‹ Les Assises de la Cité prochaineChapitre 1 sur 5 · i

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Et pourquoi la Cité ? Le terme est antique. Il ne fut pas toujours précis. Civitas ce n’était point la ville, urbs ; ce n’était pas non plus res publica, l’État. Cela tenait de l’un à l’autre. Plutôt cela allait de l’un à l’autre, la notion s’élargissant ou se rétrécissant selon les époques. Cette imprécision subsiste. Un dilemme se tient devant nous. Il y a au fond du creuset où s’élaborent les destins politiques une sorte de conflit entre les doctrines de l’impérialisme d’État et celles de l’autonomisme municipal. C’est en vain qu’à cet égard les futuristes se flattent de découvrir des formes nouvelles. Ils seront conduits malgré eux à utiliser les principes de ces deux formes anciennes par ce motif qu’après tout il n’en existe pas d’autres. Poussez votre investigation à travers les temps historiques, des tribus africaines aux clans nordiques, du chinois à l’aztèque, de l’anglo-saxon au slave, vous retrouverez toujours le double germe que Rome et l’Hellade ont simplement fait fructifier avec un tel éclat que leurs noms y demeurent attachés.

Mais cela ne veut pas dire que des accommodements ne puissent surgir et que les termes du dilemme soient contradictoires. Le passé en est garant. L’intégration de la cité grecque dans l’empire romain est un des phénomènes les plus instructifs de l’histoire et il est regrettable qu’un nouveau Fustel de Coulanges ne se soit pas rencontré pour en scruter et en mettre en relief les phases successives.

Laissons donc de côté la question de l’évolution de l’étatisme. Dut-il s’orienter vers un absolu auquel pour ma part je ne crois guère, le rôle de la cité moderne en serait à peine diminué. C’est qu’elle puise sa force grandissante non dans des aspirations ou des raisonnements, pas même dans une législation en passe de s’établir, mais dans des réalités acquises et dans des nécessités inéluctables. Songez à la situation inattendue qu’ont créée la T.S.F., les avions, l’automobile, les progrès de la chimie pratique d’une part — et de l’autre, l’uniformisation de l’existence et la substitution d’une classe unique aux divisions sociales jusqu’ici prédominantes.

De cet état de choses encore inachevé mais déjà fortement dessiné, une vue hâtive ou superficielle porterait à conclure que la cité va sortir diminuée en cohésion, en personnalité, C’est tout le contraire, on s’en aperçoit déjà. La logique du reste le confirme. Les inventions susdites, par les applications dont elles sont susceptibles créent de la mouvance, de la sociabilité, de l’interpénétration… c’est entendu. Mais elles créent en même temps de l’indépendance, donc de l’autonomie renforcée. La cité n’était pas maîtresse du chemin de fer, du télégraphe, du téléphone… elle l’est ou peut l’être de ses autos, de ses avions, de sa T.S.F. La chimie tient en réserve pour elle des facilités singulières qui, sans atteindre au degré prédit par Berthelot, pourront jouer dans son alimentation un rôle considérable.

Parallèlement sa pépinière de desservants et de dirigeants croit en nombre et aussi en qualité pratique. Viennent des circonstances troublées qui la vouent à un isolement relatif et plus ou moins durable, elle sera bien mieux à même de se suffire que ne le fut sa devancière du iii siècle par exemple lorsque commencèrent de craquer les cadres de la civilisation étatiste.

J’ai parlé de « nécessités inéluctables ». Ce qui va bientôt dominer partout c’est l’obligation de l’économie. Or, par une conséquence de cette uniformisation des habitudes d’existence que je vous signalais, la dépense individuelle s’est accrue considérablement et de telle manière que ni l’arrêt du gaspillage administratif ni le refrènement du luxe inutile ne sauraient y apporter de réelle compensation. Il faudra donc recourir à l’introduction d’un principe nouveau, d’une méthode inédite. Ce principe c’est celui de l’intermittence que je me souviens d’avoir déjà, à Lausanne, signalé il y a trois ans comme seul capable d’arrêter la course à la débâcle qui s’est déclenchée et s’accélère sous nos yeux. On est aveugle, Messieurs, en vérité. On l’est parce qu’on s’est accoutumé à des raisonnements et à des calculs d’une rigidité mathématique sans tenir compte de la pesée des impondérables pas plus que des forces psychiques dont la qualité mathématique — si elle existe — échappe à notre appréciation. L’opinion s’est habituée à peu près partout à l’idée de ressources indéfinies et à la conclusion qu’un productivisme intégral et une répartition rationnelle auront raison de toutes les difficultés. C’est ainsi qu’après que la question politique a longtemps dissimulé aux regards des gouvernements et des gouvernés la question économique, celle-ci à son tour cache actuellement la question sociale laquelle à mon avis est à la base de tout le désarroi présent. Or, ne l’oublions pas, la question sociale est une question d’ordre passionnel rendue dangereuse par ce que j’appelerai les haines sédimentaires dont nul n’est maître de supprimer le dépôt ni même d’en apprécier l’épaisseur.

Pour en revenir à ce principe d’intermittence, notre civilisation ne cesse de multiplier les fondations nouvelles : instituts, académies, écoles, offices, bureaux… Il en résulte la construction ou l’aménagement d’édifices pour les abriter et la désignation de fonctionnaires pour les administrer. S’il y en a de contestables quant à leur opportunité, admettons que la plupart sont issues d’un louable dessein où répondent à quelque besoin. Mais toutes jusqu’ici sont établies sur le principe de la permanence : permanences ruineuses. Pour les créer, il se rencontre encore quelques Mécènes dont la générosité ira en s’amincissant. Mais pour entretenir ou restaurer leurs façades, pour maintenir le personnel nécessaire, pour solder les surplus imprévus… qui paiera et avec quoi ?

Or, disais-je dans le Rapport général sur les travaux de l’Union Pédagogique Universelle : « Que l’on cesse d’enraciner au sol les dites institutions, qu’on leur donne une organisation intermittente et comme un vague relent de campement, les voilà non seulement allégées d’entraves, déchargées de maints soucis mais encore accommodées au goût du jour. Ce goût du jour n’est point issu d’un caprice, mais d’un instinct. La vitesse règne. L’existence est rendue trépidante aussi bien par la coopération incessante de la mécanique que par le recours continuel à la tension de l’organisme humain. L’homme se trouve par là soumis la tyrannie des courants à haute fréquence dans presque tous les domaines. Car de tels courants ne sont supportables que s’ils s’interrompent et efficaces que s’ils se répètent. De là la diffusion de l’idée de « session » qui, directement ou sous des déguisements, s’infiltre de tous côtés. La session périodique contient de la sorte en germe la solution de quantité de difficultés présentes. »

La doctrine de l’intermittence, Messieurs, est d’une application relativement aisée mais non pas par l’État, personnage trop ventru et assis trop loin. Le municipalisme est bien mieux à même de se servir d’un tel outil ; il possède pour cela une souplesse autrement grande.

Ainsi notre modernisme même, les inventions géniales dont nous sommes justement fiers, le bien-être général qu’elles ont engendré, la situation économique à laquelle nous sommes arrivés, tout — bien ou mal — concourt à nous orienter vers un retour à la prépondérance municipale. Et sans doute faudra-t-il revenir en même temps à cette notion greco-romaine du citoyen reconnu apte à des fonctions variables, transitoires, parfois conjointes d’après son mérite ou les circonstances… tout le contraire du mandarinat auquel peu à peu nous nous inclinions ; manquement aussi au culte dont était l’objet l’idole du jour, le spécialisme… Tout mouvement, toute force, a dit une fois Ferrero, rencontre dans l’excès sa propre limite et s’y épuise…

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