‹ Les Autels de la peurChapitre 6 sur 10 · VII. 14-22 FLORÉAL AN II.

VII. 14-22 FLORÉAL AN II.

Quand Marcel entra dans le jardin, il trouva Nanon accroupie sur la plus basse marche de l’escalier.

— Ah ! Monsieur, lui dit-elle en pleurant, ils ont emmené hier ma bonne maîtresse en prison et mis les scellés dans toutes les chambres ; ils la feront mourir, et son fils et moi nous serons déshonorés…

Nanon ne distinguait pas entre la justice d’autrefois et celle du temps présent, et elle ne pouvait séparer les idées de supplice et d’infamie.

— Cette nuit, ajouta la pauvre fille, j’ai couché M. Émile avec moi dans la cuisine. Vous le voyez qui joue là-bas dans le jardin, le cher innocent.

Marcel la pressa de questions, mais elle savait seulement que sa maîtresse avait été menée en fiacre à la Bourbe (c’était le nom populaire de Port-Libre), qu’on ne pouvait la voir, qu’ils permettaient seulement qu’on remît pour elle, au greffe, de l’argent et des effets. En partant elle avait dit : « Nanon, mon fils est seul au monde ; je vous le confie. Il est intelligent et bon ; vous le placerez dans une condition obscure, et il pourra être heureux. »

Ayant rapporté ces paroles, Nanon se cacha la tête dans son tablier et éclata en sanglots. Marcel promenant autour de lui des regards désolés, vit Émile qui jouait devant le bassin. Il le prit dans ses bras et l’embrassa en pleurant. Mais l’enfant, impatienté, se dégagea :

— Laisse-moi, Monsieur, dit-il. J’envoie deux frégates à la recherche de M. de Lapeyrouse.

Et il lança dans le bassin deux petits bateaux. Marcel, respectant la joie de l’orphelin, le laissa à ses jeux et, après avoir contemplé un moment la maison déserte, il se jeta dans la rue comme un insensé et ne s’arrêta que dans le quartier d’Enfer, devant une grande façade dont on avait bouché les fenêtres. C’était là, derrière ce mur aveugle et noir, qu’ils avaient traîné Fanny. Il restait immobile, les yeux fixes, les pieds attachés au sol. Observé avec inquiétude par le factionnaire, il s’arracha enfin de cette place, pour exécuter le dessein qu’il avait formé.

S’acheminant dans la campagne, à travers les ruelles bordées de jardins, il fit le tour de l’énorme prison et en examina tous les abords. Après quoi il entra dans une maison basse dont la porte vitrée était surmontée d’une branche de houx. C’était le cabaret le plus proche de la prison et celui par conséquent que devaient fréquenter les guichetiers et les porte-clefs.

Il s’assit dans la salle commune, et commanda son dîner. Le cabaretier lui servit une omelette au lard. Pendant qu’il mangeait, un gros chien allongea le museau dans son assiette.

— Ah ! ah ! c’est Ravage, dit le cabaretier ; le chien du porte-clefs. Il est chargé de garder la nuit la cour qui sépare les hommes des femmes ; ce qui n’est pas, à vrai dire, une mince besogne. La semaine dernière, il a laissé des prisonniers entrer dans le corridor des femmes. Le lendemain matin, il se promenait fièrement, portant attaché à la queue un assignat de 100 sous et un billet sur lequel étaient écrits ces mots : « On peut corrompre Ravage avec un assignat de 100 sous et un paquet de pieds de mouton. » Ravage perdit contenance en voyant tout le monde rire. Il fut mis au cachot. T’en souviens-tu, Ravage ?

Le chien alla, la tête basse, se coucher devant la cheminée.

— Ah ! dit le cabaretier, c’est que son maître ne plaisante pas avec la consigne. Les guichetiers de la Bourbe ne se laissent pas corrompre comme leur chien.

— Fort bien ! dit Marcel. Ce sont des patriotes. Je voudrais bien causer avec l’un d’eux.

Le cabaretier lui assura que rien n’était plus facile, puisqu’ils venaient deux fois le jour dans son établissement.

Pourtant Marcel fréquenta pendant trois jours ce cabaret sans pouvoir se faire un autre ami que Ravage. Le porte-clefs acceptait bien un verre de vin blanc, mais sa mine n’encourageait pas du tout les confidences. C’était un homme simple, bourru, probe et tout à fait résolu à faire honnêtement son métier, qui lui semblait le plus beau, le plus digne d’envie.

Marcel était désespéré. Il passait de longues heures de la nuit dans les champs du faubourg à contempler les fenêtres bouchées aux trois quarts du quartier des femmes. Et, chaque jour, il revenait fumer des pipes de tabac dans le cabaret de la rue d’Enfer.

Un soir, pendant son souper, il fut attentif, malgré son inquiétude, aux propos de deux amoureux assis sur un banc à côté de lui.

— Tu sais bien que je t’aime, Florentin, disait la jeune fille.

— Eh bien, Rose, puisque nous nous aimons, épousons-nous, répondait le jeune homme, qui semblait aussi jeune qu’elle et portait l’habit de velours des commissionnaires.

— Tu sais bien, disait Rose en baissant les yeux, que papa ne veut pas ; il dit que tu es trop jeune et que nous serions trop pauvres.

— Rose, ton père, qui est porte-clefs, pourrait bien me faire nommer gardien. Alors nous serions assez riches.

— Florentin, mon père ne nomme pas les gardiens de la prison, et s’il les nommait, il ne te choisirait pas, parce qu’il n’a pas d’amitié pour toi.

Ils se regardaient quelque temps sans rien dire comme des gens qui ne savent point de mots pour exprimer leurs sentimens. Puis Florentin vida d’un coup son verre de vin, se leva gauchement et sortit. Rose avait l’air désolé en le regardant partir. Elle resta longtemps occupée à compter les carreaux de son fichu, puis elle sortit sans regarder personne.

Marcel la suivit et l’appela doucement dans la rue.

— Mademoiselle Rose, je voudrais vous parler de quelque chose qui vous intéresse.

— Monsieur, vous perdez vos paroles. Je suis une honnête fille et plus rien ne m’intéresse au monde.

— Pas même Florentin ?

Àce nom elle s’arrêta. Marcel poursuivit.

— Vous aimez Florentin, écoutez-moi, Rose : vous pouvez, si vous voulez, devenir dès demain assez riche et bien plus riche qu’il ne faut pour épouser Florentin. Pour cela vous n’aurez rien à faire de mal ; vous aurez seulement à faire une bonne action. Rose, il y a dans la prison une dame que j’aime comme vous aimez Florentin. Promettez-moi de m’aider à la délivrer et je vous dirai son nom. Elle est bonne, elle est riche : sauvez-la et votre fortune est faite.

Ils s’étaient tous deux retirés au bord d’une allée. La jeune fille ne répondait rien et semblait incertaine. Marcel la supplia ; il lui prit les mains, qu’il sentit trembler. Mais Rose se dégagea tout à coup et courut d’un bon au guichet de la Bourbe qui se referma sur elle.

Page 1