‹ Les Aventures de CharlotChapitre 11 sur 13 · Chapitre 13 – La tempête. – Un homme à la mer. – Courage de Charlot. – Arrivée à Rio-Janeiro. – M. Villiers.

Chapitre 13 – La tempête. – Un homme à la mer. – Courage de Charlot. – Arrivée à Rio-Janeiro. – M. Villiers.

La tempête éclata bientôt dans toute sa fureur. Le navire bondissait sur les vagues. Son beaupré, à chaque coup de tangage, disparaissait dans les flots.

Au moment où le navire se câbrait, pour ainsi dire, afin de franchir la cime d’une vague énorme, une autre vague arriva et balaya tout ce qui se trouvait sur la dunette, sauf le timonier, qui se cramponnait à la roue. Quant au capitaine, il était alors sur son banc de quart.

Entraîné par la vague furieuse, M. Villiers disparut.

« Un homme à la mer ! dit le timonier. – Deux hommes à la mer ! » ajouta-t-il aussitôt.

Le second homme, c’était notre ami Charlot. A l’instant où M. Villiers était enlevé de dessus le bord, le mousse apportait en courant un cordage que le timonier avait demandé pour l’aider à maintenir la roue du gouvernail.

Avec une présence d’esprit qu’on n’aurait jamais attendue d’un enfant de cet âge, Charlot remit une des extrémités de la corde au timonier ; puis, conservant l’autre à la main, il se jeta résolument à l’eau avant que le marin pût le retenir.

Quoique Charlot, élevé sur les bords de la mer, nageât comme un petit poisson, sa tentative n’en était pas moins dangereuse. Mais le brave enfant n’avait consulté que son cœur et sa reconnaissance pour M. Villiers.

Dieu voulut sans doute l’en récompenser. Par un hasard miraculeux, il se trouva tout près de celui qu’il cherchait à sauver. Malgré cela, il avait peine à le rejoindre ; les vagues le lui cachaient de temps en temps et les éloignaient l’un de l’autre. Enfin, un moment rapprochés, ils saisirent ensemble une des bouées de sauvetage qu’on leur jetait du navire. Tous deux s’y cramponnèrent, et, grâce à la corde que le mousse n’avait pas lâchée, on les hala jusque sous la poupe, et on leur lança d’autres cordages. Tous leurs efforts n’empêchèrent point qu’une vague ne les emportât encore à quelque distance. Mais on les ramena de nouveau, et on parvint enfin à les hisser sur la dunette. Charlot avait perdu connaissance. Par un mouvement instinctif, il tenait son cordage avec tant de force qu’on eut mille peines à le retirer de ses doigts crispés.

Quand il revint à lui, il reçut les compliments de tout le monde. Jobic et Lazare l’embrassèrent. Le père Dur-à-cuire murmura en levant les épaules :

« Eh bien, mon garçon, à te voir manger ton sucre, là-bas au Havre, je ne t’aurais pas cru si brave. »

Le digne matelot n’avait jamais pu digérer ce sucre-là.

L’héroïque conduite de Charlot fut consignée sur le livre de bord, et le capitaine le félicita chaleureusement. Quant à M. Villiers, qui avait montré pendant l’accident un sang-froid extraordinaire, il ne le perdit qu’en serrant dans ses bras le brave petit garçon auquel il devait la vie.

Comme la tempête n’était pas encore à sa fin, Charlot se déroba aux remerciements de M. Villiers pour retourner à son poste. En le voyant arriver sur le gaillard d’avant, les matelots l’applaudirent.

« Charlot, mon garçon, dit Cadillac, qui aurait plaisanté sur un gril brûlant, je te nomme colonel de mon régiment, le 1er plongeur à cheval, et je te décore de la médaille de sauvetage. »

Il fit mine en même temps de lui accrocher sur la poitrine un couvercle de casserole. Mais, tout en plaisantant ainsi, il serra cordialement la main du petit mousse.

Une manœuvre dispersa tout le monde.

Au bout de quelques heures, la tempête se calma enfin. On put reprendre la route directe au lieu de continuer à fuir devant le vent, ou vent arrière, c’est-à-dire dans le même sens que le vent.

Pendant la soirée, M. Villiers se promena longtemps sur le pont en compagnie du capitaine Tanguy. Ils causaient avec une certaine animation. Le timonier, qui entendait quelques mots de leur conversation chaque fois qu’ils arrivaient près de lui, raconta qu’ils avaient prononcé plus d’une fois le nom de Charlot.

D’après le peu qu’il avait saisi, il lui semblait que M. Villiers émettait quelque projet à l’égard du petit mousse, et que le capitaine l’engageait à en différer l’accomplissement.

« Laissez-le se former auparavant, répondait M. Tanguy ; plus tard, il vous remerciera d’avoir attendu. »

De quoi s’agissait-il ? Voilà ce que le matelot ne put dire à Jobic.

Malgré ses bonnes qualités, l’enfant n’était point parfait. Bien d’autres que lui d’ailleurs se fussent laissé enivrer par les éloges qu’il recevait. Il se crut tout de suite un grand personnage, et, suivant l’expression populaire, il posa un peu.

Les actes de courage et de dévouement sont chose trop commune parmi les marins pour qu’on en parle bien longtemps. Au bout de quelques jours, quoi qu’on n’eût pas oublié le courage de Charlot, et qu’on le traitât moins brusquement que ses camarades, on ne lui parlait plus de ses exploits. Alors Charlot en parla de lui-même. Les deux premières fois, cela passa sans observation. Mais un jour, Dur-à-cuire lui dit de son air bourru :

« Laisse-nous tranquilles avec ton histoire, moussaillon. On ne se vante pas ainsi, que diable ! Au large ! »

Voyant que Charlot se retirait tout piteux, Cadillac l’empoigna par le bras :

« Je vais t’expliquer ce que Dur-à-cuire vient de te narrersi gracieusement, dit-il en saluant ironiquement le vieux matelot. Ce que tu as fait l’autre jour est bien, assurément, surtout pour un enfant comme toi, mais tu gâtes ton affaire en en causant à perpétuité. Parmi les hommes qui t’entourent, il n’en est guère qui n’auraient quelques traits de même genre à citer. Vois un peu s’ils en jacassent comme toi à tout propos. Les éloges, faut les attendre et ne jamais aller les chercher.

– Quand on est brave, faut pas être vaniteux, comprends-tu ? ajouta Jobic.

– Oui, Jobic, murmura Charlot honteux.

– Tiens, moi, par exemple, reprit Lazare, un jour qu’il faisait nuit, j’ai sauvé une diligence à douze places et cinq chevaux, qui était entrée au grand trot dans le ventre d’une baleine avec les vingt-trois voyageurs qu’elle contenait, et trois chats dont deux chiens. Eh bien, tu vois que je n’en parle jamais.

– Et comment as-tu fait pour sauver ta diligence ? demanda Jobic.

– J’ai frappé (attaché) une amarre sur le timon de la voiture, j’ai roulé l’autre extrémité autour d’un boulet, avec lequel j’ai chargé un canon, puis j’ai mis le feu à la pièce. En sautant, le boulet a entraîné la voiture, les douze chevaux, les quarante voyageurs et les trois éléphants.

– Tu disais trois chats.

– Oui, mais ils avaient trouvé tant de souris dans le ventre de la baleine qu’ils étaient devenus gros comme des éléphants. »

Comme maître Cadillac débitait ces folies d’un air impassible et du ton le plus grave, tout le monde se mit à rire, et Charlot fit chorus.

Il profita néanmoins de l’avis du matelot, et sa modestie acheva de lui concilier l’affection de l’équipage.

Quant à M. Villiers, il redoubla de sollicitude envers son nouveau protégé. Il avait obtenu du capitaine que le mousse aurait chaque soir quelque liberté pour lire et travailler. Il lui demandait compte de ses lectures, causait avec lui de façon à développer son esprit, et le poussait vivement en mathématiques.

Après une traversée de deux mois, le Jean-Bart arriva en vue de Rio-Janeiro.

Rio-Janeiro, capitale du Brésil, est une ville de 200 000 âmes. La population se compose de blancs, de métis, de mulâtres, de nègres et d’Indiens. Ceux-ci, maintenant peu nombreux et dans une misérable condition, descendent des premiers habitants du pays. On évalue à deux ou trois millions le nombre des nègres esclaves.

La traite (commerce des nègres) est à présent interdite par les lois, mais, au moment dont nous parlons, elle avait lieu encore clandestinement, à la honte de l’humanité.

La langue du pays est le portugais. La plupart des blancs savent aussi l’anglais ou le français. Presque tous sont catholiques.

Située à l’entrée d’une baie magnifique et encadrée de pittoresques montagnes, Rio-Janeiro se compose de maisons à un seul étage construites à l’européenne et n’offrant rien de pittoresque. Le port est un des plus beaux du monde. La ville est excessivement sale. Comme il n’y a pas d’égouts, chaque ondée de pluie transforme les rues en rivières qui emprisonnent les gens dans leurs maisons.

M. Villiers avait à faire diverses études sur les ressources et les relations commerciales de Rio-Janeiro ; il loua une maison dans la rue principale, qu’on appelle Rua Dircita. Les matelots étant peu occupés, il obtint du capitaine la permission d’emmener Charlot, sous prétexte de l’employer à faire des commissions.

Le premier soin de notre ami, en débarquant, fut de porter lui-même à la poste une lettre pour sa mère. Cette lettre était un petit volume auquel, depuis longtemps, il employait les soirées. Il contait sa vie à bord, ses études, les bontés de M. Villiers ; il disait surtout le grand désir qu’il avait de revoir sa famille.

Dans la chaumière, Charlot était, comme on le pense bien, le sujet toujours renaissant des causeries, l’objet de tous les rêves, l’inquiétude et l’espoir de sa mère et de ses sœurs. Aucun petit événement n’avait lieu qui ne rappelât son souvenir et le regret de son absence. Quand Rosalie eut des souliers neufs, elle eût bien voulu faire admirer à Charlot son petit pied chaussé de bleu. Denise parlait de lui, même à Kéban. Chaque soir les deux enfants et leur mère répétaient ensemble la prière des marins : « Mon Dieu, épargnez au vaisseau qui le porte le vent et la fureur des flots. Préservez-le lui-même de tout mal ; faites que nous le revoyions heureux. Mais si vous en ordonnez autrement, donnez à lui et à nous force et courage. »

Fanchette prenait sa part de tous ces vœux, de toutes ces pensées ; bonne, active, intelligente, elle avait gagné l’affection de ses maîtres, qui la traitaient mieux qu’une servante ordinaire. Le curé continuait de lui donner des leçons ; elle savait l’histoire sainte, le catéchisme, elle apprenait l’arithmétique, et, dans les longues soirées d’hiver, c’était elle qui lisait à haute voix, autour du foyer qui réunissait la famille, des livres choisis par le digne prêtre.

Par elle, celui-ci connut bientôt davantage Marianne, Charlot, Denise et Rosalie. Il accompagna Fanchette quand elle allait voir ses amis, et ses visites laissaient toujours les pauvres gens plus heureux et en meilleur espoir. Il pourvoyait aussi à ce que Marianne, dont le chagrin avait altéré la santé, eût de temps en temps du bouillon et un peu de bon vin. Enfin il s’occupait des enfants, contait des histoires à Rosalie, encourageait Denise à profiter de ses rares instants de loisir pour se perfectionner dans la lecture.

La petite avait appris, comme son frère, avec l’instituteur ; mais elle n’avait pas le temps de continuer ses leçons ; seulement M. Nicolas la prenait avec soi pendant deux heures pour lui faire lire quelque livre utile.

M. Nicolas aussi était un des bons amis de la famille ; il aimait à parler de son petit élève absent.

« Vous verrez, Mme Marianne, que ce garçon-là fera son chemin. Il a de l’intelligence et du cœur.

– Pour du cœur, monsieur, bien sûr il en a, disait Marianne. C’est un brave enfant ; que Dieu le bénisse ! »

Aussi nous avons vu que Dieu bénissait Charlot.

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Pendant quelques jours, Charlot parcourut la ville avec M. Villiers. L’inspecteur rencontrait à chaque instant l’occasion d’apprendre quelque chose à son petit protégé.

Celui-ci, encouragé, ne tarissait pas en questions, et ce désir de savoir faisait qu’on s’intéressait à lui davantage encore.

De proche en proche, tous les sujets furent abordés. Charlot apprit l’histoire de la découverte de l’Amérique. Il sut que le premier Européen qui mit le pied au Brésil, en 1500, fut un Portugais nommé Janez Pinzon. Il sut que Rio-Janeiro, fondée par les Portugais, en 1556, cédée aux Hollandais en 1640, et par ceux-ci à la maison de Bragance, fut prise par Duguay-Trouin en 1711.

Quand le petit mousse entendait dire la belle conduite et les exploits d’un grand capitaine, son cœur se gonflait d’admiration ; il éprouvait à la fois le désir de se distinguer un jour, et la tristesse d’en être peut-être incapable.

« Mon cher enfant, lui répétait alors M. Villiers, songe uniquement à la tâche quotidienne. Chaque fois qu’il faut agir, agis pour le mieux en suivant l’inspiration de ta conscience. Duguay-Trouin et les honnêtes gens de tout temps et de tous pays n’ont pas fait autre chose. »

Parmi les objets nouveaux qui surprenaient Charlot, la vue des nègres esclaves fut ce qui lui causa la plus vive impression.

Ces malheureux à demi nus, vêtus de haillons, circulaient dans les rues courbés sous le poids de lourds fardeaux et traités comme des animaux. Le cœur de l’enfant saignait devant cette dégradation.

Un jour M. Villiers reçut d’un de ses correspondants, le señor Paraõ, divers objets qui lui furent apportés par un nègre dont le visage était couvert d’un masque de fer-blanc retenu derrière la tête au moyen d’un cadenas. C’est un procédé qu’on emploie souvent pour empêcher les nègres de manger de la terre. Quelques-uns, en effet, sont affectés d’une maladie d’estomac qui les porte à dévorer de la terre et du charbon, et lorsqu’on les laisse satisfaire ce goût dépravé, ils ne tardent pas à succomber.

On se sert aussi du masque comme instrument de punition, mais cela arrive rarement. Tel était cependant le cas pour le nègre dont nous parlons. Il appartenait à un ancien négrier enrichi par la traite, qui avait la réputation trop méritée d’être excessivement dur pour ses esclaves.

Un jour qu’il frappait à coups de pied le fils de ce nègre, un petit garçon de huit à dix ans, le pauvre père céda au cri de son cœur et voulut défendre son fils. Convaincu d’avoir levé la main sur son maître, il fut saisi, garrotté et roué de coups.

Le señor Paraõ pouvait le faire condamner à mort ; mais il ne se souciait pas de perdre un esclave aussi robuste et aussi intelligent que Morabé. Il lui fit grâce de la vie, non par humanité, mais par calcul ; seulement il se vengea plus cruellement encore peut-être en lui faisant infliger à diverses reprises autant de coups de fouet que le malheureux pouvait en supporter sans mourir, et surtout en le condamnant au terrible supplice du masque.

Tandis que M. Villiers examinait les objets qu’on lui apportait, le nègre raconta son histoire au petit mousse dont l’âge lui rappelait celui de son fils.

Quand Morabé fut parti, Charlot commença à rôder autour de l’inspecteur comme un enfant qui a quelque chose à demander et qui n’ose.

« Qu’as-tu donc ? » demanda M. Villiers.

Charlot raconta l’histoire de Morabé.

« Eh bien ? dit M. Villiers, qui voyait déjà venir maître Charlot.

– Eh bien, monsieur, le señor Paraõ répète sans cesse que toute sa maison est à votre disposition…

– Après ?

– Si vous lui demandiez la grâce de Morabé, il vous l’accorderait…

– Petit intrigant ! » répondit M. Villiers en passant sa main sur la tête de l’enfant.

Celui-ci comprit que sa cause était gagnée, et ses yeux brillèrent de joie.

Le lendemain, en effet, M. Villiers l’envoya chez le señor Paraõ, et la première personne qu’il rencontra dans la cour fut le pauvre Morabé délivré de son masque.

L’esclave courut à Charlot et le remercia chaleureusement. « Si jamais le petit blanc a besoin de moi, dit-il, je lui appartiens. »

Charlot fut très heureux de voir le pauvre homme libre de respirer, mais il ne songea pas que Morabé pût jamais lui rendre aucun service.

Cependant l’inspecteur devait aller en excursion dans l’intérieur du pays. Comme une partie du trajet se faisait par eau, le capitaine lui offrit la chaloupe du bâtiment et lui donna pour équipage l’élite des matelots du Jean-Bart ; Jobic, Pierre Norzec et Cadillac en firent naturellement partie. Charlot obtint aussi de suivre M. Villiers qui avait hésité à l’emmener, car il craignait pour lui les fièvres si communes dans ce pays.

La chaloupe fut placée sous le commandement de M. Noël Ganflé, le plus positif, le plus exact et le plus taciturne officier que M. Villiers eût jamais rencontré dans ses nombreux voyages. Marcel Gautier, le chirurgien du Jean-Bart, obtint l’autorisation de faire partie de l’expédition.

Le trajet eut lieu sans incident remarquable. On débarqua le soir auprès de la petite ville de San-Juan, située à 40 leguas environ de Rio-de-Janeiro. La legua brésilienne équivaut à peu près à 1600 mètres.

M. Villiers, le lieutenant et le chirurgien couchèrent dans un hôtel, si toutefois l’on peut donner ce nom à une affreuse maison où l’on ne trouve ni à boire ni à manger et où la vermine seule abonde.

On avait affirmé à l’inspecteur que la route était sûre ; mais, comme les nègres marrons (évadés) s’étaient réfugiés de ce côté, M. Villiers avait pris la précaution de se faire accompagner d’une partie de son monde.

Le soir même de l’arrivée à San-Juan, il ordonna qu’on lui amenât des mulets pour le lendemain. A la pointe du jour on se mit en marche.

L’escorte se composait de Jobic, du père Dur-à-cuire et de son inséparable Cadillac, d’un novice, de Charlot et de Bernard Louviers. Nous avons oublié de dire que ce dernier faisait partie de l’équipage de la chaloupe. Ce n’était pas grâce à sa bonne conduite qu’il avait obtenu cette faveur, car le capitaine était toujours plus mécontent de lui ; mais M. Tanguy voulait soustraire Bernard à l’influence de quelques mauvais sujets dont celui-ci avait déjà fait la connaissance à Rio.

Afin de n’être pas retardé par les piétons, redoutant d’ailleurs l’effet terrible de la chaleur sur ses hommes, M. Villiers avait fait venir des mules et des chevaux pour tout le monde. Les marins ne sont pas généralement d’habiles cavaliers, et le départ fut difficile.

Cependant Cadillac avait déclaré qu’il montait mieux que Léotard. On lui avait destiné une grande bête dépourvue de queue, mais dont les os apparaissaient dans toute leur symétrie. L’animal avait aussi une paire d’oreilles inquiètes qui se tenaient toujours en arrière en signe de méfiance et de mauvaise humeur. Mais Cadillac ne s’inquiétait guère de pareils symptômes. Il voulut se mettre en selle ; le cheval hennit et recula.

« Pourquoi le prends-tu à gauche ? cria Dur-à-cuire.

– C’est ma méthode… répondit Cadillac. Je l’ai inventée. »

Mais le cheval, qui ne connaissait pas la méthode, y vit une insulte personnelle. Il commença à tourner rapidement pour éviter son cavalier, levant en même temps la tête et la secouant avec un air de résolution indomptable.

« Je te monterai dessus, animal ! criait Cadillac, quand je devrais sauter par-dessus ta tête. »

En effet, par une manœuvre habile, il surprit son adversaire, s’élança et se trouva placé en travers de lui, à peu près comme un sac de blé. Aussitôt le cheval partit d’un air délibéré, secouant ses jambes à chaque pas, comme s’il avait voulu les rejeter loin de lui et pour tout à fait. Cette allure ne rendait pas facile au matelot l’opération de se mettre en selle. Il parvint cependant à s’asseoir, mais ne put jamais attraper les étriers, trop longs pour lui. Si bien qu’il dut chevaucher à la façon des singes, les coudes et les genoux tout près du corps.

Tandis qu’emporté malgré lui il jurait contre sa bête, des événements également fâcheux se passaient derrière lui.

Bernard avait déniché, on ne sait où, un énorme éperon aussi long que son pied, et l’avait solidement accroché à son soulier. Le guide l’ayant engagé à l’ôter, il ne répondit que par de mauvaises plaisanteries et conserva son éperon.

Soit que le mulet n’aimât point à être piqué, soit qu’il trouvât mauvais de n’être piqué que d’un seul côté, toujours est-il qu’il se mit à ruer. Intrépide et souple, Bernard tint bon d’abord, mais, dans ses efforts pour rester en selle, il n’était pas maître des mouvements de ses jambes. Plus le mulet se débattait, plus l’éperon s’enfonçait dans sa chair ; c’était un mauvais moyen de calmer l’animal. Il partit enfin au grand galop, emportant Bernard qui tirait vainement sur la bride comme sur un cordage.

Le pauvre Norzec, fort innocent pourtant des méfaits de ce coquin d’éperon, en fut aussi la victime. Compagnon habituel de la monture de Bernard, le mulet du père Dur-à-cuire partit à fond de train sur les traces de son ami. Nous devons ajouter, pour sauver l’honneur du matelot, qu’il tira si vigoureusement sur les rênes que le morceau lui en resta dans la main. N’ayant plus alors aucun moyen de gouverner sa monture, il se cramponna d’une main à l’arçon de la selle, de l’autre à la croupière, et ce fut dans cette position qu’il disparut aux yeux des autres voyageurs.

Au bout d’une heure, ceux-ci retrouvèrent les trois fugitifs réunis dans la même infortune. Cadillac était assis et se frottait les genoux. Bernard, que le mulet avait déposé peu mollement sur un buisson, avait la figure tout écorchée. Quant au père Dur-à-cuire, il était tombé pile, dit-il, c’est-à-dire sur le dos, et n’avait pas grand mal. Tout en parlant cependant, il se tâtait, se palpait, et il est permis de croire que lui non plus n’était pas sans avarie.

« Tu es bien heureux, disait-il à Bernard, de t’être tant abîmé.

– Merci ! murmura Bernard.

– Sans cela je t’aurais assommé.

– Pour me donner une partie de plaisir complète, n’est-ce pas ? » répondit le mousse en évitant lestement la main robuste qui se dirigeait vers ses oreilles avec des intentions hostiles.

Peu flatté par les charmes de l’équitation, le père Dur-à-cuire ne resta désormais sur son mulet qu’à son corps défendant. La plupart du temps il cheminait à pied, tirant derrière lui sa monture, qui se laissait traîner avec l’obstination particulière à sa race. De temps en temps le matelot, exaspéré, se retournait vers l’animal et lui disait gravement :

« Ce n’est donc pas assez de te remorquer, feignant,faudra-t-il encore que je te porte ?

– Comment veux-tu qu’il te réponde, disait alors Cadillac, il ne sait pas le français ? Parle-lui portugais. »

Lui, cependant, avait pris le parti de s’abandonner complètement au bon plaisir de son cheval, et tous deux cheminaient depuis lors paisiblement.

Quant à notre ami Charlot, ainsi que la plupart des paysans de la Basse-Bretagne, il savait un peu monter à cheval. Il regarda comment s’y prenait M. Gautier, le chirurgien, qui était très bon cavalier, et il s’efforça de l’imiter. Celui-ci vit les efforts du petit mousse. Comme Charlot, poussé par son obligeance habituelle, avait trouvé moyen de lui rendre divers petits services, le chirurgien l’avait pris en affection. Il l’appela et lui montra comment il devait se placer sur la selle et diriger sa monture.

Au bout de quelques heures, nos voyageurs arrivèrent à une fazenda(habitation agricole) de laquelle dépendait une grande plantation de manioc.

Le manioc est un arbuste dont la racine remplace le blé au Brésil. Sa culture a une certaine importance. Il porte, vers la fin de juillet, des fleurs rouges ; son fruit contient des graines d’un blanc tirant sur le gris.

La racine ressemble par sa forme à une grosse carotte, mais sa couleur est celle de la pomme de terre. Son poids moyen est d’environ un kilogramme.

On commence par la ratisser soigneusement ; puis on la râpe, à la main dans les maisons particulières, au moyen d’une grande meule dans les fabriques. Une fois qu’elle a été ainsi réduite en poudre, on l’entasse dans des paniers qu’on laisse séjourner assez longtemps dans l’eau. On la soumet ensuite au pressoir qui en fait sortir le jus, puis on l’étend sur de grandes plaques en fer qu’on expose au feu.

La consommation de cette racine est considérable ; on la mange surtout en bouillie, on en fait des galettes, ou bien on la sert sur la table en farine, et chacun en prend ce qu’il lui plaît pour consommer avec la viande ou le poisson.

Le manioc et la carna secca (viande séchée), qui vient principalement de Buenos-Ayres, forment le fond de la nourriture des nègres.

Le fazendero (propriétaire agriculteur) invita les voyageurs à dîner. M. Villiers aurait désiré que Charlot pût manger à la même table que lui ; mais cela eût été contraire à la discipline du bord, et le capitaine lui avait fait comprendre, avant le départ, tous les inconvénients que cela pourrait offrir. Ne pouvant davantage, M. Villiers recommanda son protégé au fazendero.

Les campagnards brésiliens sont très hospitaliers, et les voyageurs furent traités avec une abondance qui prouvait au moins la bonne volonté de leur hôte. Le dessert surtout était splendide. Il s’y trouvait une quantité de fruits que Charlot ne connaissait ni de vue ni de nom. Il aurait fait volontiers connaissance avec la plupart d’entre eux, tant ils avaient de belles couleurs, mais le chirurgien l’engagea à s’observer sous ce rapport.

Le pauvre Cadillac et Jobic lui-même négligèrent de suivre le sage conseil du docteur, et mal leur en prit. Pendant deux jours, ils furent obligés de se livrer à une gymnastique fort ennuyeuse, car à peine grimpés sur leurs mulets il fallait en descendre, et cela se répétait vingt fois par jour.

Heureusement pour eux, la petite caravane rencontra sur la route une truppa qui revenait justement de la plantation de café que l’inspecteur allait visiter. Un vieux mulâtre, le chef de cette truppa (convoi d’une dizaine de mulets), indiqua aux deux matelots un remède dont l’usage les mit bientôt à même de rester tranquillement sur leur selle.

Comme M. Villiers parlait à cet homme du projet de pousser son excursion jusqu’à Buena-Vista, c’est-à-dire à une dizaine de leguas de la plantation du señor Corvisto, celui-ci parut inquiet.

« Qu’avez-vous donc ? » lui demanda l’inspecteur.

Le vieux mulâtre hésita et jeta un regard furtif autour de lui.

« Il y a beaucoup de nègres marrons de ce côté, dit-il.

– Sont-ils dangereux ?

– Pas d’habitude. Ils se tiennent dans le bois et n’en sortent guère.

– Eh bien, alors ?

– Eh bien, señor, il en est arrivé dernièrement de nouveaux qui sont très méchants, et… enfin je crois que la route est dangereuse. »

Comme deux nègres s’approchaient, l’esclave s’éloigna précipitamment.

M. Villiers consulta le guide, auquel il fit part des inquiétudes que lui suggéraient les récits du mulâtre. Le guide se mit à rire.

« C’est un vieux coquin qui a voulu obtenir une gratification de Votre Excellence, dit-il ; il est extrêmement rare de voir des nègres marrons attaquer un blanc, même isolé. Les pauvres diables ont trop peur de se montrer pour risquer rien de pareil. »

Quelque diligence qu’eussent faite les voyageurs, ils ne purent gagner avant le soir l’habitation du señor Corvisto. Il leur fallut coucher sous une sorte de hangar dont la toiture laissait fort à désirer.

Charlot bondit bien loin de sa couche. On accourut.

Jobic et Cadillac levaient déjà leurs bâtons pour l’assommer, quand les deux nègres qui voyageaient avec les matelots retinrent leurs bras. L’un d’eux empoigna le serpent par le cou, tandis que l’autre, armé d’une pierre, en assénait un bon coup sur la tête du reptile.

« Li mort ; nous manger li ! dit le nègre en riant de façon à montrer les dents jusqu’aux oreilles.

– Vous mangerez le serpent ! s’écria Charlot ébahi.

– Oui, li bon ; puis, nous donner la peau au señor, » ajouta le nègre en désignant M. Villiers.

Ainsi qu’on l’apprit plus tard, leur cadeau n’avait pas une grande valeur ; mais ils comptaient sur une gratification du généreux étranger, et leur attente ne fut pas trompée. Quant au serpent, il était d’une espèce fort commune et sa morsure n’était pas venimeuse.

« Encore s’il était truffé ! » murmurait Cadillac en voyant les nègres préparer leur cuisine.

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On arriva le lendemain à Santa-Esperanza, l’habitation du señor Corvisto.

Ce personnage passait pour être fort riche. On disait qu’il possédait au moins 600 nègres, ce qui est une manière d’évaluer la fortune dans ce pays. La valeur moyenne d’un esclave est de 12 à 1500 francs. Cela a beaucoup augmenté. Il est vrai que les femmes et les enfants valent moins cher.

Le pauvre Charlot était tout ahuri d’entendre ainsi parler de la vente des créatures humaines, exactement comme s’il s’était agi d’un bœuf ou d’un cheval. Il s’étonnait aussi de l’insouciance des esclaves qui chantent, qui rient, et n’ont vraiment pas l’air aussi malheureux qu’on le supposerait en Europe. L’intérêt de leur maître étant de les conserver en bonne santé, ils sont assez bien nourris. Ils ont aussi, durant leurs maladies, des soins qui manquent quelquefois aux pauvres gens de nos pays.

L’habitation du señor Corvisto ne répondait pas à sa fortune. Elle était grande, il est vrai, et entourée de vastes jardins, mais ces jardins étaient mal tenus. La maison n’était pas en meilleur état. Quatre ou cinq croisées seulement avaient des vitres. Les autres n’étaient que des ouvertures dénuées de tout châssis.

Le mobilier était aussi des plus simples, sauf quelques meubles d’une grande valeur qu’on avait fait venir évidemment de Rio-Janeiro et qui contrastaient singulièrement avec les autres. Autour de l’habitation ondulaient des collines dont les pentes peu rapides étaient couvertes de caféiers.

La hauteur moyenne du caféier, quand il a atteint toute sa croissance, est d’environ deux mètres. Ses fleurs blanches ressemblent un peu pour la forme à celles des jasmins d’Espagne. Le pistil de cette fleur devient un fruit oblong et pointu, d’abord vert, puis rouge, puis rouge brun, qui se compose de deux loges contenant chacune un grain qui n’est autre que le café.

Suivant la nature du terrain et la manière de procéder des fazenderos,la cueillette du café se fait tous les deux ou tous les trois ans. Comme le même arbrisseau porte à la fois des fleurs et des fruits, la récolte du café est pour ainsi dire continue.

Quoique rien n’annonçât chez lui une vigueur exceptionnelle, M. Villiers était une de ces natures énergiques qui résistent parfaitement à la fatigue. Dès le lendemain de son arrivée à la plantation de Santa-Esperanza, il se leva à la pointe du jour pour assister aux travaux des esclaves. Charlot, Bernard et maître Cadillac l’accompagnèrent.

Ils assistèrent au départ des noirs, que le surveillant compta un par un avant de les envoyer au travail.

La récolte du café n’est pas du reste une besogne très pénible : on le cueille comme on cueille les pois en Europe, puis on le transporte, pour le faire sécher au soleil, sur de grandes aires pareilles à celles qui servent chez nous au battage du blé. Elles sont entourées de petits murs d’un demi-mètre de haut, percés à leur partie inférieure d’échancrures destinées à laisser écouler l’eau de pluie.

Une fois que les coques sont sèches, on les verse dans des mortiers, où des pilons en bois, mus par un cours d’eau, les frappent de coups multipliés et les écossent en peu de temps.

Des mortiers, les grains de café passent à travers une sorte de crible, et de là sur une vaste surface plane en forme de table, autour de laquelle les nègres sont rangés. Ils achèvent alors de séparer les grains de la balle. Ce travail se fait avec une dextérité fort amusante à voir.

Une fois épluché, le grain est soumis à une chaleur modérée dans de grands chaudrons en cuivre ou sur des disques de même métal ayant de tout petits rebords.

C’est là qu’il prend la livrée grisâtre sous laquelle il nous arrive.

Malgré l’ardeur du soleil, les nègres travaillaient assez gaiement.

Tandis que M. Villiers examinait le tableau animé qu’il avait sous les yeux et prenait quelques notes, Bernard et Charlot s’amusaient à seconder les nègres et à cueillir les coques contenant le café. Bernard aperçut dans un coin un endroit où les caféiers étaient chargés de fruits, et qu’on semblait avoir oublié. Quand les noirs le virent se diriger de ce côté, ils lui firent signe de revenir sur ses pas. Le surveillant, qui était à l’autre extrémité du champ, le rappela aussi. Mais, suivant son habitude, Bernard n’en tint compte. On le perdit bientôt de vue. Un instant après, il poussa des cris de détresse. Charlot s’élançait bravement à son secours, lorsque le surveillant, qui venait d’arriver au galop de son cheval, le prit par le bras et le retint vigoureusement. Cet homme, qui était un mulâtre, abandonna sa monture et pénétra au milieu des caféiers.

Pendant ce temps, des esclaves racontaient à Charlot que, dans les plantations où y il avait beaucoup de serpents (et il en était ainsi pour Santa-Esperanza), on leur abandonnait un petit coin du champ. Comme les reptiles fuient généralement devant l’homme, ils finissaient par se retirer presque tous vers cet endroit à mesure que les travailleurs envahissaient le reste. A la fin de la cueillette, on réduisait de plus en plus leur retraite et l’on finissait par y mettre le feu.

Cela n’avait lieu, du reste, qu’en peu d’endroits, car sur la plupart des plantations, cette précaution n’était pas nécessaire.

Le mulâtre reparut bientôt, soutenant Bernard d’une main et portant de l’autre un serpent vert-bouteille dont la vue fit pousser de grands cris aux esclaves. Il appartenait, paraît-il, à une espèce très dangereuse.

Le reptile avait mordu Bernard à la cuisse. Le mousse l’avait assommé avec son bâton ferré, et le mulâtre l’avait achevé, car ces animaux ont la vie extrêmement dure.

Quoiqu’il ne fût point poltron, le pauvre Bernard éprouvait de cruelles angoisses.

« Croyez-vous que j’en mourrai, monsieur ? demandait-il au surveillant.

– J’espère que non, répondit gravement le mulâtre ; par bonheur pour vous, une partie du venin est restée sur votre pantalon. En cautérisant immédiatement, nous arrêterons probablement l’action de ce qui aura pénétré dans la plaie. »

Les consolations du mulâtre n’étaient pas, comme on voit, des plus rassurantes. Tout en parlant, néanmoins il agissait. Comme Bernard avait déjà ôté son pantalon pour qu’on pût visiter la blessure, le mulâtre tira un couteau affilé de sa poche et fit une incision en croix sur l’endroit mordu par le serpent. Il enleva même le morceau de chair que les dents de l’animal avaient touché. Il fit saigner la blessure en pressant les bords de la plaie et la cautérisa avec de l’acide nitrique dont M. Villiers avait toujours un flacon dans son portefeuille. Puis il mâcha quelques herbes qu’un vieux nègre s’était hâté de cueillir, et en fit une sorte de cataplasme qu’il mit sur la plaie et qu’il assujettit avec un mouchoir.

Effrayé du danger que courait son camarade, Charlot regardait d’un œil inquiet cette opération que Bernard supporta du reste avec beaucoup de courage.

« Voilà ce qu’on gagne à vouloir faire toujours à sa tête et à n’écouter les avis de personne, dit M. Villiers.

– Pauvre garçon ! murmura Charlot, s’il allait mourir.

– Tranquillise-toi, reprit l’inspecteur ; le mulâtre vient de me dire que la cautérisation ayant été faite immédiatement, Bernard ne courait aucun danger. »

Dès que le soleil disparut à l’horizon, les nègres suspendirent leurs travaux. Ils vinrent se mettre en rang devant l’habitation. On les compta comme le matin. Puis on dit à haute voix une prière après laquelle ils allèrent souper.

M. Villiers avait le projet de visiter aussi un établissement formé par un Allemand, M. Hofen, au milieu d’une épaisse forêt, pour l’exploitation de divers arbres précieux servant à la teinture et à l’ébénisterie. Cette propriété, nommée Buena-Vista, était située près d’une petite rivière, ce qui permettait d’envoyer les bois jusqu’à la mer sans trop de frais.

M. Corvisto conseilla à M. Villiers de prendre pour guides des Indiens qui venaient de passer la nuit sous un des hangars de la plantation.

Ces Indiens, dits Pouris, étaient à la recherche de deux nègres évadés. Ils les suivaient à la piste depuis trois jours, comme de véritables chiens de chasse, et prétendaient être certains de les retrouver.

Le teint des Pouris est cuivré ; leurs cheveux noirs et très épais ne sont pas crépus, mais ils ont, comme les nègres, le nez épaté, les lèvres épaisses et l’air abruti. Ils vivent dans la plus affreuse misère, ce qui tient surtout à leur indolence, car ils ne travaillent guère que pour ne pas mourir de faim.

M. Corvisto ayant garanti leur fidélité à l’inspecteur français, ce dernier se mit en route dès le lendemain matin en emmenant toute son escorte, sauf Bernard, pour la blessure duquel il redoutait la fatigue du voyage.

A quelque distance de Santa-Esperanza, les Pouris se séparèrent. Deux seulement restèrent avec M. Villiers ; les quatre autres s’enfoncèrent dans les bois pour suivre la piste des nègres fugitifs. Un mulâtre et un Brésilien les accompagnaient.

Les deux guides de M. Villiers s’acquittèrent fidèlement de leur mission et le conduisirent à bon port à la maison de M. Hofen.

Ce dernier se trouvait absent. Il était parti avec la moitié de ses hommes pour donner la chasse à une bande de nègres marrons qui lui avaient volé des bestiaux et des grains.

En l’attendant, M. Villiers commença ses explorations. Il emmena seulement avec lui son ami Charlot et maître Cadillac. Le chirurgien étudiait une autre partie de la forêt en compagnie de Norzec. Quant au lieutenant, il avait préféré rester à l’habitation.

Dès que M. Villiers avait trouvé quelque arbre précieux de teinture et d’ébénisterie, des arbustes, des plantes fournissant des épicesou des gommes, il en prenait des échantillons que Cadillac était chargé de porter sur ses robustes épaules.

Un des nègres de M. Hofen servait de guide à l’inspecteur.

Un jour que M. Villiers s’était enfoncé plus avant que d’habitude dans la forêt, le guide s’éloigna pour cueillir des fruits.

Quelques minutes après, un bruit de branches froissées ou brisées attira l’attention de Charlot. Il lui sembla aussi entendre un cri, mais il lui aurait été impossible de dire si c’était le cri d’un homme ou bien celui d’un animal.

Il s’avança vers l’endroit d’où venait ce bruit, mais rien ne se fit plus entendre.

Il revint auprès de M. Villiers.

Au bout de quelques minutes, l’inspecteur appela le guide. Personne ne répondit.

« Attendons, » dit M. Villiers.

Ils attendirent quelque temps, mais Sérouma (l’Indien) ne parut point.

M. Villiers et Charlot le hélèrent de nouveau, de toute la force de leurs poumons, puis ils se mirent à sa recherche.

Arrivés à deux ou trois cents pas, ils remarquèrent un endroit où des branches cassées et des feuilles éparses semblaient révéler une lutte.

« Venez voir, monsieur ! s’écria tout à coup le petit mousse.

– Qu’y a-t-il ? demanda M. Villiers.

– Du sang ! répondit Charlot en montrant des feuilles marquées de taches rouges.

– Et là encore, ajouta Cadillac un instant après.

– Il est arrivé quelque malheur à ce pauvre Sérouma, » dit M. Villiers avec anxiété.

Ils cherchèrent si les taches du sang allaient plus loin, mais ils n’en trouvèrent plus. De temps en temps ils élevaient la voix pour appeler le guide. Nul ne répondit à leurs cris. Le soleil s’inclinait déjà à l’horizon, et dans ces climats la nuit vient vite.

« Il faut retourner à Buena-Vista, dit M. Villiers. Pourvu que nous retrouvions notre chemin, » pensait-il en même temps.

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Ils revinrent sur leurs pas ; malheureusement, comptant sur leur guide, ils avaient négligé d’observer le chemin déjà parcouru. Il faut d’ailleurs avoir vécu longtemps dans les bois pour être capable de se retrouver au milieu de ces épaisses forêts, où il n’existe d’autres routes que les pistes formées par le passage des bêtes fauves, et où l’œil du nègre est le seul qui puisse découvrir un point de repère.

M. Villiers et Charlot se trouvèrent bientôt complètement perdus. La nuit arrivait. Les voix des animaux sauvages commençaient à se faire entendre dans le lointain.

Pour ne pas alarmer son petit compagnon, M. Villiers dissimula ses inquiétudes.

« Il faut renoncer à gagner Buena-Vista ce soir, dit-il ; nous allons coucher ici.

– Brrr ! fit Charlot, peu flatté de cette perspective.

– As-tu peur ? lui demanda Cadillac.

– Non, mais…

– Mais ?

– Mais si nous allions être mangés par les lions ?…

– Avant tout, interrompit l’inspecteur, il faudrait nous occuper de faire du feu. C’est le meilleur moyen d’éloigner les animaux féroces.

– Et de cuire son dîner, quand on a de quoi dîner, murmura Cadillac.

– As-tu faim, Charlot ? » demanda M. Villiers.

Quelque mésaventure qui pût arriver à notre ami Charlot, cela ne lui enlevait jamais l’appétit.

Il répondit à la question de l’inspecteur par un gros soupir.

Cadillac portait la cantine sur son dos, mais, comme on avait déjà livré le matin un rude assaut aux provisions qu’elle contenait, ce qui restait était fort insuffisant pour le dîner de trois personnes. Il fallait d’ailleurs songer au déjeuner du lendemain.

Tandis que M. Villiers partageait en trois portions égales le biscuit de bord et le petit morceau de viande froide qui avait échappé à leur premier appétit, Cadillac ramassait du bois mort pour faire le feu.

Charlot, de son côté, cueillait quelques fruits ; mais, comme on lui avait recommandé de ne pas s’éloigner, sa récolte ne fut pas abondante.

« Que pensez-vous de la disparition de notre guide, Cadillac ? demanda M. Villiers, en jetant un regard autour de lui pour s’assurer qu’il ne serait pas entendu de Charlot qu’il craignait d’alarmer.

– Je pense, monsieur, que le pauvre Sérouma aura été dévoré par quelque bête féroce.

– Non, nous aurions trouvé des lambeaux de vêtements et des traces plus visibles d’une lutte.

– Alors il aurait été tué par des bandits ou des sauvages ?

– Par des nègres marrons, plutôt. Silence, voici le mousse. »

Malgré de cruelles inquiétudes, les trois Européens commencèrent bientôt à sentir leurs yeux se fermer sous le poids du sommeil. Il fut convenu que Cadillac et M. Villiers veilleraient à tour de rôle au salut commun.

Toujours prêt à donner l’exemple, l’inspecteur se chargea du premier quart. Cadillac et Charlot se couchèrent auprès du brasier. M. Villiers s’assit à côté d’eux, sur un tronc d’arbre, la main sur ses pistolets et l’oreille attentive au moindre bruit. Deux mortelles heures s’écoulèrent ainsi.

Ses inquiétudes auraient été bien plus vives encore s’il avait pu distinguer ce qui se passait autour de lui dans l’épaisseur du fourré.

A cinquante pas à peine, plusieurs corps noirs et complètement nus se tenaient couchés sur le sol. On ne voyait d’eux que leurs yeux, qui scintillaient dans l’obscurité comme des vers luisants.

Ils formaient, en rampant autour des Européens, un cercle qui allait toujours en se resserrant. Bientôt les plus avancés arrivèrent tout près du brasier. Un cri aigu retentit soudain. A ce signal, les nègres se redressèrent d’un bond et s’élancèrent sur les blancs.

Pris à l’improviste, et d’ailleurs accablés par le nombre, ceux-ci ne purent se défendre.

Cadillac blessa pourtant l’un des assaillants. Quant à M. Villiers, qui montra dans cette occasion son sang-froid habituel, il comprit tout de suite l’inutilité d’une résistance, et il arrêta la main de Charlot qui se disposait à jouer vaillamment de son petit couteau de chasse.

En un clin d’œil, les Européens furent ficelés comme des ballots de marchandises et emportés par des nègres, qui cheminaient dans l’obscurité aussi facilement que s’ils avaient eu des yeux de chat. Les broussailles déchiraient au passage les mains et les visages des prisonniers ; mais, dans leur anxiété, eux-mêmes n’y prenaient pas garde.

Après quelques heures d’un pénible voyage, on atteignit une clairière au milieu de laquelle flambait un grand feu.

Là, des noirs dormaient couchés sur le sol, ou causaient en fumant et en buvant de l’arak et du tafia.

Les trois blancs furent jetés à terre assez rudement.

« Hé, là-bas ! cria Cadillac, faites donc attention à l’arrimage ! Ne voyez-vous donc pas qu’il y a écrit : fragile, sur mon dos. »

Un coup de poing administré par un grand coquin de nègre borgne lui coupa la parole.

En ce moment, un Malgache à figure sinistre, dont le corps à demi nu annonçait une vigueur extraordinaire, et qui avait des bras d’une longueur disproportionnée, sortit de la foule et s’assit sur un gros billot, à quelque distance du brasier.

« Chiens d’étrangers, dit-il en portugais, vous appartenez à une race maudite qui vit de notre sang et de nos sueurs. Hier encore des blancs se sont emparés de huit de nos compagnons et les ont emmenés. Le destin qu’ils subiront décidera du vôtre. Tout à l’heure un de ces hommes partira pour Buena-Vista. Le señor Hofen doit y être rendu maintenant avec ses prisonniers. Mon messager lui proposera un échange entre nos frères et vous. Si le señor Hofen accepte, vous aurez la vie sauve ; mais, s’il a exécuté sa menace de pendre mes compatriotes aux arbres de sa cour, je vous ferai couper en morceaux et rôtir sur le brasier que vous voyez. »

En parlant ainsi, le Malgache tourmentait le manche de son couteau. On voyait qu’il lui en coûtait de ne pas déchirer immédiatement le corps de ses ennemis.

Quand le soleil vint dissiper l’obscurité, M. Villiers s’aperçut que les nègres avaient entouré leur retraite d’une sorte de palissade formée d’arbustes épineux. Paresseux comme ils le sont presque tous, ils restaient couchés sur le sol et ne se levaient que pour manger ou pour jouer à divers jeux avec une animation extraordinaire.

La plupart avaient de mauvaises figures. Comme nous l’avons dit, les esclaves sont généralement bien traités au Brésil, et les fugitifs sont presque tous des fainéants ; quant à ceux dont le but est d’échapper à de mauvais traitements, on comprend qu’ils soient exaspérés contre la race blanche. Tous étaient maigres et décharnés. Leur contenance indiquait assez qu’ils vivaient au milieu d’inquiétudes continuelles.

Au moment d’envoyer un messager à Buena-Vista, le Malgache ordonna à M. Villiers d’écrire lui-même quelques mots à M. Hofen. L’inspecteur obéit.

Dès qu’il eut achevé un billet au crayon sur une feuille déchirée de son calepin, le noir appela un de ses compagnons qui en fit la lecture à haute voix :

« Nous sommes prisonniers des nègres marrons, et notre sort dépend de celui que subiront les noirs que vous avez capturés. »

M. Villiers avait ajouté en allemand, à la suite de son nom et comme si cela faisait partie de la signature : folgen fluss (suivre rivière). Il avait distingué en effet, à peu de distance, le murmure d’un grand cours d’eau, et il avait vu quelques nègres rentrer de la pêche avec des poissons encore vivants, ce qui indiquait une grande proximité de l’eau, car dans ce pays tout se corrompt en quelques heures.

Les deux mots allemands, placés comme ils l’étaient, n’attirèrent point l’attention. Un messager partit aussitôt avec la lettre. Cet homme avait parmi ses camarades la réputation d’un rapide marcheur, et, malgré la distance, on espérait le revoir le soir même. Il revint en effet vers sept heures.

Les nègres s’assemblèrent autour de lui.

Il paraît que les noirs prisonniers avaient été cruellement traités, car des cris de colère et de vengeance s’élevèrent dès qu’il eut parlé.

Les pauvres Européens s’attendaient à être massacrés ; mais on se contenta de les menacer de resserrer leurs liens.

« Quelles nouvelles a donc apporté le messager ? » demanda M. Villiers.

On ne lui répondit que par des injures.

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