‹ Les Autels de la peurChapitre 10 sur 10 · XI. 27 FLORÉAL AN II.

XI. 27 FLORÉAL AN II.

Fanny s’était coupé elle-même les cheveux avant de monter au tribunal. C’est en robe blanche et coiffée comme les victimes qu’elle parut devant ses juges. Marcel Germain comparaissait avec elle. Le greffier lut l’acte d’accusation que le substitut Lardillon avait rédigé dans son plus beau style. D’après cet acte, Fanny d’Avenay était une de ces Phrynés aristocratiques qui excitent les citoyens à la débauche, dans le but d’étouffer leur patriotisme. Marcel Germain, séduit par les artifices de cette Circé, avait conspiré avec elle la perte de la république par l’assassinat, la famine, la fabrication des faux assignats, la dépravation de l’esprit public et le soulèvement des prisons.

Après cette lecture, Fanny s’assit au fauteuil et répondit aux questions du président avec une bonne humeur charmante.

Germain fut ensuite interrogé.

Épicharis était dans la salle. Accoudée à la cloison qui fermait l’espace réservé au public, elle jetait à l’accusé des regards romanesques.

Comme il répondait avec éloquence, son interrogatoire fut vite terminé. Ni lui ni Fanny n’avaient de défenseurs, le tribunal leur donna d’office un savetier qui se trouvait dans la salle. Cet homme avait appris à parler dans les clubs :

— Citoyens jurés, dit-il d’une voix sourde, les aristocrates qui paraissent devant vous ont déjà eu deux défenseurs : l’accusateur qui vous exposa leurs crimes et le président qui vient de leur en arracher l’aveu. Je n’ajouterai rien à ce qu’ils ont dit l’un et l’autre. Je m’en rapporte pour le surplus, citoyens jurés, à votre équité et à votre patriotisme.

Après cette défense, la délibération du jury fut courte.

Fanny d’Avenay, ci-devant noble, et Marcel Germain furent condamnés à la peine de mort. Il était cinq heures vingt minutes du soir.

Les jugemens du tribunal étant immédiatement exécutoires, les deux condamnés furent conduits au greffe de la Conciergerie où déjà des personnes jugées précédemment attendaient sur des banc et sur deux méchantes paillasses. Leur toilette était faite et leurs mains liées. Des mèches de cheveux couvraient les dalles. Marcel et Fanny trouvèrent là des ci-devant nobles, des filles du peuple, des sans-culottes, un hussard et une vieille maréchale sourde et boiteuse. Le bourreau avait son compte. Il chargea la charrette dans la cour et le cortège des gendarmes et des condamnés se mit en marche.

Autour de la Conciergerie, la foule était peu nombreuse et composée presque entièrement d’enfans et de vieilles femmes, amis du soleil. Quelques cris de : « Vive la république ! » se firent entendre.

La soirée était d’une infinie douceur. En passant le long de la Seine, Fanny et Germain furent saisis de la beauté du ciel et de l’eau et de la grâce des arbres qui frissonnaient dans l’air.

— Je ne croyais pas, dit Fanny, que la terre fût si belle !

Et, songeant à son fils, elle pleura.

Et une de ces chastes larmes coula sur les mains liées de Marcel.

Sur le Pont-Neuf, une femme du peuple qui tenait son petit enfant dans ses bras regarda avec tristesse la charrette funèbre. En y voyant une femme jeune comme elle et dont le regard était doux, elle prit la petite main de son enfant qui ne parlait pas encore, la lui mit sur les lèvres et dit :

— Bébé, envoie un baiser à la jolie dame.

— Vous l’avez vue, dit Fanny à Marcel ; ce qu’elle a fait m’a rendue bien heureuse.

Cependant Marcel goûtait des siècles de délices à contempler le visage de Fanny.

Elle retrouvait peu à peu le calme dans lequel elle avait vécu.

— Marcel, dit-elle, nous voilà bien bons amis. Je ne sais ce qu’il adviendra de nous dans le monde où nous allons ; comptons, pour nous y revoir, sur Dieu qui nous a montrés l’un à l’autre en cette terre. Vous serez ma dernière pensée, Marcel ; vous, et aussi l’enfant dont je ne prononce pas le nom, de peur de pleurer encore et dont cette femme m’a montré tout à l’heure l’image dans ses bras. Il y a six ans, quand je vous vis pour la première fois, Marcel, il marchait à peine et il ressemblait tout à fait à l’enfant qui m’a envoyé un baiser. Vous voulez bien que je pense à lui aussi, Marcel ?

Dans la rue Saint-Honoré, à la hauteur du Palais-Royal, la foule devint plus épaisse. Des femmes montraient le poing aux condamnés et des cris s’élevèrent :

— À la guillotine, les scélérats !

— Vive la liberté ! répondirent les condamnés.

— Vive la liberté ! répéta Marcel.

Il sortait de cette dernière épreuve purifié de toute haine et de toute colère.

— Fanny ! s’écria-t-il, ne vois-tu rien planer sur cette immense cité dont le front est radieux et qui lavera bientôt en une heure la boue et le sang de ses pieds ? Moi, je vois la France apportant la Justice au Monde. Vive la Révolution !

Ils touchaient au terme de leur voyage. La charrette déboucha sur la place que le soleil couchant inondait d’une poussière d’or. Marcel se jeta entre Fanny et ce qu’il venait de voir. Il venait de voir sur une haute charpente deux poteaux dressés vers le ciel et réunis à leur faîte par quelque chose qu’un reflet du soleil changeait en flamme. Une dernière secousse de la charrette, qui s’arrêtait, poussa contre ses lèvres le front de Fanny. Il le baisa pour la première fois, et ses yeux se fermèrent.

Quand il les rouvrit, la blanche victime montait dans la lumière à la mort. Alors il s’élança sur l’échafaud qu’elle avait sanctifié.

Anatole France.

FIN.

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