‹ Les Assises de la Cité prochaineChapitre 2 sur 5 · ii

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Lorsqu’on prétend innover, il faut prêcher d’exemple. C’est ce que nous avons fait, quelques amis et moi, en créant le 15 novembre 1925 l’Union Pédagogique Universelle laquelle, ayant achevé sa besogne en cinq ans, s’est dissoute à la fin de 1930 laissant simplement subsister une Commission technique de propagande chargée de diffuser ses principes et ses méthodes.

L’œuvre de l’U.P.U. s’est déroulée sur un double plan. Reprenant les travaux de l’Association pour la Réforme de l’Enseignement fondée en 1906 et que les approches de la guerre avaient interrompus, elle les a poursuivis en modifiant d’après les circonstances nouvelles leur courbe générale. Elle a ainsi établi des programmes d’enseignement d’un aspect entièrement inédit pour les ordres secondaire et post scolaire, laissant de côté, pour des motifs qu’il serait trop long d’exposer ici, l’ordre primaire et l’ordre supérieur. En outre, elle a précisé le rôle pédagogique de la Cité moderne. Ce fut l’objet d’une conférence internationale qui s’assembla à Ouchy en septembre 1926. Cette conférence fut amenée à proclamer notamment ce qu’on a appelé le Droit au sport et le Droit d’accès à la culture générale. Voici le libellé du premier : « Il existe pour chaque individu un droit au sport et il appartient à la Cité de pourvoir le plus gratuitement possible le citoyen adulte des moyens de se mettre puis de se maintenir en bonne condition sportive sans qu’il se trouve obligé pour cela d’adhérer à un groupement quelconque. Et voici le second : L’adulte qui n’a pu, faute de loisirs ou de moyens, participer à la vie supérieure de l’esprit, est autorisé à attendre de la Cité qu’elle lui assure un contact avec la culture générale et désintéressée lui permettant non d’en parcourir le domaine mais d’en prendre une vue d’ensemble en dehors de toutes préoccupations utilitaires et professionnelles.

Il n’y a pas dans ces deux formules un seul terme qui puisse être retiré, transposé ou modifié sans que le sens et la portée de la formule elle-même ne s’en trouvent atteints. Cette portée, la saisissez-vous bien ? Un de ceux qui avaient voté ces textes revint me trouver peu après et me manifesta quelques scrupules. Mais, lui disais-je, les textes étaient clairs, précis. Ils ont été discutés… Oui, répondit-il, mais je ne me suis pas aperçu tout de suite de leur caractère révolutionnaire.

Il y a révolutions et révolutions selon qu’il s’agit de satisfaire des besoins ou des appétits ; la démarcation est plus facile à tracer qu’on ne le croit souvent. Ici, nul appétit ne se révèle ; mais des besoins lentement développés et profondément enracinés. Si la Cité doit être appelée à tenir dans la Société prochaine la place prépondérante que je prévois pour elle, il faut que la vie musculaire de l’adulte individuel y soit puissamment organisée et que l’instruction de ce même adulte reçoive une impulsion vigoureuse depuis l’heure où il s’est cru instruit, jusqu’au dernier sommet de son activité possible.

L’adulte ?… qui donc pense à lui ? Il est la cellule centrale, il est le maître de l’heure. Tout dépend de lui. Or, on ne songe qu’à l’enfant, on se penche sur l’enfant. On ausculte ses instincts pas même révélés. On aperçoit en lui toutes sortes de devenirs purement fictifs. On va répétant : l’enfant est le père de l’homme. C’est faux. Le père de l’homme c’est l’adolescent, c’est le jeune homme. L’enfant en est tout au plus un grand-père incertain. Les exemples historiques abondent de générations qui ont pris le contre-pied de ce qu’on leur avait insufflé aux années enfantines ; le même phénomène est très rare par rapport à l’adolescence. J’entends ici certaines clameurs de professionnels pour lesquels, en parlant ainsi, je ne suis qu’un amateur audacieux, mais croyez-moi, Messieurs, l’expérience fournie par les milieux sportifs pendant quarante années représente quelque chose d’inégalable, parce que là s’observe le mieux ce passage de l’éphébie à la virilité qui peut être rendu si lumineux, si franc que toute la vie subséquente en demeurera comme éclairée par en-dessous.

Continuez donc, si cela vous plait, de microscoper l’enfance, de l’interroger sur les sujets les plus étrangers à son cérébralisme, de la soumettre à des enquêtes singulières. Je le déplore parce que c’est du temps et de l’argent perdus et qu’aussi bien tout cela lui donne de son importance une idée regrettable. Mais, pour Dieu, n’oubliez pas l’adulte. Aux heures troubles qui approchent, le munir d’un solide équilibre physique et mental importe plus que tout le reste ; ce sera là le plus efficace et peut-être le seul rempart de défense pour la civilisation issue de nos efforts et de ceux de nos prédécesseurs.

Équilibre physique… Messieurs on a fait ces temps de larges griefs au sport à propos des germes de corruption qu’il recèlait. C’est vite dit. Les sportifs eux-mêmes sont beaucoup moins coupables que les parents, les maîtres, les pouvoirs publics, les fédérations et la presse. Mais il y a des abus, c’est entendu. Et comment n’y en aurait-il point ?

Le nom illustre et aimé de M. le Conseiller fédéral Motta demeure attaché à un document qui fut communiqué l’an passé à Genève au cours d’une séance dont il avait bien voulu accepter la présidence. Ce document, la Charte de la Réforme sportive, a eu un large succès de circulation puisqu’il est traduit en maintes langues et qu’affiché au seuil de l’Hyspa, il y a récolté d’abondants suffrages. On s’exerce timidement à en faire des applications partielles. Que si vous relisez les dix-neuf paragraphes qui le composent, vous constaterez que la plupart sont malaisés à appliquer par l’État, aisés par la Cité. En tête figure la distinction essentielle entre l’éducation physique, l’éducation sportive et la compétition. De la première rien à dire ici. Elle est pour tout le monde et relève du domaine scolaire. La seconde n’est organisée nulle part sinon sur le papier dans quelques localités de bon vouloir. C’est celle-là que vise le « droit au sport » et c’est à son intention que l’U.P.U., creusant le sujet, a rédigé son projet de rétablissement du gymnase antique, bien entendu modernisé au gré du jour, c’est-à-dire d’un établissement où tout adulte pourra pratiquer selon son caprice, à l’heure et dans la mesure qui lui agréeront, le sport ou les exercices spéciaux préparatoires au sport de son choix. Un tel établissement coûtera cher, très cher… Non, pas tellement. Et puis, au besoin, il y aurait à portée le grand remède que tout à l’heure je vous indiquais, l’intermittence, la « session » libératrice de tant de difficultés matérielles et propre à tant alléger les budgets. Pourra-t-on l’appliquer ici ? Pourra-t-on faire des sessions d’éducation sportive, d’entretien sportif ?… Et pourquoi non ? Ce serait en même temps instituer une cure de sport d’une si haute valeur thérapeutique et d’un emploi encore si peu fréquent. Mais dans les villes le pouvant, la permanence du gymnase s’impose évidemment. Bien des moyens existent d’ailleurs de l’établir sur des bases économiques. L’enseignement mutuel ne serait pas à écarter… Ce qui importe surtout, ce sera de la préserver du double péril que représentera pour lui le voisinage, sur ses confins, de l’École et de la Société sportive. L’une et l’autre en y pénétrant le feraient aussitôt dévier de son objet et neutraliseraient son action principale. Il doit demeurer le domaine aussi exclusif que possible de l’adulte envisagé isolément ; et celui-ci doit s’y sentir préservé à la fois du contrôle et du concours. Ni l’éducation physique ne remplira sa mission à l’École sans l’aide de la discipline et du contrôle ni la société sportive ne demeurera vivante et prospère sans concours et sans records. Mais le gymnase à son tour ne jouera son rôle que si ceux qui le fréquentent sont soustraits à l’action de l’un et de l’autre élément.

Un des abus inquiétants actuellement en matière sportive, c’est la multiplicité des championnats. Sans doute l’appauvrissement général y remédiera mais par le mauvais bout si j’ose dire. D’autre part, la compétition est nécessaire au maintien de la sportivité. Le sport sans elle s’affaiblirait, l’instinct sportif s’étiolerait et se fanerait comme une plante en laquelle la sève ne monte plus. Les Jeux Olympiques, au sommet, pourvoient à cette nécessité. Ce qui nous alarme, c’est dans l’intervalle des Jeux, cette continuité d’allées et venues d’équipes en balades lointaines : perte de temps, gaspillage d’argent et aussi formation d’un état d’esprit flottant, sans racines qui n’est pas très fameux pour la jeunesse parce qu’il la détache du travail quotidien. Et bien, Messieurs, là encore le municipalisme nous apporte du secours. C’est entre les cités et non entre les nations que devrait s’organiser la compétition sportive ordinaire, celle qui entretiendra l’activité sportive sans trop détendre le travail. C’est de ville à ville, de collège à collège, de région à région que les challenges ont leur plus grande raison d’être sans qu’il faille franchir à tout moment les frontières et multiplier par là ces spectacles internationaux, ces appels à la foule, ce battage qui ne sont bons ni pour les spectateurs ni surtout pour les acteurs. Encore une fois, les Jeux Olympiques suffisent. Leur action quadriennale suffit…

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