02
M. de la Palisse sortit du long évanouissement où sa blessure l’avait plongé et promena ses regards autour de lui. Il se trouvait dans une petite pièce, une sorte de cellule qui recevait le jour d’une lucarne ouverte presque au ras du plafond, et seulement meublée d’une chaise, d’une petite table et d’un lit étroit dans lequel il était couché.
Ses souvenirs furent lents à s’éveiller et, pendant un long moment, il demeura sans réaction. Tout ce qu’il pouvait concevoir c’était qu’il n’était pas dans sa chambre. Pourtant, comme un animal engourdi retrouve ses mouvements lorsque la chaleur l’a pénétré, sa mémoire reprit son pouvoir et la dernière scène de sa vie consciente se reconstitua à son esprit.
M. de la Palisse se revit sur la route, dans le bois qu’elle traversait avant d’atteindre Milan, et luttant à peu près seul contre cinq démons qui l’avaient traîtreusement attaqué. Soudain, il se rappela l’apparition fantastique du cavalier qui était une femme et que cette femme ressemblait si exactement à Beppa Carmello qu’il fallait bien se demander si la morte n’était pas ressuscitée.
Le blessé voulut se redresser sur sa couche et le mouvement qu’il fit lui arracha un cri de douleur. À ce cri, une femme apparut, qui portait la robe des religieuses. Il demanda où il était.
— Votre Seigneurie nous a été amenée cette nuit et elle se trouve à l’hôpital Majeur — Ospedale Maggiore. C’est moi qui ai reçu l’honneur de veiller sur elle.
— Vous savez donc qui je suis ? demanda encore Jacques de Chabannes.
— Le chef des armées de Sa Majesté le roi de France.
— Bon ! Bon ! ma sœur. Et comment suis-je ici ?
— Votre Seigneurie aurait été déposée évanouie à la porte de l’hôpital par des inconnus, des cavaliers, assure-t-on, qui se sont retirés avant qu’on n’ait ouvert la porte.
— Voilà bien, s’écria M. de la Palisse, un nouveau mystère qu’il me plairait d’éclaircir, car je suis, en vérité, entouré par un trop grand nombre de mystères.
— En attendant, dit la religieuse d’une voix très douce, il serait souhaitable que votre Seigneurie se délivrât de la fièvre qui l’a saisie et qu’elle se guérit de sa blessure.
— N’est-ce point à la jambe que j’ai été touché ?
— À la jambe et à la poitrine, Monseigneur. Deux coups d’épée… aux dires du médecin.
— Bah ! Ils ne doivent pas être-très redoutables, car je ne souffre pas. Mais encore une question : comment se fait-il que je sois resté évanoui si longtemps et que je ne me sois pas rendu compte de mon transfert et des soins que l’on me donnait ?
— Monseigneur voudra bien m’excuser, mais je l’ignore.
— C’est encore un mystère, n’est-ce pas ? Un de plus ! Voulez-vous me donner à boire ?
La religieuse se retira sans rien dire et revint avec une tisane qu’elle offrit au blessé. M. de la Palisse l’avala d’un trait, sourit à son infirmière et se tourna vers la ruelle, les paupières lourdes et le front brûlant.
Il devait, pendant sept ou huit jours, être la proie d’une très forte fièvre qui le tint abattu et lui enleva la faculté de penser. Ses blessures, fort heureusement, n’étaient pas très graves et les plaies ne s’envenimèrent point.
Quand il sortit de sa longue torpeur, M. de la Palisse trouva auprès de lui une jeune fille qui avait remplacé la religieuse. Elle paraissait n’avoir pas plus de vingt ans et portait sur ses traits et dans la voix une extrême douceur. Il suffit que Chabannes la vit pour que son sourire s’éclairât. Ainsi, même dans l’état de grande faiblesse où il se trouvait, ne demeurait-il pas insensible au charme d’une femme.
— Quel est votre nom, mon enfant ? demanda-t-il.
— Je m’appelle Marina, Monseigneur.
— Marina ! C’est joli, c’est très doux à prononcer. Vous avez à peine vingt ans ?
— Dix-huit…
— Et c’est vous qu’on a chargée de me soigner ?
— De veiller sur vous, Monseigneur. Les soins, c’est un médecin qui vous les donne.
— Vous êtes Milanaise ?
— Milanaise par la naissance. Mais mon cœur est français.
Pour prononcer ces cinq derniers mots, elle avait baissé la voix après avoir regardé du côté de la porte.
— C’est gentil, dit M. de la Palisse en souriant encore une fois. Depuis combien de jours êtes-vous auprès de moi ?
— C’est aujourd’hui le quatrième.
— Je devais être très malade, puisque je ne l’ai pas remarqué.
— Votre Seigneurie a eu une grosse fièvre.
— Dieu merci, mon enfant, me voici tiré d’embarras. Savez-vous si je pourrai bientôt me lever ? Ce médecin, quand reviendra-t-il ?
— Sans doute dans quelques instants, Monseigneur.
— Ah ! bon, il me tarde… Je voudrais sortir bientôt.
— C’est lui seul qui en décidera.
— Non, signorina, pas lui seul. J’ai, moi aussi, mon mot à dire.
— Mais votre Seigneurie doit se montrer très prudente si elle ne veut point retomber dans l’état pernicieux où elle était.
Chabannes, touché par tant de sollicitude, ferma les yeux à demi et demeura un long moment à rêver. Puis :
— Savez-vous que j’ai faim ? dit-il.
— C’est bon signe.
Sans doute, jolie signorina. Mais quand me donnera-t-on de quoi manger ?
— Quand le médecin le permettra.
— Au diable ce médecin qui se fait tant attendre !
Après un nouveau temps de silence, il interrogea une fois encore :
— Mes officiers sont-ils venus me voir ?
— Un très grand nombre, Monseigneur.
— Savez-vous si, parmi eux, se trouvait M. de Maulmont ?
Marina rougit, mais si discrètement que M. de la Palisse ne le put pas remarquer.
— Oui, je crois, répondit-elle,
— Et on les a empêchés de me parler ?
— On ne leur a pas permis de pénétrer jusqu’ici.
— Parce que l’on croyait que j’allais mourir ? Ha ! Hal Comme si Jacques de Chabannes ne devait pas mourir face aux ennemis de la France ! Avez-vous entendu parler de Monseigneur le duc de Nemours — de Gaston de Foix, ma chère enfant ?
— Son nom glorieux est venu jusqu’à moi.
— Eh ! bien, c’est comme lui que je mourrai, l’épée à la main et non point dans un lit. Car il faudra bien que je le venge.
Il allait s’exalter lorsque la porte s’ouvrit pour donner passage à un homme que suivait une religieuse. C’était le médecin, un praticien milanais, qui avait la direction de l’Ospedale Maggiore.
— Pourquoi, s’étonna Chabannes, n’a-t-on pas chargé l’un de mes médecins de me soigner ?
— Parce que, Monseigneur, répondit celui-ci en s’inclinant, nous n’avons voulu laisser à personne l’honneur de guérir le plus vaillant des capitaines.
La réplique flatta M. de la Palisse, qui sourit.
— C’est bien, dit-il ; mais le souci de me guérir vous fait-il oublier que je dois manger ?
— J’attendais que votre Seigneurie n’eût plus de fièvre.
Sur ces mots, le médecin prit le pouls de l’illustre malade et s’assura ainsi de ce que la fièvre avait tombé.
— Voyons les plaies, dit-il.
Elles étaient à peu près fermées et, déjà, l’on y remarquait la poussée victorieuse des nouvelles chairs.
— Votre Seigneurie, annonça le guérisseur dans un sourire, va pouvoir dès aujourd’hui reprendre une partie de ses forces et je peux assurer que la guérison ne tardera pas.
Il se tourna vers Marina et lui demanda si elle ne voulait pas être remplacée.
— Non, monsieur, répondit la jeune fille, et je vous demanderai même de vouloir bien me laisser auprès de Sa Seigneurie jusqu’à l’heure où elle pourra quitter l’hôpital.
— C’est accordé, mademoiselle. À moins que Monseigneur…
— Par la Mort-bleu ! s’écria Chabannes, je voudrais bien voir qu’une autre prenne la place de cette enfant auprès de moi !
Ce qui lui valut un exquis sourire de reconnaissance.
Quelques instants plus tard, alors que le médecin et la religieuse partis, Marina apportait au blessé un grand bol de bouillon où flottaient de minces tranches de biscuit :
— Pourquoi, mon enfant, demanda Chabannes, tenez-vous à cette tâche si peu agréable que l’on vous a confiée et qu’on aurait dû donner à une vieille femme ?
Marina, sans répondre, détourna les yeux, et Chabannes se dit que, là aussi, il devait y avoir un autre mystère. Quand il se fut restauré, encore qu’insuffisamment à son gré, il remarqua :
— Et maintenant, je l’espère, mes compagnons pourront venir me voir ?
Marina répondit que M. de Maulmont attendait le bon vouloir de Sa Seigneurie.
— Ah ! qu’il entre ! qu’il entre ! s’écria joyeusement M. de la Palisse.
Maulmont, qui attendait derrière la porte, se précipita.
— Monseigneur ! Monseigneur ! s’exclama-t-il, il y a trop de jours que j’attendais cette heure !
Marina s’était retirée et si M. de la Palisse avait pu voir alors son visage, il aurait été étonné de son bouleversement, Maulmont baisait la main de son chef avec une affection filiale, une sorte de dévotion.
— Suis-je donc descendu si bas, demanda Chabannes, que tu aies eu si peur ?
— Vous avez commis une redoutable imprudence et j’ai tremblé à la pensée que vous pouviez la payer très cher. Il ne vous avait donc pas suffi d’une première fois ?
M. de la Palisse se mit à rire.
— Voilà, dit-il, que tu vas me faire des reproches ? Prends garde ! N’oublie pas que je suis ton commandant ! Mais dis-moi : où en sommes-nous ?
— Les ennemis n’ont rien tenté contre Milan ; quant à l’armée, elle occupe la région de Ravenne sous les ordres de Bayard, en attendant que le traité de paix soit signé.
— Et qu’on nous rappelle ?
— Sans doute ! Que ferions-nous ici si la Ligue reconnaît les conquêtes de Sa Majesté ?
— Oui, oui, dit M. de la Palisse qui ajouta aussitôt à mi-voix : Il faut que je guérisse très vite.
Le désir qu’il exprimait ne devait point se réaliser à son gré, puisque huit jours plus tard il n’avait pas encore quitté l’Ospedale Maggiore. Toutefois, le temps allait lui paraître moins long en raison des visites qui, de jour en jour, se multipliaient, et de la présence à son chevet, quand il demeurait seul, de la douce Marina, la jolie infirmière.
Le surlendemain du jour où Maulmont était pour la première fois entré dans sa chambre, la porte se rouvrit presque sur les pas des gentilshommes français qui venaient de la franchir en se retirant. Chabannes, que le long entretien avait fatigué, faillit bien ordonner qu’on le laissât tranquille. Mais il reconnut un visage de femme qui l’avait séduit par sa beauté et, à peine avait-il froncé les sourcils, qu’il sourit. Il avait devant lui l’inconnue du Corso de Brera.
— Soyez la bienvenue ! dit-il, ô vous qui avez si fort préoccupé ma pensée !
Elle s’assit et posa sa longue main blanche sur les doigts amaigris du blessé.
— Comment vous sentez-vous, Monseigneur ?
— Tellement bien que j’ai fort envie d’envoyer le médecin qui me soigne à tous les diables. Mais c’est seulement, madame, depuis que vous êtes entrée céans.
L’inconnue partit d’un éclat de rire.
— J’ai grande joie, dit-elle, à constater que vous êtes demeuré aussi galant et que les coups d’épée que vous avez reçus ne vous ont rien enlevé de votre esprit.
— Et moi, répondit M. de la Palisse, je suis heureux de voir que vous êtes toujours aussi belle. Mais êtes-vous demeurée aussi énigmatique ?
— En quoi cela, Monseigneur ?
— Vous n’aviez pas voulu me faire connaître votre nom.
— Je pensais qu’il serait pour vous sans importance,
— Et maintenant ?
— Peut-être ai-je changé d’avis !
— À la suite de quel revirement ?
— J’ai été très peinée lorsque j’ai appris que vous aviez été blessé ; j’ai éprouvé le besoin de venir prendre de vos nouvelles et j’ai alors pensé que vous pouviez avoir pour moi les sentiments que j’éprouvais pour vous… et qui sont d’amitié.
M. de la Palisse répliqua :
— L’amitié ne peut naître que d’un long commerce ; seul l’amour vient spontanément au cœur.
L’inconnue avait rougi.
— Je donnais au mot amitié un sens qui n’est sans doute point celui que vous lui accordez vous-même…
— Eh ! quoi ! madame, devrais-je entendre ?…
— Épargnez-moi, Monseigneur ! Une femme ne saurait sans inquiétude descendre au fond de son âme aussitôt qu’elle y sent le trouble qui risque d’en faire une esclave un jour.
Chabannes prit la main qui s’était posée près de la sienne, la porta à ses lèvres et, les yeux à demi clos :
— Enivrantes paroles ! murmura-t-il.
Après quoi, ses regards suppliants se posèrent sur l’inoubliable visage. Alors, se décidant enfin, l’inconnue prononça son nom :
— Je suis la comtesse Béatrix d’Ayala.
— Béatrix ! répéta Chabannes. Ce sont les syllabes que je dirai au moment de mourir.
— Il en était d’autres plus chères à vos lèvres.
M. de la Palisse secoua la tête lentement.
— Pas plus chères, dit-il, mais autant ! Je n’ai plus à les prononcer depuis que la mort a glacé les lèvres qui pouvaient y répondre. Et, à ce propos, madame, dites-moi comment il se fait que le soir où je vous ai vue pour la première fois, l’image de la morte m’est apparue devant vous.
Béatrix d’Ayala resta un moment sans rien répondre. Son front s’était plissé et elle paraissait réfléchir. Chabannes n’avait pas détaché ses regards de son visage. Il la pressa :
— Pourquoi ne répondez-vous point ?
— Parce que je ne saurais rien expliquer, dit-elle. Mais, peut-être, avez-vous été victime d’une hallucination. Dans le moment où vous étiez parjure au plus bel amour de votre vie, celle qui en avait été l’objet vous est-elle apparue pour vous rappeler qu’un amant doit rester fidèle au souvenir de celle qui lui a sacrifié Sa paix et sa vie…
Àpeine Béatrix finissait-elle de prononcer ces paroles que la porte se rouvrit pour laisser passer le jeune comte Robert de Maulmont.
Depuis que ses regards s’étaient croisés avec ceux du beau gentilhomme français, Marina éprouvait comme une sorte de malaise auquel elle n’aurait su donner un nom. En toute autre conjoncture — car les femmes ne tardent pas à déceler la flèche que leur a décochée Cupidon, — elle aurait nommé l’amour. Mais l’amour fait-il trembler comme la peur et remplit-il le cerveau et le cœur d’inquiétude ?
Cependant, lorsque M. de Maulmont frappait à la porte de la chambre où M. de la Palisse se plaisait maintenant à lui narrer ses exploits et parfois à l’entretenir de ses amours de naguère ou de jadis, elle ressentait un petit choc dans la poitrine et tant qu’elle le savait auprès de son illustre compagnon, elle était toute remuée d’un doux émoi.
Espérait-elle que M. de la Palisse lui parlerait d’elle ? Que pouvait-elle attendre de leur entretien ? Mais non ! Il y avait pour elle, pour M. de Maulmont, pour M. de la Palisse aussi, dans ces minutes où les deux hommes se trouvaient ensemble, une manière de sécurité.
M. de Maulmont s’était toujours montré très correct et même gentil envers elle. Toutes les fois qu’il arrivait il lui souriait, lui disait quelques mots aimables qui étaient presque des compliments. Mais jamais il ne s’était permis de lui dire des choses dont l’interprétation eût pu lui laisser croire que le bel officier pensait à elle hors des instants où ils se voyaient.
Pourquoi donc était-il en revanche toujours présent à son esprit ?
Pourquoi se prenait-elle parfois à souhaiter que M. de la Palisse demeurât longtemps encore à l’Ospedale ?
Le jour où la comtesse Béatrix d’Ayala y pénétra, Marina, qui la reçut au seuil de la chambre, reçut un choc au cœur. Cependant, elle s’inclina devant la visiteuse qui lui sourit en lui adressant un petit geste à la fois amical et protecteur de la main.
Si elle n’avait pas été une jeune fille parfaitement éduquée, elle aurait collé son oreille à la porte. Que pouvait avoir à dire à M. de la Palisse la belle comtesse Béatrix d’Ayala ? Qu’avait-elle à lui proposer ? Quel piège allait-elle essayer de lui tendre ?
Tandis que se poursuivait l’entretien, Marina sortait par instants de la logette qu’on avait mise à sa disposition pour qu’elle y prit son repos, et venait jusqu’au fond du couloir où il lui arrivait d’entendre les éclats de voix de Chabannes. Mais aussitôt, elle se relirait, de crainte d’être surprise et, surtout, par discrétion.
Il y avait bien près d’une heure que Béatrix était dans la chambre lorsque des pas retentirent au haut de l’escalier. Marina quitta la logette où elle était en cet instant et, le cœur battant, alla à la rencontre de l’éventuel visiteur. Son cœur ne l’avait pas trompée : C’était bien les pas de M. de Maulmont qu’elle avait entendus. Devait-elle se réjouir ou s’inquiéter de cette visite ?
— Bonjour, signorina ! dit gaiement le jeune officier en la reconnaissant. Comment se porte votre malade ?
— Aussi bien que possible, Monseigneur, encore qu’il ait reçu pas mal de gens aujourd’hui.
— Nos compagnons d’armes ?
— Oui, Monseigneur. Et une grande dame.
— Ho ! Ho ! M. de Chabannes a donc toutes les chances ?
— Si c’en est une de recevoir deux coups d’épée.
— Bah ! le métier… Pensez-vous que ma visite puisse le fatiguer ?
— Sa Seigneurie sera sans doute très heureuse de vous voir. Mais pas tout de suite.
— M. de Chabannes n’est donc pas seul ?
— Non, Monseigneur.
— Homme ? Femme ?
— La dame…
— Son nom ?
— Je dois me montrer discrète.
— La discrétion est une très grande vertu, signorina. Bien, j’attendrai.
— Si Monseigneur veut bien s’asseoir… proposa Marina en montrant sa logette.
— Vous êtes gentille. Merci.
Robert de Maulmont pénétra dans la petite pièce, prit un siège et, sur le point de s’asseoir :
— Ah ! mais, vous allez me tenir compagnie, je suppose ?
Marina, qui était devenue toute rouge, hésita quelques secondes, puis se décida. Maulmont se rendit-il compte de sa confusion ? Il la dévisagea longuement et lui sourit encore.
— Eh ! bien, vous ne vous asseyez pas ? Êtes-vous tellement intimidée ?
Il remarquait, pour la première fois peut-être, qu’elle était jolie et distinguée. Mais jamais il n’avait fait la cour à une femme, et la présence, le trouble de celle-ci ne l’émouvaient point. Pouvait-il, dans ces conditions, imaginer qu’elle était pleine de sa pensée et qu’il lui aurait suffi de dire un mot pour la bouleverser ?
Leur entretien était coupé de longs silences où pesait la gêne de Marina. Après quelques minutes, Maulmont se montra préoccupé. Il demanda :
— Cette dame est là depuis une heure, m’avez-vous dit ?
— Une grande heure, Monseigneur, maintenant.
— C’est étrange ! dit-il à mi-voix.
Sur ces mots, il se leva, quitta la logette et marcha de long en large. Puis, soudain, n’y tenant plus, il se dirigea vers la porte et, sans rien dire à Marina, frappa deux petits coups secs et ouvrit.
— Eh ! bien, Maulmont !… jeta M. de la Palisse.
— Je vous demande pardon, s’excusa le jeune officier.
Et, déjà, il faisait mine de se retirer, lorsque Béatrix d’Ayala le rappela.
— Vous n’êtes pas indiscret, monsieur ; j’allais quitter M. de Chabannes.
Maulmont avait entrevu le merveilleux visage, La voix, chantante et profonde, le fit frémir. Il revint sur ses pas, s’inclina et, s’étant redressé, attarda plus longuement qu’il n’était séant ses regards sur les traits de l’éblouissante créature.
— Maulmont ! cria presque Chabannes, est-ce ainsi que tu viens me présenter tes devoirs ?
— Ah ! Monseigneur, excusez-moi ! répondit le jeune garçon dont le visage s’était empourpré.
Il se porta vers le chevet du lit et, dans l’instant qu’il se penchait vers son maître, on entendit retentir un long éclat de rire. La porte s’était refermée ; Béatrix d’Ayala avait disparu.
— Depuis quand, gronda alors M. de la Palisse, un gentilhomme français se permet-il d’entrer chez moi sans s’être fait annoncer ?
— J’ai frappé à la porte, Monseigneur, et si je suis entré avant d’en avoir reçu l’autorisation, c’est que je redoutais pour vous…
— Imbécile !
— Monsieur ! s’exclama Maulmont en blêmissant.
Et déjà, comme s’il se fût trouvé en présence d’un autre homme valide qui l’eût insulté, il avait mis la main sur la garde de son épée.
— Non, un peu plus tard, dit simplement Chabannes ; le combat serait par trop inégal. De surcroît, je m’excuse de t’avoir outragé. Mais enfin, ne savais-tu pas que j’étais avec une femme ?
— Si, Monseigneur !
— Et tu avais peur qu’il m’arrivät quelque avatar ? Tu ne changeras donc jamais, mon pauvre enfant ? Tu n’arriveras pas à comprendre ?…
Maulmont demeurait silencieux. M. de la Palisse reprit :
— N’est-ce pas que celle-ci est bien belle ? Oui, parbleu ! Tu l’as assez dévisagée pour le savoir !
Il rit avant d’ajouter :
— Mais pas de bêtise, mon petit ! Celui qui voudrait se frotter à Béatrix d’Ayala… Allons ! Qu’avais-tu de particulier à me dire ?
— Je venais prendre de vos nouvelles simplement. Quant à ce qui se passe à Milan, mes compagnons ont dû vous l’apprendre. Pas grand’chose, au surplus. L’inaction pèserait aux officiers s’ils ne trouvaient des passe-temps qu’ils jugent agréables.
— Et toi, mon fils ? Pourquoi ne les imites-tu pas ? Tiens, as-tu remarqué combien la jeune fille qui prend soin de moi est charmante ? En voilà une, Maulmont, qui ne demanderait, je pense, qu’à t’aimer !
— Je vous en prie, Monseigneur…
— Bien ! À ton aise, petit. Mais il faut convenir de ce que nous ne nous ressemblons guère ! Allons ! Laisse-moi, maintenant, car tout ce monde m’a fatigué et j’ai faim et sommeil.
M. de Maulmont demanda :
— M’autorisez-vous à revenir demain ?
— Pourquoi pas ? Cependant, si je ne suis pas seul, prends un peu de patience !
Chabannes-tendit sa main et Maulmont, l’ayant affectueusement pressée, se retira. Marina se tenait sur le seuil de sa logette. Quand le jeune officier la vit, les paroles de M. de la Palisse revinrent à sa mémoire : « En voilà une, Maulmont, qui ne demanderait, je pense, qu’à t’aimer ».
Il passa très vite, après l’avoir gratifiée d’un sourire plein de gêne.
Par la suite, il devait rencontrer trois autres fois Béatrix d’Ayala devant la porte de la chambre et sous les regards de la douce Marina. La première fois, la comtesse ne lui parla qu’à peine ; la seconde, elle le retint quelques instants devant la logette de l’infirmière, et la troisième elle fut assez audacieuse pour y pénétrer avec lui et y rester tout le temps que Marina fut aux soins de M. de la Palisse.
Jamais Marina n’aurait pu supposer que l’on pût souffrir aussi cruellement qu’elle souffrait. À la profondeur de sa peine, elle mesura l’étendue de ses sentiments et elle leur donna enfin un nom dans une sorte d’épouvante : elle aimait Robert de Maulmont d’un amour dont elle avait le pressentiment qu’il la déchirerait.
Quant au chaste gentilhomme, lui qu’aucune femme n’avait jamais troublé, lui qui jamais n’avait voulu partager les joies de ses compagnons, il se sentait pris jusqu’au plus profond de son être, pris à tel point qu’il éprouvait à l’égard de M. de la Palisse un ressentiment à la flamme duquel toute son affection, toute sa reconnaissance, tout son dévouement s’étaient anéantis d’un seul coup.
Il ne se demandait plus qui était cette femme et pourquoi elle venait maintenant chaque jour passer des heures au chevet de Chabannes ; il ne voulait pas savoir les buts qu’elle poursuivait, ni s’il fallait la prendre pour un ange ou pour un démon. Avant d’être son amant, avant même de savoir si elle consentirait jamais à lui accorder la plus légère faveur, il était son esclave.
Ainsi, dans cette chambre de l’Ospedale Maggiore, où les blessures qu’il avait reçues au cours d’un mystérieux attentat avaient conduit M. de la Palisse, venait de se former la trame d’une tragédie dont aucun de ses héros n’aurait su dire comment elle devait se dénouer.
Chabannes avait demandé à Marina :
— Avez-vous reconduit M d’Ayala, ma chère enfant ?
Et Marina avait été sur le point de lui révéler que la belle Béatrix s’entretenait secrètement avec M. de Maulmont à quelques pas de la porte. Mais elle aimait trop M. de la Palisse pour consentir à le peiner et elle avait menti pour rester la seule à souffrir.
Elle quitta la chambre juste au moment où Béatrix et Robert se séparaient et alors que Béatrix, en coulant des regards où passaient toutes les promesses, disait au jeune chevalier :
— Vous n’oublierez pas, caro mio : c’est la plus haute maison du Corso de Brera.
Robert attendit que Béatrix se fût engagée dans l’escalier, puis il se retourna pour se diriger vers la chambre de son maître. Il passa devant Marina qui s’effaça sans qu’il daignât lui accorder le sourire qui, d’ordinaire, l’enchantait.
Des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille et elle dut se contenir pour ne pas crier sa douleur.
Une demi-heure plus tard, lorsque Robert de Maulmont repassa la porte, elle était là, debout, figée dans le couloir. Il dit :
— Je vous salue, jolie signorina.
Alors, d’une voix qui paraissait monter d’une tombe, Marina eut tout juste la force de dire :
— La maison du Corso de Brera… N’y allez pas ! N’y allez pas !
La nuit, qui était l’avant-dernière d’avril, portait sur ses ailes légères un pénétrant parfum d’héliotropes et de roses que M. de la Palisse respirait avec bonheur. Le médecin lui avait annoncé qu’il pourrait sans danger se lever dans deux ou trois jours et, déjà, il savourait l’heure où, dans l’ombre odorante, il irait rejoindre dans son appartement du Corso de Brera la belle Béatrix d’Ayala qui l’avait véritablement ensorcelé.
M. de la Palisse, aussi naïf qu’il pût être, n’avait point accepté comme argent comptant toutes les explications que la séduisante comtesse lui avait données du mystère dont elle s’entourait. Il persistait à trouver étranges l’intervention de la sorcière, l’accueil que lui avait fait Béatrix et, surtout, l’apparition du fantôme de Beppa. Mais il était incorrigible et il n’aurait pas pris souci de tous les sortilèges du monde devant la perspective des joies que Béatrix lui avait promises.
Et, tandis que la nuit embaumée tissait ses voiles dans le silence, il se disait d’instants en instants :
— Après-demain…
Car il était bien résolu à quitter l’Ospedale, même si le chirurgien faisait de nouvelles réserves. Il sentait ses forces renaître depuis plusieurs jours et rien, ni personne, désormais, ne lui imposerait de plus longues heures d’inaction et d’impatience. L’image de Béatrix avait aboli en son esprit et en son cœur toutes les autres images de ses maîtresses de naguère et de jadis et plus aucune autre ne comptait dans sa vie.
Un peu avant minuit, alors que M. de la Palisse allait céder au sommeil, un homme masqué pénétra dans une maison située derrière la Loggia degli Osii, murmura quelques mots à l’oreille de la femme qui le reçut, prit un escalier qui s’ouvrait derrière une grille au fond du couloir et en descendit les nombreuses marches en s’éclairant d’une lanterne. Il arriva ainsi devant une porte de fer qu’il ouvrit, se glissa dans une pièce humide et sommairement meublée d’une table et de quelques chaises, ouvrit une autre porte et alla suspendre une deuxième lanterne au milieu d’un long corridor souterrain. Puis il revint sur ses pas, alluma des chandelles, disposa les sièges et attendit.
Bientôt, des pas retentirent au loin. Un homme entra que le premier salua avec respect. Un bref dialogue s’engagea :
— Je suis le premier ?
— Personne n’est venu avant votre Seigneurie.
— Tout le monde a été bien prévenu ?
— J’en ai eu l’assurance.
— Comment se fait-il que l’écuyer soit en retard ?
— Que votre Seigneurie veuille bien me permettre de lui faire observer que c’est elle qui est en avance.
— Au fait, tu as peut-être raison.
Sur quoi le silence s’établit pour quelques instants, aussi absolu que dans une tombe. Bientôt, cependant, de nouveaux pas, plus légers que les premiers, éveillèrent les échos du souterrain, et trois femmes firent leur apparition.
Après avoir tendu leurs mains à celui des deux hommes qui avait interrogé l’autre, elles se démasquèrent et, si M. de la Palisse s’était trouvé en ces lieux, il aurait eu la stupéfaction de reconnaître la sorcière qui était venue lui demander assistance et lui avait révélé l’existence de Béatrix ; Béatrix d’Ayala elle-même et celle qu’il nommait la morte-vivante, le fantôme, mais bien en chair et en os, de Beppa Carmello !
— Mon cher Aldo, prononça Béatrix, pourquoi vous obstinez-vous à nous réunir dans cet infect caveau, alors que nous serions aussi en sûreté chez nous ?
— Peut-être, répondit l’interpellé en souriant, simplement par attrait du mystère, Ne trouvez-vous pas que nos réunions manqueraient de piquant si nous les tenions Corso de Brera ?
Et comme Béatrix haussait les épaules :
— J’ai mes raisons, ajouta-t-il. Votre maison est aussi dangereuse pour nous qu’une souricière et si nous étions trahis, nous n’en sortirions pas. Ici, grâce au passage creusé sous les remparts, nous avons la possibilité de pouvoir fuir dans la campagne. Mais n’avez-vous point rencontré Gara ?
Alors que l’homme — le chevalier Aldo Aldi — posait cette question, un nouveau conjuré qu’on n’avait pas entendu s’approcher pénétra dans la pièce. Celui-là aussi, M. de la Palisse l’aurait reconnu !
— Pourquoi es-tu en retard, Gara ? demanda le chevalier.
— Monseigneur fait erreur. Je suis en avance de deux minutes. Il m’a fallu faire un long détour pour dépister quelques lansquenets à demi ivres qui me suivaient.
— Bon ! Bon ! Tu as toujours réponse à tout. Voulez-vous vous asseoir, Béatrix ? Et toi aussi, ma chère Anzora. Toi, Cremonese, veille à la porte. Quant à toi, Gara, nous t’écoutons.
L’ancien écuyer de M. de la Palisse, ce Gariglia, qu’on appelait ici Gara, et que le capitaine français n’avait plus revu depuis l’heure où il l’avait laissé avec les deux chevaux dans une hôtellerie alors qu’il allait lui-même rendre visite à la vieille signora Guadami, via del Giardino, s’assit sans façon aux côtés du chevalier d’Aldi et rendit ainsi compte à son maître :
— J’ai rencontré hier soir, au Monte Blanco, l’homme que vous m’aviez chargé de voir. Son maître, le capitaine Hanstedt, l’avait chargé de me dire que les éléments suisses qui tiennent encore la campagne n’ont pas tous été rassemblés et qu’en outre, il faudrait les payer d’une assez forte somme pour les décider à marcher sur Milan. Du côté des Espagnols et des Vénitiens…
— Oui, interrompit Aldo d’Aldi, je sais que nous ne. pouvons plus guère compter sur eux depuis que le pape et l’empereur ont accepté de débattre les conditions de la paix. En somme, il nous faut gagner du temps.
— Combien ? demanda Béatrix d’Ayala.
— Je ne sais pas… Plusieurs semaines…
— C’est trop, mon cher. Ce benêt de Chabannes va sortir de l’hôpital et…
— Et vous ne saurez plus le faire patienter ?
— Je voudrais bien vous voir à ma place !
— Oui ! dit le chevalier, c’est en vérité un bel homme et les femmes ne savent guère lui résister longtemps.
— Ce qui veut dire ? jeta Béatrix en fronçant les sourcils.
— Eh ! bien, qu’il ne serait peut-être pas le seul à perdre patience !
— Allons ! paix ! intervint la jeune fille qui répondait au nom d’Anzora et n’avait pas encore pris la parole. Vos querelles n’arrangent rien et je me demande, pour ma part, ce que vous attendez pour supprimer purement et simplement cet homme.
— Ah ! mon enfant, s’écria alors le chevalier, si je n’écoutais que mon ressentiment… Les ans ne l’ont point atténué et ma plus grande joie serait d’étrangler ce suppôt du diable. Mais serais-je assez vengé en le tuant ! Je te l’ai dit : ce que je veux, c’est le déshonorer avant de l’envoyer dans l’autre monde ! Déshonneur pour déshonneur !… Il paiera. Ah ! oui, que ma vengeance — et la tienne, ma chère Anzora — soient complètes !
Béatrix eut un geste d’impatience.
— Elle le sera, Aldo, dans la limite du temps que nous aurons pour la réaliser et de nos moyens. Résumons, voulez-vous ? Pour l’instant, et pendant de nombreux jours, nous ne pouvons compter que Sur nous-mêmes car les armées de la Ligue ne sont pas prêtes à se remettre en campagne, les groupes suisses ne peuvent s’acheter qu’à prix d’or et la population milanaise ne se soulèvera point.
— Exact, ma chère Béatrix.
— La force nous faisant défaut, nous employons la ruse.
— C’est une arme dont on peut tout espérer.
— À quoi avez-vous décidé de la faire servir ?
— Mais, vous le savez bien, tous ! Je veux que cet homme ne soit bientôt plus qu’un pantin entre nos mains, que nous l’amenions à trahir son roi…
Anzora intervint encore :
— Nous pouvions l’enlever, le séquestrer, le mettre hors d’état de nous nuire et lui imposer nos conditions. Vous ne l’avez pas voulu !
— Parce que, mon enfant, Chabannes disparu, un de ses officiers — sans doute le comte de Maulmont — aurait pris le commandement des troupes d’occupation et que nous risquions de tout perdre. Car tu penses bien qu’il y aurait eu de sanglantes représailles !
— Voulez-vous me permettre de continuer ? coupa Béatrix d’Ayala. Il est entendu que, renonçant à tuer M. de la Palisse, nous devons également renoncer à le séquestrer. C’est déjà beaucoup que nous l’ayons pendant plus de quinze jours réduit à l’impuissance. Il va donc quitter l’hôpital et il n’aura d’autre hâte que de venir Chez moi. Je vais… l’amuser pendant deux, trois, quatre jours. Mais après ? Supposez même, Aldo, qu’il se prête au jeu. À quoi cela nous avancera-t-il ?
— N’ayez-vous pas vu M. de Maulmont ?
— Si ! Aujourd’hui même. Je le crois pris, lui aussi.
— Quel homme, dit le chevalier d’Aldi avec une pointe d’amertume, ne se prendrait-il pas à vos charmes ?
— Encore ! Vous êtes insupportable, à la fin ! Comment, c’est vous qui m’obligez à tenir un rôle que je ne voulais pas accepter, vous qui proposez d’introduire chez moi M. de la Palisse et Maulmont, et vous…
— Excusez-moi et veuillez poursuivre, cara mia.
— J’ai donc vu Maulmont et j’ai la certitude qu’il a déjà dû rôder autour de la maison. Il y viendra demain et je le recevrai. Après ?
— Il faudra que ces deux hommes arrivent à se haïr.
— Ce ne sera ni long, ni difficile. Après ?
— Eh ! bien, vous ne devinez pas ? C’est leur antagonisme même que nous exploiterons. Comment ? Je ne saurais le préciser encore. Mais est-il impossible que M. de Maulmont se fasse l’exécuteur de notre œuvre ?
La voix de Gara s’éleva :
— Je connais Maulmont, dit-il. Même s’il devait devenir éperdument amoureux — j’en demande pardon à M la comtesse — même s’il devait atrocement souffrir, il ne se dresserait pas contre son protecteur.
Béatrix sourit :
— C’est une opinion, dit-elle. Les événements la vérifieront.
Alors, Anzora :
— Supposez que Gara ait raison ? M. de Maulmont s’efface et Chabannes se débarrasse à tout jamais de son jeune rival. Je pose la même question que Béatrix : après ?
— Vous m’en demandez trop ! s’écria le chevalier d’Aldi. Après ! Toujours : après ? J’ai un plan. Les événements peuvent m’obliger à le modifier à toute heure. Pour l’instant, nous en sommes là : dresser Chabannes et Maulmont l’un contre l’autre.
Gara dit encore :
— Ce qui est parfaitement réalisable si M d’Ayala en a le temps. Or, M. de Chabannes va sortir de l’hôpital…
— Eh ! bien, Gara, il ne faut pas qu’il sorte !
— Ce n’est pas moi, Monseigneur, qui peux l’en empêcher.
— Ce n’est pas non plus Marina, remarqua Anzora d’une voix étrange.
— Qu’en sais-tu ? demanda le chevalier.
Ce fut Béatrix qui répondit :
— M. de la Palisse et Marina sont les meilleurs amis du monde.
— Ah ! oui, dit alors Aldo d’Aldi, cette chose-là devait arriver ! Et cependant, cependant, il faut absolument que Marina remplisse le rôle que je lui ai destiné. Il le faut !
Il avait parlé avec véhémence et, aussi, avec une sorte de douleur dans la voix. Nul écho ne lui répondit et le silence s’appesantit pendant de langues secondes, Il fut troublé par la voix de la sorcière qui n’avait pas encore pris la parole une seule fois.
— Il serait possible, dit-elle, de laisser sortir M. de la Palisse de l’Ospedale Maggiore tout en le laissant inoffensif pendant tout le temps qu’il serait nécessaire.
Le regard du chevalier s’éclaira.
— Il est vrai, dit-il, que je t’avais oubliée, Speranza ! Parle !
— Voici, Monseigneur…
La pièce alors s’emplit de ces accents qui avaient frappé M. de la Palisse, le jour où il n’avait pu détacher ses regards de ceux de la femme qui l’implorait, Quand la sorcière s’arrêta de parler :
— Merci, Speranza ! dit Aldo. Je n’attendais pas moins de toi.
Après quoi, s’adressant aux deux femmes :
— Vous allez rentrer, leur dit-il. Je vous rejoindrai là-bas dans quelques instants.
Alors que Béatrix et Anzora s’éloignaient, il donna de nouveaux ordres à Gariglia et au silencieux comparse, remit une bourse à la sorcière et se disposa à partir à son tour.
Bientôt, le caveau fut plongé dans l’obscurité et l’escalier retentit sous les pas de celui qui en avait fermé les portes, Gariglia longeait les remparts, la sorcière Speranza se hâtait dans les rues obscures et le chevalier d’Aldi, la main sur la crosse d’un pistolet, courait presque pour rattraper les deux femmes sur les pas desquelles il pénétra dans la maison du Corso de Brera.
Il était un peu plus d’une heure du matin quand il entra dans la chambre où Béatrix commençait de se dévêtir.
— Tu veux bien, cara mia, demanda-t-il en lui enlaçant la taille, que je reste ce soir auprès de toi ?
— C’est si peu souvent ! soupira la divine créature.
— Hélas ! Les circonstances… Et mon âge, aussi !
— Ah ! remarqua Béatrix en souriant, n’es-tu pas, chaque année, un peu plus jeune ? Le temps passe sans te toucher…
— J’ai quarante-cinq ans, dit Aldo. Je les sens peser à mes épaules et j’ai peur, terriblement peur de ne paraître bientôt plus qu’un vieillard auprès de toi ! Voyons, ma chère Béatrix, combien cela fait-il d’années que je t’aime ?
— Tu m’aimes depuis toujours, Aldo.
— C’est vrai ! Je t’aime depuis que je suis le chevalier Aldo d’Aldi, depuis la mort du signor Carmello, le malheureux époux d’une femme parjure. Je l’aime depuis l’heure où, revenu de Venise couvert de richesses, je t’ai rencontrée au lendemain du jour où j’ai appris la trahison de Beppa !
— Beppa ! N’est-ce pas elle que tu aimes encore ? Si tu n’aimais point cette morte, t’acharnerais-tu à vouloir venger ton honneur ?
Aldo posa l’une de ses mains sur la bouche de Béatrix.
— Tais-toil ! dit-il. Si j’avais aimé cette femme après son crime je ne l’aurais pas obligée à finir ses jours à San Ambrogio. Morte, je la hais encore. Et je hais l’autre, son suborneur, d’une haine qui ne s’éteindra qu’avec moi !
Sa main glissa au long du cou et vint se crisper sur la poitrine de Béatrix.
— Cara mia ! murmura-t-il. Oublions pour quelques heures.
Dans une chambre peu éloignée de celle où ils étaient, Anzora d’Aldi, qui avait été Anzora Carmello dans son jeune âge, se dévêtait lentement dans la caresse embaumée de cette calme nuit d’avril.
Béatrix d’Ayala, la séduisante jeune femme que le signor Carmello avait élue au lendemain du jour où, revenu de Venise avec une immense fortune et un litre de noblesse, il avait appris sa disgrâce et fait justice, ne s’était pas trompée en pensant que Robert de Maulmont ne tarderait pas à l’aller voir.
Si le jeune gentilhomme avait attendu quarante-huit heures, c’était en raison de la lutte qu’il avait dû soutenir entre son cœur, sa raison et sa chair. Sa chair, pour la première fois, venait de s’embraser aux feux de deux yeux admirables et pleins de promesses. Autant elle était, jusque-là, demeurée sourde aux appels de la jeunesse et aux tentations qu’on lui avait prodiguées, autant, d’un seul coup, elle brûlait.
Mais pourquoi fallait-il que la première femme qu’il désirait fût convoitée par M. de Chabannes ? Convoitée ? C’était sans doute trop peu dire. N’était-ce pas pour elle que Chabannes avait commis les pires imprudences, avait presque déserté ? N’était-ce pas à cause d’elle qu’il était tombé dans un guet-apens ? Elle venait le voir et ils passaient de longues heures ensemble. En vérité, ils étaient amants, et son premier amour, à lui, l’entraînait à trahir l’homme à qui il devait tout, l’homme à qui — mais il n’était pas bien sûr de cela — l’unissaient des liens indestructibles. Lorsqu’il était prêt à se faire tuer pour Jacques de Chabannes, allait-il lui prendre sa maîtresse ?
Ainsi, son cœur et sa chair venaient d’entrer dans un terrible conflit, une rude bataille que son esprit, sa raison cherchaient à arbitrer.
Sa raison soutenait son cœur. Elle lui disait : « Cette femme est perfide et c’est elle qui a préparé les pièges où Chabannes est tombé. Elle joue un rôle redoutable, un rôle à quoi elle veut te mêler. Si elle aimait Chabannes, t’aurait-elle fait de telles avances et t’aurait-elle demandé de l’aller voir ? »
Et puis, il se répétait ce que lui avait dit la douce Marina : « N’y allez pas ! N’y allez pas ! » C’était donc vraiment dangereux qu’il répondît à l’invitation de l’envoûteuse ? Que savait Marina ? Maulmont se dit :
— Je le lui demanderai.
Mais quand il se retrouva en sa présence, il renonça à l’interroger. À quoi bon mêler cette enfant à ce drame de passions qui pouvait aboutir à un drame tout court et qu’aurait-il fait de ses confidences ? Pouvait-il, oui ou non, se détacher de Béatrix d’Ayala, rompre les liens qu’elle tissait comme une aragne à la fois merveilleuse et monstrueuse ?
Il savait bien, Maulmont, qu’il ne le pouvait pas ! Les hommes, autour de lui, avaient trop fait d’inutiles expériences ! Si son cœur filial ne triomphait pas ce n’était point sa raison qui l’emporterait.
Et ce que tout homme, à sa place, se fût dit, il se le dit comme une excuse :
— Bah ! Je peux toujours aller me rendre compte ! Je suis assez grand garçon pour savoir si je dois m’arrêter et où !
Et il se décida.
— Ce soir…
C’était le soir qui suivait celui de la conjuration. Une heure après que la nuit fut tombée, il ne restait plus dans les rues que quelques passants et de la soldatesque braillarde. Maulmont, qui avait soupé avec une demi-douzaine de ses compagnons habituels, les quitta sans qu’ils s’en montrassent surpris. Ils savaient qu’il était sage et se couchait de bonne heure.
— Dans la journée, Maulmont avait repéré la maison du Corso vers laquelle il se dirigea à coup sûr. S’il fut surpris de constater qu’on l’attendait, il ne s’arrêta pas à sa surprise. Une femme le précéda dans l’escalier qu’avait suivi M. de la Palisse et le laissa sur le seuil de la pièce où Béatrix d’Ayala allait lui apparaître dans tout l’éclat de sa beauté.
Il s’arrêta, ébloui. Ce n’était pas, du moins encore, une femme. C’était une déesse, une princesse de légende, peut-être une fée qui pouvait donner la vie ou la mort. La robe très ouverte qu’elle portait découvrait la naissance de sa poitrine admirable. De rares bijoux l’irradiaient et l’éclat de ses yeux était si vif qu’il semblait refléter la lumière des pierreries.
En vérité, l’ancien petit commerçant Carmello avait royalement fait les choses !
Maulmont s’avança lentement, sans détacher ses regards de l’apparition et vint devant elle mettre un genou en terre. La voix de Béatrix s’éleva :
— Je vous attendais, dit-elle.
Il lui avait pris la main et la baisait avec ferveur. Mais, aussi déférent qu’il voulût être, il ne parvenait pas à réprimer de longs frémissements que Béatrix décelait avec une joie de félin flairant une proie. Quand il se releva, il avait le visage bouleversé.
— Voulez-vous vous asseoir, monsieur le Français ? prononça Béatrix, d’une voix défaillante.
Et, avant même que Maulmont eût pris place dans le fauteuil où M. de la Palisse s’était assis un soir, elle murmura :
— Je vous ai prié de venir, je vous attendais et c’est seulement à présent que je me rends compte de la légèreté de ma conduite.
— Madame, dit Maulmont, si vous ne m’aviez pas fait l’honneur de m’adresser une invitation que j’appelais de tous mes désirs, c’est moi qui vous aurais suppliée de me recevoir.
— Pour me dire quoi, monsieur ?
— Que vous êtes la plus belle d’entre toutes les femmes et que ma vie vous appartient.
Béatrix sourit.
— Vous ne seriez pas un chevalier français, dit-elle, si vous ne m’aviez pas dit cela.
— Parce que tous les chevaliers français qui sont passés à Milan se sont permis de vous le dire ?
Elle parut avoir été piquée.
— Eh ! quoi, supposeriez-vous que je reçoive ici tous ceux qui foulent notre sol ? Non ! Mais je connais la galanterie française.
— L’hommage que je vous rendais n’est point une simple galanterie.
— Alors, monsieur, je vous remercie de me l’avoir fait, encore qu’il me rende très confuse. Comment se porte M. de la Palisse aujourd’hui ?
— Vous n’êtes donc pas allée lui rendre visite, madame ?
— Mon Dieu… non ! Je n’ai pas toujours le temps d’aller à l’hôpital et je pense au surplus que c’est lui qui, bientôt, reviendra chez moi.
Malgré lui, car il sentait combien Béatrix supporterait mal la remarque, il se prit à dire :
— Comme il doit vous tarder !
Elle se souleva à demi et, frappant de sa main la poignée de son siège :
— Ah ! çà, monsieur, de quel droit vous permettez-vous ?…
Maulmont chercha à rattraper son insolence :
— Mais, madame, M. de Chabannes n’est-il pas pour vous un ami très sûr, très dévoué ?
Elle se radoucit et, à la fois, s’assombrit.
— Peut-être ! dit-elle. Mais comme il me fait payer cher son amitié et son dévouement !
— Eh ! quoi…
La voix de Béatrix parut pleine de larmes.
— Vous qui le connaissez si bien ne savez-vous pas comme il est jaloux et autoritaire ? C’est une amitié qui m’a été bien précieuse mais qui, par instants, me paraît lourde, maintenant.
Si Maulmont avait pu réfléchir, il se serait dit que M. de la Palisse n’avait pas pu connaître la comtesse d’Ayala quand il était venu une première fois à Milan, en 1494, et que ce n’était pas dans les quelques jours qu’il y était demeuré après la prise de la ville qu’il avait pu se rendre insupportable à celle qu’il aimait. Mais le comte de Maulmont n’était plus en état de spéculer sur les réalités, d’autant qu’il voyait se mouiller les yeux de l’idole. Ce fut elle qui, se rendait instinctivement compte de la faute qu’elle avait commise, s’empressa à la réparer :
— Car vous ne savez pas, monsieur, que j’ai eu l’occasion de faire plusieurs voyages à Paris et que j’y ai assez longuement séjourné à diverses reprises.
— Eh ! bien, remarqua Maulmont, si l’amitié de M. de la Palisse vous importune, pourquoi la supportez-vous plus longtemps ?
Béatrix répondit avec une tristesse qui ne paraissait pas feinte :
— N’est-ce pas notre rôle, à nous, les femmes, de subir ? Et cependant j’ai essayé de me soustraire à cette tyrannie dont j’ai la faiblesse de ne plaindre. Et tenez, monsieur, si j’ai eu l’audace de vous demander de me sacrifier quelques instants, au risque de me faire mal juger, c’était pour m’évader un peu de la contrainte…
Robert de Maulmont quitta son siège, revint se mettre à genoux devait Béatrix et, s’enhardissant à lui prendre la main :
— Et moi, madame, si je suis venu, si j’étais prêt à solliciter de vous l’inestimable faveur de cet entretien, c’était que, depuis le jour où, pour la première fois, je vous ai vue, je n’ai fait que penser à vous. Jamais, me croiriez-vous ? je n’ai aimé encore. Il a suffi que vous passiez devant moi pour que votre visage se grave dans mon cœur, pour que je sois prêt à toutes les folies.
Il assourdit sa voix pour ajouter :
— …À toutes les bassesses.
Béatrix retira sa main comme à un contact répugnant.
— Ah ! je vous en prie, monsieur, rompons là !
— N’est-ce pas l’aveu que vous appartenez toute à M. de Chabannes et que son amour vous est plus cher et plus doux que vous ne l’avez prétendu
— Je vous en conjure, partez !
Maulmont, grisé, n’était plus maître de lui-même.
— Et si je ne partais pas ? jeta-t-il. Me feriez-vous chasser par vos gens ? Qu’ils viennent donc !
Et, déjà, s’étant remis debout, il tirait son épée. Elle lui prit la main à son tour, la pressa et, dans le geste qu’elle fit, sa robe découvrit plus complètement la gorge. Dieu, qu’elle était belle et désirable ! Elle murmura :
— Si vous ne partiez pas, vous me feriez atrocement souffrir. Ah ! pourquoi vous ai-je appelé ? Pourquoi ai-je cru que vous ne pouviez être pour moi qu’un bon compagnon lorsque je sentais en moi…
Maulmont poussa un cri :
— Est-ce vrai ?
Elle baissa la tête. Alors, se remettant à genoux, il prit dans ses mains qui étaient très fines et très douces, le visage de Béatrix qu’il souleva d’un geste lent. Il vit qu’elle pleurait.
— Béatrix ! Mon âme ! dit-il.
Ils se regardèrent pleinement et, sans qu’ils l’eussent voulu, eût-on dit, leurs lèvres se joignirent. Sous le baiser qui la brûlait, Béatrix se reprit.
— Je vous ai supplié de partir.
— Je ne pars plus !
— Vous voulez de me faire tuer par M. de la Palisse ?
— Je vous défendrai ! Qu’il ose donc toucher à un seul de vos cheveux !
— Vous êtes fou !
— Je vous aime ! Je vous aime, et s’il est vrai que vous m’aimiez un peu…
— Assez pour souffrir afin qu’il ne vous arrive rien de malheureux. Votre maître est guéri. Demain ou après-demain, il reviendra me voir…
— Et s’il ne sortait pas de l’hôpital ?
— S’il ne sortait pas… Comment ? Que voulez-vous dire ?
— Ses plaies peuvent se rouvrir…
— Ah ! non, pas cela, Maulmont, pas cela ! Mais partez, je vous en conjure encore !
Dans l’état d’exaltation où elle l’avait si savamment mis, Robert de Maulmont était prêt à tout.
— Ce n’est pas commettre un crime, dit-il, que de lui imposer quelques jours de repos supplémentaire.
Alors, amèrement, Béatrix remarqua :
— Quelques jours, n’est-ce pas ? Le temps que vous prendriez à votre plaisir… Pourquoi pas seulement quelques heures ? C’est cela ! Proposez-moi d’être votre maîtresse d’un soir !
Sombre, Maulmont répéta :
— Quelques jours… Après, je saurai bien…
— Quoi ?
— Ne m’interrogez pas davantage. Il faudra que M. de Chabannes renonce volontairement à vous. Je vous emmènerai à Paris. Vous serez mon épouse !
Béatrix détendit son bras et en enlaça le cou de Maulmont. Leurs lèvres se joignirent encore et le jeune officier ne put pas douter de la sincérité d’une passion qui imprimait de violents frissons au corps qu’il pressait contre le sien. Il crut que l’heure divine était arrivée et il s’apprêtait à soulever Béatrix, lorsqu’elle le repoussa en se plaignant.
— Non ! Non ! Ce serait monstrueux… Jurez-moi que M. de la Palisse n’a rien à redouter… Que vous ne lui ferez pas de mal.
— Je veux seulement l’empêcher de vous reprendre à moi.
— En annihilant ses facultés ? Ah ! cela, oui, si c’est possible !
Et, tout aussitôt, en parlant très vite, Béatrix ajouta :
— Je connais une femme qui a composé une drogue pour cela, On m’a affirmé que c’était inoffensif… C’est le suc d’une plante, je crois. Il suffit de l’inoculer à une personne pour la priver de volonté et d’un peu de mémoire, aussi, mais sans qu’elle en souffre. Ah ! je suis folle de vous dire cela ! Nous n’avons pas le droit !… Vous, surtout, vous qui êtes aux ordres de M. de la Palisse, et son ami. Vous auriez dû vous en aller… Partez, je vous en supplie !
Cependant, ses mains se crispaient sur l’épaule et sur le bras de Maulmont et son haleine le pénétrait jusqu’aux fibres de sa chair les plus profondes.
— Cette femme, demanda Maulmont, puis-je la voir demain ?
— Non !
— Je le veux, Béatrix ! Je l’exige !
— Mais de quel droit, au nom du Ciel ?
— De celui que me donne mon amour, mon premier amour, et qui sera unique !
— Vous êtes fou comme j’étais folle ! Laissez-moi me reprendre, de grâce ! Vous ai-je dit que je n’aimais plus M. de la Palisse ? Je l’aime, ah ! oui…
— Béatrix !
— Tais-toi ! Ne prononce pas mon nom ; tu n’en as pas le droit !
— Dis-moi où je verrai demain cette femme.
— Et s’il nous arrive malheur ?
— Réponds-moi !
— Reviens demain, ici. Elle sera là. Elle te donnera la drogue.
— Pourquoi m’obliger à revenir ? Si je restais, dis ? Cette nuit… Toute la nuit !
— Non, partez ! Laissez-moi.
Maulmont finit par se soumettre. Il était comme ivre. Il ne savait plus ce qu’il faisait. Dans la rue, alors qu’il rejoignait sa demeure, il titubait, pareil à celui qui, sur le point de commettre un crime, s’est gorgé d’alcool pour se donner du « cœur au ventre ».
Maulmont était entré en coup de vent chez Béatrix, et Anzora, qui était avec elle, avait tout juste eu le temps de se dissimuler derrière une draperie.
Toute la nuit il avait lutté. Pendant des heures et des heures, il avait eu tour à tour devant les yeux l’image de son ami, de son protecteur, et celle de la belle comtesse d’Ayala. Pendant des heures, il avait entendu ces paroles :
— Oserais-tu faire cela, toi, mon fils ? Aurais-tu li lâcheté de me trahir pour me ravir la femme que je désire ? Serais-tu assez vil pour attenter à mes jours ou, tout au moins, m’amoindrir ?
Et celles-ci :
— N’auras-tu pas le courage de me délivrer d’un homme que je n’aime plus et d’écarter un rival de la route où t’attend le bonheur ? Entre Chabannes et moi, peux-tu hésiter une seule minute ? Es-tu un homme ou n’es-lu qu’un faible enfant ?
Alors, tour à tour, il s’était dit, dans l’ombre :
— Elle veut se débarrasser de lui, et c’est moi qu’elle charge de son crime. Ce liquide est un poison dont on meurt. Non, non, je ne ferai pas cela !
Puis :
— Te sacrifier à un homme qui a failli à son devoir en abandonnant son armée, un homme qui a voulu toutes les femmes qu’il rencontrait et n’en a aimé aucune ? Serais-tu assez niais pour cela ?
Il était parti pour la maison du Corso de Brera sans savoir ce qu’il ferait tantôt prêt à crier à Béatrix son mépris et tantôt prêt à se jeter à ses pieds, en esclave. Et, lorsqu’il était arrivé, il avait crié :
— Vite ! Vite ! Chabannes compte sortir ce soir. Il est debout. Sa faiblesse n’est pas assez grande pour qu’il renonce à la joie qu’il a escomptée.
Béatrix lui avait ouvert ses bras. Ils étaient restés étroitement serrés l’un contre l’autre, bouché à bouche, mêlant leurs cheveux, Depuis plusieurs jours, depuis qu’il l’avait vue à l’Ospedale, il était vaincu, irrémédiablement vaincu. Peut-être lutterait-il encore. C’en était fait de lui. Il n’était plus qu’un félon, un criminel. Ah ! cette femme, comment Chabannes n’aurait-il pas déserté pour elle ? Son haleine seule grisait.
Elle lui dit :
— Promets-moi de ne faire qu’une piqûre. Une seule, qui nous laisse libres seulement quelques jours. Après je retournerai à na chaîne et toi, mon cher amour, tu trouveras une autre maîtresse.
— Jamais, jamais ! répondit-il. Quand tu seras à moi, je te garderai ou il faudra que Chabannes me tue. Nous nous battrons.
Puis, il ajouta :
— Mais vite, vite, au nom du Ciel ! Où est la drogue ?
Béatrix se dégagea, prit un coffret dans un tiroir et en sortit une bague. Elle dit :
— Cette bague-là à ton doigt. Tu n’auras qu’à appuyer légèrement. Il ne sentira rien. Il n’y aura qu’une goutte de sang. Après, tu reviendras me voir. Je t’attendrai. Ne tarde pas trop, caro mio !
Il prit le bijou, le passa à son annulaire droit et s’enfuit, comme s’il l’eût volé. Anzora sortit de sa cachette. Elle demanda :
— Croyez-vous, Béatrix, qu’il ira jusqu’au bout ?
— J’en suis sûre ! répondit-elle sans hésiter en se regardant dans une grande glace.
— Le malheureux !
Béatrix d’Ayala partit d’un éclat de rire et, feignant de se méprendre :
— Allons, bon ! Voilà que tu as des remords ? Si tu renonces à notre œuvre, si M. de la Palisse…
— Ce n’est pas de lui qu’il s’agit.
— Eh ! quoi, ce garçon ?…
— Que nous a-t-il fait, lui ?
— Rien, encore. Il va devenir notre complice.
— Vous le poussez à l’infamie !
— Un bien gros mot ! Est-ce que, ma chère Anzora, M. de Maulmont t’intéresserait ?
Anzora Carmello baissa la tête et, sans ajouter d’autre parole, se retira. Béatrix haussa les épaules.
— Après tout, dit-elle, elle a raison. Ce garçon-là est bien fait pour tourner la tête aux femmes.
Et elle s’assit, songeuse, cependant que Robert de Maulmont se hâtait vers l’Ospedale Maggiore pour y perpétrer l’attentat que la passion lui imposait.
Il y arriva au moment que M. de la Palisse allait se mettre à table. Marina, sur la demande qu’il lui en avait faite, se tenait auprès de lui. Quand Maulmont entra, elle rougit intensément, tandis que Chabannes s’écriait :
— Te voilà, mon fils ! Si tu t’es invité, tu as eu une fâcheuse idée, car je me sens une faim de loup et le menu n’est point copieux ! Mais quel air as-tu ? serais-tu malade ? Mort de ma vie ! On te prendrait pour un déterré !
Maulmont détourna ses regards. Il était livide, et des frissons lui glaçaient le dos.
— Je ne sais, dit-il, si j’ai pris un froid, mais c’est de vous, Monseigneur, qu’il s’agit. Je suis heureux de vous trouver une bonne mine…
— Et prêt à quitter la maison, sais-tu ? Ce soir…
Chabannes regarda Marina et, lui souriant :
— Excusez-moi, mon enfant. J’emporterai un regret d’ici : celui de ne plus revoir mon ange gardien.
Il s’adressa de nouveau à Maulmont :
— As-tu mangé ?
— Oui, Monseigneur.
— Eh ! bien, assieds-toi et dis-moi ce qui se passe.
Marina, discrète mais surtout gênée, se retirait.
— Vous pouvez rester, ma chère enfant.
Elle s’excusa, ouvrit la porte, et Maulmont, que cette présence importunait, se sentit un peu mieux à son aise. Il évitait de regarder son compagnon qui ne se préoccupait plus maintenant de l’air soucieux de son ami, bavardait seul en sautant d’un sujet à l’autre, ne s’interrompant même pas lorsque la religieuse qui le servait entrait dans la pièce où il prenait son repas.
Soudain, il dit :
— Jamais, mon fils, je n’ai été aussi heureux. Plus tard je te conterai une étonnante histoire. Tu as rencontré ici la femme qu’un homme fabriquerait s’il était dieu. N’est-ce pas qu’elle est exquise ? Eh ! bien, ce soir, Maulmont, ce soir, je serai chez elle et… Mais qu’as-tu, voyons ?
— Peuh ! Monseigneur… rien ! Un peu de malaise qui passera tout seul. Voulez-vous que je vous aide à faire un tour au soleil ? Vous éprouverez vos forces.
M. de la Palisse fit sonner son rire.
— M’aider ? Tu plaisantes, mon fils ! M’aider ! Je monterais à cheval sans aucune aide. Mais je veux bien que nous fassions quelques pas ensemble.
Il s’était levé et se secouait.
— Viens, Maulmont, et conte-moi ce que tu as fait. Pas d’amour, encore ? Pas même d’amourette ? Je t’avais parlé de cette gentille Marina…
— Laissons cela, Monseigneur !
— Au diable soit de ta bégueulerie ! Pasques-Dieu ! Quand te décideras-tu à être un homme ?
— Je me contente d’être un soldat ! repartit Maulmont.
— Dadais ! Ne peut-on pas être les deux ensemble ? Ne suis-je pas un soldat, moi ? Dieu sait pourtant combien j’ai remporté de combats ailleurs que sur les champs de bataille ! Et ce soir… Tubleu ! la belle victoire que j’aurai…
On eût dit qu’il piquait Maulmont à plaisir, qu’il le poussait à commettre sa forfaiture, et Maulmont se disait :
— C’est lui qui l’aura voulu !
Il prit le bras de Chabannes et se serra contre lui. Le chaton de la bague touchait le vêtement contre lequel la pointe allait se briser, peut-être. Allait-il se décider à piquer ?
Ils descendaient un escalier aux larges marches. M. de la Palisse murmura :
— Cette femme… Ce soir…
Alors, Maulmont feignit de trébucher, s’accrocha à la main de son ami, de son protecteur, et la bague fit surgir une goutte de sang. Le venin allait faire son œuvre. Chabannes dit :
— Qu’as-tu donc à la main, qui m’a piqué ?
— Veuillez m’excuser, Monseigneur. Un bijou que j’ai retrouvé dans mes bagages…
— Une belle bague, remarqua Chabannes en prenant la main qui venait de blesser la sienne et que Maulmont retira vivement. Cachottier ! Dans tes bagages, cela ? Allons ! Dis-moi le nom de ta conquête !
Ils étaient dans la cour, sous les ombrages naissants. Des oiseaux, soleil au bec, jouaient dans les feuilles. Il faisait bon vivre, et M. de la Palisse le remarqua à haute voix.
Combien de temps fallait-il au poison pour agir ? Comment son action allait-elle se manifester ?
— Au diable soient les guérisseurs ! s’écria le bouillant capitaine. Remontons, mon ami. Je veux tout de suite m’habiller et rentrer chez moi. Veux-tu prendre les devants pour prévenir ?
— Comme il vous plaira, Monseigneur. Mais permettez-moi de vous accompagner jusqu’à votre chambre.
— Tu as donc peur que je ne puisse pas remonter l’escalier tout seul ? C’est insensé ! Mais viens…
Ils avaient gravi quelques marches quand tout à coup M. de la Palisse s’arrêta :
— C’est étrange, Maulmont, dit-il. Voici que mes jambes se refusent soudain à me porter.
En même temps, il portait sa main à son front où perlaient des gouttes.
— La promenade vous aura fatigué, monsieur…
La voix de Robert de Maulmont était celle d’un agonisant. Ses yeux jetaient des lueurs fauves, et il sentait, lui aussi, ses jambes se dérober sous son corps. M. de la Palisse n’allait-il pas mourir ? Instants cruels où toute l’ignominie du monstrueux forfait se révélait à celui qui l’avait accompli !
— Appelle ! murmura Jacques de Chabannes.
Ce fut un cri rauque, un long râlé aigu qui sortit de la gorge du traître. Des gens vinrent : infirmiers et religieuses, et là-haut, Marina se pencha sur la rampe. Elle aperçut les deux hommes et se précipita, pressentant un grand malheur.
— Aidez-nous, ordonna Maulmont aux assistants.
Quatre infirmiers se chargèrent de M. de la Palisse, tandis que Marina offrait le frêle appui de son bras à M. de Maulmont. Elle demanda :
— Que s’est-il passé ?
Une réponse monta, du fond de l’âme de Robert : « Je suis un misérable ! » Il la retint au bord de ses lèvres et dit :
— Je ne sais pas… Une défaillance que j’espère bénigne.
Bientôt après, M. de la Palisse se retrouva couché dans son lit, au pied duquel, dans un fauteuil, Maulmont se tenait prostré. Vers deux heures, le chirurgien arriva. S’il avait découvert la cause du mal subit de M. de Chabannes, s’il avait décelé la piqûre, Maulmont aurait saisi son pistolet et se serait fait sauter la cervelle.
— Sa Seigneurie a commis une imprudence en sortant trop tôt, déclara le chirurgien. Elle n’aurait pas dû sortir encore. J’espère que cela va passer avec du repos.
Il ordonna des bouillons d’herbe et quelques drogues. Maulmont lui demanda :
— Vous êtes sûr qu’il n’y a rien à redouter ?
— Il faut attendre à demain pour acquérir une certitude. Mais je ne dois pas me tromper.
— Je vous remercie, monsieur.
Maulmont et Marina restèrent seuls dans la chambre. M. de la Palisse s’était endormi, le visage couvert de transpiration, Un profond silence régnait dans la pièce. De temps à autre une religieuse faisait une apparition. Marina lui adressait un signe pour qu’elle se retirât. Elle attendait que M. de Maulmont lui adressât la parole. Il se taisait, ravagé par le remords.
Un peu avant la tombée de la nuit, le malade sortit de son sommeil. Il regarda autour de lui, pressa son front et ses yeux de ses mains, et demanda :
— Où suis-je ? Qui êtes-vous ?
Le poison ne l’avait pas tué ; il lui avait fait perdre la mémoire, et Béatrix d’Ayala avait dit vrai. Maulmont se trouva soulagé d’un gros poids. Il se dressa, se rapprocha du chevet et dit :
— Monseigneur, ne reconnaissez-vous point votre ami ?
— Parbleu ! s’exclama M. de la Palisse, nous sommes de vieux amis, hein ? Nous nous sommes battus ensemble à… Cornebleu ! le nom m’échappe !
Il éprouvait des difficultés à s’exprimer, trouvant malaisément ses mots et ne les articulant qu’avec peine. Mais son visage n’était point celui d’un homme qui se trouve en danger de mourir, et le remords de Maulmont s’atténuait, encore qu’il demeurât vif.
Maintenant, n’ayant pas mangé de la journée, le jeune homme avait faim. Il demanda à sa victime :
— Voulez-vous me permettre, Monseigneur, d’aller prendre mon repas ?
— De quel droit vous en empêcherais-je, monsieur ? répondit Chabannes étonné. Mais, avant de me quitter, rappelez-moi le nom de ce glorieux soldat qui s’est fait tuer à la bataille de… de…
— La bataille de Ravenne ? Monseigneur le duc de Nemours.
— Le duc de Nemours ? C’est étrange…
— Gaston de Foix.
— Ah ! oui, c’est cela, Gaston de Foix. Un grand capitaine, monsieur, et d’une telle droiture |
Le mot frappa Maulmont comme un soufflet, Son remords redevint poignant. Mû par un besoin d’affection, il tendit pour la première fois sa main à Marina qui éprouva un violent émoi, la pressa tendrement et se retira sans prononcer une parole.
En ces instants, il haïssait Béatrix, et s’ils avaient été face à face, il lui aurait crié son dégoût et son mépris. Il marcha au long des rues que les voiles du soir envahissaient, sans s’occuper de la direction, erra pendant un temps assez long, entra dans une hostellerie et s’assit à une table où il mangea tout ce qu’on voulut bien lui apporter. Il était comme un animal traqué qui se repaît avant d’affronter la lutte suprême, mais il ne savait pas, lui, avec qui il engagerait la lutte qu’il avait à soutenir. Serait-ce avec lui-même ou avec Béatrix ?
Lorsque, repu, il quitta l’hostellerie, la nuit était descendue sur la ville. Brusquement, Maulmont se dit :
— Je vais la voir.
Il éprouvait l’impérieux besoin d’affronter Béatrix. Alors, il chercha à s’orienter pour trouver le Corso de Brera, mais il dut demander son chemin, parce qu’il ne pouvait guère réfléchir et que les rues étaient à demi-obscures.
Robert, comte de Maulmont, arriva devant la haute maison aux trente-deux fenêtres et, près d’y entrer, se ravisa, Quel instinct, quel pressentiment le poussait-il à ce qu’il allait faire ? Il rebroussa chemin, tourna dans la première rue qui s’offrit à lui et revint, par : une autre voie, vers l’immeuble qu’il situa au fond d’un jardin planté de grands arbres. Le jardin était fermé par un mur assez haut dans le milieu duquel une porte de fer découpait son rectangle.
Maulmont, s’étant assuré de ce qu’il n’y avait personne dans la rue, escalada le mur. En quelques instants, il fut dans le jardin. Des fenêtres brillaient à la façade arrière de l’immeuble. Toujours sans en avoir raisonné, il grimpa à un arbre, se blottit dans une fourche et chercha à voir ce qui se passait dans la maison. Il dut attendre ainsi longtemps, et il se décidait à redescendre, lorsque des ombres apparurent derrière un rideau léger. C’étaient les ombres d’un homme et d’une femme.
Maulmont dut étouffer un cri.
— La gueuse ! murmuura-t-il.
Car l’ombre masculine venait d’ouvrir ses bras pour étreindre l’ombre féminine, celle de la comtesse Béatrix d’Ayala, à n’en pas douter.
La souffrance que le malheureux avait éprouvée dans les heures qui avaient précédé et celles qui avaient suivi son forfait n’était rien à comparer avec celle qui lui tordait le cœur en cette minute. Il avait été le jouet de cette femme et c’était de sa propre main — de la main qu’elle avait dirigée — que M. de la Palisse avait été frappé !
Les deux ombres s’étaient détachées l’une de l’autre et celle de l’homme, s’étant éclipsée un instant, se montra à nouveau avec un chapeau. Cette fois, Maulmont raisonna. Il se dit :
— L’amant de Béatrix s’en va pour la laisser seule en prévision de ma visite. Il va sortir, mais non point la porte du Corso.
Prestement, il descendit de son observatoire et courut se poster au bas du petit perron qu’il avait aperçu au fond du jardin. L’épée haute, il attendit, tout bouillonnant d’un courroux redoutable. Des bruits de clés et verrous lui signalèrent qu’il ne s’était pas trompé. La porte s’ouvrit et deux hommes apparurent. Dans le premier, qui portait un rousseau de clés, Robert de Maulmont aurait pu reconnaître l’ancien écuyer de son maître, le traître Gariglia. Mais l’ombre était trop dense pour qu’il pût distinguer ses traits.
Il se redressa, fit tournoyer son épée, et cria :
— En garde !
Le chevalier Aldo d’Aldi, celui qui avait été jadis le signor Carmello et avait condamné Beppa à finir ses jours dans un couvent, se montra tout d’abord si surpris qu’il s’offrit immobile, aux coups de son adversaire. Mais M. de Maulmont n’était pas un assassin.
— En garde ! répéta-t-il.
Aldo d’Aldi tira enfin son épée, tandis que Gariglia, ayant reconnu la voix de Robert de Maulmont, prenait prudemment le large. Les épées s’entre-choquèrent dans le silence impressionnant du jardin et, dès les premières passes, le chevalier français ne douta pas qu’il aurait facilement raison de l’inconnu. En quoi il se trompait, car l’ancien marchand avait acquis au maniement de l’épée une habileté peu commune. Le combat dura longtemps. Mais parce que les deux antagonistes ferraillaient sans prononcer un seul mot, que Gariglia, dissimulé dans un coin, n’osait point ouvrir la bouche dans la crainte d’être reconnu, et que toutes les fenêtres étaient closes, aucun curieux ne se montra.
Soudain, Robert de Maulmont, profitant de ce que son rival s’était découvert, se fendit à fond et son épée se planta entre deux côtes. Aldo d’Aldi poussa un cri et s’abattit. Alors, Maulmont, victorieux, se précipita vers la porte, gravit l’escalier en courant, retrouva celui qui conduisait à l’appartement de Béatrix, frappa violemment et, quand on lui eut ouvert, se jeta dans la pièce.
Une voix angoissée s’éleva bientôt pour demander :
— Au nom du ciel, que se passe-t-il ?
Maulmont courut, souleva une tapisserie et faillit renverser Béatrix d’Ayala. Il allait crier un outrage. Devenu très maître de lui tout à coup, il prononça d’abord seulement ces mots :
— Madame, j’ai accompli la mission dont vous m’aviez chargé : j’ai fait perdre l’esprit à M. de la Palisse.
Puis, lentement, en scandant les mots, il ajouta :
— Et maintenant, madame, je viens de tuer votre amant.
Un peu de sang coulait de l’épée. Béatrix d’Ayala exhala une plainte et s’abattit aux pieds de M. de Maulmont.
M. de la Palisse avait, un peu avant minuit, été repris de faiblesse et s’était évanoui. Comme la première fois, son corps s’était couvert de transpiration et, pendant bien près d’une demi-heure, tant il restait immobile et tant son pouls battait lentement, Marina, qui ne l’avait pas quitté d’une seconde, aurait pu croire qu’il allait, d’instant en instant, passer de vie à trépas.
C’était un fait bien étrange et dont le chirurgien aurait dû s’inquiéter, semblait-il. Jamais une seule fois, depuis le jour où il était entré à l’Ospedale Maggiore, tout au moins depuis que Marina avait été mise auprès de lui, M. de la Palisse ne s’était pareillement évanoui. Mais peut-être, de loin en loin, subissait-il de telles crises.
— Mais alors, se demanda Marina, pourquoi M. de Maulmont a-t-il eu une telle alarme ?
Elle flairait le mystère encore qu’elle eût grandi dans un pays et vécu dans une époque où les mystères n’auraient pas dû étonner, et, par une naturelle déduction, y mêlait Robert de Maulmont et la comtesse d’Ayala, le capitaine n’ayant jamais été en tête à tête qu’avec eux. Mais elle s’efforçait à ne pas trop réfléchir pour n’avoir pas à refouler des soupçons qui l’auraient envahie de souffrance.
Lorsque M. de la Palisse fut revenu à lui et que son pouls eut repris ses battements réguliers, elle consentit à le laisser aux soins de la religieuse qui l’avait veillé au cours des premières nuits et était revenue prendre son service.
Marina se coucha dans le petit lit de fer disposé derrière un paravent au fond de sa logette et, toute lasse qu’elle était, elle n’y trouva le sommeil qu’à une heure fort avancée de la nuit. Mais, alors même qu’elle dormait, le mystère revint l’obséder en des rêves et elle se réveilla très tôt, bouleversée par un cauchemar qui lui avait montré M. de la Palisse mourant.
Fort heureusement, ce n’était qu’un mauvais songe. Marina allait quitter son lit pour aller aux nouvelles quand elle entendit dans sa logette le pas menu de la religieuse. Aussitôt, elle appela pour s’informer.
— Sa Seigneurie a paisiblement dormi et elle ne s’est pas encore réveillée, signorina. Je venais prendre ici un peu de breuvage pour me réconforter, car je n’ai pu moi-même fermer l’œil.
— Eh ! bien, je vais me lever et vous viendrez vous reposer à ma place.
— Non ! Non ! n’en faites rien, signorina. C’est bien assez que vous soyez de garde tout le long du jour.
Marina n’insista point. Puisque M. de la Palisse dormait, il était bon qu’elle profitât du répit pour reprendre elle-même des forces. Ses yeux ne se refermèrent plus et sa pensée fut tout entière captivée par M. de la Palisse et le jeune et beau comte de Maulmont.
Pourquoi donc M. de Maulmont, qui la regardait à peine, lui avait-il si tendrement pressé la main ? Quels sentiments à l’égard de l’humble jeune fille qu’elle était, se débattaient-ils dans l’âme de ce soldat si chevaleresque ? Était-il bon qu’elle eût, de ses vœux, appelé son amour ? Hélas ! Elle avait pu apprendre, par ce qu’on lui avait raconté, combien les guerriers, et surtout les gentilshommes français étaient versatiles. Souhaiter l’amour de M. de Maulmont n’était-ce pas tenter le malheur ? Ou bien, dans les combats à venir, un boulet emporterait cette vie si précieuse, ou bien, si Dieu daignait l’épargner, M. de Maulmont retournerait bientôt en France où devait l’attendre un autre cœur mieux partagé.
M. de Moulmont, elle savait peut-être au fond de son être, la douce Marina, pourquoi elle l’aimait, s’il est vrai qu’on puisse savoir pourquoi l’on aime et qui l’on aime. Mais M. de la Palisse ? Il était un ennemi de son pays. Il avait tué et fait tuer des centaines de Milanais. Elle avait des raisons de le haïr et elle sentait pour lui, dans le plus secret de son cœur, des trésors de tendresse. Peut-être était-ce par réaction ? Parce qu’elle détestait ceux qui avaient juré sa perte. Ou bien, par quel instinct ?
Soudainement, Marina sauta hors de son lit. Elle ne voulait plus penser, car le travail de son esprit l’éprouvait davantage qu’une fatigue corporelle. En quelques minutes, elle eut fait sa toilette et déjeuné. M. de la Palisse, dont les traits étaient à peine altérés, la vit apparaître et la dévisagea longuement sans prononcer un seul mot.
— Avez-vous bien dormi, Monseigneur ? demanda-t-elle.
Il attendit un moment avant de répondre :
— Oui, mademoiselle ; mais qui êtes-vous ?
— Marina, votre garde. Ne vous souvient-il plus de Marina ?
Il lui prit la main et la garda dans la sienne comme si, près de mourir, il eût voulu emporter dans la tombe la chaleur de vie de son enfant.
Marina regardait la main qui pressait la sienne et elle y distingua un point d’un rouge foncé au sommet d’une légère boursouflure. Une bestiole avait dû piquer M. de la Palisse qui demanda :
— Que regardez-vous ?
Elle souleva la main et montra du doigt le point. M. de la Palisse sourit.
— Qui sait, s’interrogea la jeune fille, si la bête n’était pas venimeuse et si ce n’est pas le venin qui a provoqué les malaises ? Le chirurgien aurait dû voir cela.
Elle se proposa de signaler la blessure qu’elle ne cessait pas de regarder, elle n’aurait su dire pourquoi, cependant que le malade continuait de sourire, d’un air un peu hébété. Chabannes paraissait physiquement en aussi bonne santé que la veille, alors qu’il était prêt à quitter l’hôpital, mais il ne manifestait plus le désir de s’en aller.
Ils demeurèrent ainsi, la main dans la main, un très long moment, et l’on eût dit deux amoureux faisant, sans se parler, un commun rêve. M. de la Palisse rompit le silence pour déclarer qu’il avait faim.
— Oh ! excusez-moi, Monseigneur, dit Marina. J’oubliais mes fonctions.
Elle retira sa main et courut à l’office. Quand elle rentra, quelques instants plus tard, dans la chambre, M. de la Palisse était toujours assis sur son lit, les regards sur la porte, ayant le même sourire figé sur ses traits, comme dans l’attente d’une apparition.
Il mangea de fort bon appétit et, ayant fini de déjeuner, reprit la main de la jeune fille.
C’était une véritable idylle, mais une idylle très pure qui se nouait entre le soldat aux cheveux gris et la jeune fille si douce devenue infirmière par la volonté de gens à qui elle devait obéir et qu’elle n’aimait point parce qu’ils la faisaient parfois souffrir et faisaient souffrir M. de la Palisse.
Ils se disaient des choses puériles quand la porte s’ouvrit devant une religieuse qu’une autre femme suivait. Marina pâlit. Elle se leva, alla à la rencontre de la visiteuse et lui demanda :
— Que viens-tu faire ?
— Voir ton malade. N’en ai-je pas le droit ? Je parie qu’il te faisait la cour ?
— Oh ! tais-toi ! supplia Marina avec une grande tristesse.
Anzora Carmello, fille du chevalier Aldo d’Aldi, fit un pas de côté et découvrit ainsi à M. de la Palisse son visage que cachait Marina. Le malade appuya ses deux mains sur le lit pour se soulever et tendit son buste et sa tête en avant, la bouche crispée, les yeux exorbités. Il avait devant lui l’image si chère de sa Beppa, la morte vivante qu’il avait vue passer derrière une glace et reconnue parmi ses agresseurs. Mais sa mémoire demeurait endormie et s’il dévisageait aussi intensément Anzora c’est qu’elle lui rappelait une femme perdue dans le passé, une femme à qui il n’était plus capable de donner un nom. On voyait qu’il souffrait, de cette souffrance que doivent éprouver les enfants infirmes qui voient jouer les autres, voudraient prendre part à leurs jeux et ne peuvent pas s’arracher à leur lit de douleur.
— Monseigneur, dit Anzora, je viens excuser auprès de vous la comtesse Béatrix d’Ayala qui, légèrement souffrante, n’a pu venir aujourd’hui prendre de vos nouvelles.
Jacques de Chabannes ne bougea pas, le nom qu’Anzora avait prononcé ne lui ayant sans doute rien rappelé. Alors, une flamme de joie brilla dans les yeux d’Anzora Carmello et Marina, qui l’observait, la vit luire. Tout de suite une pensée vint à son esprit :
— Ce sont eux ! Eux qui ont piqué M. de la Palisse…
Eux ? Elle se sentit défaillir. L’étrange mal s’était révélé alors que M. de Maulmont était avec le capitaine et M. de Maulmont était parti dans une allure de malfaiteur.
Anzora demanda :
— Y a-t-il longtemps que M. de la Palisse est ainsi ? N’a-t-il pas davantage de mémoire ?
Marina ne répondit point. Elle s’assit et parut indifférente à ce qui se passait. La religieuse était restée sur le seuil de la chambre. Anzora, décontenancée, prit le parti de s’en aller. Elle sourit au malade, jeta un regard de dédain sur la garde et disparut sans se retourner. La porte refermée, Marina se redressa et se pencha sur le lit.
— Ami, ami, murmura-t-elle.
C’était la première fois qu’elle osait dire ce mot de douceur à celui qu’elle soignait. Le visage de M. de la Palisse se détendit et sa voix s’éleva :
— Quelle est cette femme ?
— Je l’ignore, répondit Marina en rougissent.
Alors, Chabannes retomba dans son lit et ne fit plus aucun geste, Il gardait les yeux ouverts, perdus dans le lointain, à la poursuite d’un souvenir, d’une image, cependant que Marina se plongeait dans ses réflexions. Elle ne pouvait pas douter : Béatrix avait tourné la tête à M. de Maulmont pour l’employer à ses desseins criminels qui se proposaient de réduire à l’impuissance le chef de l’armée d’occupation et de favoriser ainsi le retour des troupes de la Ligue. Pourquoi Maulmont ? Pour avoir barre sur lui et le mettre, lui aussi, hors d’état de résister.
M. de Maulmont, qu’elle aimait, n’était donc qu’un félon, un lâche ? Une victime d’abord. La beauté de Béatrix l’avait subjugué. L’horrible chose ! Penser que l’amour qui avait paru si beau n’était plus qu’un peu de boue ! Se dire que tout était fini, que l’homme qu’on aimait en secret était devenu l’amant — et le pantin — d’une autre… Ah ! comme ils avaient su frapper ! Comme ils avaient diaboliquement réussi leur coup en faisant trois victimes des trois êtres qu’ils exécraient !
Ainsi, Marina était-elle amenée à se poser une fois de plus la question qui l’obsédait depuis son enfance :
— Pourquoi me détestent-ils ? Pourquoi me font-ils si cruellement souffrir ? Que leur ai-je fait et qui suis-je ? Que leur suis-je ?
Des larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle songeât à les sécher. Une révolte la secoua. C’était sa première révolte. Elle murmura entre ses dents serrées :
— Il faut que je sache ! Il faut que je les délivre, eux. Quant à moi…
Que lui importait désormais ce qu’on ferait d’elle ?
Marina se leva et rentra dans sa logette pour y travailler. Le travail seul lui permettrait d’attendre sans trop s’impatienter, sans trop souffrir, l’heure qu’elle venait de se fixer pour accomplir son premier acte de défense. Mais elle eut beau aller, venir, agir, elle ne parvint pas à chasser les douloureuses pensées de son esprit, ni la peine de son cœur. Toutes les fois qu’elle entendait un pas dans le corridor, elle imaginait que M. de Maulmont allait apparaître. Souhaitait-elle ou redoutait-elle qu’il vînt ?
M. de Maulmont ne vient pas. Le soir descendit peu à peu et noya la ville. Alors, Marina s’en alla trouver les religieuses et demanda à la mère l’autorisation de s’absenter.
— Je n’ai pas le droit de vous l’accorder, mon enfant, dit celle-ci.
— De quel ordre, je vous prie ?
— Il ne m’appartient pas de vous le dire.
— Pouvez-vous, du moins, ma mère, me révéler si cet ordre vous a été donné par M. de Chabannes ?
— Ce n’est pas de lui que je l’ai reçu.
— Dans ce cas, je passerai outre, M. de Chabannes étant gouverneur de Milan et maître et souverain de tous les Milanais.
La supérieure se mordit les lèvres.
— Votre devoir, mon enfant…
— Mon devoir, répliqua Marina, m’ordonne de servir notre maître. Je vous demande une fois encore de me faire remplacer pour quelques heures auprès de lui. Si vous ne m’accordez pas cette faveur, j’en rendrai compte à M. de Chabannes qui avisera si on n’achève pas de le tuer dans votre maison !
— Que voulez-vous dire, mademoiselle !
— Tout ce qu’il vous plaira de penser, répondit de sa voix douce, mais ferme, Marina.
— Eh ! bien, sortez donc, mon enfant, et que cette autorisation que je vous donne vous soit une preuve que je n’ai rien à redouter.
Marina remercia et retourna dans sa logette pour s’y habiller. Dans l’ombre qui s’épaississait, elle se glissa au long des rues et gagna le Corso de Brera à peu près désert à cette pure obscure. Quand elle se trouva devant l’immeuble aux trente-deux fenêtres, son cœur se mit à battre à coups désordonnés. Pourvu qu’elle ne rencontrât personne et que celle qu’elle allait voir fût dans son appartement. Elle connaissait un passage secret, s’y engouffra et monta un escalier tournant qu’utilisaient seuls les domestiques. Arrivée au troisième étage, elle prit un couloir, plein de ténèbres et gratta à une porte. La porte s’ouvrit.
— Que me voulez-vous ? interrogea une voix de femme.
— C’est moi, Marina ! Bonsoir, Speranza !
— Toi, ma fille, à cette heure ! Pourquoi n’es-tu pas à l’Ospedale ? Sais-tu que si l’on te surprenait ici ?…
— Qu’ai-je à redouter de plus terrible que la haine dont on m’entoure ? La mort ? Je ne la crains pas. Speranza, écoute et faisons vite. Je n’ai eu jusqu’ici un peu d’affection que la tienne. Aujourd’hui, je souffre comme jamais je n’ai souffert et je viens te demander secours.
— Ne s’agit-il que de toi, ma fille ?
— De moi — par d’autres. Ce n’était pas assez qu’on eût blessé M. de la Palisse. On a tenté de l’empoisonner et l’on a réussi à en faire un vieillard sans mémoire et sans volonté.
— Que t’importe cet homme ? Pourquoi veux-tu lui venir en aide ? Il est notre ennemi à tous.
— Je l’aime !
— Santa Madona ! Il ne faut pas, Marina, il ne faut pas !
— Je l’aime comme une fille son père…
— Tais-toi !
— Speranza, je t’en supplie ! C’est toi qui as fourni la drogue et c’est M. de Maulmont qui l’a administrée ?
— Je ne peux rien te dire.
— J’ai donc deviné. Écoute, Speranza ; je pourrais te dire que je m’adresserai aux officiers de M. de la Palisse et que vous serez tous arrêtés. Je veux n’en appeler qu’à ta vieille affection. Pourquoi es-tu de leur côté ? Parce qu’ils te donnent de l’argent ? M. de la Palisse t’en donnera bien davantage, et tu ne risqueras pas d’être abattue comme un chien devant les remparts.
— Christo Santo !
— Le poison que tu as fourni, on peut en combattre les effets. Dis-moi comment et avec quoi. Non, je ne te menace pas. Je te rappelle seulement que tu t’es toujours montrée bonne pour moi et que, toi aussi, je t’aime. Parfois, il m’a semblé que tu étais ma maman, cette maman dont on ne m’a jamais dit le nom ! Parle, Speranza. Hâte-toi !
Marina s’était jetée aux pieds de la sorcière et, pleurant, elle joignit les mains dans un geste de supplication.
Alors, Speranza se laissa toucher et, à son tour, elle dit :
— Écoute…
Quelques minutes plus tard, Marina redescendait le vieil escalier glissant et noir en emportant dans sa main une fiole qu’elle pressait comme un trésor. Nul autre que Speranza ne l’avait vue. Elle courut dans les rues et les venelles, échappa aux poursuites de soudards, arriva à l’Ospedale Maggiore tout essoufflée et faillit, tant sa course l’avait brisée, s’abattre dans la chambre de M. de la Palisse.
M. de la Palisse s’était endormi et Marina le regarda longtemps respirer.
— Demain, se dit-elle, demain je l’aurai sauvé !
Elle s’adressa à la religieuse,
— Vous pouvez vous retirer, ma sœur, c’est moi qui veillerai cette nuit. Veuillez dire à la mère que je suis rentrée.
La fiole de Speranza glissée dans son corsage et pressée par son bras, elle s’endormit à son tour.
Àpeine Béatrix d’Ayala s’était-elle effondrée en exhalant sa plainte, que l’énigmatique Anzora Carmello apparut. L’angoisse la rendait plus belle encore, et Robert de Maulmont fut frappé par sa beauté. Très pâle, presque blanche, elle demanda d’une voix angoissée :
— Par le Ciel, monsieur, que s’est-il passé ? Qu’arrive-t-il ?
— Qui êtes-vous ? répliqua Maulmont sans colère, tant l’impression que lui faisait Anzora avait fait taire son courroux.
Devant tout autre homme, Anzora l’eût pris de haut pour remarquer qu’elle était chez elle et n’avait pas à justifier son intervention. Mais, en présence du jeune ami de M. de la Palisse, elle se sentait sans volonté.
— Je suis, répondit-elle, une amie de la comtesse d’Ayala et je vous supplie de ne pas lui faire de mal.
— Pourquoi donc en fait-elle aux autres ?
— Je ne sais pas. Je ne comprends pas !
— M. de Maulmont voulut se délivrer du sentiment qui le gagnait et, sur un ton où il mit volontairement de la rudesse :
— Allons donc ! s’écria-t-il, vous n’allez pas prétendre que vous ignorez les intrigues de cette femme ! Vous n’oserez pas soutenir qu’étant son amie — et sa complice, sans doute — vous ne savez pas à quoi visent ses odieuses machinations !
Anzora, blessée en son cœur, et touchée par le reproche qu’elle savait mérité, essaya de réagir.
— Monsieur, dit-elle âprement, on m’avait toujours affirmé que les gentilshommes français étaient nobles et chevaleresques et j’étais loin de penser qu’ils maniaient l’outrage mieux encore que le madrigal.
— Veuillez m’excuser, dit alors Maulmont en baissant la tête.
Il regarda Béatrix étendue sans mouvement à ses pieds et pointant un doigt vers le corps :
— C’est de cette femme que j’exigerai la vérité.
Puis, soudain, il se baissa et, la touchant :
— Mais, qu’attendez-vous, mademoiselle, qu’attendez-vous pour lui porter secours ? Vous ne voyez donc pas qu’elle va mourir, peut-être ?
Il oubliait son ressentiment, repris par sa passion, et, sans voir ce qu’il y avait de tendre pour lui dans les yeux d’Anzora, il ne pensait plus qu’à ranimer Béatrix pour qu’elle le regardât, lui sourît et versât dans son âme et dans sa chair le poison de sa beauté diabolique.
Anzora Carmello, roide, glacée, appela, et deux femmes vinrent. Elle leur dit :
— Emportez votre maîtresse et efforcez-vous à lui faire reprendre ses sens.
Puis, tandis qu’on emportait Béatrix :
— Monseigneur, ajouta-t-elle, un peu plus maîtresse d’elle-même, j’espère que vous ne refuserez point de me dire ce qui a provoqué l’évanouissement de M d’Ayala.
Robert de Maulmont eut un ricanement.
— La rage d’avoir été démasquée, sans doute ! La honte…
— Je ne comprends toujours pas.
— Eh ! bien, je lui ai dit que je venais de tuer son amant, l’homme qui, il y a à peine quelques instants, la tenait ici pressée sur sa poitrine.
Anzora Carmello jeta un cri, elle aussi.
— Ce n’est pas vrai ! Dites que ce n’est pas vrai !
— Quoi ! fit M. de Maulmont dans un rire sardonique, cet homme-là serait-il également votre amant ?
Il put croire qu’Anzora allait bondir sur lui. Après un mouvement de révolte, elle éclata en sanglots et dit :
— C’est mon père !
— Ah ! s’exclama alors Maulmont, que je vous plains, que je vous plains !
La jeune fille chancelait. Il lui offrit le bras et l’emmena vers le fond de la vaste pièce où elle s’effondra dans un fauteuil, le visage dans ses mains, et pleurant à chaudes larmes, cependant que le jeune chevalier français se précipitait dans l’escalier pour se porter au secours de sa victime qui n’était peut-être pas morte sur le coup.
Alors qu’il allait arriver à la porte donnant accès dans le jardin, il entendit des bruits de voix derrière lui et découvrit un passage qui s’amorçait dans le couloir allant de la porte à l’escalier. Il y avait, dans le fond, une autre porte et c’était derrière celle-ci qu’on parlait. Maulmont, sans même avoir regardé dans le jardin, eut la certitude qu’on avait transporté là le blessé ou le mort, ouvrit sans façon et aperçut effectivement, sur un lit, un homme autour de qui s’empressaient des gens.
— C’est moi, dit-il, qui me suis battu avec cet homme. Est-il mort ou vit-il encore ?
On s’était écarté et il s’approcha. Le chevalier Aldo d’Aldi respirait, mais il était d’une extrême pâleur. Maulmont lui prit le pouls et constata qu’il battait à peine un peu plus vite qu’au rythme normal. Il demanda :
— Y a-t-il un chirurgien parmi vous ?
N’obtenant pas de réponse, il ajouta :
— Qu’on aille en chercher un tout de suite !
Il n’avait pas remarqué, en entrant dans la salle, le départ subit de Gariglia. À peu près rassuré, il remonta vers l’appartement de Béatrix et la retrouva revenue à elle et tenant dans ses bras Anzora qui pleurait désespérément.
— Dieu, madame, dit-il, n’a pas voulu que je tue votre amant et je l’en remercie. Mais nous avons un compte à régler tous les deux et s’il vous plaît que nous le réglions tout de suite…
— Oui, répondit Béatrix en repoussant Anzora et en s’efforçant à se lever.
— Je vous en prie, dit Maulmont, restez assise.
— Oui, finissons-en, monsieur ! Si mon frère meurt, soyez à tout jamais maudit !
— Votre frère !
— S’il en réchappe, je ne pourrai jamais oublier que vous avez injustement provoqué le père de cette enfant et…
— Misérable que je suis ! s’écria Maulmont ; la passion m’avait aveuglé ! Votre frère… le père de cette jeune fille ! Ah ! Dieu merci, mon épée ne l’a point terrassé jusqu’à la mort et je viens de m’assurer de ce qu’il en réchappera.
Ce disant, le bel officier s’était jeté aux pieds des deux femmes et, par les mains, par les yeux et par les lèvres, il implorait son pardon.
— Vous m’avez outragée, vous avez outragé cette enfant, monsieur. De quel droit ? Vous croyiez-vous déjà mon maître ? Vous ai-je donné des gages d’un esclavage qui m’aurait peut-être été doux si je l’avais librement accepté ? Qu’avez-vous dit à Anzora ? De quel crime m’accusez-vous ? Et vous voulez que je vous pardonne !
Anzora, informée que son père n’était pas en danger de mort par Gariglia, qui avait mis à profit les quelques minutes d’absence de M. de Maulmont, se tenait maintenant un peu à l’écart, regardant alternativement le gentilhomme et la comtesse. Elle se rendait compte de l’ascendant qu’avait pris Béatrix sur celui qu’elle aimait, du pouvoir qu’elle exerçait sur lui et cependant assurée de ce que Béatrix ne serait jamais sa maîtresse, elle souffrait à la pensée que son propre amour ne parviendrait point à le toucher. En ces instants, elle oubliait sa haine pour M. de Chabannes et en voulait à son alliée, à son amie, le principal artisan de la vengeance que les conjurés avaient projeté de tirer.
Quant à Béatrix, elle savait maintenant que Maulmont ne réagirait plus, qu’il était entièrement sa chose et elle jugea, dès lors, qu’il était de bonne politique de se radoucir et de se montrer indulgente. Elle dit :
— Monsieur, le remords que vous manifestez m’incline à moins de rigueur.
— Seulement mon remords ?
— Peut-être autre chose. Mais, de cela, il ne saurait être question, du moins ce soir. Mon frère a besoin de nos soins. Laissez-nous.
— Jusqu’à quand ?
— Jusqu’à ce que j’aie pardonné, monsieur, jusqu’à ce que la sympathie que j’avais pour vous soit revenue, si elle doit revenir. Vous m’avez donné une terrible inquiétude et vous m’avez offensée. M. de la Palisse n’aurait point agi de la sorte !
Béatrix avait à dessein prononcé le nom du capitaine pour mesurer, sonder la profondeur de la passion de sa victime, Maulmont s’assombrit davantage et gronda presque :
— Je ne veux pas entendre ce nom de vos lèvres !
— Vous persistez donc à vouloir commander ?
Il se courba, se voûta, dans l’attitude d’une bête battue.
— Excusez-moi encore, madame. Non, je ne commande pas. Je suis votre esclave. J’obéis. Mais, de grâce, épargnez-moi !
Elle lui tendit sa main qu’il mouilla de ses lèvres et de deux larmes et lui accorda un sourire qu’il emporta sans daigner jeter les regards sur Anzora dont la souffrance s’exaspéra.
Après une nuit de sommeil bestial, M. de Maulmont se demanda s’il allait retourner à l’Ospedale Maggiore, auprès de l’homme qu’il avait tant aimé et qu’il haïssait maintenant comme il n’avait jamais haï quiconque. Il renonça à sa visite et demeura enfermé tout le long du jour dans l’attente impatiente de l’heure où il pourrait revoir Béatrix. Mais, quand la nuit fut venue, il sut redevenir un homme, museler son impatience et se forcer à attendre de nouvelles heures pour ne point faire reculer celle qui lui donnerait enfin le bonheur si ardemment désiré.
Là-bas, à l’Ospedale Maggiore, Marina, qui avait versé dans un breuvage le contenu de la fiole que lui avait remise la sorcière Speranza, ne quittait pas un seul instant M. de la Palisse dans l’attente des événements qu’elle espérait. Elle pensait que la réaction serait aussi violente que l’avait été l’effet de la drogue et que le capitaine éprouverait de nouvelles crises avant de recouvrer sa mémoire et sa volonté, s’il était vrai qu’il dût les recouvrer.
Le contre-poison avait été administré le matin. Vers deux heures de l’après-midi, M. de la Palisse ressentit une sorte de vertige et, sur une plainte qu’il poussa, s’endormit profondément. À dix heures du soir, il dormait encore d’un sommeil agité comme celui d’un fiévreux, quoiqu’il eût le front à peine chaud. Un peu après minuit, Marina constata que son pouls battait faiblement et que son front et ses mains se refroidissaient davantage. Elle eut peur, mais se garda d’appeler. M. de la Palisse allait-il mourir là ? Speranza s’était-elle trompée ou bien avait-elle sciemment donné un autre poison ? Ah ! que chaque minute était longue… Comme là nuit durait, durait !… À quatre heures du matin, le malade dormait toujours. Cela faisait quatorze heures.
La fatigue, l’angoisse finirent par avoir raison de Marina, qui luttait depuis le milieu de la nuit pour résister au sommeil qui la gagnait. Une voix frappa ses oreilles. Rêvait-elle ? Peut-être… C’était un rêve dans lequel un homme l’appelait au secours. La voix devint plus forte, plus perçante. L’homme qui était en danger se traîna jusqu’à Marina et lui toucha la main. Marina jeta un cri et s’éveilla.
M. de la Palisse, à genoux sur son lit, lui étreignait le poignet et l’appelait d’une voix suppliante :
— Mon enfant ! Ma petite Marina !…
Elle dégagea son poignet, se redressa et, encore à demi plongée dans l’inconsciente :
— Qu’y a-t-il, monsieur… monseigneur ?
— Ah ! dit M. de la Palisse, je viens d’avoir un terrible cauchemar. On m’assassinait et parmi mes assassins je reconnaissais M. de Maulmont. N’est-ce pas que c’est une chose affreuse ?
Il avait prononcé le nom qui, la veille, lui échappait. Était-il guéri ?
— Marina, dit-il encore, donnez un peu plus de lumière. Il y a autour de moi des ombres que je voudrais chasser.
Maintenant plus complètement réveillée, la jeune fille alluma des lampes.
— Merci, mon enfant, je me sens à présent plus rassuré. C’est stupide qu’on rêve ainsi. Je ne sais plus où j’en suis. Ne devais-je pas quitter l’hôpital ? Pourquoi suis-je encore dans cette chambre ?
— Parce que vous avez rechuté, monseigneur.
— Il y a longtemps ?
— Deux jours bientôt.
— C’est étrange. Deux jours… Et Maulmont est-il venu pendant ces deux jours ?
— Oui, Monseigneur, dit-elle ; mais vous ne le reconnaissiez pas. Vous ne reconnaissiez personne.
— N’ai-je pas eu d’autres visités ?
— Celle du chirurgien.
— Ah ! un bel âne, en vérité. Il n’a rien compris à mon mal.
— Et les visites des religieuses.
— Elles sont tout juste bonnes à dire des prières. Pas d’autre ? la comtesse d’Ayala ?…
Il avait retrouvé cet autre nom. Il était guéri. Guéri pour connaître quel destin, pour retomber dans quel nouveau piège ?
— La comtesse n’est pas revenue, dit Marina.
— Eh ! bien, c’est moi qui irai la voir. Il est quelle heure ?
— Cinq heures. Le jour va paraître bientôt.
— Quand il sera jour, je me lèverai. Je ne veux plus rester ici, où l’on rechute. J’ai besoin de marcher, d’agir, de me battre contre je ne sais qui.
— Il ne faut pas se battre, monseigneur. Il faut être bon.
— Hé ! Je ne suis pas un ange, comme vous ! Être bon ! Oui, je voudrais bien, sambleu ! Mais un soldat et la bonté ne peuvent faire bon ménage. Ah ! je sais… Gaston de Foix était bon, et le chevalier Bayard l’est aussi. Des saints. Tout le monde ne peut pas l’être. Tenez, les saints ne mangent pas, n’est-il pas vrai ? Et moi, je me sens un appétit d’ogre. Il doit y avoir des mois que je ne me suis rien mis sous la dent.
— Je vais aller… proposa Marina en se levant.
— Non ! ordonna-t-il. J’attendrai. Je vous ai réveillée, mon enfant. Dormez, dormez encore. Je vous regarderai dormir. Car je vous aime bien, vous savez ! Si j’avais eu une fille, je ne l’aurais pas plus aimée. Voulez-vous m’embrasser, mon enfant, si vous n’avez pas peur de ma vilaine barbe ?
Elle se baissa pour poser ses lèvres sur les joues velues du soldat qui lui pressa les mains à les broyer, et ils se sourirent, heureux d’un même bonheur, dans cette minute où il oubliait Béatrix et où elle ne pensait plus aux épreuves qui leur étaient réservées. Puis, sur les instances de M. de la Palisse, Marina consentit à regagner sa logette et à s’étendre sur son lit où le sommeil ne tarda pas à la plonger dans l’oubli.
Il était très tard quand elle rouvrit les yeux, et M. de la Palisse, complètement rétabli, au grand étonnement du chirurgien et des religieuses, se tenait déjà prêt à quitter l’hôpital. Marina s’excusa.
— J’étais si lasse, si lasse !…
— Oh ! dit-il, je vous aurais attendue plus longtemps. Et savez-vous pourquoi je vous attendais ?
— Pour me dire adieu, monseigneur ?
— Pour vous emmener avec moi, Avez-vous ici une famille ?
— Des… amis.
— Eh ! bien, vous les quitterez. Je ne saurais plus me passer de vous et c’est moi qui commande à Milan.
— Monseigneur !…
— C’est un ordre que je vous donne. Allons ! préparez-vous. Je vous attends, mais pas longtemps !
— Soit ! dit Marina, soudain résolue.
Et elle pensait : « Que m’importe le sort qui m’attend ? Que m’importe de mourir si je peux encore veiller quelques jours ou quelques heures sur ce grand soldat qui n’est qu’un enfant ! »
Ils arrivèrent dans la maison que M. de la Palisse avait élue et dont il fit les honneurs à Marina.
— Voici, mon enfant, dit-il, l’appartement que je vous réserve. J’espère que vous vous y trouverez assez bien pour que je n’aie point à subir le remords de vous y avoir amenée.
— Je m’y sentirai heureuse, monseigneur, répondit-elle, si vous me permettez de rendre plus gaie votre demeure, de la parer, de lui enlever l’air maussade qu’elle a.
— Votre sourire, votre jeunesse ne lui donnent-ils pas déjà la grâce que vous lui souhaitez ?
— Non ! pas encore, dit la douce enfant en souriant.
Tout de suite, elle alla revêtir une blouse et se mit à ranger et à nettoyer malgré l’opposition de M. de Chabannes, qui voulait appeler des domestiques. C’est qu’elle désirait, Marina, retenir chez lui l’impénitent coureur d’aventures, et, de surcroît, se montrer si digne d’amour qu’il serait bien obligé, tôt ou tard, d’appeler sur elle les regards de M. de Maulmont.
Elle crut bien y parvenir du premier coup, car M. de la Palisse ne manifesta point, de toute la journée, l’intention de sortir. Hélas ! À peine avaient-ils achevé de prendre leur repas du soir qu’il quitta la table en déclarant qu’il allait se rendre compte de ce qui se passait dans la ville. Marina ne s’y trompa pas. Il pensait encore à Béatrix et se disposait à la rejoindre. En vain essaya-t-elle de le retenir :
— Vous n’êtes pas suffisamment rétabli. Il faut attendre à demain.
M. de la Palisse n’en voulut point démordre et les larmes de Marina, même, se révélèrent sans effet. Elle le vit partir et n’eut que la ressource de prier.
Et, tandis qu’elle demandait à la sainte Madone de veiller sur lui, il s’en allait, plus jeune que jamais, vers la maison aux trente-deux fenêtres, où Béatrix d’Ayala serait toute surprise et toute heureuse, croyait-il, de le voir apparaître.
M. de la Palisse poussa la porte, s’engagea presque en courant dans l’escalier et, sans même frapper, ouvrit. Alors, il jeta un cri de rage. Robert de Maulmont se tenait à genoux aux pieds de Béatrix qui lui donnait la main et lui souriait, à peine vêtue.
— Misérables ! Misérables ! Vous me trahissiez !
Maulmont, devenu très pâle soudain, s’était levé et faisait front, la main sur la garde de son épée. Chabannes marcha sur lui et lui plaqua une main sur l’épaule. Il était livide, lui aussi.
— C’est la première fois, dit-il, qu’un de mes officiers se permet de me provoquer. Et c’est vous, Maulmont, vous qui faites ce geste ! Vous ne pouvez pas imaginer la douleur que je ressens. Faut-il vraiment que je tire madame, moi aussi ? Êtes-vous disposé à croiser votre fer avec le mien ? Voulez-vous m’obliger à transpercer l’enfant que j’aime le plus au monde ? M’obliger à vous fermer les yeux ? Si oui, mettez-vous en garde !
Il éleva la tête, joignit les mains et, dans un sanglot :
— Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi !
Et, sur cette prière, il essuya les larmes qui coulaient au long de son visage.
Ces larmes, ce sanglot avaient bouleversé Maulmont. Il tira son épée, se jeta à genoux et, baissant la tête :
— Monseigneur, dit-il, ma vie vous appartient. Ordonnez !
Àquoi M. de la Palisse, tremblant par tout le corps, répondit :
— Allez vous constituer prisonnier en attendant que je décide.
Puis, il prit l’épée du malheureux et la brisa. Maulmont marchait à reculons vers la porte. Quand il la toucha du pied, il se retourna, l’ouvrit et disparut. Alors seulement, M. de la Palisse s’avança vers Béatrix.
— À nous deux, madame, dit-il.
Béatrix d’Ayala, qui n’avait pas bougé, souriait d’un sourire plein d’ironie.
Il y avait des heures et des heures que Marina attendait, et la nuit était interminable. Tous les bruits de la rue s’étaient tus depuis longtemps et la porte d’entrée demeurait obstinément silencieuse. Maintes fois, la jeune fille avait été tentée d’aller aux nouvelles en rôdant autour de la maison qu’elle connaissait bien. Mais toujours, près de sortir, elle renonçait à son entreprise. Elle éprouvait une peine déchirante et se demandait pourquoi.
Que lui était cet homme, et de quoi étaient faits ses sentiments à son égard ? En vérité, son tourment ne venait-il pas du danger que le brusque retour de M. de la Palisse faisait courir à M. de Maulmont ? Béatrix, Anzora, tous les autres s’étaient ingéniés à faire naître un drame entre les deux hommes et il était, hélas ! vraisemblable qu’ils y avaient réussi. Peut-être, en ces heures douloureuses, M. de Maulmont gisait-il, roide, cloué au sol par le fer de son chef, de son ami. Ou, peut-être, était-ce lui qui avait tué M. de la Palisse ?
Elle avait un cadavre devant les yeux, et tantôt c’était celui du capitaine et tantôt celui du jeune comte. N’y avait-il pas même deux cadavres étendus côte à côte en quelque coin des souterrains de la maison où Béatrix d’Ayala était parvenue à jeter l’un contre l’autre les deux hommes qu’elle haïssait de la haine qu’avait insufflée dans son âme le chevalier Aldo d’Aldi ?
— Dieu de bonté, Sainte Madone, priait Marina à haute voix, épargnez-les s’il en est temps encore !
Elle invoquait le ciel pour la vingtième fois quand il lui sembla entendre des bruits de pas frappant le sol.
— Lui ! M. de la Palisse ! pensa-t-elle. Merci, mon Dieu ! Merci, Vierge Marie ! vous m’avez exaucée.
Elle ne se trompait point. Les bruits se firent plus distincts, s’amplifièrent et la nuit fut troublée par le grincement de la lourde porte tournant sur ses gonds. L’escalier retentit.
— Ah ! s’écria Marina torturée, en voyant apparaître M. de la Palisse, ah ! Dieu…
Il s’était précipité en la voyant défaillir.
— Enfant ! Ma chère enfant ! Qu’avez-vous ? Pourquoi êtes-vous encore levée à cette heure ?
Marina pressait ses yeux et son front de sa main glacée, pour chasser l’image du cadavre qui était venu l’épouvanter dans l’instant que Chabannes avait poussé la porte, l’image du cadavre de Robert de Maulmont. Elle répondit :
— J’ai eu peur. Ce n’est rien, rien, Monseigneur…
— Mais pourquoi n’êtes-vous point couchée ?
Elle hésita deux secondes, puis :
— J’avais de sombres pressentiments. Il me semblait que vous ne rentreriez pas, qu’il vous était arrivé un grand malheur.
— Un grand malheur !… répéta Chabannes en écho. Oui, peut-être.
— Ah ! Je savais bien ! Lequel ?
Marina avait fermé les yeux. Des mots — ces mots — allaient frapper ses oreilles et la terrasser : « J’ai tué M. de Maulmont ». Elle entendit :
— J’ai été obligé de châtier un traître que je ferai mettre aux fers dès demain.
Il n’était donc pas mort ! Que Dieu fût loué !
Cependant le déchirement de Marina avait été si profond qu’elle perdit pour quelques instants connaissance dans les bras de M. de la Palisse, que la grâce de ce jeune corps abandonné troubla soudain.
— M’aime-t-elle d’amour, se demandait-il, cette enfant que je croyais si pure ? Et ne vais-je pas chercher bien loin des joies que je pourrais cueillir ici ? J’avais médité de la donner à Maulmont. Imbécile !
Marina ouvrait les yeux. La flamme qui luisait dans ceux du capitaine l’obligea à détourner ses regards.
— Je vous demande pardon, Monseigneur, dit-elle, et je vous promets d’être plus sage à l’avenir, Permettez-moi de me retirer.
Il fut sur le point de la retenir, de lui dire ce qui lui passait maintenant par la tête, mais, fort heureusement, il y renonça pour ce soir-là et, la détachant de lui :
— Allez, mon enfant, et passez une nuit heureuse.
Marina ne s’attarda point et, quelques minutes plus tard, ils étaient tous les deux couchés chacun dans son lit, Marina cherchant le sommeil qui se montrait rebelle, et M. de la Palisse se remémorant les événements qui venaient de se dérouler.
Béatrix d’Ayala, si elle souriait au moment où le capitaine s’était avancé vers elle, gardait au fond de soi un profond étonnement. Par quel prodige était-il là, en possession de toute son énergie et de toute sa mémoire ? Speranza avait-elle trahi ou la dose de poison contenue dans le chaton de la bague avait-elle été insuffisante ? Certes ! Rien n’était encore perdu, mais tout était à recommencer puisque le jeune Maulmont se rendait. Et d’ailleurs, s’il n’était pas possible de compter sur la trahison de Maulmont, on trouverait autre chose !
M. de la Palisse venait de prononcer ces mots :
— À nous deux, madame !
— Je suis à vos ordres, répondit-elle sans trouble apparent. Mais qu’attendez-vous de moi ?
— Que vous me disiez quel jeu vous jouez.
Béatrix prit son temps, invita le bouillant Chabannes à s’asseoir en face d’elle et, toujours très calme, demanda encore :
— De quel droit, monsieur, m’interrogez-vous ?
— Sans doute de celui que vous m’avez donné ! N’est-ce pas vous qui m’avez provoqué ?
— Je ne crois pas, dit Béatrix en secouant doucement la tête. Si mes souvenirs sont exacts, vous êtes venu ici un soir que je ne vous attendais pas.
— Bien vrai ? ironisa M. de la Palisse, La vieille sorcière qui m’a engagé à pénétrer dans cette maison, n’était-ce pas vous qui l’aviez envoyée ?
— Je pourrais vous répondre que c’est beaucoup de fatuité de votre part.
— À quoi je répondrais moi-même que ce n’est pas moi qui vous ai mandée à mon chevet lorsque j’étais malade.
Béatrix plissa ses lèvres dans un signe de dédain.
— Alors, monsieur, vous m’aviez déclaré un amour en quoi j’ai eu le tort de croire et que j’étais tout près de partager. Lorsque je me rendais auprès de vous, je voulais me convaincre de ce que je vous aimais. Et puis…
— Et puis ?
— J’ai rencontré dans votre chambre une jeune fille qui vous soignait avec un tel dévouement et que vous regardiez avec une telle tendresse que je n’ai plus pu avoir d’illusions sur la sincérité de l’amour que vous m’offriez. Au surplus, s’il m’en était resté, M. de Maulmont…
— Le misérable !
— Pourquoi donc, monseigneur ? Parce qu’il n’a pas su garder son secret ? Parce qu’il m’a avoué que cette jeune fille était votre amante ?
— Le traître ! L’imposteur !
— Non ! M. de Maulmont vous aimait assez — il vous aime encore assez, et vous venez de vous en rendre compte — pour n’avoir rien dit qui ne fût vrai. Hé ! monsieur, c’est votre droit d’aimer cette jeune fille et vous auriez eu grand tort de ne pas répondre aux avances qu’elle vous a faites ! Mais voulez-vous me permettre de vous dire que j’ai été profondément vexée ? Si vexée que j’ai eu la faiblesse de penser à me venger de vous et que… mon Dieu, oui, j’ai écouté sans déplaisir les propos galants de votre jeune ami. Si vous pensez que ce soit là un crime, je suis prête à l’expier. Ordonnez.
Pas un instant M. de la Palisse n’avait douté de la franchise de Béatrix. Les choses s’étaient réellement passées comme elle le disait et seul Maulmont était infâme.
— Ah ! s’écria-t-il, comme je regrette de n’avoir pas accepté le combat ! Il expierait maintenant à tout jamais sa trahison. Mais rien n’est perdu et demain… Quant à vous, madame, sachez que la jeune fille de qui vous parliez est un ange de pureté et que vous avez été victime d’un odieux mensonge. Pas un instant je n’ai cessé de penser à vous et l’amour dont je vous fis l’aveu je le sens qui m’embrase encore par tout mon être.
— Hélas ! dit Béatrix, le mien est mort. Plutôt, il a changé d’objet. Je ne saurais appartenir à deux hommes, et M. de Maulmont est mon amant.
Un rugissement s’éleva, formidable, Après quoi, cette menace tonna :
— Je le tuerai et, alors, il faudra bien que vous m’apparteniez !
Béatrix se leva.
— Monsieur, dit-elle d’une voix qui paraissait glacée, ma vie, comme celle de toutes les Milanaises et de tous les Milanais, est aux mains de l’ennemi victorieux. Mais si vous ne devez pas me faire mourir tout de suite, je vous en conjure, sortez d’ici.
M. de la Palisse souffla :
— Et si je vous prenais de force ? Si…
— Alors, vous n’étreindriez qu’un cadavre !
Il hésita, un moment, dans l’attitude d’un fauve qui va s’élancer sur sa proie. Mais, près de bondir, il se recula, jeta une autre menace et sortit en faisant battre violemment la porte.
Longtemps il erra dans les rues, parlant seul, jurant et décochant à l’adresse de Maulmont les pires outrages. S’il n’était point parvenu à se maîtriser, il serait allé au poste de garde demander si celui qui l’avait trahi était là pour, éventuellement, l’étrangler. La marche dans la nuit apaisa un peu son épouvantable courroux. Moins irrité, il pensa à Marina dont l’odieux Maulmont avait dil qu’elle était sa maîtresse. En fait, pourquoi Marina s’était-elle si fortement attachée à lui ? Pourquoi avait-elle accepté son hospitalité ? Qu’y avait-il dans ce jeune cœur ? Quels émois insoupçonnés troublaient-ils cette chair à peine épanouie ?
Il se la représentait, couchée à quelques pas de sa propre chambre, offerte et rêvant peut-être de lui. Béatrix, Marina… Pourquoi pas celle-ci plutôt que l’autre ?
Mais, tandis qu’il se posait ces questions, M. de la Palisse éprouvait une gêne singulière, comme si, dans un temple, il eût été tenté d’abattre des reliques. Son front brûlait de honte après avoir brûlé de courroux. Il voulut ne rentrer chez lui que délivré, et il marcha longtemps encore, seul dans les rues désertes de la ville dont il était le gouverneur.
Et maintenant, cherchant le sommeil sans parvenir à le trouver, il ne désirait plus que conquérir Béatrix, la reprendre à celui qui la lui avait ravie et châtier impitoyablement le fourbe dont la traîtrise le poignait au plus profond de soi.
Il se réveilla très tard dans la matinée et alors que, depuis longtemps, Marina dirigeait le travail des servantes. Dans l’heure qui le séparait de celle du repas, il sortit pour aller s’informer à la garde de ce qu’avait fait Maulmont. Il apprit que le jeune officier s’était présenté dans la nuit et qu’il attendait les ordres du chef des armées.
— C’est bien, dit M. de la Palisse, qu’il attende.
Il s’imposait la contrainte de vaincre son irritation pour juger équitablement. En fait, il ne pouvait point, malgré son désir de vengeance, arracher de son cœur des liens qu’il sentait plus forts que tout.
— Monseigneur, lui dit Marina quand il rentra, vous vous êtes mis en retard et la cuisine va être immangeable.
— Je sais à l’avance, mon enfant, qu’elle sera délicieuse, puisqu’elle me sera servie par vos mains. Par la fenêtre dont les vitres étaient ouvertes, les parfums du parc venaient les baigner, et il semblait à M. de la Palisse que fondait la neige de ses ans. Marina lui apparaissait plus charmante encore qu’il ne l’avait trouvée jusque-là, et il éprouvait à nouveau le trouble qui l’avait envahi. Lorsqu’on eut desservi, il alla s’asseoir dans un canapé et l’appela auprès de lui. Elle vint, un peu craintive. Il dit :
— Je suis si heureux de vous avoir…
— Pas assez, monseigneur, pour que vous daigniez rester auprès de moi.
Que voulait-elle exprimer ? Quelle pensée ces paroles traduisaient-elles ? Marina l’aimait. De quel amour ? Il lui prit les mains, les pressa et il y eut dans ses yeux une lueur fauve. Tout à coup, Marina éclata en sanglots. Sans mot dire, il la serra contre lui, lui dégagea le visage et chercha, de ses lèvres, à lui prendre les lèvres. Alors, Marina se rejeta vivement en arrière, regarda M. de la Palisse épouvantée et exhala sa plainte dans ces mots :
— Mon Dieu ! Mon Dieu !
Chabannes s’excusa :
— Je vous demande pardon, mon enfant.
Alors, instinctivement, Marina mit le bien-aimé entre eux.
— Que s’est-il passé entre M. de Maulmont et vous-même ?
— Des choses qu’une petite fille doit ignorer.
— J’ai dix-huit ans, monseigneur. Je ne suis plus une petite fille. Il s’agit de M Béatrix d’Ayala ?
Chabannes ne marqua pas son étonnement.
— Qui, dit-il, ce misérable a profité de mon séjour à l’hôpital pour détacher de moi cette femme.
Elle cria presque :
— Ce n’est pas vrai ! Ce sont eux… C’est elle qui est coupable de tout !
Mais, à peine avait-elle jeté cette protestation véhémente qu’elle eut peur, peur d’elle n’aurait su dire quoi.
— Comment savez-vous ?… interrogea M. de la Palisse.
Elle répondit en baissant les yeux :
— Je ne sais pas, je ne sais rien. J’imagine. M. de Maulmont ne pouvait pas, consciemment, vous trahir !
— Comme vous le défendez !
Alors, spontané, l’aveu vint aux lèvres de l’enfant amoureuse :
— Je l’aime !
M. de la Palisse ressentit le froid d’un frisson. C’était donc Maulmont qu’elle aimait ! C’était parce qu’elle aimait Maulmont qu’elle s’était ainsi attachée à lui ? Elle avait espéré qu’il l’aiderait à conquérir le cœur rebelle. Il se sentit vieux et souffrit. Il dit amèrement :
— Robert de Maulmont n’est plus digne de vous.
— Je l’aime !
— Vous devez l’oublier.
— Jamais !
— Si je vous en donnais l’ordre ? Car je suis le maître, ici.
— Si vous m’ordonniez de ne plus le revoir, de ne jamais lui faire l’aveu de mon amour, je m’inclinerais, monseigneur. Mais rien, ni personne ne pourra m’empêcher d’éprouver pour lui ce que j’éprouve.
M. de la Palisse contempla un instant ce jeune Corps Si bien fait, ces formes fraîchement épanouies, ce visage de grâce, et sa jalousie s’exaspéra. Ce n’était pas assez que Maulmont lui eût pris, consciemment ou non, cette Béatrix d’Ayala qui aurait été la plus capiteuse de ses maîtresses, il lui avait ravi le cœur de cette enfant qu’il croyait ne battre que pour lui.
Sa décision était prise. Il dit simplement :
— Un homme pourrait pardonner certains outrages. Un chef ne le peut pas.
Les prières, les larmes, les supplications de Marina furent vaines. Il se redressa, arma sa volonté au désespoir de Marina qui pleurait convulsivement, et quitta la maison pour aller retrouver Maulmont.
Celui-ci, qui l’attendait depuis le milieu de la nuit dans une salle que, sur sa demande même, un homme en armes gardait, s’avança au-devant de lui.
— Monseigneur, lui dit-il, vous m’avez infligé l’affront le plus douloureux qu’un soldat puisse connaître.
— Tu as, répliqua M. de la Palisse, trahi les plus sacrés des devoirs. Si tu n’étais rien pour moi qu’un officier sous mes ordres, je te ferais passer par les armes. Je n’ai pas le droit de te tuer.
— Que voulez-vous dire ?
— Ce que je dois être le seul à savoir. Je n’ai donc pas le choix des châtiments. Ton déshonneur éclabousserait sur moi. Tu ne seras donc pas traduit devant le conseil de guerre. Robert, comte de Maulmont, je vous destitue et vous ordonne de rentrer en France, où nous nous retrouverons.
Maulmont se redressa.
— Et si je vous désobéissais ?
— Alors, tu pourrais mourir d’une balle de pistolet dans la tête, entends-tu, comte de Maulmont ? Tu n’es plus un soldat. J’espère encore que tu ne seras pas un bandit.
Des larmes roulaient sur le visage de M. de la Palisse. Il se détourna et Robert de Maulmont ne put plus rencontrer son regard.
Ils étaient tous réunis autour du lit du chevalier Aldo d’Aldi dont les blessures paraissaient devoir se cicatriser avec une rapidité extrême : Béatrix, Anzora, Speranza et Gariglia, et Béatrix exposait la situation :
— Les sommes que nous avons recueillies sont assez considérables pour décider le capitaine Hanstedt et ses Suisses. Malheureusement, les pourparlers de paix paraissent très avancés et il est vraisemblable, dans ces conditions, que les forces de Bayard, entièrement libérées, se porteraient au secours du détachement français si M. de la Palisse était attaqué.
— Notre entreprise, déclara l’ex-Carmello, était trop vaste. Elle ne saurait désormais réussir que si le gros de l’armée de Louis XII était rappelé et si la Palisse devait occuper pendant quelque temps et avec des effectifs réduits le Milanais. Je n’ose pas y compter et je ne veux pas que ma vengeance m’échappe.
— Chabannes, déclara Anzora, peut mourir demain si nous le voulons.
— Il serait mort plus tôt si nous l’avions voulu, ma chère Anzora. Tuer un homme n’est rien. Oublies-tu que je voulais, avant de le faire mourir, déshonorer à tout jamais celui que nous haïssons d’une même haine ? Un coup d’épée, un coup de pistolet ne me satisferaient pas. Mais, continuez, Béatrix.
— Faut-il que je rappelle les événements ? Nous nous à déserter pour l’amour de moi et à dresser contre lui M. de Maulmont, de façon à le pousser à soulever les troupes d’occupation contre leur chef. Nous n’y avons pas réussi. M. de la Palisse a pu, dans des circonstances qui demeurent inexplicables, sortir de l’état d’impuissance où nous l’avions mis et M. de Maulmont, que je croyais prêt à tout, s’est montré débonnaire comme un enfant. La Palisse va revenir. Que dois-je faire ? Il n’est pas homme à patienter.
— Il faudra bien, dit Aldo, qu’il patiente !
— Ah ! mon cher, je voudrais bien vous y voir !
Anzora prit la parole.
— Nous faisions, dit-elle, une mise au point. Elle n’est pas complète. Si j’ai bien compris ce que vous m’avez conté, Béatrix, M. de Maulmont est allé se constituer prisonnier sur l’injonction de M. de Chabannes ?
— Ce n’est pas douteux.
— Il y a, si je ne m’abuse, neuf chances sur dix pour que M. de Chabannes lui fasse grâce de la vie ?
— Sans doute.
— Dans ces conditions, rien n’est perdu. Rien ne le sera, du moins, si nous parvenons à faire évader M. de Maulmont.
— Mais voyons, protesta Béatrix, puisqu’il s’est rendu de son plein gré ! Ce garçon-là n’est qu’un enfant et…
Des appels, venus de l’autre bout de l’appartement, l’interrompirent.
— Chabannes ! s’écria Béatrix. Allez, Anzora. Dites-lui que je suis malade, que je ne peux pas le recevoir aujourd’hui.
Anzora Carmello quitta la chambre de son père, traversa les pièces qui la séparaient de celle où Béatrix recevait ses adorateurs, souleva la portière et jeta un léger cri d’étonnement. C’était Robert de Maulmont qui était devant elle.
— Oh ! Monsieur, dit-elle toute rouge de confusion, je vous demande pardon…
— Ce n’est pas moi que l’on attendait, sans doute ?
— Mais… nous n’attendions personne, en vérité. Votre visite nous comble d’honneur.
Maulmont fit un geste vague.
— Me sera-t-il permis de m’entretenir quelques instants avec M la comtesse d’Ayala, mademoiselle ?
— S’il lui est possible de vous recevoir… M d’Ayala est un peu souffrante.
— Il faut, dit Maulmont, sur un ton impérieux, que je la voie dès ce soir.
— Ce soir ! Ne me serait-il pas permis de me faire voir messagère auprès d’elle ?
Sa voix avait tremblé et son attitude, ses regards, tout trahissait son amour. Mais Maulmont ne remarquait rien. Il pensait à Béatrix, à elle seule. Alors, dans l’âme d’Anzora, perça un sentiment plus âpre que le dépit, qui n’était pas encore de la haine, mais qui corrodait tout d’un coup, comme un acide, l’affection qu’elle avait jusque-là portée à celle que son père lui avait appris à aimer. Elle regarda longuement le jeune chevalier pour emporter bien vivante son image et se retira pour aller informer Béatrix.
— Maulmont ! s’écria celle-ci. Si Chabannes ne lui a pas fait grâce, s’il s’est évadé, rien n’est perdu !
— Attention ! recommanda Anzora, je lui ai dit que vous étiez souffrante.
— Bien, merci. Je le rejoins.
La belle Béatrix allait disparaître quand Aldo la rappela.
— Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire une recommandation, moi aussi. M. de Maulmont est jeune et bien fait et…
Un éclat de rire coupa net sa phrase et Anzora, qui l’observait, remarqua qu’il partageait, ses propres soucis, Elle quitta la chambre à son tour, revint vers la pièce où elle avait reçu Maulmont et se mit aux écoutes derrière la tapisserie.
— Quelle heureuse surprise ! s’écriait Béatrix.
— Heureuse, madame ? Serait-il vrai ? Non ! C’est une autre visite, une autre joie que vous attendiez.
— Ah ! pourquoi me peiner ? N’est-ce pas assez que je sois souffrante ?
— M. de la Palisse s’est donc montré bien cruel envers vous ?
— Je vous en prie, monsieur, Si vous n’avez eu d’autre dessein que de me poindre, je vous demanderai de me faire la grâce de me laisser. Que me reprochez-vous ?
— De n’avoir pas prononcé un seul mot, de n’avoir pas fait un seul geste, hier soir, pour signifier à M. de la Palisse qu’entre lui et moi vous aviez fait un choix qui m’était favorable.
— C’est donc vous qui vous plaignez ! Vous qui êtes parti sans m’accorder un regard, pareil à un écolier pris en faute, honteux, aurait-on pu croire, d’avoir été surpris à mes pieds… Ah ! c’est moi qui n’ai guère pesé, pour vous, aux côtés de votre maître ! Certes, monsieur, j’ai fait taire mon ressentiment car j’ai compris que vous n’aviez qu’à obéir, qu’à vous plier à la volonté du chef, mais…
— Qu’en savez-vous, madame ? Et si, contrairement à ce que vous croyez, j’étais bien décidé à ne pas me soumettre ?
— Allons donc ! Pensez-vous que je veuille briser votre carrière ? Allez, monsieur, vous êtes fait pour vous battre et non point pour aimer. La souffrance dont vous voyez encore des traces aujourd’hui s’apaisera. Je n’aurai fait qu’un rêve. Et, à tout prendre, cela vaut mieux. Vous n’auriez fait que trembler dans mes bras…
M. de Maulmont, piqué au vif, s’emporta :
— Je vous défends de penser que je suis un lâche.
Et presque aussitôt, se radoucissant :
— Excusez-moi. J’ai tant de peine… Non, madame, mon servage envers M. de la Palisse est fini. C’est un autre qui commence. Je ne suis plus soldat. Je n’ai plus aucun compte à rendre à cet homme, et l’affection que j’éprouvais pour lui est bien morte.
Béatrix ne put retenir un frémissement de joie, mais s’étant très vile ressaisie :
— Hélas ! dit-elle, rien n’empêchera M. de la Palisse d’être notre maître à tous et de nous imposer sa volonté.
— À moins que nous ne le réduisions à l’impuissance ? Une première fois, déjà, et alors que j’avais bien moins qu’aujourd’hui des raisons de le haïr… Non ? C’est que vous l’aimez, n’est-ce pas ?
— Enfant ! Venez là, caro mio. Là… Regardez dans mes yeux. N’y lisez-vous pas qu’entre votre jeunesse et les ans de M. de Chabannes, c’est votre jeunesse que j’ai choisie, votre jeunesse qui anime mon amour ?
Maulmont avait posé sa tête sur l’épaule de Béatrix qui lui caressait les cheveux.
— Si c’était vrai ! murmura-t-il.
— Pourquoi ne pas me croire ? Regarde, regarde-moi, mon beau chevalier.
Il releva la tête et leurs regards se mêlèrent. Sans qu’elle s’en rendît parfaitement compte, Béatrix entr’ouvrit ses lèvres qui découvrirent ses dents éclatantes. Alors, sous le brûlant baiser de Maulmont, elle tressaillit si profondément qu’elle comprit qu’elle n’était plus une comédienne. Comme Anzora, comme Marina, elle aimait Robert de Maulmont.
Là-bas, au fond de la pièce, la tapisserie s’était relevée. Ils n’entendirent pas la plainte que poussait Anzora.
— Écoute, dit Béatrix. Je t’aime, je t’aime. Sens-tu mon cœur qui bat pour toi ? Veux-tu avoir confiance ? Si je te demandais de t’en aller, ce soir ?…
— Vous voulez vous jouer de moi, encore ?
— Ah ! mais tu es insupportable, à la fin ! Je ne suis pas seule ici ! Celui que tu as blessé, mon frère, tient encore le lit. Et il y a sa fille, Anzora… Il faut compter avec eux. Soyons prudents. Je les dois préparer peu à peu à te recevoir, à t’admettre chez nous ; je dois leur faire oublier tes malencontreux coups d’épée.
— Où irai-je ? demanda Maulmont. Je vous ai dit que je n’étais plus soldat. La Palisse m’a ordonné de rentrer en France, Si l’on me découvre, je suis un homme perdu. Il faut, entendez-vous ? il faut absolument que vous m’hébergiez ici.
— Mes gens, qui n’ont pas les mêmes raisons que moi de t’accepter parmi eux, te demanderont des gages.
— Je suis prêt à accepter tout, ce qu’ils m’imposeront.
— Même s’ils te demandent de combattre Chabannes ?
— Oui !
— Viens ! dit alors Béatrix.
Avant de l’entraîner, elle offrit encore ses lèvres et ne s’arracha que difficilement à l’ivresse qu’elle goûtait. Anzora s’était retirée en entendant les derniers mots de celle qui était à présent sa rivale. Debout devant le lit de son père, elle vit apparaître Maulmont que son extrême pâleur rendait encore plus beau. Il s’avança vers l’amant de Béatrix et, lui tendant la main :
— Monsieur, dit-il, je vous prie d’excuser l’erreur que j’ai commise et de me pardonner le mal que je vous ai fait.
— Le combat fut loyal, répondit l’ex-signor Carmello en prenant la main qui lui était offerte. Je n’ai pas à vous pardonner.
S’étant tourné vers Anzora, Maulmont s’inclina devant elle.
— Mademoiselle, lui dit-il, je viens de donner à M d’Ayala ma parole et je vous prie de me faire l’honneur de voir en moi un ami.
Il sentit que la main de la jeune fille tremblait dans la sienne, mais fut loin d’en démêler les raisons. Et, comme il se retournait encore, il jeta un cri d’étonnement :
— Ho ! Gariglia ! Toi !…
L’ancien écuyer de Chabannes avait donné une sombre expression à son visage.
— Moi, Monseigneur ! Je n’ai pas su pardonner.
— Que t’avait-il donc fait ?
— Ce qu’il a fait à tant d’autres. Il m’a pris ma femme et j’ai souffert plus que je ne l’aurais cru.
— Ah ! s’écria Maulmont, il faudra qu’il paie toutes ses fautes !
— Tous ses crimes ! dit Aldo d’Aldi en baissant la
Alors Béatrix révéla la situation de leur nouvel allié et demanda qu’on l’accueillît en toute confiance. Une heure plus tard, le malheureux dormait dans la chambre qu’on lui avait préparée et au mur de laquelle pendaient les vêtements qu’il allait troquer contre ceux qu’il avait portés dans les batailles.
Il était tellement pris par sa passion qu’aucun soupçon n’effleurait plus son esprit. C’était fini : le comte Robert de Maulmont n’était plus rien qu’un traître.
⁂
M. de la Palisse était retourné à son hôtel. À le voir si bouleversé, Marina comprit qu’il s’était passé quelque chose d’irrémédiable. Elle demanda en tremblant :
— Qu’avez-vous décidé, Monseigneur ?
— J’ai destitué le misérable qui était indigne de porter les armes et lui ai ordonné de rentrer en France. Vous ne le verrez plus, plus jamais !
Marina éclata en sanglots.
— C’est moi que vous punissez le plus terriblement, se plaignit-elle, et cependant je ne le méritais pas !
— Quoi ! gronda-t-il, auriez-vous été assez vile pour vous donner à un misérable ?
— Il n’est qu’un malheureux, une victime, monseigneur. Ah ! écoutez… Écoutez ! Vous venez de commettre la plus effroyable des injustices.
Chabannes, frappé par la douleur de cette enfant qu’il chérissait, l’attira auprès de lui sur le canapé.
— Parle, dit-il, je t’écoute.
Alors, de sa pauvre voix mouillée de larmes et que coupaient de violents sanglots, Marina révéla à M. de la Palisse tout ce qu’elle savait. Et, tandis que se déroulait son récit, tombaient d’instants en instants les exclamations du capitaine :
— Les misérables ! Les canailles ! Le démon !
Il y eut un long, un profond silence que troublaient seulement les sanglots de Marina. Puis la voix de Jacques de Chabannes s’éleva :
— Je ferai justice dès ce soir !
— Épargnez-le ! supplia Marina encore.
Tout l’après-midi, toute la soirée, il se demanda comment il allait agir. Il pouvait faire cerner la maison aux trente-deux fenêtres et jeter aux fers tous ses occupants. Il préféra opérer seul pour jouir plus pleinement de sa vengeance.
Lorsqu’il jugea la nuit assez noire, il partit armé de son pistolet et de son épée.
Pas une fenêtre ne brillait à la maison du Corso de Brera. M. de la Palisse poussa la grille et s’engagea dans l’allée qui conduisait à la porte. Il allait surgir dans l’appartement de la belle Béatrix en justicier que rien ne peut plus émouvoir. La porte céda. Alors une couverture s’abattit sur lui et, avant même qu’il eût pu jeter un seul mot, il se sentit ligotté des pieds à la tête. Des bras l’enlevèrent et il fut emporté comme un paquet dans l’escalier.
Lorsqu’un peu plus tard, on lui découvrit la tête, il aperçut devant lui, ricanant comme des fantômes, Gariglia son écuyer, Robert de Maulmont et la morte vivante, la jeune fille qu’il s’obstinait à appeler Beppa !
— Damnation ! hurla-t-il.
— Puis, il éclata de rire et ceux qui le regardaient pensèrent qu’il était devenu fou.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE