‹ Les Autels de la peurChapitre 2 sur 10 · III. 15 SEPTEMBRE 1792.

III. 15 SEPTEMBRE 1792.

Le petit salon aux boiseries blanches avait une grâce modeste. L’écharpe et le chapeau de paille de Fanny étaient jetés sur la housse claire du canapé. La Prière d’Orphée était ouverte sur l’épinette. Rien, dans cette chambre, ne brillait que des fleurs. La jeune femme, debout à la fenêtre, regardait le soleil sanglant descendre à l’horizon. Marcel assis à rebours sur une chaise, reposait son front sur le dossier en forme de lyre. Ils restèrent longtemps immobiles et silencieux. Enfin, Marcel releva la tête.

Son visage était bien changé depuis quinze mois. On n’y voyait plus, comme jadis, la mollesse d’une tardive adolescence. Ses traits, autrefois noyés de langueur, étaient maintenant serrés et tendus par l’effort visible d’une mâle pensée. Une flamme sombre animait son regard ; sa bouche avait pris comme le pli de l’éloquence, et son visage semblait sculpté par une main céleste.

— Fanny d’Avenay, dit-il enfin d’une voix sonore et douce ; Fanny d’Avenay, vous souvient-il de ce que vous m’avez dit le 9 juillet de l’année dernière, au pied de cette colline, au bord du fleuve vers lequel vous tournez en ce moment les yeux ? Vous souvient-il que, étendant tout autour de vous une main prophétique, vous m’avez fait voir par avance les autels de la Peur. Fanny, vous m’avez ce jour-là, montré d’un coup le destin et le devoir. Aujourd’hui, le destin est accompli et j’ai fait ce que je devais faire. J’ai combattu pour la justice et pour la liberté.

Il tira de sa poche un cahier de papier et le tendit à M d’Avenay. C’était une brochure, imprimée en têtes de clou sur du papier à chandelle, produit hâtif de quelque presse clandestine. Fanny lut sur le titre ces mots imprimés : les autels de la peur, lettre de Marcel Germain à ses concitoyens ; et, au-dessous, deux lignes écrites de la main de l’ardent publiciste : À Fanny d’Avenay, à qui je dois plus que la vie, car je lui dois les sentimens qui en font le prix.

Elle lui tendit la main.

— Fanny, s’écria le jeune homme, Fanny, depuis que votre main, que je n’ai pas assez couverte de larmes et de baisers, m’a montré la voie, je l’ai suivie hardiment. Je vous ai obéi, j’ai écrit, j’ai parlé ; j’ai défendu dans les journaux, au club, dans ma section et jusque sur les bornes des carrefours le roi et la Constitution. C’est pourquoi je suis devenu en horreur à la cour et aux patriotes. Pendant deux ans j’ai combattu sans trêve les brouillons faméliques qui sèment le trouble et la haine, les tribuns qui séduisent le peuple par les démonstrations convulsives d’un faux amour et les lâches qui sacrifient aux dominations prochaines. Dans une feuille rédigée par moi seul et répandue par milliers dans les sections, j’ai flétri les émigrés qui méditent un retour parricide sur la terre qui les a nourris, les législateurs qui ne savent faire que des lois obéissantes et le peuple insensé qui, le 20 juin et le 10 août, prépara l’anarchie et la dictature.

J’ai vu, Fanny, j’ai vu la réalité de votre vision ; j’ai vu s’élever jusqu’aux nuées les autels de la Peur. Les assassins et les bourreaux y montaient seuls, et la nation entière se prosternait autour pour les adorer.

Fanny l’arrêta d’un geste et lui fit signe d’écouter. Ils entendirent alors venir, à travers l’air embaumé du jardin où chantaient les oiseaux, des cris lointains de mort : « À la lanterne, l’aristocrate !… Sa tête sur une pique !… »

— Vous avez entendu ? dit Fanny, pâle, un doigt sur la bouche.

— C’est quelque malheureux qu’ils poursuivent. Ils font des visites domiciliaires et des arrestations nuit et jour dans Paris. Peut-être vont-ils entrer ici. Fanny, je dois me retirer pour ne pas vous compromettre. Bien que peu connu dans le quartier, je suis, par le temps qui court, un hôte dangereux.

— Restez, dit Fanny.

Ils prêtèrent l’oreille aux cris qu’ils entendirent s’éloigner et se perdre dans le lointain.

— Oh ! s’écria Marcel, les poings fermés, les dents serrées ; oh ! l’exécrable mois de septembre ! Des forcenés se sont rués en plein jour dans les prisons et ils ont tué des hommes dont la nation qui les gardait répondait sur son honneur ; ils ont massacré des vieillards et des femmes. Je passais hier devant l’Abbaye ; les ruisseaux y sont encore teints de sang. Et pendant ces massacres, que faisaient l’Assemblée, la Commune, la garde nationale ? Que faisaient Pétion, maire de Paris ; Roland, ministre de l’intérieur ; Danton, ministre de la justice ? Ils étaient impuissans, me dit-on, soit ! Pour les magistrats, l’impuissance est un crime. Et Manuel, procureur-syndic de la Commune, qui conjure les égorgeurs d’observer dans leur vengeance une certaine justice ! Et Billaud-Varennes, son digne substitut, qui recommande à ceux qui tuent de ne pas du moins dérober les dépouilles des victimes ! Et le comité civil qui délivre aux travailleurs des prisons, des bons de pain, de vin, de paille ! Et le comité de surveillance qui expédie dans tous les départemens l’apologie des massacres ! Et la nation en armes qui a vu, entendu et n’a pas bougé ! Ô lâcheté ! honte ! honte ! Personne qui ose s’indigner. Pas un écrivain dans toute la presse qui nomme le crime par son nom ! On le flatte, on le caresse ! Dans les Révolutions de Paris, le vil Prudhomme s’écrie : « Ce peuple est humain » ; le rédacteur du Moniteur vante « la mansuétude » des assassins. Et les modérés ? Ils se taisent comme Brissot, dont la feuille n’a pas un mot de blâme, ou bien, comme Dulaure dans le Thermomètre, et le triste Gorsas dans le Courrier des départemens ; ils balbutient des mots de « justice terrible mais nécessaire » et de « vengeance inspirée par de puissans motifs ». J’ai voulu que du moins on ne pût pas dire qu’en ces jours abominables personne n’éleva la voix contre les scélérats triomphans. J’ai parlé, Fanny. Ô fortune ! ô joie ! ô récompense ! l’humanité, la vertu sont vengées par l’homme qui vous aime.

Il se jeta aux pieds de la jeune femme et lui pressant les mains, il goûta une joie délicieuse à voir le plus pur des visages lui sourire avec orgueil. Il sentit son cœur s’épanouir et sa pensée se détendre. C’est avec une espèce de gaieté et d’un ton léger qu’il raconta comment il avait fait imprimer clandestinement les Autels de la Peur dans une remise de la cour du Commerce, sous les fenêtres de Marat. Son journal avait été supprimé après le 10 août. Lui-même, recherché par le tribunal du 17 août, errait d’asile en asile, et trouvait, chaque nuit, un grenier pour écrire.

— J’ai sur une planche, disait-il, une chandelle de deux sous, de l’encre, du papier, une bouteille de vin de champagne et mes pistolets. Que faut-il davantage au publiciste indépendant ? Ce crapaud de Marat se plaît dans l’humidité des caves. Moi, je suis de contraire complexion. J’aime les greniers ; on y voit le ciel. Si la maison est haute, je puis, quand tout dort autour de moi, passer avec agilité, par la fenêtre à tabatière, et contempler, assis sur le plancher des chats, l’espace sombre qui me sépare de la colline où Fanny repose. Ne vous vient-il rien de mes vœux et de mes pensées, Fanny, dans votre sommeil ?

Elle répondit d’un ton tranquille :

— Marcel, Marcel, vous savez bien que je n’entends la nuit que le murmure des feuilles.

Àce moment, pour la seconde fois, des cris déchirèrent l’air paisible du soir. Ils étaient mêlés de bruits de pas et de coups de feu. Ils se rapprochaient ; on entendait : « Fermez les issues, qu’il ne s’échappe pas, le scélérat ! »

— Allons dans la salle à manger, dit Fanny, qui semblait plus calme à mesure que le danger se rapprochait. Nous pourrons voir à travers les jalousies ce qui se passe dehors.

Mais à peine avait-elle ouvert la porte qu’ils virent sur le palier un homme livide, défait, dont les dents claquaient, dont les genoux s’entrechoquaient. Ce spectre, qui semblait l’image à demi-effacée du vieux Franchot plutôt que Franchot lui-même, murmurait d’une voix faible comme un souffle :

— Sauvez-moi, cachez-moi !… Ils sont là… Ils ont forcé ma porte, envahi ma maison. J’ai sauté par la fenêtre dans votre jardin. Ils viennent…

— Malheureux ! dit tout bas M d’Avenay. Ma cuisinière vous a-t-elle vu ? Elle est jacobine.

— Personne ne m’a vu.

— Dieu soit loué, mon voisin !

Elle l’entraîna dans sa chambre à coucher où Marcel les suivit. Il fallait aviser. Il fallait trouver quelque cachette où elle pût garder Franchot plusieurs jours, plusieurs heures au moins, le temps de tromper et de lasser ceux qui le cherchaient. Puis Marcel observerait des alentours, et, sur le signal qu’il donnerait, le pauvre ami sortirait par la porte du jardin.

En attendant, il ne pouvait se tenir debout. Dans l’anéantissement de toutes ses facultés, il ne se survivait encore que par un sentiment d’épouvante et de surprise. Il ne comprenait rien en vérité à sa disgrâce. C’était un homme étonné.

Il essaya de faire entendre qu’il était recherché, lui, l’ennemi des cours et des rois, pour avoir défendu les Tuileries au 10 août. C’était une indigne calomnie. La vérité était que Colin le poursuivait de sa haine. Colin, naguère son boucher, qu’il avait voulu cent fois bâtonner pour lui apprendre à mieux peser sa viande, et qui maintenant présidait la section où il avait eu son étal, Colin !…

En murmurant ce nom d’une voix étranglée, il crut voir Colin lui-même et se cacha la face dans les mains. Véritablement des pas montaient dans l’escalier. Fanny tira le verrou et poussa le vieillard derrière un paravent. On heurta à la porte, et M d’Avenay reconnut la voix de sa cuisinière qui lui criait d’ouvrir, que la municipalité était à la grille avec la garde nationale, et qu’ils venaient faire une perquisition.

— Ils disent, ajouta la fille, que Franchot est dans la maison. Moi je sais bien que non et que vous ne voudriez pas cacher un scélérat de cette espèce ; mais ils ne veulent pas me croire.

— Eh bien ! qu’ils montent ! cria Fanny à travers la porte. Faites-leur visiter toute la maison de la cave au grenier. Priez-les seulement d’entrer tout doucement dans la chambre bleue pour ne pas effrayer mon petit enfant qui dort avec Nanon.

En entendant ces paroles, le pauvre Franchot s’était évanoui derrière son paravent, où Marcel l’alla ranimer un peu en lui jetant de l’eau sur les tempes.

— Mon ami, dit tout bas la jeune femme au vieillard, ayez confiance en moi ; je suis rusée.

Alors, avec sa tranquillité ordinaire, comme s’il s’agissait de quelque arrangement domestique et quotidien, elle tira le lit un peu en avant de l’alcôve, défit la couverture et arrangea les trois matelas, avec l’aide de Marcel, de manière à ménager du côté de la ruelle un espace entre le plus bas et le plus élevé. Comme elle prenait ces dispositions ; un grand bruit de souliers, de sabots, de crosses et de voix rauques éclata dans l’escalier. Ce fut pour tous trois une minute terrible ; mais le bruit monta peu à peu au-dessus de leurs têtes. Ils comprirent que la garde, conduite par la cuisinière jacobine, fouillait d’abord les greniers. Le plafond craquait ; on entendait des menaces, des gros rires, des coups de pied et coups de baïonnette dans les cloisons.

Cependant, Marcel saisit le vieillard et le coula dans l’espace ménagé entre les matelas. Fanny fronça le sourcil : le lit, ainsi bouleversé, avait un air suspect.

— Il faut que je m’y mette, dit-elle.

Elle regarda à la pendule. Il était sept heure du soir. Elle songea qu’ils ne trouveraient pas naturel qu’elle fût couchée si tôt. En effet, ce n’était pas son habitude. Les hommes de la section, qui étaient tous ses voisins, devaient avoir vu souvent, bien tard, de la lumière aux fenêtres de sa chambre et entendu les notes de son clavecin, dans les nuits d’été. Quant à se dire malade, il n’y fallait pas songer ; la cuisinière jacobine découvrirait la ruse. Elle réfléchit quelques secondes, puis, tranquillement, simplement, avec une auguste candeur, elle se déshabilla devant le jeune homme, se mit au lit et lui ordonna de donner lui-même l’apparence du désordre à ses vêtemens.

— Il faut qu’ils vous prennent pour mon amant, lui dit-elle.

Toutes leurs dispositions étaient prises quand la troupe descendit du grenier en sacrant et en pestant. Le Malheureux Franchot, qui, à ce moment, reprit toute sa connaissance, fut saisi d’un tel tremblement qu’il secouait tout le lit. De plus, sa respiration était si forte qu’on en devait entendre le sifflement jusque dans le corridor.

— C’est dommage, dit Fanny, j’étais si contente de mon petit artifice ! Enfin ! ne désespérons point et que Dieu nous aide !

Une main rude secoua la porte.

— Qui va là ? demanda Fanny.

— Les représentans de la Nation.

— Ne pouvez-vous attendre un moment ?

— Ouvre ou nous brisons la porte.

— Marcel, mon ami, va ouvrir.

Àce moment la peur fit une espèce de miracle. Franchot cessa de trembler et de râler.

C’est Colin qui entra le premier, ceint de son écharpe, et suivi d’une douzaine de piques. Il regarda tour à tour la belle aristocrate au lit et le jeune homme en veste, sa cravate défaite.

— Peste ! dit-il, nous dénichons des amoureux. Excusez-nous, la belle.

Puis, se tournant vers les gardes :

— Voilà le libertinage des cours ! Seuls les sans-culottes ont des mœurs.

Pourtant cette rencontre l’avait mis en gaieté.

— Citoyens, lui dit Fanny, accoudée à son oreiller, faites-vous donc un crime à une patriote de céder à la nature ?

Cette réplique lui parut sans doute joliment tournée. Il s’approcha du lit, s’assit dessus et, prenant le menton de la jeune femme :

— Il est vrai, dit-il, que cette bouche-là n’est pas faite pour marmotter toute la nuit des Pater et des Ave. Mais nous ne sommes pas venus pour te dire des douceurs, citoyenne. Nous cherchons le traître Franchot, un des assassins du 10 août. Des patriotes l’ont surpris dans la ruelle qui longe ton jardin. J’ai fait cerner le quartier. Nous avons fouillé toutes les maisons moins la tienne, sans rien trouver. Il est certain qu’il est ici. Il me le faut. Je le ferai guillotiner. Ce sera ma fortune.

— Cherchez-le donc ! dit Fanny.

Ils regardèrent sous les meubles, dans les armoires, passèrent des piques sous le lit et sondèrent les matelas avec des baïonnettes.

Colin se grattait l’oreille et regardait Marcel du coin de l’œil.

Fanny craignant pour le proscrit un interrogatoire embarrassant rompit d’un mot la pensée du sans-culottes.

— Mon ami, dit-elle à Marcel, tu connais aussi bien que moi la maison ; prends les clés et conduis partout ces messieurs. Je sais que ce sera un plaisir pour toi que de guider des patriotes.

Marcel quitta la chambre suivi de Colin et des gardes. Deux d’entre eux cependant restèrent dans la chambre.

— Il faut encore fouiller le lit, dit l’un.

— Oui, dit l’autre.

Ils prirent, chacun, à une applique une bougie qu’ils allumèrent, se mirent à plat ventre au pied et à la tête du lit et restèrent fort longtemps en observation. Un de leurs camarades en bonnet rouge, qui venait les chercher, resta au contraire avec eux, se plaignant très haut de la chaleur et de la fatigue. — Il comptait bien, disait-il, boire un coup quand ce gredin de Franchot serait pris.

Fanny leur demanda s’ils voulaient boire tout de suite. Elle sonna sa cuisinière et lui recommanda d’apporter des bouteilles et des verres. Le citoyen en bonnet rouge ne refusa pas ; mais il savait à quoi la politesse l’obligeait. Il invita la citoyenne à trinquer avec lui. Elle but à la santé des braves sans-culottes. Les bouteilles se vidèrent. Le citoyen attendri dit à la jeune femme :

— Citoyenne, tu as observé les convenances. Il s’en faut qu’il y ait seulement la moitié des citoyens pour les observer aussi bien que toi. C’est dommage qu’il faille couper un si joli cou !

Mais la voix irritée de Colin interrompit les gracieusetés. Colin était dans la cave avec le gros de ses hommes, qu’il occupait à culbuter les margotins, à vider les sacs de charbon et à retourner les fûts. La besogne était rude. Il appela à l’aide les trois fainéans, qui quittèrent à regret la belle dame et les bouteilles. On resta deux heures à fouiller la cave. Enfin, lassé, déçu, furieux, Colin défonça à coups de crosse les tonneaux pleins, et, quittant la cave inondée de vin, donna le signal du départ. Marcel les suivit jusqu’à la grille, qu’il ferma sur leurs talons, et courut annoncer à Fanny la délivrance.

Elle, penchant la tête dans la ruelle, appela tout bas :

— Monsieur Franchot ! monsieur Franchot !

Un long soupir lui répondit.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle. Monsieur Franchot, vous m’avez fait une peur affreuse. Je vous croyais mort.

Ses nerfs se détendirent, et elle éclata de rire.

Elle donna un peu d’air à son pauvre ami et lui conseilla de remercier Dieu.

— Si je croyais en Dieu, répondit, le bonhomme un peu ranimé, je ne lui pardonnerais pas d’avoir fabriqué des créatures semblables à celles que vous venez de voir. Pour moi, il m’a suffi de les entendre. Ce sont des scélérats dépourvus de toute philosophie.

Ils attendirent qu’il n’y eût plus de lune et, quand la nuit fut noire, les deux hommes sortirent par la petite porte du jardin.

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