‹ Les Autels de la peurChapitre 1 sur 10 · II. 9 JUILLET 1790.

II. 9 JUILLET 1790.

Le ciel riait entre deux averses sur le Champ de Mars où, comme des fourmis dans une fourmilière, s’empressaient 200,000 personnes de toutes conditions. Hommes, femmes, vieillards, enfans étaient venus là pour préparer la fête de la Fédération et pour élever de leurs mains l’autel où ils devaient jurer dans cinq jours de vivre ou de mourir libres. Déjà un tertre de vingt pieds s’élevait au centre du vaste champ qu’entourait un cercle de gradins. Devant l’École-Militaire, des ouvriers tendaient de draperies bleu et or la galerie réservée au roi et à l’Assemblée. Du côté opposé, au bord du fleuve, des peintres couvraient de figures et de sentences la charpente d’un grand arc de triomphe à trois portes. La scène était merveilleuse par la vivacité des mouvemens, la bigarrure des habits et la généreuse expression des visages. Des perruquiers en veste bleue, des porteurs d’eau, des abbés, des charbonniers, des capucins, des filles de l’Opéra en robe à fleurs, coiffées de rubans et de plumes, piochaient ensemble la terre sur laquelle ils étaient nés et dans laquelle tous devaient un jour descendre. Un magnétisme inconnu traversait cette foule diverse et l’échauffait d’une ardeur fraternelle. Les jeunes gens, pour être plus dispos, ôtaient leurs habits, et les jetaient en tas, laissant dans les goussets montres et tabatières d’or, sans plus craindre les voleurs que s’ils eussent été dans la maison paternelle. Un citoyen, tirant par la bride un petit âne attelé à une charrette chargée d’un tonneau, s’en allait de groupe en groupe offrir gratis du vin aux travailleurs fatigués. Les visages étaient roses et moites, les lèvres s’entr’ouvaient, les yeux brillaient, et toutes les physionomies exprimaient vivement la gaieté d’aimer. On travaillait avec une sainte fureur et l’on chantait des chansons ; les pioches se levaient, s’abaissaient en mesure ; les pelletées de terre sautaient en cadence, dans les paniers. Tous s’empressaient à l’envi. Mais le plus ardent était le vieux Nicolas Franchot.

Il poussait une énorme brouette et criait : « Place ! place ! C’est pour l’autel de la Nation. » Il croyait dans son zèle que la terre qu’il portait était la meilleure, et d’un cœur magnanime il culbutait ses concitoyens. La sueur coulait de son crâne nu le long de ses grands cheveux droits. À mi-chemin du tertre central, il s’arrêta pour respirer et il essuya son front avec un foulard aux trois couleurs de la nation. Il reprenait, en soufflant, sa brouette embourbée, quand Fanny, accompagnée de Jean Duvernay et de Marcel Germain, s’approcha de lui.

— Quel exemple de fraternité, leur dit-il. Je viens de voir MM. Sieyès et de Beauharnais attachés à la même charrette, et le père Gérard, qui, comme un ancien Romain, passe du Sénat à la charrue, manier la pelle et remuer la terre. J’ai vu toute une famille travaillant au même endroit : le père piochait, la mère chargeait la brouette, et leurs enfans la roulaient tour à tour, tandis que le plus jeune, âgé de quatre ans, porté dans les bras de son aïeul, qui en avait quatre-vingt-treize, bégayait : Ah ! ça ira ! ça ira !

Comme il parlait ainsi, les larmes aux yeux, une jolie musique éclata, qui jouait le Carillon national, et l’on vit défiler en corps les garçons jardiniers portant des laitues et des marguerites au manche de leurs bêches. Plusieurs corporations les suivaient, musique en tête : les imprimeurs dont le drapeau portait cette inscription : Imprimerie, premier drapeau de la liberté ; puis les bouchers : sur leur bannière était peinte un large couteau avec ces mots : Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers.

— Ô fraternité ! s’écria Franchot.

— Je la voudrais moins pressante, dit Duvernay en montrant la bannière. Est-il convenable de dire : sois mon frère ou je te tue ?

— Salut et fraternité ! s’écria alors une jeune femme qui appuyait sur le manche d’une mignonne bèche ses deux mains gantées de longs gants souples. Elle était coiffée « à la nation » avec un chapeau de paille mis de côté sur la tête et une touffe de roses dans les cheveux, à l’oreille. La poitrine tendue, retenant entre les genoux le devant de sa jupe courte, elle laissait voir ses bas roses. Des jeunes gens poudrés, en habit clair, l’entouraient.

— Bonjour, Cécile, lui dit Fanny. Votre patriotisme me fait honte. Moi, je n’ai pour travailler à l’autel de la Nation ni bêche ni roses.

Les deux femmes, s’étant approchées, se mirent à causer. Marcel les regardaient. Il aimait Fanny, mais il vit que Cécile était belle.

Duvernay lui dit qu’elle se nommait Cécile de Rochemore et que son mari, le vicomte Alexandre de Rochemore, était major en second d’un régiment d’infanterie et député de la noblesse à l’Assemblée nationale ; qu’ils étaient tous deux ardens patriotes et amis du duc d’Orléans, qu’Alexandre s’était rendu un des premiers de son Ordre dans la salle du Tiers-État et que Cécile avait ouvert avec M. de Beauharnais le bal donné aux Parisiens sur l’emplacement de la Bastille.

Comme si elle eût deviné qu’on parlait d’elle, Cécile tournait par momens sur Marcel ses yeux brillans et noirs qui le troublaient. Mais une grande agitation, une longue rumeur partie de l’esplanade, du côté du fleuve, gagna de proche en proche. Un cri s’éleva : « Le roi ! le roi ! » et la foule ouvrit respectueusement passage à un gros homme dont la face épaisse et rougeaude exprimait la bonté. Louis XVI s’avançait au milieu de son peuple, sans gardes, sans escorte, accompagné seulement de deux gentilshommes. Les vivats, les cris d’allégresse s’élevaient de toutes parts. Cécile de Rochemore s’était coulée au premier rang. Elle attendait le cou tendu, les doigts sur sa bouche entr’ouverte, et, quand le roi passa, elle lui envoya un baiser. Il la regarda d’un gros œil paisible et continua son chemin. En se retournant, Cécile se heurta à un garçon boucher qui lui cria : « Vive la fraternité, ma belle dame ! — Eh bien ! embrassons nous ! » lui dit-elle. Il referma sur elle ses bras énormes et nus et lui marqua deux pesans baisers sur les joues, aux applaudissemens de la foule ! Elle sortit rose et riante de cette étreinte. Chacun se remit à bêcher, à piocher, à voiturer, et Franchot poussa sa brouette.

Fanny était lasse et voulait partir. Comme M. Duvernay avait été appelé auprès d’un travailleur blessé, elle prit le bras de Marcel. Quand ils eurent passé le pont de bateaux qu’on avait jeté pour la fête :

— Que pensez-vous de tout cela ? dit-elle à son jeune compagnon.

— Je ne sais que penser. Dans tout ce monde je n’ai vu que vous, Fanny.

Elle le regarda tristement et lui dit avec la douce autorité des jeunes mères :

— Ce n’est pas ce genre de langage, Marcel, que nous étions convenus de parler ensemble.

Il fit un geste d’impatience.

— Et pourquoi taire ce que vous savez ?

— Je ne sais rien, je ne veux rien savoir.

Ils suivirent quelque temps en silence la berge déserte, au pied des collines. Puis ils s’assirent sur un banc :

— Marcel, lui dit elle, écoutez-moi : n’est ce pas déjà beaucoup pour un homme que d’être estimé très haut de celle qu’il aime ? Cela ne vaut-il pas qu’on y fasse effort ? Eh bien ! sachez-le : les femmes estiment, non pas ceux qui parlent avec douceur, mais ceux qui agissent avec force. Marcel, vous êtes plongé depuis deux ans dans une indigne langueur. Quand tout respire autour de vous l’enthousiasme et l’énergie, vous restez inerte et froid. Et ne dites pas qu’une autre en est la cause. Vous devez seul compte de votre vie à Dieu et aux hommes. Voici venir les jours d’épreuve, élevez votre cœur et confessez votre foi.

— Ma foi ! s’écria Germain, en ai-je une ? Vous les avez vus, Fanny ; ils ne s’entendent point pendant qu’ils s’embrassent. À quoi se décider ? Comment choisir entre tant d’opinions ?

— Tout vaut mieux que l’indifférence ! Et d’ailleurs le choix est-il si difficile ? Attachez-vous à la justice et à la vérité. Vivez, mourez pour elles. Vous êtes instruit ; vous vous sentirez peut être quelque talent d’écrire quand vous aurez autre chose à exprimer que des plaintes égoïstes. Écrivez, parlez : la parole est l’arme de la liberté. La révolution n’est pas finie, quoi qu’en dise notre vieil ami. Jetez-vous dans la lutte. Soyez courageux : si vous l’êtes, vous aurez bien des chances de distinguer ce qu’il faut combattre et ce qu’il faut défendre. Le devoir est toujours facile à reconnaître pour des yeux que la crainte ne trouble pas. Elle montra du doigt le Champ de Mars :

— Vous voyez cet autel de la Patrie, le tertre immense que grossit d’heure en heure l’enthousiasme d’un grand peuple. Il s’écroulera, et j’entrevois un jour où sur toutes les places publiques de la France d’autres autels s’élèveront en silence : les autels de la Peur. Germain, au nom de celle que vous aimez, je vous adjure de n’y sacrifier jamais.

Marcel se dressa tout debout, lui prit la main et s’écria avec l’accent d’un enthousiasme profond :

— Fanny, je jure de rendre digne de vous l’âme que je vous ai donnée.

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