alors il se passa une chose incroyable.
Derrière la glace, M. de la Palisse vit glisser la silhouette d’une jeune femme, une femme qui était le portrait vivant de Beppa, la morte.
— Ciel ! Ciel ! s’écria-t-il en se précipitant.
Il ne put arriver jusqu’au fond de la pièce. La glace s’était éteinte soudain, la silhouette avait disparu et lorsque de nouvelles lampes s’allumèrent, il n’y eut plus qu’une draperie là où M. de la Palisse avait cru voir un cristal derrière lequel Beppa vivante glissait.
— Eh ! bien, monsieur, qu’avez-vous eu ? demanda de sa voix chantante l’énigmatique maîtresse de maison.
— Je suis ensorcelé ou fou ! dit Chabannes.
Et, peut-être pris de peur, lui, le lion, il marcha vers la porte pour quitter cette maison où Beppa venait d’apparaître à ses yeux.
M. de la Palisse, après une nuit fort agitée, décida au matin de s’entourer d’hommes d’armes et de se rendre à la maison du Corso de Brera, qu’il ferait garder pendant qu’il aurait un nouvel entretien avec la merveilleuse et mystérieuse hôtesse de qui il avait pris congé dans des conjonctures dont il se montrait surpris.
Il allait donner ses ordres lorsqu’on lui annonça un messager de Monseigneur le duc de Nemours. L’homme avait forcé son cheval en le faisant marcher toute la nuit à folle allure. Il tendit à M. de la Palisse un billet portant le sceau de Gaston de Foix qui, de sa propre main, avait écrit ces lignes :
« J’ai fait annoncer à Sa Majesté le roi ta brillante victoire et je ne doute pas que tu n’en reçoives bientôt le prix.
« Ta vaillance, ton habileté ont effacé ta faute et je te presse sur mon cœur, ô mon bon frère d’armes.
« Milan prise et nos derrières assurés, je peux songer à porter à la Ligue le dernier coup. Mais il me faudra beaucoup de monde et je veux que mes plus brillants compagnons soient à mes côtés.
« Le commandant des armées françaises enjoint donc au capitaine Chabannes de rallier avec ses forces le quartier général de Brescia dans les délais les plus courts. Le capitaine Chabannes ne laissera à Milan que les effectifs qu’il jugera suffisants à assurer l’ordre dans la ville et à contenir, si besoin était, les bandes ennemies qui chercheraient à y pénétrer.
« Fait à Brescia le 20 mars 1512… »
Lorsqu’il quitta des yeux le message, Chabannes ne pensait plus à la maison du Corso de Brera. Il manda Maulmont et lui dicta ses ordres. À midi, la petite armée devait s’ébranler.
Trois jours plus tard, elle atteignit Brescia d’où étaient déjà parties les avant-gardes.
Le duc de Nemours venait d’apprendre que l’empereur Maximilien se disposait à se joindre aux ennemis de Louis XII, et il avait décidé de détruire à tout prix l’armée du pape Jules II et du roi d’Aragon. Dès lors, il lui fallait entrer en Romagne et se porter sur Ravenne pour y attirer les soldats de la Ligue qui ne manqueraient pas de se jeter au secours d’une ville si importante.
Le 3 avril, il établissait son camp entre le Montone et le Ronco, dans une presqu’île où il se trouvait à peu près en sûreté. Comme il l’avait prévu, les Vénitiens, commandés par Don Ramon de Cardona, accoururent par marches forcées. La bataille, cependant, ne paraissait pas encore imminente lorsque l’empereur Maximilien donna l’ordre à 5 000 lansquenets allemands de quitter le camp français. C’était priver l’armée française d’une élite de combattants et rompre un équilibre qui était jusque-là en faveur des forces du roi Louis XII.
Fort heureusement pour le duc de Nemours, le colonel des Allemands, Jacob d’Empfer, grand ami de Bayard, garda l’ordre dans sa poche et informa Gaston de Foix qui se décida brusquement à attaquer. La bataille s’engageait favorablement pour nous, grâce à une trahison allemande.
Le 9 avril, un terrible assaut donné à Ravenne fut repoussé par la garnison que commandait Marc-Antonio Colonna. Mais, le 11 avril, jour de Pâques, dès le point du jour, les Français traversèrent le Ronco sans que les coalisés, qui se tenaient derrière les fossés de leur camp, eussent opposé de résistance.
Des deux côtés, les troupes avaient des chefs réputés : les Français étaient conduits par Gaston de Foix, le duc de Ferrare, qui avait formé la plus belle artillerie de l’Europe, le chevalier Bayard, M. de la Palisse, Louis d’Ars et quelques autres capitaines fameux. Quant aux coalisés, ils avaient à leur tête le célèbre Pedro Navarro, Fabrizio Colonna, le plus renommé des capitaines italiens, le marquis de Pescaire et le capitaine espagnol Antoine de Lève.
L’armée de Jules II disposait de 1 400 lanciers, 1 000 chevau-légers et 12 000 fantassins. Ceux-ci étaient admirablement retranchés derrière leurs chariots armés de lances de fer et d’épieux et chargés de vingt pièces de campagne et de deux cents grosses haquebutes.
Le duc de Nemours, voyant que ses adversaires restaient dans leurs retranchements, chercha à les en faire sortir grâce à son excellente artillerie. Mais Navarro répondit par un feu aussi violent et aussi meurtrier que celui de la France. Après trois heures d’une épouvantable canonnade, les deux partis avaient également souffert. D’une part, l’infanterie française, qui s’était avancée à découvert, avait perdu la plupart de ses officiers, dont le sire de Molard et le traître allemand d’Empfer ; d’autre part, la cavalerie espagnole et italienne avait fait des perles énormes.
L’armée de Gaston de Foix était étendue en forme de croissant, à l’aile gauche les canons du duc de Ferrare prenant en écharpe la ligne des alliés et emportant des rangs entiers à chaque volée.
Lassés d’être ainsi décimés, les deux partis passèrent à l’attaque. La cavalerie espagnole et italienne chargea le corps de bataille français où se trouvait le duc de Nemours. Elle devait être culbutée après une terrible mêlée, Pendant ce temps les fantassins français et allemands s’étaient rués à l’assaut du camp de Pedro Navarro. Repoussés d’abord après un grand carnage, ils étaient revenus à la charge contre les Espagnols qui, combattant avec le glaive et le bouclier comme les anciens Romains, avaient rompu la phalange allemande hérissée de piques immenses. Les Gascons et les Picards étaient également en désordre lorsque la cavalerie française, prenant les bandes espagnoles en queue, rétablit le combat et les délogea enfin de leur camp. Pedro Navarro, fait prisonnier, la bataille était gagnée.
Mais Gaston de Foix, apercevant une forte bande d’infanterie espagnole qui s’était ralliée et se retirait le long du Ronco en cherchant à gagner Ravenne, se jeta furieusement sur ses ennemis, irrésistiblement poussé par son jeune courage. Il était presque seul, car quelques gentilshommes seulement l’avaient suivi. Aussitôt entouré et jeté à bas de son cheval, il se releva, l’épée à la main. Mais, avant même que Chabannes ne fût intervenu, il était percé de coups et tombait pour toujours.
— Monseigneur ! Monseigneur ! s’exclama sourdement Chabannes, en se penchant, indifférent au danger qui le pressait lui-même.
Le jeune héros rouvrit les yeux et esquissa un sourire. Ses lèvres remuèrent et Chabannes se pencha davantage. Il entendit :
— Bayard, ici… chef… Toi, à Milan…
Ce furent les derniers mots du neveu du roi de France. Sa tête se renversa. Un flot d’écume rougie moussa à ses lèvres. Ses yeux se fixèrent sur l’éternité. Il était mort.
⁂
Huit jours plus tard, Bayard ayant pris le commandement de l’armée en attendant la paix qu’on n’allait pas tarder à signer, M. de la Palisse, toujours suivi de Maulmont, reprenait le chemin de Milan où sa présence était nécessaire pour surveiller les Suisses, et dont il allait être nommé gouverneur.
Le détachement français qu’il emmenait n’atteindrait pas Milan avant trois semaines. Les fantassins étaient las et les chevaux fourbus. Par ailleurs, l’argent manquait et il fallait, tout le long du chemin, piller pour s’approvisionner en vivres, ce qui ne manquait pas de retarder la marche.
M. de la Palisse, qu’entouraient Maulmont et trois chevau-légers, marchait à quelques centaines de pas de l’avant-garde et, s’il ne prononçait guère de paroles, on l’entendait bien souvent soupirer. La mort de Gaston de Foix l’avait empli d’une profonde tristesse. Cependant, ce n’était point sa peine qui s’exhalait, M. de la Palisse supportait impatiemment la longueur du voyage.
S’il n’avait pas eu la responsabilité de la petite armée, il aurait crevé trois chevaux pour rentrer à Milan et percer sans plus attendre le mystère.
— Pour châtier ceux qui se sont moqués de moi, aussi, disait-il parfois entre ses dents.
Mais, aussitôt, il revoyait apparaître la silhouette de Beppa derrière la glace, et le beau visage de l’inconnue se représentait à son souvenir. S’était-on réellement moqué de lui ?
Alors, il voulait savoir et c’était pour cela qu’il soupirait et s’efforçait à faire doubler les étapes. Plus on se rapprochait de la ville et plus s’exaspérait son impatience. Il avait évité Castane pour abréger le trajet. Milan ne fut plus qu’à huit lieues. Huit lieues. Est-ce qu’on ne pouvait pas faire huit lieues en un jour ?
Au matin, quand on leva le bivouac, il dit à Maulmont :
— Aucune attaque n’est plus à craindre. Je vais prendre les devants pour préparer la rentrée des soldats du roi.
— Eh ! quoi, répondit Maulmont, en feignant de s’étonner, n’est-ce point à l’un de vos officiers de prendre de telles dispositions ? Un chef victorieux ne doit-il pas se présenter en tête de son armée ?
M. de la Palisse ne répondit pas. Il savait bien que Maulmont avait raison ! Rongeant son frein, il remit au pas sa monture qu’il avait piquée et, pendant des heures, il ne dit plus un mot.
Les fantassins et les cavaliers, sentant proche le repos et goûtant par avance les plaisirs qui leur étaient promis, chantaient maintenant, oublieux du carnage, dans les rayons du soleil qui brillait sur les champs.
Lorsqu’on fit halte, au milieu du jour, il devait rester à parcourir un peu plus de quatre lieues. Deux heures de cheval, même avec des bêtes qui n’en pouvaient plus.
— Allons ! se dit M. de la Palisse. Il faut que j’arrive ce soir. Je ne saurais passer toute une nuit encore !
Vers quatre heures de l’après-midi, il fit signe à Maulmont :
— Mon fils, lui dit-il, tu arrêteras la troupe dans une heure et tu feras bivouaquer.
— Vous, monsieur ?
— C’est un ordre que je le donne, entends-lu ? Un ordre, ça ne se discute pas.
Maulmont baissa la tête.
— C’est bien, dit-il, j’obéirai.
Alors, le voyant attristé, M. de la Palisse lui frappa sur l’épaule.
— Il faut que je prenne les devants, dit-il. Je t’expliquerai cela plus tard. Mais demain, sois-en certain, je reviendrai me mettre en tête de l’armée.
Sur ces mots, il désigna de la main deux cavaliers et leur enjoignit de le suivre. Les chevaux éperonnés prirent le galop. Mais, à peine avaient-ils parcouru une demi-lieue, que l’un d’entre eux s’abattit en entraînant son cavalier, M. de la Palisse s’arrêta pour voir si l’homme se relèverait. Quand il en eut l’assurance, il poussa son cheval dans le chemin défoncé. La bête butait à chaque pas et il fallait pour la retenir que M. de la Palisse tirât sur les brides.
Les faubourgs de Milan apparurent dans le lointain, au moment que le soleil sombrait.
Un petit bois qu’il fallait traverser semblait absorber toute la lumière. M. de la Palisse, maintenant suivi par un seul cavalier, dut mettre sa monture au pas. Soudain, celle-ci fit un écart. Cinq cavaliers venaient de surgir d’un fourré et se précipitaient sur la route.
— Sus ! Sus ! cria M. de la Palisse en tirant son épée.
Il fonça seul, l’homme qui l’accompagnait s’étant un peu attardé. Tout de suite, il fut entouré et le combat s’engagea. Les ennemis étaient revêtus d’une cotte de mailles et portaient une sorte de masque. On eût dit qu’ils combattaient sans conviction. Avaient-ils peur ? Peut-être. Deux d’entre eux se portèrent au-devant du chevau-léger pour lui barrer le passage, cependant que les trois autres cernaient M. de la Palisse.
Celui-ci, voulant en finir, se jeta sur l’un d’eux et chercha à le frapper au visage. Il ne parvint qu’à faire sauter le masque et jeta un nom, dans un long cri :
— Beppa !
Le cavalier qu’il venait de démasquer était une femme. Sans doute celle dont il avait vu la silhouette passer derrière la glace dans la maison du Corso de Brera et qui était la vivante image de sa morte.
Il voulut encore crier, mais sa voix s’arrêta net dans sa gorge. Blessé d’un coup d’épée, il s’était abattu.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE