‹ Les Autels de la peurChapitre 9 sur 10 · X. 26 FLORÉAL AN II.

X. 26 FLORÉAL AN II.

Lardillon tint parole. Le soir même Marcel fut conduit à la Bourbe. Comme un des gardiens venait d’être nommé guichetier, des rubans et des bouquets étaient suspendus, pour le fêter, aux barreaux du guichet, et Marcel passa sous des fleurs. En entrant dans le préau il vit Fanny en robe rose, une rose dans les cheveux. Elle lui tendit la main et il couvrit de baisers cette belle main qui le tirait doucement vers la mort.

— Malheureux ! lui-dit Fanny. Je craignais de vous voir, et pourtant je vous attendais. C’est moi qui vous tue !…

— À quoi bon vivre, Fanny ? et qu’ai-je à faire dans un monde où vous ne serez plus ?

— Marcel, si vous m’aimez, il fallait vivre pour mon fils.

Ils parlèrent longtemps à voix basse. Ce qu’ils dirent ne peut se répéter ; c’était des paroles simples, comme en disent les gens heureux. Ils voyaient les prisonniers glisser autour d’eux comme des Ombres. Un peu avant l’heure du souper, le porte-clefs les aborda sans rien dire et remit à chacun un papier. Il portait l’en-tête imprimé du tribunal et contenait leur acte d’accusation. Lardillon s’était fait une joie de servir deux amans ; il avait eu la délicatesse de les impliquer dans le même complot et de leur reprocher les mêmes crimes.

Pendant qu’ils lisaient, le porte-clefs tenait son bonnet à la main. Cet homme était Parisien et habitué, comme tous les Parisiens, à se découvrir devant les morts.

Comme Marcel et Fanny devaient comparaître le lendemain devant le tribunal, les prisonniers leur offrirent le souper des adieux. Marcel fut placé entre Fanny et Cécile. Le jeune poète chanta des vers qu’il avait composés pour eux et que le musicien allemand accompagna sur la viole d’amour. Tant que dura le repas, M Rochemore s’étudia à attirer sur elle les regards que Marcel tournait vers Fanny.

Elle lui dit à l’oreille :

— Vous méritez qu’on vous adore. Mais Fanny ne sait point aimer.

Après le souper on laissa aux deux amis la cour de l’acacia. Assise au pied de l’arbre, sur le banc de gazon, Fanny dit à Marcel, agenouillé devant elle.

— Marcel, l’ombre même d’un mensonge me fait horreur. Écoutez-moi. Je suis contente de mourir avec vous. Je vous aime mieux que personne au monde. Mais je n’eus jamais d’amour pour personne, et je n’en ai pas pour vous. Oh ! malgré le vent de l’océan qui souffle dans les feuilles, s’il n’y allait que du salut de mon âme, Marcel, je vous jure que je me donnerais à vous au prix de ma félicité céleste. Mais je ne peux pas me donner sans amour.

Marcel resta longtemps sans répondre. Enfin :

— Qu’importe votre amour ! dit-il ; le mien est sans bornes et mon bonheur est infini comme mon amour.

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