‹ Les Aventures de CharlotChapitre 12 sur 13 · Chapitre 17 – Un cœur reconnaissant. – Fuite de Charlot. – L’iguane. – L’once. – Des amis et des vivres.

Chapitre 17 – Un cœur reconnaissant. – Fuite de Charlot. – L’iguane. – L’once. – Des amis et des vivres.

Vers une heure du matin, Charlot, qui était couché le dos appuyé contre un tronc d’arbre renversé, sentit tout à coup une main qui le touchait légèrement. Il poussa un cri étouffé.

« Silence ! lui dit-on à voix basse, je viens vous sauver. Restez immobile et ne tournez même pas la tête de mon côté. »

Malheureusement pour Charlot, son cri avait éveillé l’attention d’un gardien qui s’approcha de lui.

« Pourquoi as-tu crié ? lui demanda le noir.

– Un serpent a passé là, tout près de moi, balbutia Charlot.

– Eh bien, puisse-t-il t’avoir mordu, chien ! » s’écria l’autre en retournant prendre sa place près du brasier.

Au bout de quelques minutes, Charlot entendit un imperceptible bruissement auprès de lui. C’était l’inconnu qui revenait.

« Ecoutez-moi, reprit-il à l’oreille du petit mousse ; je suis Morabé, le nègre qui portait un masque à Rio-Janeiro et dont vous avez obtenu la grâce. Je viens d’entendre la réponse apportée par le messager.

– A-t-il remis la lettre ?

– Oui, mais il était trop tard. En arrivant auprès de Buena-Vista, les nègres prisonniers avaient tenté de s’enfuir ; trois seulement ont réussi ; les autres sont morts ou couverts de blessures.

– Que veut-on faire de nous ? demanda Charlot.

– On attend le jour pour ordonner votre supplice.

– Pauvre maman ! murmura Charlot qui, un instant, se retrouva par la pensée en Bretagne et dans sa petite chaumière.

– Morabé se souvient du bien et du mal, reprit le noir. Je vais couper vos liens ; reculez peu à peu vers le bois et sauvez-vous dans le fourré.

– Où irai-je ? murmura le pauvre enfant.

– Marchez dans la direction de cet arbre, reprit le noir en lui montrant du doigt un grand arbre éclairé par les lueurs vacillantes du brasier. Continuez tout droit. Vous arriverez à la rivière. Suivez-en le cours, il vous conduira tout près de l’établissement des blancs. Attendez, ne bougez pas ! »

Il coupait en même temps les liens du petit mousse.

« Restez encore immobile pendant quelque temps, dit-il, de peur qu’on ne vous regarde.

– Et M. Villiers, et Cadillac ?

– Je ne puis les sauver.

– Je ne partirai pas sans eux.

– Voyez comme ils sont entourés.

– C’est M. Villiers qui a obtenu votre grâce.

– Hélas ! je ne puis rien pour lui. »

M. Villiers et Cadillac étaient en effet couchés au milieu du cercle lumineux formé par la lueur du brasier. De chaque côté des Européens se trouvaient deux nègres armés de sabres et de couteaux.

Charlot se mit à pleurer.

« Je resterai avec eux, dit-il.

– Vous vous perdrez sans les sauver. Tapaï est si cruel !

– Qui est Tapaï ?

– Le Malgache qui nous commande. S’il savait ce que je viens de faire, il me tuerait sans pitié… Je vous en prie, sauvez-vous ! »

La vie aventureuse que Charlot menait depuis quelque temps avait développé son intelligence. Il réfléchit que s’il parvenait à gagner Buena-Vista, il pourrait peut-être amener du secours à ses amis, et que ceux-ci n’avaient pas d’autre chance de salut.

« Eh bien ? lui dit Morabé, que son silence inquiétait.

– Je vais partir, répondit l’enfant. Que le bon Dieu te récompense. »

Au moment où Charlot commençait à reculer, aidé par Morabé, qui le tirait en arrière, un des nègres jeta plusieurs brasses dans le feu. La flamme qui jaillit éclaira l’endroit où était le petit mousse.

« Il faut attendre, lui dit tout bas son sauveur ; on verrait vos mouvements. »

Charlot demeura immobile. Un des gardiens se leva et regarda de son côté. Ne voyant rien de nature à l’inquiéter, il se rassit à côté du feu.

Le cœur du mousse battait avec violence. Maintenant qu’il avait pris la résolution de fuir, chaque minute lui semblait un siècle. Il tremblait non pour lui, le brave enfant, mais pour ses amis.

Morabé lui donna quelques instructions sur la route qu’il devait suivre et sur les principales difficultés qu’il avait à surmonter.

« Venez avec moi, lui dit Charlot.

– Tapaï verrait bien que c’est moi qui vous ai délivré, et il me tuerait.

– Vous resterez à l’habitation.

– On me livrerait à mon maître, qui me ferait mourir sous les coups.

– Pourquoi vous êtes-vous sauvé ?

– Le señor a presque tué mon fils. Cette fois je l’ai frappé de mon couteau. Il ne pardonnera jamais. Tenez ! voici la flamme qui diminue ; il faut profiter du moment. Partez. »

Charlot saisit la main que le pauvre nègre n’aurait pas eu la pensée de lui tendre et la serra de toute la force de ses petites mains.

Nul ne pourrait dire les angoisses qu’éprouva le pauvre enfant durant les quelques minutes qu’il mit à gagner le fourré. A chaque mouvement des noirs, éclairés par le brasier, il se figurait qu’ils allaient se lever et le poursuivre. A l’instant même où il atteignait la lisière du bois, un des nègres se redressa tout à coup et se dirigea vers lui.

Le sang de Charlot se glaça dans ses veines. Il se crut perdu.

« Mon Dieu, protégez-moi ! » murmura-t-il.

Le nègre changea tout à coup de direction. Charlot le vit demander du tabac à un de ses compagnons.

Une minute après, le fugitif était entré dans le fourré et s’éloignait en rampant avec des précautions infinies. Chaque frôlement de feuilles le faisait tressaillir, mais il n’en continuait pas moins son chemin avec courage. Bientôt il put se lever et marcher.

Mais il n’était pas facile d’avancer au milieu de cet épais fourré hérissé d’arbustes épineux et de plantes grimpantes. Le mousse eut bientôt les pieds, les mains et le visage tout en sang. Il rencontra enfin une couléeou petit passage formé par les animaux qui allaient boire à la rivière. Il la suivit, à quatre pattes comme un singe. Enfin, au bout d’une heure environ, il arriva à la rivière. Alors, tombant à genoux, Charlot remercia Dieu de l’avoir sauvé. Puis il se mit à suivre le cours de l’eau de toute la vitesse de ses jambes, car il craignait encore d’être rattrapé par les noirs.

C’était une rude entreprise pour un enfant de cet âge, de franchir ainsi une distance de plusieurs lieues au milieu de difficultés et de périls de tout genre. Il n’avait d’ailleurs ni armes, ni provisions. Le pays lui était inconnu, et il se voyait continuellement arrêté par des halliers épineux, ou par des marais qu’il lui fallait tourner.

Mourant de faim et déjà fatigué par la marche de la veille, Charlot cheminait péniblement. Vingt fois il fut sur le point de se coucher par terre et d’y rester pour mourir, tant il se sentait épuisé et découragé ; mais, en songeant à sa mère et à ses amis prisonniers des nègres, il retrouvait des forces. Il se levait en soupirant, étirait ses pauvres membres brisés et recommençait à marcher. Heureusement pour lui la lune se leva et vint éclairer la forêt.

Un peu avant le jour, Charlot aperçut un grand lézard qui dormait à demi caché sous un monceau de feuilles mortes. Il se rappela que les nègres mangeaient de ces animaux et que la chair n’en paraissait pas trop répugnante. Il aurait certainement mieux aimé un beefsteack ou un poulet rôti, mais il n’avait pas le choix.

Le difficile était de s’emparer du lézard. L’animal avait au moins deux pieds de long, et ne devait pas être fort disposé à se laisser mettre à la broche.

Pour toute arme, Charlot avait son bâton et son couteau.

Il mit le couteau tout ouvert entre ses dents, prit son bâton de la main droite et commença à ramper tout doucement pour s’approcher de son futur rôti.

Heureusement l’iguane (grand lézard) dormait tranquillement.

A force de précautions, Charlot finit par arriver à deux ou trois pas de la bête. Il leva son bâton et lui en asséna un grand coup sur la tête.

Réveillé en sursaut par cette attaque inattendue, l’iguane prit la fuite en passant entre les jambes de Charlot qu’il renversa.

Charlot se releva lestement et courut après son dîner qui s’en allait bon train vers les halliers. Il parvint à le rejoindre et tomba sur lui à coups de bâton. Le petit garçon y allait de bon cœur et tournait adroitement autour du lézard pour éviter ses dents.

Etourdi par la grêle de coups qu’il avait reçus, celui-ci se traînait péniblement. Charlot allait l’achever, lorsqu’il entendit du bruit derrière lui. Il se retourna brusquement.

Au même instant un animal sortit du bois par un bond énorme et vint retomber à cinq ou six pas devant le mousse. C’était un once, sorte de petit léopard que le pauvre garçon prit pour un tigre à cause de sa forme et de son pelage.

Tandis que, fort effrayé, il regardait le nouveau venu d’un œil hagard, l’once s’allongea à terre comme un chat et sembla l’examiner à son tour. On eût dit qu’il se demandait par quel endroit il fallait entamer cette proie.

Sans quitter des yeux son ennemi, Charlot reculait peu à peu vers un arbre. L’once restait toujours immobile. Dès que Charlot sentit qu’il touchait l’arbre, il se retourna vivement et se mit à grimper avec une agilité sans pareille. En un clin d’œil il fut au sommet des branches.

Il se serait cru dès lors parfaitement en sûreté, s’il n’avait entendu dire que certains animaux de l’espèce féline grimpaient aussi aux arbres. L’once, en effet, se rapprocha du tronc et se mit à tourner tout autour comme un général qui prend ses mesures.

« Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » murmura le pauvre Charlot.

Au moment où il se penchait pour regarder ce qu’était devenu l’animal, un coup de feu retentit. L’once fit un bond. Une seconde balle l’atteignit et le fit rouler sur le sol. Six hommes sortirent au même instant du fourré.

C’était Marcel Gautier, le chirurgien du Jean-Bart, Norzec, un mulâtre et trois nègres de l’habitation.

Charlot dégringola de son perchoir et courut se jeter dans les bras de ses amis. Le pauvre petit avait l’air si épuisé que les larmes en vinrent aux yeux du chirurgien.

« Es-tu blessé, coquin de moussaillon ? demanda Dur-à-cuire de sa plus grosse voix, après avoir commencé par embrasser l’enfant comme s’il eût voulu l’étouffer.

– Non, M. Norzec, mais je suis si fatigué et j’ai si faim !…

– Voici de quoi manger, mon pauvre Charlot, » répondit le chirurgien en lui tendant un morceau de galette de manioc et une tranche de venaison.

Charlot ne put répondre ; il avait déjà dans la bouche un morceau de galette qui la remplissait tout entière.

« Doucement donc ! lui dit M. Gautier, tu vas t’étouffer. »

Charlot fit signe que non.

Tout à coup le petit garçon s’arrêta.

« Eh bien, tu ne manges plus, fainéant ! dit le père Dur-à-cuire.

– M. Villiers et Cadillac ont été pris par les esclaves marrons, dit Charlot ; on doit les faire mourir ce matin ; prisonnier comme eux, j’ai pu me sauver, grâce à un bon nègre qui m’y a aidé ; et si j’ai consenti à m’enfuir, c’était dans l’espoir de leur ramener du secours.

– Tonnerre ! » s’écria le matelot.

Charlot raconta alors tout ce qui s’était passé depuis la disparition du guide.

« C’est sans doute le cadavre de ce malheureux que nous avons trouvé dans la forêt, dit M. Gautier. Tu as bien agi, Charlot, reprends des forces, continue ton déjeuner, tandis que Norzec et moi nous allons voir ce qu’il y a de mieux à faire pour sauver nos amis. »

Tout en déjeunant, Charlot s’applaudissait d’avoir échappé à la nécessité de manger du grand lézard. Le chirurgien et son compagnon lui apprirent comment ils étaient arrivés si à propos à son secours.

q

L’envoyé de Tapaï avait délivré à M. Hofen le message du Malgache et la lettre de M. Villiers. On s’était mis aussitôt en devoir de voler au secours des Européens prisonniers. M. Gautier avait d’abord eu la pensée de faire suivre le messager ; mais celui-ci s’était enfui, et M. Hofen savait qu’il serait inutile de chercher à le rejoindre. La seule indication de nature à guider les recherches était les deux mots suivre rivière, ajoutés en allemand au bas de la lettre de l’inspecteur. Malheureusement, il y avait un endroit où la rivière se divisait en deux branches. M. Hofen se dit que les nègres marrons devaient être campés non loin du point de jonction ; il était cependant prudent d’explorer les deux branches. M. Gautier et Norzec partirent d’un côté, guidés par un nègre ; M. Hofen, M. Gauflé et Jobic prirent l’autre direction.

Entre les deux branches, et coupant en ligne droite l’angle qu’elles formaient, une troisième bande, composée de quatorze esclaves fidèles et bien armés, sous la conduite de deux blancs, s’avançait vers la retraite présumée des bandits.

Chacun de ces petits détachements était accompagné de nègres habitués à sonder la profondeur des bois. L’un ou l’autre devait tomber sur la piste des marrons. Il avait alors pour consigne d’envoyer prévenir les autres bandes, qui, aussitôt, se réuniraient toutes trois pour occuper le campement.

Mais les nègres marrons se tenaient toujours sur leurs gardes, et plaçaient des éclaireurs de tous côtés ; l’entreprise était donc fort hasardeuse.

La route que venait de parcourir Charlot étant la plus directe, il fut convenu qu’on la suivrait. On envoya deux noirs aux deux autres corps, et on attendit d’être tous réunis avant de pousser en avant.

Tout brisé de fatigue qu’il était, le pauvre Charlot ne tenait pas d’impatience.

« Le Malgache a dit qu’il les ferait mourir au lever du soleil, » répétait-il à chaque instant.

La même inquiétude dévorait le chirurgien et le matelot. A la fin, ils ne purent y résister. Ils laissèrent trois nègres pour guider les autres bandes quand elles arriveraient, et se dirigèrent vers le camp des marrons sous la conduite de Charlot.

« Monte sur mon dos, petit marsouin, dit le père Dur-à-cuire à l’enfant, qui traînait péniblement ses jambes fatiguées.

– Merci, Norzec, répondit le mousse, je vous fatiguerais trop.

– Veux-tu bien monter, moussaillon de malheur ! s’écria Norzec ; monte, ou je t’assomme. »

Peu effrayé de cette menace dont il connaissait la valeur, Charlot céda pourtant au digne marin et s’installa sur ses robustes épaules.

Norzec marchait si vite, malgré son fardeau, que M. Gautier pouvait à peine le suivre.

Au bout de quelque temps, on parvint à l’endroit où Charlot avait dans la nuit rejoint la rivière. Un arbre de forme bizarre, qui avait poussé isolément sur la berge, fit reconnaître la place au petit mousse.

Ici commençait la partie la plus périlleuse de l’expédition. Il fallait s’enfoncer dans le bois, et l’on s’exposait à être découvert par les éclaireurs ennemis.

La coulée qui avait conduit Charlot à la rivière se trouvait presque en face de l’arbre, et les rameaux brisés marquaient encore son passage. L’enfant entra le premier dans cette coulée, où M. Gautier le suivit. Norzec fermait la marche.

Au bout d’une heure environ, ils entendirent divers bruits dont ils ne purent s’expliquer la nature, mais qui partaient du même point de la forêt. Ils se dirigèrent de ce côté.

A mesure qu’ils approchaient, ils distinguaient des éclats de voix, des cris, et le bruit sec de morceaux de bois qu’on frappait l’un contre l’autre.

M. Gautier trembla pour les prisonniers.

« On célèbre sans doute la fête de leur supplice, » pensa-t-il.

Un instant plus tard, en effet, il put se convaincre que cette supposition était juste.

Arrivés à un endroit où le fourré disparaissait pour faire place à une vaste clairière, les Français aperçurent de loin les nègres qui dansaient avec des cris et des contorsions frénétiques autour de leurs prisonniers. Ceux-ci étaient complètement nus ; des liens d’écorce les attachaient à un poteau.

M. Villiers était fort pâle, mais il conservait sa figure impassible. Quant à Cadillac, il souriait d’un air de défi et semblait narguer ses bourreaux.

A un signal donné par Tapaï, le grand Malgache, la danse infernale s’arrêta. Les nègres s’armèrent de bâtons de bois flexibles et se groupèrent autour des prisonniers. Tapaï s’était sans doute réservé l’honneur de frapper le premier coup. Ecartant de la main ses compagnons, il s’avança vers M. Villiers.

« Aujourd’hui ce sont les nègres qui frappent les blancs et qui les font mourir, dit-il à l’inspecteur. Mort aux blancs ! »

En parlant ainsi, il leva le bras ; au même instant un coup de feu retentit. Le Malgache poussa un cri de rage en portant la main à son épaule.

C’était M. Gautier qui venait de lui envoyer une première balle. Deux autres suivirent presque instantanément qui renversèrent deux autres nègres, les plus rapprochés de M. Villiers. Le chirurgien et le matelot se précipitèrent alors, le pistolet au poing, au milieu des noirs qui, à l’intrépidité de leur attaque, les prirent pour l’avant-garde d’un corps nombreux. La plupart se sauvèrent. Quelques-uns pourtant tinrent tête aux assaillants.

Mais Tapaï ne voulait point perdre sa vengeance ; il tira, malgré sa blessure, son couteau et s’élança de nouveau vers les prisonniers. Il allait saisir M. Villiers par les cheveux, lorsque quelque chose lui passa entre les jambes et le renversa. Ce quelque chose était notre ami Charlot.

Entraîné par la chute de son adversaire, l’enfant roula sur le sol avec le grand Malgache ; mais il ne lâcha point ses jambes. Heureusement pour le brave petit mousse, Tapaï, blessé, ne pouvait se servir de son bras droit. Norzec, accourant à la rescousse, asséna sur la tête du colosse un tel coup de crosse qu’il lui fendit le crâne.

Sans se préoccuper des meurtrissures qu’il avait reçues, Charlot courut à M. Villiers dont il coupa précipitamment les liens. Il en fit autant pour Cadillac.

« Ouf ! » s’écria celui-ci en s’étirant les bras.

Puis, saisissant son bâton, il s’en servit si bien qu’en moins d’une minute deux de ses ennemis gisaient sur le sol à demi morts.

M. Villiers, de son côté, ne restait pas oisif et se battait vaillamment.

Malheureusement pour les Européens, les noirs s’aperçurent bientôt qu’ils étaient en petit nombre. Ils se consultèrent, rappelèrent les fuyards et revinrent tous ensemble à l’attaque.

Serrés l’un contre l’autre, adossés au large tronc d’un arbre énorme, et protégeant de leurs corps le mousse placé derrière eux, M. Villiers, le chirurgien et les deux matelots, le couteau aux dents, avaient en outre rechargé leurs armes et promettaient de vendre chèrement leur vie.

Tout à coup, deux ou trois marrons, accourant des profondeurs du bois, se précipitèrent sur la clairière.

« Les blancs ! crièrent-ils, les blancs arrivent ! Sauvons-nous ! »

Cette fois tous prirent la fuite. Plusieurs coups de feu partirent du fourré.

Les blancs, qui venaient d’arriver avec une douzaine de nègres fidèles commandés par M. Hofen en personne, s’élancèrent après les fugitifs.

« Charlot ! mon pauvre Charlot ! criait Jobic en cherchant de tous côtés son petit protégé, où est Charlot ?

– Me voici, Jobic, » répondit l’enfant en venant se jeter dans les bras du matelot.

Jobic l’enleva de terre et l’embrassa à le faire crier.

« Pas si fort, disait l’enfant, tu me serres trop, Jobic.

– Tâche de ne pas me le casser ! s’écria Cadillac. C’est à ce mousse-là que je dois d’être encore de ce monde, et je ne veux pas qu’on me l’abîme.

– C’est lui qui nous a guidés jusqu’ici, ajouta le chirurgien. Si nous sommes arrivés à temps pour sauver M. Villiers et Cadillac, c’est au courage de maître Charlot que nous le devons. »

Mais Charlot ne pouvait répondre à tous ces compliments. Le pauvre enfant, brisé, meurtri, tombait de fatigue, de sommeil et de faim.

Les yeux à moitié fermés déjà, il avala quelques morceaux de galette et un verre d’eau mêlée de rhum que lui présenta Jobic. Puis, étendant ses bras, il laissa retomber sa tête sur le sol et s’endormit au milieu des conversations et du bruit.

Pendant ce temps, les soldats de M. Hofen poursuivaient les nègres marrons. Ils en firent sept prisonniers.

Parmi ceux-ci se trouvait Morabé. On les enchaîna solidement et, après une halte de quelques heures nécessaire pour reposer les hommes, on se mit en devoir de regagner Buena-Vista.

Norzec, Jobic et Cadillac se disputèrent à qui porterait Charlot, toujours endormi.

« J’ai entendu dire à des cavaliers qu’on était plus fatigué quand on changeait de cheval, dit Norzec ; ainsi, filez votre nœud. Charlot est habitué à mon trot, et c’est moi qui le porterai… Ho, hisse ! »

Le mousse endormi se trouva de nouveau à califourchon sur le cou du matelot.

Grâce aux nègres qui accompagnaient M. Hofen, on revint à Buena-Vista sans faire le détour auquel l’obligation de suivre la rivière avait contraint notre ami. Chemin faisant, M. Hofen raconta aux étrangers qu’aussitôt la réception du renseignement que lui avaient envoyé M. Gautier et Charlot, il avait deviné quelle devait être la position des nègres marrons. Son intention était de les cerner ; mais, comme il était arrivé juste au moment où les blancs allaient être écrasés par le nombre, il n’avait eu que le temps de s’élancer sur les bandits.

Charlot n’entendit pas un mot de tout cela. En arrivant à l’habitation, on le jeta sur un lit. Il ne fit qu’un somme jusqu’au matin.

En se levant, il s’aperçut que tout le monde était rassemblé dans la cour. Il courut voir ce qui se passait.

Des esclaves, armés jusqu’aux dents et commandés par un blanc et un mulâtre, se disposaient à conduire à la ville la plus prochaine les révoltés pris les armes à la main.

« Pauvres gens ! » murmura Charlot.

Il allait s’éloigner le cœur gros, lorsqu’il remarqua qu’un des nègres l’appelait en lui faisant autant de signes que le permettaient les chaînes dont le malheureux était chargé. Charlot s’approcha et reconnut Morabé.

Le petit mousse n’en fit ni une ni deux, comme on dit ; il se jeta au cou de l’esclave.

Une explication s’ensuivit. On relâcha les liens de Morabé.

« Je ne puis laisser punir l’homme à qui nous devons la vie, dit M. Villiers. Comment faire pour le sauver, monsieur Hofen ? »

Ce dernier le tira un peu à l’écart.

« Il n’y a qu’un seul moyen, dit-il, c’est d’acheter Morabé à son maître.

– Oh oui ! s’écria Charlot.

– Malheureusement il est à craindre que le señor Paraõ ne consente pas à vendre cet esclave.

– En offrant le double de ce qu’il vaut ?

– Le señor Paraõ est vindicatif ; il aimera mieux se venger.

– Nous verrons, reprit M. Villiers. Pour le moment, obtenez seulement qu’on laisse cet homme sous votre garde. Je me charge de le ramener à Rio-Janeiro. Une fois là, nous trouverons moyen de le sauver. »

Grâce à quelques milreïs[4] distribués aux chefs de l’escorte, l’affaire s’arrangea.

On enferma Morabé dans une chambre où il fut bien traité et bien nourri. Puis, il partit à son tour avec ses protecteurs pour Rio-Janeiro, où nos voyageurs arrivèrent à bon port, mais singulièrement amaigris et noircis par le soleil de feu du Brésil.

Telle était l’humeur vindicative du señor Paraõ qu’il ne voulait à aucun prix vendre son esclave. Il tenait absolument à le faire mourir.

Heureusement pour le nègre, la Providence se chargea le même jour de punir le Brésilien de sa cruauté. Son cheval, qu’il surmenait et rouait de coups, prit le mors aux dents et l’écrasa contre un arbre.

Alors les héritiers acceptèrent en échange de Morabé et de sa famille le prix élevé qu’en offrait M. Villiers.

Jamais Charlot n’avait été aussi content que le jour où le nègre, libre désormais, vint remercier son petit protecteur et M. Villiers.

« Que Dieu bénisse la mère qui vous a mis au monde ! » s’écriait le pauvre homme les larmes aux yeux.

Pour s’associer à la bonne œuvre de l’inspecteur, l’équipage du Jean-Bart fit une collecte, afin de laisser à la famille du noir les moyens d’acheter une petite hutte et de vivre quelque temps. Comme les marins sont généreux, cette collecte produisit 70 milreïs, c’est-à-dire environ 168 francs. M. Villiers y ajouta 200 francs.

Morabé, industrieux et actif plus que ses compatriotes, monta un petit commerce de fruits. On sut plus tard qu’il avait prospéré et qu’il vivait heureux avec sa femme et ses enfants.

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Peu de temps après le retour de M. Villiers et de ses compagnons à Rio-Janeiro, le Jean-Bart mit à la voile pour continuer son voyage. Nous ne nous arrêterons pas avec lui à chacune des escales (relâches) qu’il fit sur les côtes du Brésil. Il s’agissait d’affaires commerciales dont le détail serait trop long et n’offrirait aucun intérêt à nos jeunes lecteurs. Disons seulement que, trois mois plus tard, le Jean-Bart, en route pour Valparaiso, se disposait à la périlleuse entreprise de doubler le cap Horn.

Ce cap, qui forme la pointe la plus méridionale de l’Amérique, doit son nom à Guillaume Schouten, qui le découvrit en 1816 et lui donna le nom de sa ville natale.

La mer est toujours extrêmement houleuse dans ces parages, et des tempêtes fréquentes menacent les navigateurs.

A la sortie du détroit Le Maire, qui sépare la Terre de Feu des îles Staatenland, le Jean-Bart essuya un orage terrible. Il fallut prendre des ris, c’est-à-dire diminuer la surface des voiles au moyen de ficelles attachées à la toile et nouées ensemble. Une des vergues fut brisée par un coup de vent, et les éclats blessèrent deux matelots assez grièvement. Des montagnes d’eau se précipitaient en écumant sur le navire qu’elles semblaient à chaque instant devoir engloutir. A peine, dans le tumulte de la tempête, pouvait-on entendre les ordres du capitaine.

Enfin, après quelques heures, le vent diminua de violence et l’on put hisser des voiles. Mais la mer, bouleversée, restait toujours houleuse, et le navire fatiguait beaucoup, comme on dit à bord. Harassés et sans cesse appelés à la manœuvre, les matelots avaient à peine le temps de manger. Quant au repos, il ne fallait y penser ni pour le jour ni pour la nuit.

En dépit des coups de vent qui se renouvelèrent plusieurs fois en quelques jours, le Jean-Bart parvint à doubler le cap Horn, dont la pointe nue et désolée s’élève à près de 200 mètres au-dessus des flots.

A partir de ce moment, nos voyageurs quittaient l’océan Atlantique et entraient dans l’océan Pacifique. Ce dernier ne mérite son nom qu’à une certaine distance de son terrible voisin, dont les tempêtes réagissent sur lui.

Charlot se comporta fort bravement dans les jours de péril. Il montra surtout un sang-froid extraordinaire chez un enfant de cet âge. Quoiqu’il ne fît aucun étalage de zèle et de bravoure, le capitaine remarqua sa conduite avant même que M. Villiers ne la lui eût signalée.

« C’est un marin de la bonne roche, dit-il à l’inspecteur. Beaucoup de besogne et peu de bruit. Si ce garçon-là pouvait rester un ou deux ans à terre pour travailler les mathématiques, il y a chez lui l’étoffe d’un capitaine au cabotage et peut-être au long cours.

– Bernard aussi s’est bien montré, dit M. Villiers.

– Certainement ; ce n’est ni le courage ni l’intelligence qui lui manquent ; malheureusement, cela ne suffit pas. Il est menteur, indiscipliné et paresseux. Ces défauts lui font perdre le fruit de toutes ses bonnes qualités. Avec plus de vivacité et d’intelligence que Charlot, vous verrez qu’il réussira moins bien dans la vie que ce dernier. »

Une vigie, c’est-à-dire un matelot qui était de faction dans la hune pour voir de plus loin, interrompit le capitaine en annonçant qu’on apercevait Valparaiso.

Rien de plus triste que l’aspect de cette ville peuplée cependant de 40 000 âmes. Elle dépend du Chili, dont Santiago est la capitale. Les maisons, construites à l’italienne, sont fort richement décorées dans l’intérieur ; mais les tourbillons de sable, qui s’élèvent sur la route au moindre souffle du vent, abîment tout et exercent une influence fâcheuse sur la santé des habitants.

Comme tous les peuples de l’Amérique du Sud, les Chiliens sont d’intrépides cavaliers. Le costume national est le puncho, sorte de pièce d’étoffe au milieu de laquelle on pratique un trou pour passer la tête.

Le commerce de cette ville se fait principalement avec Lima et consiste en métaux précieux, tels que l’or, l’argent et le platine. Le Chili exporte aussi des bœufs, des moutons et des grains.

Aucun incident n’ayant marqué le séjour du Jean-Bart dans le port de Valparaiso, nous ne nous y arrêterons pas.

Laissons le capitaine Tanguy et son équipage visiter les principales villes de la côte occidentale de l’Amérique du Sud, et revenons à la famille de Charlot, que nous avons perdue de vue depuis longtemps.

Marianne avait continué sa vie laborieuse et dévouée. La pauvre femme ne pouvait cependant reprendre complètement ses forces. Le chagrin de la perte de son mari était chez elle aussi vif que le premier jour. Elle ne trouvait de charme à rien ; son unique plaisir désormais était d’embrasser ses deux filles et de recevoir des nouvelles du cher petit absent. Elle s’était procuré une mappemonde, sur laquelle Denise et elle suivaient les relâches de maître Charlot.

Chaque soir on voyageait avec lui, et ses lettres apportaient une semaine tout entière de joie et d’animation dans la pauvre demeure.

Un jour, en arrivant chez ses amies, Fanchette les trouva désolées ; Marianne venait de tomber tout à fait malade. Les voisines disaient tout bas qu’elle avait la fièvre typhoïde. Cette maladie était alors à l’état d’épidémie sur la côte. Denise aussi se plaignait de douleurs de tête et pouvait à peine se remuer.

L’argent est si difficile à gagner pour les pauvres gens, qu’ils hésitent longtemps avant de faire venir un docteur. Puis le médecin le moins éloigné demeurait à Lezardrieux, c’est-à-dire à trois lieues de là environ.

Enfin, un fermier qui se rendait de ce côté se chargea de le prévenir.

Au premier coup d’œil, le médecin reconnut la terrible maladie.

« Est-ce qu’il y a du danger, monsieur Traneau ? demanda tout bas Fanchette.

– Pas encore, mon enfant, mais cela peut venir. Et il est indispensable que les deux malades soient veillées avec le plus grand soin. »

Il écrivit quelques prescriptions et sortit.

Mais il ne suffisait pas d’avoir les ordonnances du médecin, il fallait encore les porter au pharmacien de Lézardrieux ou de Tréguier, et il fallait aussi de l’argent pour payer les médicaments.

Fanchette obtint du facteur qu’il ferait ses commissions au bourg voisin. Puis, ayant réuni le peu d’argent qu’elle avait amassé, elle demanda un congé à son maître et vint s’installer au chevet de ses amies. Marianne avait déjà perdu le sentiment de ce qui se passait autour d’elle. Denise parlait incessamment sans qu’on pût la comprendre.

La petite Rosalie allait en pleurant d’un lit à l’autre et venait cacher sa figure éplorée contre l’épaule de Fanchette, qui la consolait de son mieux.

La tâche de celle-ci était difficile. Les deux malades réclamaient des soins constants. Il fallait être sur pied toute la nuit pour leur donner à boire, car une soif inextinguible les dévorait. Il fallait aussi préparer les repas de Rosalie, l’aider à faire sortir les bestiaux et à les renfermer, traire la vache et la chèvre, aller chercher de l’eau à la fontaine, laver le linge, que sais-je enfin ? Une femme dans la force de l’âge serait difficilement venue à bout de tant de soins. Comment Fanchette, frêle et chétive, parvint-elle à s’en acquitter ? Dieu seul pourrait le dire. La courageuse enfant travaillait sans cesse et ne dormait que deux ou trois heures par jour.

L’instituteur et le curé venaient souvent et gardaient les malades tandis qu’elle était occupée ailleurs. Le curé ne manquait jamais d’apporter du vin, un morceau de viande, ou un peu d’argent ; mais lui-même était pauvre, et sa cure ne l’enrichissait pas. L’instituteur et quelques voisines donnaient des coquillages, des pommes de terre. Du reste, le médecin avait ordonné que très peu de personnes restassent dans la chambre, dont l’air devait être conservé aussi pur que possible.

Comme on l’a dit souvent, un malheur n’arrive jamais seul. Le matelot qui manœuvrait la barque des Morand, paya aussi son tribut à l’épidémie de fièvre typhoïde.

La pauvre famille se trouva dès lors complètement sans ressources.

Un jour, le facteur apporta une lettre pour Mme Marianne Morand.

« C’est vingt-huit sous, dit-il.

– Je n’ai pas tant d’argent que cela, » répondit Fanchette qui avait envie de pleurer.

Le facteur fit un geste de regret et remit la lettre dans sa boîte.

« Vous la reprenez !

– Dame ! puisqu’elle n’est pas payée. »

Fanchette poussa un gros soupir. A cet instant le curé parut sur le seuil.

« Qu’y a-t-il donc ? » demanda-t-il en voyant l’air malheureux de Fanchette.

On le lui expliqua. Il prit la lettre et paya le port.

« Marianne est hors d’état d’entendre la lecture de ceci, reprit-il en regardant la malade.

– S’il y avait des choses pressées dedans, cependant, remarqua Fanchette.

– On dirait qu’elle contient quelque papier d’un autre format, dit encore le curé qui palpait la lettre, peut-être un mandat. »

Il regarda le timbre, l’écriture.

« Valparaiso ! Ce doit être de son fils.

– De Charlot. Ah ! quel bonheur !

– Que faire ? se demandait le digne prêtre. Si cette lettre contient réellement de l’argent, il faut l’ouvrir. D’un autre côté, décacheter une lettre qui ne m’est pas adressée… Bah ! Dieu lit dans mon cœur, il voit ce qui me fait agir. »

Il fit sauter le cachet et trouva un mandat de cent quarante francs, un petit billet du capitaine Tanguy et une lettre de Charlot.

« Madame, écrivait le capitaine, j’ai tenu à vous écrire pour vous témoigner ma satisfaction de la conduite de votre fils. C’est un excellent enfant qui sera digne de son père et deviendra comme lui un brave et loyal marin. Il peut compter dès à présent sur l’amitié de votre tout dévoué.

« Tanguy,

« Capitaine au long cours. »

« Ma chère maman, écrivait Charlot de son côté, tu sais qu’en arrivant à Rio-Janeiro, M. Villiers m’avait donné cent francs. Avec cela, sur le conseil de Norzec, j’ai acheté une petite pacotille. M. Villiers s’est chargé de me la vendre à Valparaiso, et j’ai déjà soixante-deux francs de bénéfice. Avec ce que m’ont donné le second et le chirurgien pour qui j’avais fait des commissions, ça me fait cent quatre-vingts francs.

« Jamais je ne m’étais vu tant d’argent. J’avais si peur de le perdre que je n’en dormais pas.

« Qu’est-ce que tu comptes faire de ce trésor ? m’a demandé un jour le capitaine.

« J’ai dit que je le gardais pour toi et que je voudrais bien pouvoir te le donner tout de suite.

« Alors il l’a pris et l’a porté chez un banquier, et le banquier lui a remis en échange un papier que je t’envoie. Il est adressé à un monsieur Rothschild. Il paraît que ce monsieur est bien connu, car le capitaine m’a dit que tu pouvais présenter ce papier à n’importe quel banquier de Tréguier ou de Lannion et qu’on te donnerait l’argent tout de suite.

« Il faudra acheter une mante pour toi, car la tienne était tout usée et tu avais froid les jours de gros temps. Et puis des souliers et du bon cidre pour te donner des forces. Je voudrais bien aussi que Denise et Rosalie aient chacune une veste neuve. Rosalie avait tant d’envie d’en porter une verte comme celle de la petite Binie. Et puis je voudrais bien aussi que tu donnes quelque chose à Fanchette, tu l’embrasseras de ma part. Enfin tu sais mieux que moi ce qu’il faut faire de l’argent, et tu achèteras ce que tu voudras.

« Si tu savais combien je désire être riche pour t’envoyer beaucoup d’argent. Tu aurais une jolie maison blanche, comme il y en a au Havre, et puis un bon dîner. Enfin tout ce qu’il y a de meilleur serait pour toi et pour mes sœurs. Fanchette aussi en aurait sa part. Sans compter que je n’oublierais ni Jobic, ni Cadillac, ni le père Dur-à-cuire, qui sont tous bons pour moi.

« Tu sais bien M. Villiers, de qui je te parle toujours ? Eh bien, il me donne des leçons de mathématiques. Je lui en suis si reconnaissant ! Quelquefois il s’impatiente, parce que je ne comprends pas très vite ; alors je deviens rouge et je ne sais plus ce que je dis. Mais il hausse les épaules en riant et il me tire l’oreille, une manière d’amitié, en me disant de n’avoir point peur. Il dit qu’il faut que je travaille pour devenir un jour capitaine. Moi, je voudrais bien, mais c’est si beau que je n’ose l’espérer.

« Quand tu m’écriras, donne-moi des nouvelles de tout le monde, de Denise, de Rosalie, de Fanchette et de tous nos bestiaux et du vieux sacristain, de Jérôme, de notre matelot, du petit Mathurin, et enfin de tous les voisins.

« Je vais faire mon possible pour gagner encore d’autre argent afin de te l’envoyer. Ainsi ne ménage pas celui-ci, emploie-le à bien te soigner ainsi que mes sœurs et la petite Fanchette.

« Adieu, ma chère maman, je prie le bon Dieu qu’il vous conserve tous en bonne santé, et je me dis pour la vie ton fils obéissant,

« Charlot Morand. »

Un paraphe formidable accompagnait la signature de Charlot.

« Brave petit cœur, va, » murmura le bon curé.

Malgré l’état d’assoupissement dans lequel Marianne était constamment plongée, son cœur de mère avait entendu le nom de Charlot. Elle souleva péniblement sa tête et montra la lettre du doigt.

« Charlot, murmura-t-elle en essayant de rassembler le fil emmêlé de ses idées.

– Il se porte bien et il vous envoie cent quarante francs, dit le curé. Le capitaine vous écrit aussi et vous fait les plus grands éloges de votre fils. »

Un éclair de joie illumina le visage amaigri de la pauvre mère.

« Mon cher enfant ! » dit-elle.

Il fallut lui mettre la lettre devant les yeux et la poser un instant sur ses lèvres. Puis son regard s’éteignit, sa tête retomba sur l’oreiller. Cinq minutes après, elle ne voyait plus rien de ce qui se passait autour d’elle.

« Ecoute, dit le curé à Fanchette, en attendant que Marianne soit assez bien pour signer le mandat, je vais lui faire l’avance d’une partie de cette somme. Envoie prendre chez moi soixante-dix francs, cela te permettra d’avoir les objets les plus nécessaires. »

Fanchette courut chez les voisins. Avec l’obligeance des pauvres gens, chacun se mit à l’œuvre. L’un alla chez le curé ; l’autre courut jusqu’à Lézardrieux chez le pharmacien ; un troisième acheta un peu de menu bois dans une ferme voisine. Chacun enfin fit de son mieux.

Soit que la maladie de Marianne fût arrivée à la période décroissante, soit que l’émotion produite par les nouvelles de son fils eût amené une crise salutaire, à partir de ce jour il y eut amélioration dans son état. Bientôt le médecin déclara qu’elle était hors de danger ainsi que Denise. Mais il eut bien soin d’ajouter que leur état réclamait encore longtemps des soins assidus.

La grande distraction de la veuve fut alors de se faire lire la lettre de Charlot et celle du capitaine Tanguy. Elle était si fière des éloges qu’on donnait à son enfant !

« Il ne t’a pas oubliée non plus, toi, disait-elle en montrant à Fanchette les passages où Charlot parlait amicalement de sa petite camarade.

– Bon Charlot !

– Comme il te remerciera quand il saura tout ce que tu as fait pour nous ! Tu as été notre bon ange, ma petite Fanchette.

– Ah ! madame Marianne, ne dites pas cela.

– Si, mon enfant. Le docteur et le curé m’ont raconté que sans tes soins Denise et moi ne serions plus de ce monde.

– Oh ! s’écria Fanchette, j’aurais voulu pouvoir faire davantage ! Je n’oublierai jamais combien vous avez été bonne pour la pauvre mendiante. Si vous saviez comme je suis heureuse chaque fois que j’entre dans votre maison ! Tout le monde me reçoit ici comme si j’étais de la famille, et on m’embrasse, on me dit de bonnes paroles ! Enfin, je ne sais pas comment vous expliquer cela, madame Marianne, mais voyez-vous, il me semble que mon cœur s’ouvre quand je viens ici… et… et… enfin je vous aime tous de tout mon cœur, et je vous suis bien reconnaissante de votre amitié. »

Elle se jeta dans les bras de la veuve qui la serra sur son cœur avec effusion.

« Eh bien, et moi ? dit Rosalie en glissant sa tête mutine près de celle de sa mère.

– Et moi ? murmura Denise qui avait passé son bras bien faible encore autour du cou de Fanchette.

– Mes enfants, dit Marianne, remercions Dieu du secours qu’il vient de nous envoyer. Remercions-le surtout de m’avoir donné des enfants si dévoués, si affectueux. Puisse sa bonté nous protéger encore, protéger surtout mon petit Charlot et le ramener auprès de nous ! »

Marianne et les trois enfants se mirent à genoux et firent ensemble une fervente prière.

q

Retournons maintenant à notre ami Charlot, dont le navire est en vue de San-Francisco. Cette ville, que la découverte des mines d’or a rendue célèbre, était jadis une petite bourgade peu importante. Elle dépendait de la Nouvelle-Californie, qui fut découverte en 1542 par Cabrillo et que le célèbre navigateur Drake explora trente-six ans plus tard. L’Espagne s’en empara au dix-huitième siècle. Après avoir fait longtemps partie du Mexique, elle fut conquise par les Etats-Unis et comprise dès lors dans leur Confédération. La population de la Californie, qui n’était alors que de 160 000 âmes tout au plus, dépasse maintenant 500 000 âmes.

Monterez, autrefois capitale du pays, a dû céder son titre à San-Francisco.

Cette ville, située à l’entrée du fleuve du même nom, ne comptait en 1847 que 4 ou 5 000 habitants. Aujourd’hui la population monte à plus de 100 000 personnes appartenant à toutes les nations.

La baie de San-Francisco, une des plus belles du monde, a vingt-cinq lieues de long et se compose de plusieurs autres baies, entre autres de celles de Santa-Clara et de San-Pablo. Elle renferme aussi plusieurs îles, telles que l’île de Los Angelos et l’île Molatte.

La ville est située au sud de l’entrée de la baie. On la voit à droite en traversant le goulet ou détroit connu sous le nom de Porte-d’Or.

Au moment où nos voyageurs arrivèrent à San-Francisco, le pays était en proie à la fièvre de l’or. Les mines venaient d’être découvertes, et les travailleurs comme les aventuriers accouraient de toutes les parties du monde. Pleins d’illusions, ils se figuraient faire fortune en quelques jours sans peine ni travail. On parlait beaucoup de ceux qui revenaient des mines avec des sacs de poudre d’or et de pepites (morceaux d’or) ; mais on oubliait les malheureux, bien plus nombreux encore, qui n’avaient trouvé dans leurs recherches que la misère, la fièvre et souvent la mort.

Plusieurs navires à l’ancre dans la baie ne pouvaient repartir faute d’équipage ; les matelots s’étaient sauvés pour aller aux mines. Aussi, le capitaine Tanguy jugea-t-il à propos de faire ce petit discours à son monde :

« Mes enfants, si en arrivant à Rio-Janeiro ou à Panama, je vous avais dit que je trouvais des matelots à moitié prix et que, par conséquent, j’allais vous débarquer pour leur faire place, vous m’auriez accusé de mauvaise foi, et vous m’auriez représenté avec raison que je n’avais pas le droit de manquer aux conditions de l’engagement que nous avons pris au Havre. Eh bien, si l’un de vous me quittait pour aller aux mines, il manquerait à sa parole et serait méprisé de ses camarades. Je sais que vous êtes tous de braves garçons, de vrais marins, et j’ai confiance en vous. Ici comme ailleurs, je vous laisserai aller à terre, et je compte sur l’honneur pour vous empêcher de déserter votre navire. »

Les hommes jurèrent de revenir fidèlement à bord.

Ils tinrent leur parole, en effet, sauf Bernard et un autre marin, d’esprit assez borné, qui s’appelait Jérôme Sornin. Ces deux derniers eurent le malheur de se trouver dans un cabaret avec une bande de mineurs qui arrivaient des placers (endroits où l’on recueille l’or) et qui avaient fait une brillante campagne.

Leurs récits enflammèrent tellement l’imagination de Bernard et de Jérôme, qu’ils résolurent de partir aussi pour les mines.

Ils voulurent entraîner Charlot avec eux, mais le mousse refusa bravement.

« Nigaud, lui dit Bernard, songe donc que tu rapporteras de l’or plein tes poches pour envoyer à ta mère et à tes sœurs.

– C’est vrai, soupira Charlot, mais rappelle-toi ce que le capitaine nous a dit hier.

– Bah ! des bêtises. Vois donc les matelots des autres navires… Allons, viens avec nous.

– Non, répondit Charlot avec fermeté ; mon devoir est de rester ici, et je resterai.

– Ne va pas nous trahir au moins, dit Jérôme.

– Il n’y a rien à craindre, » reprit Bernard.

Ils s’éloignèrent aussitôt, et ils partirent furtivement le lendemain matin.

« Ce garçon prend un mauvais chemin, murmura le capitaine quand il constata l’absence de Bernard. Si son pauvre père vivait encore, quelle honte pour lui ! »

Ainsi que nous l’avons dit, M. Villiers était chargé des intérêts d’une puissante Compagnie commerciale, et la Californie lui offrait un vaste champ d’études.

« Croyez-vous que nous puissions passer quinze jours ici sans que vos matelots désertent ? dit-il au capitaine Tanguy.

– Oui, répondit le capitaine, maintenant je réponds d’eux. Seulement, comme la fidélité de ces braves gens mérite une récompense, je vais les autoriser à travailler pour leur compte dans la ville ; ils iront à tour de rôle. »

Il est bon de dire qu’à cette époque la main-d’œuvre était hors de prix à San-Francisco. On payait des garçons de café jusqu’à 80 francs par jour. Des charpentiers et des manœuvres se faisaient des journées de 120 francs.

Comme portefaix, un homme vigoureux pouvait aisément gagner une soixantaine de francs.

Il est vrai que les vivres et les logements étaient à des prix proportionnés ; le bénéfice était en réalité bien moins considérable qu’on ne l’eût supposé.

L’esprit de conduite et l’honnêteté sont toujours appréciés partout, et les matelots du Jean-Bart trouvèrent promptement à s’employer à de bonnes conditions.

Jobic entra chez un charpentier qui lui donnait 60 fr. par jour. Norzec s’établit portefaix. Cadillac, qui était adroit comme un singe, devint barbier ambulant ; il y eut des journées où il gagna jusqu’à 200 francs.

Quant à Charlot, qui avait l’air de deux ans au moins plus âgé qu’il ne l’était réellement, il se fit commissionnaire. Le menuisier du bord lui fabriqua une paire de crochets à sa taille ; et le mousse, actif, probe et intelligent, eut bientôt une petite clientèle.

Un jour qu’il était assis à sa place accoutumée sur les wharfs,ou quais, un individu, habillé comme les gens qui arrivent des mines et chargé autant qu’une bête de somme, s’arrêta devant lui.

Bien qu’il fût à moitié gris, cet homme n’avait pas mauvaise figure. On l’aurait pris pour un ancien marin. Son gros rire, un peu bête, était cependant bon et confiant.

« Mon garçon, dit-il à Charlot, connais-tu un endroit où un homme, qui a de l’or plein son sac, puisse se faire beau et se payer tout ce qu’il y a de plus huppé en fait d’habillement ?

– Oui, monsieur, répondit Charlot. Il y a le grand bazar de Melwil et Ce, où vous trouverez tout ce que vous voudrez.

– Bon, bon ! Alors tu vas m’y conduire.

– Oui, monsieur. »

Chemin faisant, le mineur raconta qu’il arrivait des placers,et qu’en six mois, il avait récolté pour 48 000 fr. d’or.

« Maintenant, dit-il, il n’y a rien de trop bon pour moi, et je veux vivre comme un capitaine de vaisseau.

– Vous êtes bien heureux, soupira Charlot.

– Tu voudrais aussi gagner de l’argent, mon petit homme ?

– Dame, oui !

– Et qu’en ferais-tu ?

– Je l’enverrais à ma mère et à mes sœurs. »

Le mineur s’arrêta.

« Tiens, tu vaux mieux que moi. J’ai aussi une pauvre vieille mère qui m’attend là-bas, et je ne pensais pas à elle.

– Maintenant que vous êtes riche, il faut aller la voir, dit le mousse.

– Je veux faire encore une expédition aux placers auparavant. Je connais un endroit où je suis sûr de ramasser plus de cinquante livres d’or.

– Oui, monsieur, mais votre mère, pendant ce temps-là, qu’est-ce qu’elle deviendra ? »

Le mineur s’arrêta encore.

« Le petit a raison, murmura-t-il, je suis un sans cœur. Je ne vaux pas le diable. Attends, petit. »

Il défit une large ceinture qu’il portait roulée autour de la taille, dessous sa vareuse, et en tira un sac noir et sali, plein de poudre d’or.

« Il y en a là pour 12 000 fr., dit-il. Garde-moi ça, c’est pour envoyer à ma vieille mère.

– Tout de suite ?

– Oh ! non, tu m’ennuies ; j’ai trop soif, puis je veux me requinquer ; nous arrangerons le reste après que j’aurai fait mes emplettes. Tiens, voilà une once pour toi (environ 80 fr.) ; tu la donneras à ta mère. Et maintenant, marchons. »

En route, le mineur, qui s’appelait Letoureux, s’arrêta encore dans deux ou trois bar-room, sorte de comptoirs où l’on vend des boissons et des liqueurs fortes.

Quand il entra dans le bazar, il se tenait à peine debout. Heureusement pour lui, les marchands servaient chaque jour des clients de ce genre et savaient comment s’y prendre avec eux.

On l’équipa à neuf des pieds à la tête pour la modeste somme de 380 dollars (1900 fr.). Les commis auraient assez volontiers gardé la ceinture avec les vieux habits du chaland, mais ce dernier, malgré son ivresse, ne perdait pas de vue son or.

En sortant, Charlot remarqua deux individus plantés à la porte du bazar comme attendant quelqu’un. Il se rappela avoir déjà vu ces deux figures derrière eux, et quand il les vit de nouveau emboîter le pas à leur suite, quelques soupçons traversèrent son esprit.

« Monsieur, dit-il à son compagnon, il faut nous hâter de gagner l’hôtel. Voilà deux hommes qui nous suivent et qui n’ont pas l’air d’avoir de bons desseins.

– Eux, répondit le mineur que l’ivresse disposait à tout voir en beau, c’est des amis. Tu vas voir plutôt. »

Il s’approcha des inconnus et les engagea à entrer avec lui au premier bar-room qu’ils rencontreraient.

La proposition fut acceptée avec empressement. On s’installa, et les hommes insistèrent beaucoup pour faire boire Charlot ; mais celui-ci refusa obstinément.

La nuit approchait cependant, et l’on sait avec quelle rapidité elle tombe dans cette partie du globe. Quand les convives sortirent du bar-room, l’obscurité était complète. L’un des individus prit le bras droit de Letoureux, l’autre s’empara du bras gauche, et tous trois s’en allèrent en chantant, Letoureux en français et ses compagnons en anglais. Charlot trottait par derrière, soucieux et inquiet, car il devinait que les prétendus amis du pauvre mineur se proposaient de le dévaliser.

« Tu peux t’en aller, mon garçon, lui dirent-ils deux ou trois fois, nous n’avons plus besoin de toi. »

L’enfant ne répondait rien, mais, quoique très fatigué, il suivait toujours les trois hommes.

Malgré son ivresse, Letoureux avait conservé le souvenir confus de l’or qu’il avait remis au mousse.

De temps en temps il se tournait vers lui et murmurait confusément quelques mots relatifs à son sac.

« Que veut-il dire ? demanda l’un des Américains.

– Dame, répondit Charlot auquel vint une idée, il parle d’un grand sac de poudre d’or qu’il a confié à un portefaix avant d’aller au bazar, et qu’il voudrait sans doute aller reprendre.

– Il était bien grand, ce sac ?

– Oh ! oui, monsieur, fit Charlot ; grand comme ça. »

Et il indiquait les dimensions d’un sac propre à contenir au moins 40 à 50 livres d’or, c’est-à-dire près de 80 000 francs.

Les Américains se regardèrent.

« Qui a remis ce sac au portefaix ? demandèrent-ils.

– Moi, fit Charlot.

– Et où perche ce portefaix ?

– Au coin du quai, à côté des maisons neuves.

– Peux-tu nous y conduire ?

– Oui, monsieur.

– Ecoute, mon garçon, tu as l’air intelligent : si tu veux gagner 500 dollars, conduis-nous chez cet homme, et tu lui demanderas le sac en disant que nous sommes des amis de celui-ci – en désignant Letoureux.

– Oui, monsieur.

– Seulement, ajouta l’autre, prends garde à toi ; si tu nous trahis, je t’enfonce mon couteau dans le ventre.

– Tais-toi donc, imbécile, murmura le premier, il fallait le surveiller sans rien dire et ne pas l’alarmer inutilement. »

Le portefaix auquel Charlot conduisait les trois hommes n’était autre que Norzec. Quoique épuisé de fatigue, l’enfant courait de toutes ses forces, car il craignait de ne plus trouver le marin à son poste.

Enfin ils arrivèrent au coin où se trouvait Dur-à-cuire.

« Eh bien ? demanda un des Américains.

– C’est ici, répondit Charlot en cherchant du regard son ami.

– Et l’homme qui a reçu le sac ?

– Le voilà ! »

Charlot venait en effet d’apercevoir Norzec qui, sa journée terminée, s’en allait bras dessus bras dessous avec un confrère, un matelot anglais, près duquel lui-même, tout robuste qu’il était, avait l’air d’un gringalet.

« Alors, viens lui demander le sac d’or, dit l’Américain, et songe à ce que je t’ai dit ; si tu nous trahis, je t’étrangle. »

Il posa la main sur le cou du mousse comme pour jouer, et se dirigea avec lui vers les deux marins.

« Qu’est-ce que tu veux, mon garçon ? demanda Norzec en reconnaissant Charlot.

– Nous venons réclamer le sac d’or qui vous a été confié ce matin par notre ami, dit le voleur en montrant Letoureux.

– Un sac d’or ! fit Norzec stupéfait, qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ca veut dire, s’écria Charlot, que ces deux hommes-là veulent voler celui-ci.

– Comment, petit drôle ! » s’écria l’Américain en assénant à l’enfant un coup de poing qui l’aurait assommé si l’Anglais n’avait paré le coup avec l’adresse d’un boxeur émérite.

Voyant que les choses tournaient mal pour eux, les voleurs voulurent fuir ; mais ils avaient affaire à des gaillards vigoureux et résolus qui les empoignèrent à la gorge.

Norzec reçut un coup de bowie-knife qu’il para adroitement. L’autre compagnon, pour se venger, tira sur Charlot un coup de revolver qui ne fit que lui effleurer l’épaule.

Au bruit de la détonation, plusieurs personnes accoururent. Norzec et le matelot anglais, qui avaient ficelé leurs prisonniers comme des saucissons, racontèrent ce qui s’était passé.

Il paraît que les deux Américains n’en étaient pas à leur coup d’essai, car on les reconnut pour avoir déjà été condamnés et s’être enfuis de prison.

A cette époque, il n’y avait pas en Californie de police régulièrement constituée, et les habitants de San-Francisco se faisaient eux-mêmes justice. On empoigna les coupables, et ils furent reconduits sous les verrous.

Nous n’avons pas besoin de dire les compliments qu’on fit à Charlot sur son courage et sa présence d’esprit. Norzec ne se sentait pas de joie en les entendant.

Quant à Letoureux, qu’on parvint à dégriser en lui faisant boire de l’ammoniaque, il ne pouvait se lasser de remercier le petit garçon auquel il devait sa vie et sa fortune.

Rendu plus sage par son aventure, il résolut de retourner immédiatement dans son pays. Mais auparavant il voulut récompenser généreusement son sauveur : il lui laissa une somme de six mille francs.

« Ecoutez donc, disait-il à ceux qui lui représentaient que c’était beaucoup, si le petit avait été moins brave et moins honnête, il m’aurait laissé égorger par les deux brigands. Puis il aurait gardé les 12 ou 15 000 francs de poudre d’or que je lui avais confiés et que personne ne serait venu lui réclamer. Je lui dois la vie enfin, et ma carcasse vaut bien encore 6 000 francs, pour moi du moins. »

Le pauvre Charlot faillit devenir fou de joie lorsqu’il apprit son aubaine.

« J’achèterai une maison pour maman, s’écria-t-il, et des robes de soie pour mes sœurs et pour Fanchette.

– En attendant, dit M. Villiers, veux-tu envoyer tout de suite de l’argent chez toi ?

– Oh ! oui, monsieur, tout.

– Non, il faut garder quelque chose pour t’acheter une pacotille. Envoie 2 000 francs. »

Il le conduisit chez un banquier qui leur remit une traite de 2 000 francs payable au Havre. Charlot l’adressa à sa mère avec une longue lettre, et le tout partit dans le sac aux dépêches d’un navire qui mettait à la voile pour Bordeaux.

Le lendemain, M. Villiers invita Charlot à déjeuner, et, comme avant de quitter San-Francisco il désirait en voir un peu les environs, il fit louer trois chevaux et partit avec le mousse et Cadillac.

Arrivés à quatre lieues environ de la ville et sur le point de tourner bride, nos promeneurs entendirent tout à coup une voix lamentable s’élever d’un marécage voisin.

« Au secours ! criait-on en français, au secours ! Ayez pitié de moi !

– C’est singulier, dit Cadillac, il me semble que je connais cette voix. »

Il mit pied à terre ainsi que Charlot et courut à l’endroit d’où partaient les cris.

Mais avant d’aller plus loin, il faut que nous racontions au lecteur ce qu’il était advenu de Jérôme et de Bernard, les deux déserteurs du Jean-Bart.

q

Maître Bernard, étant dépensier, trouva sa bourse plate quand, au moment de partir, il voulut faire quelques emplettes nécessaires à leur expédition. Au contraire, Jérôme Sornin, qui était avare, se trouvait bien en fonds ; mais il ne se décida point à dégarnir ses poches.

Tous deux s’en allèrent donc avec leurs bâtons et leurs couteaux, une chemise, un mouchoir, un pantalon de rechange, une gourde remplie de rhum et quelques livres de pain.

Pour arriver plus vite sur les terrains aurifères, ils prirent le bateau à vapeur de Sacramento, ce qui réduisit à un demi-dollar (2 fr. 50 c.) les ressources du mousse. Jérôme possédait encore 62 francs, mais la fourmi de la fable était une dissipatrice auprès de Sornin. Jamais il n’aurait prêté 5 francs à un ami, fût-ce pour le sauver de la mort.

Après plusieurs journées d’un pénible voyage, ils arrivèrent à la mine de San-Juan.

« Je crois que nous devrions commencer à travailler ici, dit Bernard.

– Il y a bien du monde.

– Oui, mais il faut absolument que je gagne quelque chose, moi. Au prix où sont les vivres, je n’ai même plus de quoi dîner. »

Jérôme ne répondit rien. Comme il avait faim, lui aussi, il s’approcha d’une sorte de boutique tenue par un homme de mauvaise mine qui gardait un poignard et un revolver auprès de ses balances à poudre d’or.

Pour un morceau de pain et une tranche de salaison, l’honnête marchand demanda deux dollars.

« Deux dollars ! s’écria Jérôme ; jamais ! »

Il s’éloigna.

Mais la faim le rappela bientôt. Il débattit inutilement le prix du marchand et finit par donner les deux dollars. Bernard était menteur, fainéant, étourdi ; mais il n’était pas avare, et jamais il n’eût hésité à partager son dîner avec un ami moins fortuné. Aussi, jugeant d’après lui-même, il regardait Jérôme et attendait.

Enfin il parla.

« Dis donc, et moi ? Comment vais-je faire ?

– Pour quoi ?

– Pour dîner.

– Achète du pain et du salé.

– Avec quoi ?

– Fallait apporter de l’argent.

– Puisque je n’en avais pas.

– C’est pas ma faute, tiens !

– C’est vrai, mais tu peux bien me prêter quelques dollars.

– Merci ! les camarades sont libres de jeter leur argent par la fenêtre. Moi, je n’aime pas cela.

– A ton aise. »

Bernard s’éloigna. Le pauvre garçon avait grand’faim. L’air vif de la Californie creuse l’estomac, et la route qu’il venait de faire avait encore développé son appétit. Mais il n’y avait rien chez le marchand qui ne coûtât qu’un demi-dollar. A la fin, il songea à sa chemise de rechange et offrit à l’homme de la lui vendre. Celui-ci la retourna en tous sens en la regardant d’un œil de mépris.

« Deux dollars, dit-il.

– Quatre.

– Deux ou rien, » fit le marchand en coupant du savon pour un client qui le paya en poudre d’or.

L’estomac de Bernard lui dit d’accepter le marché. Il accepta. Les deux dollars passèrent naturellement à acheter du pain et de la salaison.

Leur repas achevé, nos aventuriers redescendirent la rivière où l’on recueillait l’or mêlé à la terre qui formait le lit du cours d’eau. Malheureusement, ils n’avaient aucun instrument pour tirer de la terre et laver l’or qu’elle contenait.

Tandis que Jérôme se consultait pour savoir s’il devait en acheter, Bernard furetait au milieu des travailleurs sans se préoccuper des rebuffades qu’il essuyait ni des regards soupçonneux qu’on lui jetait.

A la fin, il avisa un mineur assis sur un monceau de pierres et qui jurait depuis cinq minutes comme un charretier embourbé.

« Qu’avez-vous donc ? lui demanda Bernard.

– Allez au diable ! répondit le mineur.

– J’ai le temps. Pourquoi ne travaillez-vous pas ?

– Que vous importe ? »

Et il se remit à jurer.

« Faut-il vous aider ? demanda de nouveau Bernard.

– A quoi, animal ?

– A laver l’or, donc.

– Tu vois bien que je ne puis bouger le bras, imbécile, reprit l’autre en lui montrant ses deux poignets horriblement gonflés. Un quartier de rocher que je soulevais m’est retombé sur les mains. Me voilà hors d’état de travailler d’ici longtemps.

– Si vous voulez, je travaillerai pour vous avec vos outils, et nous partagerons le profit. »

Le marché finit par se conclure. Bernard se mit à la besogne.

Une pelle, une pioche et une batea composaient tout l’attirail du mineur.

La batea est une grande sébile en bois dans laquelle on met de la terre aurifère. On plonge à demi cette batea dans l’eau courante, qui délaie et emporte la terre pour ne laisser au fond du récipient que l’or mélangé de gros sable noir.

Maître Jérôme s’approcha bien vite, quand il vit la fortune de son camarade. Il voulut s’y associer, mais ce fut à son tour d’embourser un refus.

Alors, le matelot fit sournoisement remarquer au mineur que lui, Jérôme, était plus vigoureux et plus âgé que Bernard et qu’il pourrait recueillir bien plus d’or dans le même espace de temps.

« Laissons-le faire aujourd’hui, répondit l’homme. Demain, vous le remplacerez. »

Quand Bernard vit que son camarade le supplantait ainsi, il devint furieux et tomba sur lui à coups de poing. Naturellement il eut le dessous et ne fut pas ménagé.

Mais leur querelle attira l’attention. On vint leur demander s’ils avaient acquitté la redevance que, depuis quelques mois, chaque travailleur devait payer au gouvernement pour son droit d’exploitation.

Sur la réponse négative de nos aventuriers, on les envoya chercher fortune ailleurs.

Ils partirent l’oreille basse. Afin d’emporter quelques provisions, Bernard vendit son pantalon de rechange. Désormais il ne lui restait plus que les vêtements qu’il avait sur le corps.

On comprend que les deux déserteurs ne devaient pas trouver dans la conversation une grande diversion à leurs ennuis. Chacun en voulait à son compagnon et sentait qu’il ne pouvait compter sur lui en cas de danger.

On arriva à un autre placer ; Bernard vendit son chapeau et son mouchoir afin d’avoir de quoi déjeuner. Malgré son intelligence et ses recherches il ne put trouver aucun arrangement à faire. Les mineurs sont soupçonneux, et nos deux pèlerins n’inspiraient pas la confiance. Aussi le pauvre mousse se coucha-t-il sans dîner.

Le lendemain, voyant que l’heure du déjeuner se passait de même, il alla trouver une escouade de quatre hommes qui manœuvraient un craddle, et leur offrit de faire la cuisine, de laver le linge, de couper le bois, etc., pour sa nourriture et une petite part dans le bénéfice. On accepta.

Il entra immédiatement en fonctions.

Quant à Jérôme, il acheta enfin une pelle cassée et une vieille casserole qui servait de batea à un pauvre Irlandais. Avec cela il se mit à la besogne.

La chance le favorisant, il tomba du premier coup sur un bon endroit de la rivière et recueillit pour 420 francs de poudre dans sa journée. Aussi travailla-t-il si bien qu’il avait le corps tout courbaturé. Cela ne l’empêcha point de recommencer le lendemain avec diverses alternatives de succès. Au bout de trois jours, il avait ramassé 750 francs et payé la taxe.

Quant à Bernard, il menait une rude existence et se lamentait chaque soir d’un état de choses si peu conforme à ses illusions. Du reste, tous les mineurs voyaient diminuer leurs recettes, et l’on désertait peu à peu ce placer pour celui de Gold Fountain. La chance de Jérôme n’ayant duré que trois jours, il eut envie de visiter ce nouvel endroit. Bernard et lui se remirent en route. L’un emportait sa batea et 920 francs, l’autre 5 dollars.

Ils s’en allèrent ainsi cheminant côte à côte sans confiance et sans amitié, se détestant au fond et enchaînés cependant par leur faute commune.

On les avait prévenus que des bushrangers (voleurs de grand chemin) rôdaient dans les environs. Jérôme en avait conçu quelque inquiétude.

« Si les voleurs nous attaquaient ! disait-il.

– Ca m’est bien égal, répondait Bernard, qu’est-ce qu’ils auraient à me prendre ?

– Oui, mais à moi ?

– Ca ne me regarde pas.

– On dit qu’ils ne se gênent guère pour tuer un homme. Tu me défendrais bien sans doute ?

– Pourquoi ?

– Entre amis…

– Est-ce que je profite de ton or, moi ?

– Dame ! chacun son bien.

– Et chacun sa peau. Je n’irai pas risquer la mienne pour défendre ton or, dont il ne m’est jamais revenu aucun profit. »

En ceci Bernard se faisait pire qu’il n’était réellement, mais l’égoïsme de Jérôme excusait sa réponse.

Le pauvre homme devait d’ailleurs être puni de sa cupidité d’une façon plus terrible. Comme pour justifier ses craintes, ils rencontrèrent un jour une bande de mineurs à figures barbues et sinistres, armés jusqu’aux dents, mais dépourvus de bagages.

En dépit de leurs physionomies, c’étaient de joyeux compères, chantant, plaisantant, vociférant, échangeant des interpellations et des quolibets en français, en allemand, en espagnol et surtout en anglais.

Bernard, qui aimait la compagnie et que toute conversation bruyante séduisait, trouva bientôt moyen de se faufiler parmi eux. Les voyageurs le regardaient pourtant avec un air de méfiance singulier.

« Serait-ce un espion ? dit l’un d’eux à l’oreille d’un autre.

– Allons donc, un enfant !

– Il y en a de si rusés ! Et son camarade ?

– Un crétin. Seulement il garde la main sur sa ceinture avec tant de soin qu’il pourrait bien se trouver là quelques dollars.

– Il faudra vérifier.

– Parbleu ! »

Tandis que Jérôme cherchait avec quelque convive une association peu coûteuse, Bernard était invité par un autre, que son babil amusait, à s’asseoir près de lui.

Il accepta d’autant plus volontiers que le garde-manger de la bande paraissait bien garni, à en juger par le nombre d’outres pleines que l’on voyait étalées sur le gazon.

« Est-ce que je ne pourrais pas dîner aussi en payant ma part ? demanda gauchement Jérôme à celui qui paraissait diriger les autres.

– Combien as-tu ?

– De quoi ?

– D’or, parbleu.

– Pas grand’chose.

– Enfin.

– Environ 40 dollars.

– Tu mens.

– Non, monsieur, je vous jure.

– Au reste, peu importe ; ce que tu as nous suffira.

– 40 dollars pour un dîner !

– L’honneur de dîner avec nous vaut bien cela.

– J’aime mieux dîner tout seul.

– Assez de plaisanteries. Ton or ? »

Et l’homme se jeta sur lui.

Jérôme était brave ; l’avarice surexcitait encore ses forces. Il défendit vaillamment son petit avoir. Oubliant ses justes griefs, Bernard se précipita généreusement au secours de son compagnon. Mais ils étaient seuls contre dix, et ils avaient affaire à des hommes qui ne connaissaient aucune crainte, aucun motif d’humanité. Dans la lutte, Jérôme reçut un coup de couteau dans le cœur ; il mourut sans pousser un cri. Bernard, à sa première blessure, eut la présence d’esprit de tomber et de faire le mort. On le retourna, on le secoua ; il ne souffla pas. Alors on le jeta dans la rivière avec le malheureux Jérôme. Il se laissa entraîner quelque temps par le courant ; puis, dès qu’il fut hors de vue, il nagea vers la rive et se blottit au plus épais des roseaux.

Pendant toute la soirée et toute la nuit, il resta dans cette affreuse situation, n’osant faire un mouvement, de peur d’attirer l’attention des bushrangers. Chaque frémissement du feuillage le faisait tressaillir. Glacé de froid et mourant de faim, le pauvre enfant expiait cruellement sa désertion. Quand enfin les voleurs furent partis, il se mit en roule dans la direction de San-Francisco.

Heureusement pour le pauvre garçon, des mineurs, qui voyageaient sur un petit char à bœufs, eurent la charité de le faire monter près d’eux et de lui donner à manger. Cela dura quatre jours. Ensuite il dut continuer sa route à pied. On lui avait laissé des provisions. Il rencontra aussi d’autres personnes qui lui firent partager leur repas. Il parvint de cette façon jusqu’à cinq lieues de San-Francisco. Mais ses forces étaient à leur terme. Il se laissa tomber au pied de quelques arbres qui bordaient la route et demeura sans mouvement.

Quelques minutes plus tard, comme nous l’avons dit, M. Villiers et ses deux compagnons vinrent à passer. Les cris de Bernard ayant attiré leur attention, ils le découvrirent et furent saisis de pitié en le voyant hâve, défait, presque mourant. Le malheureux se couvrait la figure de ses deux mains et pleurait amèrement de honte et de chagrin. Cadillac et Charlot le consolèrent de leur mieux ; il leur conta son histoire.

« Il faut ramener promptement ce jeune homme à San-Francisco et lui faire donner des soins, dit M. Villiers. Prenez-le en croupe, Cadillac. »

Cadillac s’empressa d’obéir, et la petite caravane se dirigea vers San-Francisco.

En arrivant, M. Villiers fit transporter Bernard chez lui. L’enfant, bien soigné, ne tarda pas à revenir à la santé, et l’inspecteur se chargea de faire sa paix avec le capitaine Tanguy. Il y parvint, mais non sans peine.

Bernard cependant mit tant de franchise dans ses aveux et protesta si bien qu’il était corrigé désormais, que M. Tanguy se laissa attendrir.

« Ne parlons plus du passé, dit-il ; seulement, mon garçon, rappelle-toi qu’on ne gagne jamais rien en manquant à son devoir. Te voilà à peine sorti de maladie et sans le sou, tandis que tes camarades restés fidèles sont bien portants, heureux, et leur bourse même ne s’en trouve pas plus mal. »

Quelques jours plus tard, l’équipage du Jean-Bart ralliait le bord, et le navire cinglait vers la Chine. Il devait ensuite faire escale à Calcutta, puis enfin revenir en France.

« Quand reverrai-je ma mère et mes sœurs et Fanchette ? pensait Charlot. Me reconnaîtra-t-on chez moi seulement ? Il me semble que je suis déjà tellement changé ! Pour moi, je les reconnaîtrai toutes, et même la petite Rosalie, quand elle serait devenue aussi grande que maman et un peu raisonnable. »

Mais le voyage n’était pas encore à sa fin. De longs mois devaient s’écouler avant que le mousse revît les côtes de France. Pendant ce temps, il vécut presque toujours à bord, car le navire ne fit plus que de courtes relâches. M. Villiers, dont l’intérêt pour son petit ami ne se démentit point, lui continua ses leçons et ses conseils. Il ne négligeait point non plus ses intérêts matériels. Charlot apprit que du blé, des épices, de la soie, de l’ivoire, achetés bon marché à Pékin, se revendaient un bon prix à Calcutta. Sa bourse s’arrondit, et il s’en réjouit en pensant au bien qu’il pourrait faire à ceux qu’il aimait.

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