‹ Les Autels de la peurChapitre 7 sur 10 · VIII. 25 FLORÉAL AN II.

VIII. 25 FLORÉAL AN II.

La cour où les amans vont chercher le silence et l’ombre est déserte ce soir. Fanny, qui étouffait dans l’air humide des corridors, vient s’asseoir sur le tertre de gazon qui entoure le pied du vieil acacia dont la cour est ombragée. L’acacia est en fleur, et la brise qui le caresse en est tout embaumée. Fanny voit un écriteau cloué à l’écorce de l’arbre, au-dessous du chiffre gravé par Cécile. Elle lit sur cet écriteau les vers du poète Vigée, prisonnier comme elle.

Ici des cœurs exempts de crimes,
Du soupçon dociles victimes,
Grâce aux rameaux des arbres protecteur,
En songeant à l’amour oubliaient leur douleur ;
Il fut le confident de leurs tendres alarmes.
Plus d’une fois, il fut baigné de larmes.
Vous que des temps moins rigoureux
Amèneront dans cette enceinte,
Respectez, protégez cet arbre généreux.
Il consolait la peine, il rassurait la crainte,
Sous son feuillage on fut heureux.

Après avoir lu ces vers, Fanny resta songeuse. Elle revit intérieurement toute sa vie si douce et si calme, son mariage paisible, sa douce maternité ; son esprit amusé de musique et de poésie, occupé d’amitié, grave, sans trouble ; et, songeant qu’elle allait mourir, elle se désola ; une sueur d’agonie lui monta aux tempes. Dans son angoisse, elle leva ses yeux ardens vers le ciel plein d’étoiles et elle murmura en se tordant les bras : — Mon Dieu ! rendez-moi l’espérance.

Àce moment un pas léger s’approcha d’elle.

C’était Rose, la fille du guichetier qui venait lui parler en secret.

Après avoir repoussé pendant plusieurs jours les offres de Marcel, elle avait cédé.

Elle était prête à sauver la jeune femme par les moyens convenus entre elle et l’ami de Fanny.

— Citoyenne Avenay, dit-elle, demain soir, un homme qui t’aime t’attendra sur l’avenue de l’Observatoire avec une voiture. Prends ce paquet, il contient des vêtemens pareils à ceux que je porte ; tu t’en revêtiras, dans ta chambre, pendant le souper. Tu es de ma taille et blonde comme moi. On peut de loin, nous prendre l’une pour l’autre. Un gardien, qui est mon amoureux et que nous avons mis dans le complot, montera dans ta chambre et t’apportera le panier avec lequel je vais aux provisions. Tu descendras avec lui par l’escalier dont il a la clef et qui conduit à la loge de mon père. De ce côté, la porte n’est ni fermée ni gardée. Il faut seulement éviter que mon père te voie. Mon amoureux se mettra le dos contre le carreau de la loge, et il te parlera comme à moi. Il te dira : « Au revoir, citoyenne Rose, et ne soyez plus si méchante. » Tu t’en iras tranquillement dans la rue. Pendant ce temps je sortirai par le guichet principal et nous nous rejoindrons toutes deux dans le fiacre qui doit nous emmener.

Fanny regarda avec surprise la fille du porte-clefs et lui demanda la raison d’un si grand dévouement.

— C’est, lui répondit Rose en oubliant de la tutoyer, parce que vous me donnerez beaucoup d’argent quand vous serez libre et qu’alors j’épouserai mon amoureux.

— Le gardien ?

— Oh ! non pas ! Je me moque de lui. J’épouserai Florentin. Vous voyez, citoyenne, que c’est pour moi que je travaille. Mais je suis plus contente de vous sauver que d’en sauver une autre.

— Je vous en rends grâce, mon enfant, mais pourquoi cela ?

— Parce que vous êtes mignonne et que votre amoureux a beaucoup de chagrin loin de vous. C’est convenu, n’est-ce pas ?

Fanny songea qu’en acceptant elle serait libre, qu’elle vivrait, qu’elle verrait grandir son fils. Elle allongea la main pour prendre le paquet de hardes que Rose lui tendait.

Mais retirant aussitôt le bras :

— Rose, savez-vous, dit-elle, que, si on nous découvrait, ce serait la mort pour vous ?

— La mort ! s’écria la jeune fille ; vous me faites peur. Oh ! non, je ne le savais pas.

Puis elle se rassura à demi :

— Citoyenne, votre amoureux saura bien me cacher.

— Il n’est pas de retraite sûre à Paris. Je vous remercie de votre dévouement, Rose, mais je ne l’accepte pas.

Rose était stupéfaite :

— Vous serez guillotinée, citoyenne, et je n’épouserai pas Florentin.

— Rose, je puis vous rendre service sans accepter ce que vous me proposez.

— Oh ! non. Ce serait de l’argent volé.

La fille du porte-clefs pria, pleura, supplia longtemps ; elle s’agenouilla et saisit le bord de la robe de Fanny.

Fanny la repoussa de la main et détourna le visage. Un rayon de lune en éclairait le calme et la beauté.

La nuit était riante ; une brise passait. L’arbre des prisonniers, secouant ses branches odorantes, répandit de pâles fleurs sur la tête de la victime volontaire.

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