Chapitre 9
« Malheureux le plaideur ! C’est un métier maudit ;
« Mille y sont ruinés pour un qui réussit.
« Il faut, pour le savoir, en avoir fait l’épreuve.
« Est bien fou qui jamais s’embarque sur ce fleuve…
« Tel qui veut y nager, finit par s’y noyer,
« Et le temps qu’on y perd pourrait mieux s’employer.
« Tour à tour on perd tout, même la patience ;
« On meurt de désespoir en vivant d’espérance.
« On adule, on courtise, on flatte bassement,
« Et tel qui donne tout, perd tout en un moment. »
Conte de la mère Hubberd.
Dans la matinée du jour où George Heriot devait accompagner le jeune lord Glenvarloch à la cour de Whitehall, on peut raisonnablement supposer que ce jeune homme, dont la fortune paraissait dépendre de cette démarche, éprouva une inquiétude plus qu’ordinaire. Il se leva de bonne heure, et fit sa toilette avec plus de soin que de coutume ; mis à même, grâce à la générosité de son compatriote plébéien, de faire valoir d’une manière convenable les dons qu’il avait reçus de la nature, il ne put s’empêcher de jeter sur lui-même un coup d’œil d’approbation, en se voyant dans un miroir, et il entendit son hôtesse s’écrier, avec un transport de joie qui allait jusqu’à l’enthousiasme, qu’il prendrait l’avantage du vent sur tous les élégans de la cour, tant le commerce de son mari lui avait été utile pour enrichir ses discours de métaphores !
A l’heure convenue, maître George Heriot arriva dans une barque élégante, armée d’un nombre suffisant de rameurs, et couverte d’une banne sur laquelle il avait fait peindre son chiffre et les armes de la corporation des orfèvres.
Le jeune lord de Glenvarloch reçut l’ami qui lui avait donné des preuves d’un attachement si désintéressé, avec la politesse affectueuse dont il était bien digne.
Ce ne fut qu’alors que maître Heriot lui parla de la somme que le roi l’avait chargé de lui payer, et il la remit à son jeune ami sans vouloir en déduire, pour le présent, ce qu’il lui avait lui-même déjà avancé. Nigel sentit toute la reconnaissance que méritaient le désintéressement et l’amitié du citadin, et ne manqua pas de la lui exprimer convenablement.
Cependant, comme le jeune lord s’embarquait pour se rendre à l’audience de son souverain, sous les auspices d’un homme dont la qualité la plus distinguée était d’être un des principaux membres de la corporation des orfèvres, il éprouva une sorte de surprise, pour ne pas dire de honte, de sa situation, et Richie Moniplies, en arrivant à bord, ne put s’empêcher de murmurer à voix basse : – Les temps sont bien changés ! Quelle différence entre maître Heriot et son honnête homme de père qui demeurait dans le Kroemes ! mais c’est bien autre chose de frapper sur l’or et sur l’argent, ou de battre du cuivre ou de l’étain.
Grâce aux rames de quatre vigoureux bateliers, ils avançaient sur la Tamise, qui était alors la principale grande route de communication entre Londres et Westminster, car peu de gens se hasardaient d’aller à cheval dans les rues étroites et populeuses de la Cité ; les équipages étaient alors un luxe que la plus haute noblesse se permettait seule, et auquel un simple citoyen, quelle que fut sa fortune, n’aurait osé aspirer. L’introducteur de Nigel lui fit remarquer la beauté des rives de ce fleuve, surtout du côté du nord, où elles étaient bordées par les jardins des hôtels des grands seigneurs, qui s’avançaient jusqu’au bord de l’eau ; mais ce fut inutilement. L’esprit du jeune lord Glenvarloch était entièrement occupé, et d’une façon peu agréable, à se figurer la réception que lui ferait un roi pour lequel sa famille s’était presque entièrement ruinée ; avec l’anxiété ordinaire à ceux qui se trouvent dans une pareille situation, son imagination supposait les questions que le roi pourrait lui adresser, et il se creusait l’esprit pour y préparer des réponses. Maître Heriot vit aisément ce qui l’occupait, et il ne voulut pas augmenter son embarras en cherchant à l’en distraire par sa conversation ; de sorte que, après lui avoir brièvement expliqué le cérémonial usité dans une présentation à la cour, il garda le silence pendant tout le reste du voyage.
Ils débarquèrent à l’escalier de Whitehall, et ils furent admis dans le palais après avoir décliné leur nom. Les sentinelles rendirent à lord Glenvarloch les honneurs dus à son rang. Le cœur du jeune lord battait bien vivement quand il entra dans les appartemens du roi. L’éducation fort simple qu’il avait reçue en pays étranger ne lui avait donné que des idées imparfaites de la grandeur d’une cour, et les réflexions philosophiques qui lui avaient appris à mépriser un vain cérémonial et toute magnificence extérieure se trouvèrent, comme toutes les maximes de pure philosophie, sans efficacité contre l’impression que fit naturellement sur l’esprit d’un jeune homme sans expérience l’éclat d’une scène à laquelle il n’était pas accoutumé. Les appartemens splendides qu’ils traversèrent, le riche costume des domestiques, des gardes, des huissiers ; le cérémonial qui accompagnait leur passage d’une salle dans une autre : tout cela, quoique pouvant paraître insignifiant aux yeux d’un courtisan exercé, avait quelque chose d’embarrassant et même d’alarmant pour un homme qui en était témoin pour la première fois, et qui ignorait quel accueil lui ferait le souverain devant lequel il n’avait jamais paru.
Heriot, attentif à épargner à son jeune ami le plus court embarras, avait eu le soin de donner le mot d’ordre nécessaire aux sentinelles, aux huissiers de la chambre, aux chambellans, en un mot, à tous les officiers du roi qu’ils rencontraient, quels que fussent leur nom et leur grade, de sorte qu’ils avancèrent sans éprouver d’obstacle.
Ils traversèrent ainsi plusieurs antichambres remplies de gardes et de personnes attachées à la cour, dont les amis de l’un et de l’autre sexe, parés de leurs plus brillans costumes, et les yeux pétillans de curiosité, rangés modestement le long des murailles, indiquaient en eux des spectateurs, et non les acteurs de cette scène de la cour.
De ces appartemens, lord Glenvarloch et son ami le citadin entrèrent dans un grand et magnifique salon qui communiquait avec la salle d’audience, et où n’étaient admis que ceux à qui leur naissance, les fonctions qu’ils remplissaient dans le gouvernement et dans la maison du roi, ou une faveur particulière du souverain, donnaient le droit de paraître à la cour et de présenter leurs respects au monarque.
Au milieu de cette compagnie favorisée et choisie, Nigel remarqua sir Mungo Malagrowther, qui, dédaigné et repoussé par tous ceux qui savaient combien il avait peu de crédit, se trouva trop heureux de pouvoir s’accrocher à un homme du rang de lord Glenvarloch, qui avait encore assez peu d’expérience pour ne pas savoir se débarrasser d’un importun.
Le chevalier donna de suite à sa physionomie grimacière l’expression d’un sourire qui ne servit pas à l’embellir ; et, après un signe de tête préalable, adressé à George Heriot, et qu’il accompagna d’un geste de la main fait d’un air de supériorité et de protection, il cessa entièrement de s’occuper de l’honnête marchand, à qui il devait bien des dîners, pour s’attacher exclusivement au jeune lord, quoiqu’il le soupçonnât d’éprouver quelquefois, comme lui-même, le besoin d’en trouver un. L’arrivée de cet original, tout singulier et peu aimable qu’il était, ne fut pas tout-à-fait désagréable à lord Glenvarloch ; car il se trouva par là délivré de l’espèce de gêne où le mettait le silence absolu et presque contraint de son ami Heriot, et qui lui laissait toute liberté de se livrer à ses réflexions pénibles. Il ne pouvait s’empêcher de prendre quelque intérêt aux saillies critiques d’un courtisan observateur, quoique mécontent, mais qui n’était pas moins charmé de trouver un auditeur bénévole dans un homme de naissance, que Nigel ne l’était lui-même de rencontrer un homme dont la conversation pouvait le distraire pendant quelques instans. Cependant, Heriot, négligé par sir Mungo, et résistant à tous les efforts que faisait la politesse reconnaissante de lord Glenvarloch pour lui faire prendre part à l’entretien, restait debout près d’eux, avec une sorte de demi-sourire sur ses lèvres ; mais lui était-il arraché par l’esprit de sir Mungo, ou se le permettait-il à ses dépens ? on aurait eu peine à le décider.
Ce groupe occupait un coin du salon, près de la porte de la salle d’audience, qui n’était pas encore ouverte, quand Maxwell, armé de la verge indiquant les fonctions qu’il remplissait, arriva d’un air affairé dans l’appartement, où chacun s’empressait de lui faire place, à l’exception des seigneurs du plus haut rang. Il s’arrêta près de la compagnie sur laquelle l’attention de nos lecteurs se trouve naturellement fixée, regarda un instant le jeune lord écossais, fit un signe de tête à Heriot, et enfin, s’adressant à sir Mungo Malagrowther, se plaignit vivement à lui de la conduite des gardes et des gentilshommes pensionnaires, qui souffraient que des gens de toutes conditions, des citadins, des pétitionnaires, des écrivains, entrassent dans les antichambres, ce qui était contraire à la décence et au respect dû à Sa Majesté.
– Les Anglais en sont scandalisés, ajouta-t-il, car pareille chose ne serait pas arrivée du temps de la reine. Sous son règne, les cours du palais étaient pour la populace, et les appartemens pour la noblesse. C’est une honte pour vous, qui appartenez à la maison du roi, qu’il ne règne pas ici un meilleur ordre.
Sir Mungo fut attaqué en ce moment, comme c’était assez son usage en pareille occasion, d’un de ces accès de surdité auxquels il était sujet, et il répondit qu’il n’était pas surprenant que les gens du peuple se permissent quelque licence, quand ceux qu’il voyait en place ne valaient guère mieux qu’eux pour la naissance et l’éducation.
– Vous avez raison, monsieur, parfaitement raison, répondit Maxwell en plaçant sa main sur la broderie fanée qui ornait la manche du vieux chevalier : quand de pareils drôles voient des hommes en place porter des habits de hasard comme de misérables bateleurs, il n’est pas étonnant que la cour soit encombrée d’intrus.
– Faites-vous l’éloge de ma broderie ? lui demanda sir Mungo, feignant de ne pas entendre ses paroles et de ne faire attention qu’à son geste ; elle est du meilleur goût. C’est l’ouvrage du père de votre mère, du vieux James Stitchell, maître tailleur dans Merlin’s Wynd, à qui je me suis fait un devoir de donner ma pratique, vu que votre père a jugé à propos d’épouser sa fille.
Maxwell se mordit les lèvres ; mais, sachant qu’il n’y avait rien à gagner avec sir Mungo en le faisant condamner à une amende, et qu’une querelle avec un tel adversaire ne ferait que le rendre ridicule, et donner de la publicité à la mésalliance de son père, ce dont il n’était nullement curieux, il cacha son ressentiment sous un sourire moqueur ; et, exprimant son regret de ce que sir Mungo était devenu trop sourd pour entendre ce qu’on lui disait et y faire attention, il avança plus loin, et alla se poster devant les portes battantes de la salle d’audience, où il devait exercer ses fonctions d’huissier de la chambre et de vice-chambellan, quand elles s’ouvriraient.
– La salle d’audience va s’ouvrir, dit l’orfèvre à voix basse à son jeune ami ; ma profession ne me permet pas d’aller plus loin avec vous. Présentez-vous hardiment, comme votre naissance vous en donne le droit, et remettez au roi votre supplique ; il ne refusera pas de la recevoir, et j’espère qu’il y répondra favorablement.
Il parlait encore quand les portes s’ouvrirent ; et, comme c’est l’usage en pareille occasion, les courtisans commencèrent à entrer, comme les eaux d’un fleuve roulant sans interruption d’un cours lent et majestueux. Lorsque Nigel se présenta à son tour, et eut déclaré son nom et son titre, Maxwell sembla hésiter. – Vous n’êtes connu de personne, milord, lui dit-il, mon devoir me défend de laisser entrer dans la salle d’audience toute personne qui m’est inconnue, à moins que quelqu’un ne s’en rende responsable.
– Je suis venu avec maître George Heriot, dit Nigel un peu embarrassé de cet obstacle inattendu.
– Quand il s’agira d’or ou d’argent, milord, répondit Maxwell avec un sourire moitié civil, moitié ironique, la parole de maître George Heriot passera pour comptant ; mais, en fait de rang et de naissance, ce n’est pas la même chose. – Vous ne pouvez entrer, milord ; ma place m’oblige à beaucoup de circonspection. – L’entrée est obstruée, milord, je suis fâché d’être obligé de vous le dire. Il faut que vous ayez la bonté de reculer.
– De quoi s’agit-il donc ? demanda un vieux seigneur écossais qui avait causé avec maître George Heriot depuis que Nigel l’avait quitté, et qui s’avança en voyant cette altercation entre le jeune lord et Maxwell.
– C’est seulement monsieur l’huissier de la chambre et vice-chambellan Maxwell, milord, dit sir Mungo Malagrowther, qui exprime sa joie de voir à la cour lord Glenvarloch, dont le père lui a fait obtenir la place qu’il occupe. Je suppose du moins que c’est dans ce sens qu’il lui parle, car Votre Seigneurie connaît mon infirmité.
Ce sarcasme fit rire tous ceux qui l’entendirent, quoique avec la retenue qui convenait au lieu et à la circonstance ; mais le vieux lord s’avança davantage. – Quoi ! s’écria-t-il, le fils de mon brave et ancien antagoniste, Ochtred Olifaunt ! je veux le présenter moi-même à Sa Majesté.
A ces mots, il passa sans cérémonie son bras sous celui de Nigel, et ils allaient entrer dans la salle d’audience, quand Maxwell en barra l’entrée avec sa verge officielle, en disant avec un air d’embarras et d’hésitation : – Je prie Votre Seigneurie d’observer que milord n’est pas connu. Mes ordres sont stricts.
– Que veux-tu dire ? s’écria le vieux lord ; rien qu’à la coupe de ses sourcils je le reconnaîtrais pour le fils de son père, et toi-même, Maxwell, tu as connu assez lord Olifaunt pour ne pas avoir de sots scrupules. Et, tout en parlant ainsi, il détourna la verge du vice-chambellan, et entra dans la salle d’audience, tenant toujours Nigel sous le bras.
– Il faut que nous fassions connaissance, jeune homme ; il le faut. J’ai bien connu votre père. Nous avons rompu une lance ensemble, nos épées se sont croisées, et je me glorifie de vivre pour le dire. Il avait pris le parti du roi, et j’avais embrassé celui de la reine pendant les guerres de Douglas. Nous étions jeunes tous deux ; ni le feu ni l’acier ne nous faisaient peur, et nous avions en outre une de ces querelles féodales qui descendaient de père en fils, comme nos sceaux, nos armoiries et nos claymores.
– Trop haut, milord, trop haut, dit à voix basse un gentilhomme de la chambre ; voici le roi !
Le vieux comte, car tel était son titre, ne se fit pas répéter l’avis, et garda le silence. Jacques entra par une porte latérale, entouré d’un petit groupe de favoris et d’officiers de sa maison auxquels il adressait la parole de temps en temps, et il reçut les hommages des étrangers. On avait pris à cette occasion un peu plus de soin pour la toilette de Sa Majesté, que lorsque nous l’avons présentée pour la première fois à nos lecteurs ; mais sa tournure était naturellement si gauche, qu’aucun costume ne pouvait bien lui aller : sa prudence ou son caractère timide lui avait fait adopter, avons-nous dit, l’usage de porter des vêtemens rembourrés à l’épreuve du poignard, ce qui lui donnait une raideur qui contrastait singulièrement avec son air de frivolité et avec les gestes animés, mais sans grâce, dont il accompagnait sa conversation. Et cependant, quoique l’extérieur du roi fût dépourvu de dignité, il avait l’abord si obligeant, si affable et annonçant tant de bonhomie ; il cherchait si peu à cacher ses propres faiblesses, et il était si indulgent pour celles des autres, que toutes ces qualités, jointes à son érudition et à quelques traits de l’esprit malin de sa mère, ne manquaient pas de produire une impression favorable sur ceux qui approchaient de sa personne.
Lorsque le comte d’Huntinglen eut présenté Nigel à son souverain, cérémonie dont le vieux pair s’était chargé lui-même, le roi dit à son introducteur qu’il était charmé de les voir tous deux côte à côte : – Car je sais que vos ancêtres à tous deux, milord, ajouta-t-il, et vous-même, milord, avec le père de ce jeune homme, vous vous êtes vus face à face à la distance de l’épée, et dans une attitude des moins agréables.
– Votre Majesté doit se rappeler, dit le comte, qu’elle nous ordonna, à lord Ochtred et à moi, de nous donner la main, le jour mémorable où elle réunit dans un même festin tous les nobles qui avaient des dissensions entre eux, et leur commanda de se réconcilier en sa présence.
– Je m’en souviens, dit le roi ; je m’en souviens fort bien. C’était un heureux jour, le 19 septembre, le plus heureux jour de l’année. Je riais sous cape en voyant quelques-uns d’entre eux faire la grimace en se serrant la main. Sur mon ame, j’ai cru qu’il y en aurait, et notamment parmi les chefs montagnards, qui commenceraient une nouvelle querelle en notre présence. Mais nous les fîmes marcher bras dessus bras dessous, et boire un verre de bon vin à la santé les uns des autres, à l’extinction de toutes les haines, et à la perpétuité de la bonne intelligence.
– Ce fut vraiment un heureux jour, dit le comte d’Huntinglen, et il ne sera pas oublié dans l’histoire du règne de Votre Majesté.
– Je ne voudrais pas qu’il le fût, milord ; je serais fâché que nos annales n’en parlassent point. Oui, oui, beati pacifici. Mes sujets anglais qui sont ici ne doivent pas être fâchés de m’avoir, car il est bon qu’ils sachent que le ciel leur a donné le seul homme pacifique qui soit jamais sorti de ma famille. Si Jacques Face-de-feu fût venu parmi vous, ajouta-t-il en regardant autour de lui, ou seulement mon bisaïeul de Flodden-Field !
– Nous l’aurions renvoyé dans le Nord, dit à voix basse un lord anglais.
– Ou du moins, répondit un autre sur le même ton, nous aurions eu un homme pour souverain, quoique ce n’eût été qu’un Ecossais.
– Et maintenant, mon jeune garçon, demanda le roi à lord Glenvarloch, où avez-vous passé le temps de votre vêlage[37] ?
– A Leyde, sire, répondit lord Nigel.
– Ah ! ah ! s’écria le roi, c’est un savant, et, sur mon ame, un jeune bomme modeste et ingénu, qui sait encore rougir, ce qu’ont oublié la plupart de nos jeunes gens qui ont voyagé et qui sont revenus ici des Messieurs. Nous le traiterons en conséquence.
Alors se redressant, toussant deux ou trois fois, et jetant autour de lui un coup d’œil qui semblait dire : – Vous allez avoir un échantillon de mon érudition supérieure, – le monarque savant commença à interroger Nigel en latin, tandis que tous les courtisans se pressaient autour de lui, qu’ils entendissent ou non cette langue[38].
– Hem ! hem ! Salve, bis quaterque, salve, Glenvarlochides noster ! Nuperne à Lugduno-Batavorum Britanniam re-diisti[39] ?
Le jeune lord répondit en faisant un profond salut :
– Imò, Rex augustissime. – Biennium ferè apud Lug-dunenses moratus sum[40].
Jacques continua :
– Biennium dicis ? benè, benè, optimè factum. – Non uno die quod dicunt… Intelligis, domine Glenvarlochides[41].
– Ah ! ah !
Nigel ne répondit que par un salut respectueux, et le roi, se tournant vers ceux qui étaient derrière lui, leur dit :
– Adolescentulus quidem ingenui vultûs, ingenuique pu-doris[42]. Et il continua ses savantes questions.
– Et quid hodiè Lugdunenses loquuntur ? – Vossius vester nihilne novi scripsit ? Nihil certè, quòd doleo, typis recenter edidit[43].
– Valet quidem Vossius, Rex benevole, répondit Nigel. At senex veneratissimus annum agit, ni fallor, septuagesimum[44].
– Virum, meherclè ! vix tant grandœvum crediderim, répondit le monarque. Et Vorstium iste, Arminii improbi successor œquè ac sectator, – herosne adhùc, ut cum Homero loquar, Ζωίς έστι, χαί έπί χθονί δέρχων[45].
La bonne fortune de Nigel voulut qu’il se souvînt que ce Vorstius, le théologien dont Sa Majesté venait de parler dans sa dernière question, avait soutenu contre Jacques une querelle de controverse dans laquelle le roi avait mis tant de chaleur, qu’il avait enfin fait sentir aux Provinces-Unies, dans sa correspondance officielle, qu’ils feraient bien d’employer le bras séculier pour arrêter les progrès de l’hérésie, en adoptant des mesures contre la personne du professeur ; demande que les principes de tolérance universelle de leurs hautes puissances leur firent éluder, quoique non sans difficulté. Instruit de ces circonstances, lord Glenvarloch, quoiqu’il ne fût courtisan que depuis cinq minutes, eut assez d’adresse pour répliquer ainsi qu’il suit :
– Vivum quidem, haud diù est, hominem videbam ; vigere autem quis dicat qui sub fulminibus eloquentiœ tuœ, Rex magne, jamdudùm pronus jacet et prostratus[46] ?
Ce tribut payé à ses talens polémiques porta à son comble la satisfaction et le bonheur de Jacques, qui triomphait déjà d’avoir pu donner de telles preuves d’érudition.
Il se frotta les mains, fit craquer ses doigts, rit à gorge déployée, et s’écria : Eugè ! bellè ! optimè ! puis, se tournant vers les évêques d’Excester et d’Oxford, qui étaient derrière lui, il ajouta : – Vous venez d’avoir, messieurs, un petit échantillon de la manière dont nous parlons latin en Ecosse. Nous voudrions que tous nos sujets en Angleterre connussent cette langue aussi bien que ce jeune lord. Et les autres jeunes gens bien nés de notre ancien royaume. Faites attention aussi que nous conservons la véritable prononciation romaine, comme les autres nations savantes du continent ; ce qui fait que nous pouvons converser avec tous les savans de quelque partie que ce soit de l’univers ; au lieu que vous autres Anglais vous avez adopté dans vos universités, fort savantes d’ailleurs, une manière de prononcer le latin qui fait, ne trouvez pas mauvais que je vous le dise franchement, qui fait, dis-je, qu’aucune nation sur la terre ne peut vous entendre que vous-mêmes. Il en est résulté que le latin, quoàd Anglos[47], cesse d’être communis lingua, le drogman ou interprète général de tous les savans de la terre.
L’évêque d’Excester baissa la tête, comme pour reconnaître la justesse de la critique du roi ; mais celui d’Oxford se redressa, comme s’il eût été disposé à braver le bûcher pour défendre la prononciation du latin adoptée dans son université, comme s’il s’agissait de quelque article de sa foi religieuse.
Le roi, sans attendre la réponse des deux prélats, continua à interroger Nigel, mais en employant sa langue naturelle.
– Et quel motif, mon jeune Alumnus[48] des muses, lui demanda-t-il, vous a engagé à quitter le nord ?
– Pour rendre mes hommages à Votre Majesté, répondit le jeune lord en fléchissant un genou, et pour lui soumettre cette humble et respectueuse supplique.
La vue d’un pistolet dirigé contre lui aurait certainement fait tressaillir le roi d’une manière plus prononcée ; mais, en mettant à part la frayeur, le danger eût à peine été plus désagréable à son indolence habituelle.
– Et cela est donc bien vrai ! s’écria le roi : il est donc dit que pas un de nos sujets, ne fût-ce que pour la rareté du fait, ne viendra d’Ecosse, si ce n’est ex proposito, dans le dessein bien formé de voir ce qu’il pourra tirer de son souverain ! Il n’y a que trois jours que nous avons presque manqué de perdre la vie et de faire porter le deuil à trois royaumes, par la hâte avec laquelle un manant maladroit est venu nous jeter dans la main je ne sais quelle pétition ; et voilà que, jusque dans notre cour, nous sommes exposé à une pareille impunité. – Remettez ce papier à notre secrétaire d’Etat, milord ; remettez-lui ce papier.
– J’ai déjà remis mon humble supplique au secrétaire d’Etat de Votre Majesté, répondit lord Glenvarloch ; mais il paraît…
– Qu’il n’a pas voulu la recevoir ? dit le roi en l’interrompant. Sur mon ame, notre secrétaire connaît beaucoup mieux que nous cet article des prérogatives royales qu’on appelle un refus, et il ne veut écouter que ce qu’il lui plaît. Je crois que je serais pour lui un meilleur secrétaire qu’il ne l’est pour moi. – Hé bien, milord, vous êtes le bienvenu à Londres, et, comme vous me paraissez un jeune homme instruit et intelligent, je vous invite à tourner le nez du côté du nord aussitôt que vous le trouverez convenable, et à vous fixer quelque temps à Saint-André[49]. Nous serons très-charmé d’apprendre que vous faites de nouveaux progrès dans vos études. Incumbite remis fortiter.
Tout en parlant ainsi, le roi tenait la pétition du jeune lord d’un air d’insouciance, en homme qui attend l’instant où le suppliant lui aura tourné le dos, pour s’en débarrasser et la mettre dans un lieu où il ne la reverra plus. Nigel, qui lisait cette détermination dans les regards froids et indifférens du monarque, et dans la manière dont il roulait et chiffonnait sa supplique entre ses mains, se releva avec un sentiment amer de désappointement qui allait même jusqu’à la colère. Mais le comte d’Huntinglen, qui était près de lui, l’arrêta en touchant d’une manière presque imperceptible le pan de son habit, et Nigel, comprenant cet avis, ne s’éloigna de la personne du roi que de quelques pas. Cependant le comte s’agenouilla à son tour devant le roi, et lui dit :
– Votre Majesté daignera-t-elle se rappeler, sire, que vous m’avez promis, dans une certaine occasion, de m’accorder une grâce chaque année de votre précieuse vie ?
– Je me le rappelle fort bien, répondit le roi, et j’ai de bonnes raisons pour me le rappeler. Ce fut lorsque vous m’arrachâtes des mains de ce traître de Ruthven, qui avait jeté ses griffes autour de notre cou royal ; et lorsque, en sujet fidèle, vous lui enfonçâtes votre poignard dans le sein. Nous vous promîmes alors, comme vous venez de nous le rappeler (ce qui n’était pas bien nécessaire), étant à peu près hors de nous, dans l’excès de la joie où nous mit notre délivrance, nous vous promîmes de vous accorder une faveur tous les ans ; promesse que nous confirmâmes quand nous eûmes repris l’entier usage de nos facultés royales ; mais restrictivè et conditionaliter, c’est-à-dire pourvu que les demandes de Votre Seigneurie fussent telles, que nous puissions raisonnablement les lui accorder dans l’exercice de notre royale discrétion.
– C’est la vérité, très-gracieux souverain ; mais oserai-je encore vous demander si j’ai jamais excédé les bornes de vos bontés ?
– Non, sur mon ame ! je ne me souviens pas que vous m’avez jamais demandé autre chose qu’un chien, un faucon, un daim de notre parc de Theobalds, ou quelque autre bagatelle semblable. – Mais où voulez-vous en venir avec cette préface ?
– A la grâce que j’ai à vous demander, sire ; et c’est qu’il plaise à Votre Majesté de jeter les yeux à l’instant sur le placet de lord Glenvarloch, et de prononcer sur ce qu’il contient comme votre jugement royal le trouvera juste et convenable, sans consulter votre secrétaire ni aucun membre de votre conseil.
– Sur mon ame, cela est fort étrange ! Vous plaidez en faveur du fils de votre ennemi.
– D’un homme qui avait été mon ennemi, sire, jusqu’à ce que Votre Majesté en eût fait mon ami.
– Bien parlé, milord, et avec un esprit véritablement chrétien. – Quant à la supplique de ce jeune homme, je puis aisément deviner ce qu’elle contient ; et, pour dire la vérité, j’avais promis à George Heriot de lui être favorable. – Mais voici où le soulier blesse. – Steenie et Charles se sont déclarés contre lui, et il en est de même de votre propre fils, milord ; c’est pourquoi je pense qu’il vaut mieux qu’il retourne en Ecosse, avant que quelqu’un d’eux lui joue un mauvais tour.
– Si Votre Majesté me permet de le lui dire, sire, ce n’est ni sur l’opinion de mon fils, ni sur celle d’aucun autre jeune écervelé, que je règle ma conduite.
– Et, par l’ame de mon père ! ils n’influeront pas sur la mienne. Aucun d’eux ne jouera le roi avec moi. Je ferai ce que je veux et ce que je dois faire, en monarque souverain.
– Votre Majesté m’accorde donc ma demande ?
– Oui, oui, sur mon ame, je vous l’accorde. Mais suivez-moi par ici, je veux vous parler en particulier.
A ces mots, il fit passer le comte d’Huntinglen au milieu des courtisans, qui regardaient cette scène extraordinaire en silence et avec une grande attention, comme c’est l’usage dans les cours. Le roi entra d’un pas précipité dans un petit cabinet, et son premier soin fut de dire au comte de fermer la porte ; mais il révoqua cet ordre au même instant, en lui disant : – Non, non, sur mon ame ! je suis roi ; je ferai ce que je veux et ce que je dois faire. – Je suis justus et tenax propositi, comte. – Cependant, tenez-vous près de la porte, lord Huntinglen, de crainte que Steenie n’arrive avec son humeur de fou.
– O mon pauvre maître ! pensa le comte en soupirant, quand vous habitiez le froid climat de l’Ecosse, un sang plus chaud circulait dans vos veines.
Le roi parcourut la pétition à la hâte, jetant de temps en temps les yeux du côté de la porte, et les reportant promptement sur le papier qu’il avait à la main, comme s’il eût craint que lord Huntinglen, qu’il respectait, ne s’aperçût de sa timidité.
– Il faut que j’en convienne, dit le roi après avoir terminé sa lecture, ce jeune homme se trouve dans une position bien dure ; – plus dure même qu’on ne me l’avait représentée, car j’avais déjà entendu parler de cette affaire. Il ne demande l’argent que nous lui devons que pour racheter le domaine de ses pères. – Mais, au bout du compte, il aura d’autres dettes à acquitter. – Qu’a-t-il besoin de tant de terres ? – Il faut que le domaine parte, Huntinglen ; il faut qu’il parte. Il a été promis à Steenie par notre chancelier d’Ecosse. Il contient la meilleure chasse de tout ce royaume. Charles et Steenie veulent y courre le cerf l’année prochaine. Il faut qu’ils aient ce domaine, il le faut. – Quant à notre dette, elle lui sera payée à plack et bawbee[50], et il pourra dépenser à notre cour l’argent qu’il recevra. S’il est si affamé de terre, nous lui emplirons l’estomac de terres anglaises qui ont une double valeur : oui, nous lui en donnerons dix fois autant que ces maudites montagnes, ces rochers, ces bruyères et ces marécages dont il est si épris.
En parlant ainsi, le pauvre roi marchait en long et en large dans l’appartement, dans un état d’incertitude digne de compassion, et il paraissait encore plus ridicule par la manière dont il allait les jambes écartées, et par l’air gauche avec lequel il jouait avec les nœuds de rubans qui attachaient la partie inférieure de ses vêtemens.
Le comte d’Huntinglen l’écouta avec beaucoup de sang-froid, et lorsqu’il eut cessé de parler : – Votre Majesté me permettra-t-elle, lui dit-il, de lui citer la réponse que fit Naboth à Achab, qui convoitait son vignoble ? – A Dieu ne plaise que je t’abandonne l’héritage de mes pères !
– Eh ! milord, eh ! s’écria Jacques, en rougissant jusqu’au blanc des yeux, j’espère que vous n’avez pas le dessein de m’apprendre la théologie ? Vous ne devez pas craindre que je refuse de rendre justice à qui que ce soit ; et, puisque Votre Seigneurie ne veut pas m’aider à arranger cette affaire d’une manière plus amiable, – qui serait, à ce qu’il me semble, plus utile pour le jeune homme, comme je vous l’ai déjà dit, – hé bien ! – puisqu’il le faut, de par la mort ! je suis roi, je suis le maître, il aura son argent ; et, quand il aura racheté sa terre, qu’il y bâtisse une église ou un moulin si bon lui semble.
A ces mots, il écrivit un ordre sur la trésorerie d’Ecosse, pour la somme en question, et il ajouta : – Je ne vois pas trop comment ils pourront payer cet argent, mais je réponds qu’avec cet ordre il en trouvera chez les orfèvres, qui en ont pour tout le monde, excepté pour moi. – Et maintenant, milord d’Huntinglen, vous voyez que je ne suis pas un homme sans parole, qui refuse de tenir ce qu’il vous a promis ; ni un Achab qui convoite le vignoble de Naboth ; ni un nez de cire que des favoris font tourner d’un côté et de l’autre, comme bon leur semble. J’espère que vous conviendrez que je ne suis rien de tout cela ?
– Vous êtes mon roi, et le plus noble des princes, répondit le comte en fléchissant un genou pour baiser la main de Sa Majesté, juste et généreux quand vous écoutez la voix de votre propre cœur.
– Oui, oui, dit le roi d’un air de bonté, en relevant son fidèle serviteur, voilà ce que vous dites tous quand je fais quelque chose qui vous convient. – Tenez, prenez cet ordre, et allez-vous-en bien vite avec ce jeune homme ; car je suis surpris que Steenie et Charles ne soient pas encore venus nous surprendre.
Le comte d’Huntinglen se hâta de sortir du cabinet, car il prévoyait une scène dont il ne se souciait pas d’être témoin, et qui manquait rarement d’arriver quand Jacques faisait sur lui-même un effort pour prouver qu’il était roi et maître, comme il s’en vantait, sans consulter le bon plaisir de son impérieux favori, le duc de Buckingham, qu’il nommait Steenie, d’après une ressemblance supposée entre ses beaux traits et ceux que les peintres italiens ont donnés au premier des martyrs, à saint Etienne.
Dans le fait, ce favori hautain, qui jouissait de la bonne fortune, assez rare, d’être aussi bien avec l’héritier présomptif du trône qu’avec le monarque régnant, n’avait pas conservé, à beaucoup près, le respect qu’il témoignait à son souverain dans le commencement de sa faveur, et les courtisans les plus déliés croyaient voir que Jacques se soumettait à sa domination par habitude, par timidité, par crainte d’avoir à essuyer une bourrasque, plutôt que par une continuation de l’amitié qu’il avait eue pour celui dont la grandeur était l’ouvrage de ses mains. Ce fut donc pour s’épargner le désagrément de voir ce qui se passerait probablement lors de l’arrivée du duc, et pour épargner au roi la nouvelle humiliation que la présence d’un témoin lui aurait fait éprouver, que le comte sortit du cabinet le plus promptement possible, après avoir eu soin de mettre dans sa poche l’ordre important qu’il venait d’obtenir.
Dès qu’il fut rentré dans la salle d’audience, il chercha promptement lord Glenvarloch. Celui-ci s’était retiré dans une embrasure de croisée pour se dérober aux regards des courtisans, qui ne semblaient disposés qu’à lui accorder cette attention qui naît de la surprise et de la curiosité. Lord Huntinglen, le prenant par le bras, sans lui parler, le fit sortir de la salle d’audience pour rentrer dans le salon qui la précédait. Ils y trouvèrent le digne orfèvre, qui vint à leur rencontre, les yeux étincelans de curiosité. Le comte d’Huntinglen modéra son impatience en lui disant : – Tout va bien. – Votre barque vous attend-elle ? – Heriot lui répondit affirmativement. – En ce cas, reprit le comte, vous me reconduirez un bout de chemin, comme disent les bateliers ; et, pour m’acquitter avec vous, je vous donnerai à dîner à tous deux, car il faut que nous ayons une conversation ensemble.
Ils suivirent le comte en silence, et ils venaient d’entrer dans la seconde antichambre quand l’annonce officielle des huissiers de la chambre et le murmure que firent entendre les courtisans, qui se répétaient les uns aux autres à demi-voix : – Le duc ! le duc ! leur apprirent l’arrivée du favori tout-puissant.
Il entra ce malheureux favori de la cour, portant le costume somptueux et pittoresque qui vivra à jamais sur la toile de Vandick, et qui caractérise si bien le siècle orgueilleux où l’aristocratie, quoique minée de toutes parts et s’approchant du terme de sa chute, cherchait, par la profusion de ses dépenses et par l’éclat de son extérieur, à prouver sa supériorité sur les classes subalternes de la société. Sa taille majestueuse, la régularité de ses traits, son air imposant, sa démarche aisée, ses gestes pleins de grâce : tout contribuait à faire que ce vêtement magnifique lui allait mieux qu’à aucun de ses contemporains. En ce moment, pourtant, sa physionomie semblait annoncer qu’il était agité par une violente colère ; ses habits étaient plus en désordre que le lieu ne semblait le permettre ; son pas était précipité, et sa voix impérieuse.
Chacun remarqua son front sourcilleux, et l’on se retira avec tant de précipitation pour lui faire place, que le comte d’Huntinglen, qui n’affecta point en cette occasion une hâte extraordinaire, et ses deux compagnons, qui ne voulaient ni ne pouvaient décemment s’éloigner de lui, restèrent seuls au milieu de l’appartement, et se trouvèrent sur le chemin du favori courroucé. Il toucha sa toque d’un air fier en regardant Huntinglen, mais il se découvrit entièrement la tête devant George Heriot, et le salua profondément avec un air de respect moqueur. L’orfèvre lui rendit son salut de la manière la plus simple et sans la moindre affectation, en lui disant : – Trop de politesse, milord-duc, n’est pas toujours un signe de bienveillance.
– Je suis fâché que vous pensiez ainsi, maître Heriot, répondit le duc. Mon seul but, en vous rendant mes hommages, est de vous demander votre protection, monsieur, et l’honneur de votre patronage. – Vous êtes devenu, à ce que j’ai appris, un solliciteur à la cour, – un protecteur, – un distributeur des faveurs du souverain. – Vous appuyez les prétentions des hommes de mérite et de qualité qui ont le malheur d’être sans le sou. Je souhaite que vos sacs lestent suffisamment votre barque pour vous mener jusqu’au port.
– Ils me mèneront d’autant plus loin, milord, répondit le citadin, que je n’ai pas dessein de naviguer beaucoup.
– Vous ne vous rendez pas la justice qui vous est due, mon cher maître Heriot, répliqua le duc sur le même ton d’ironie. Pour le fils d’un chaudronnier d’Edimbourg, vous avez à la cour un parti formidable. – Aurez-vous la bonté de me présenter au noble lord qui a eu l’honneur d’obtenir votre protection ?
– Ce sera moi qui aurai cet avantage, dit le comte d’Huntinglen avec un peu d’emphase. Milord-duc, je suis charmé de vous faire connaître Nigel Olifaunt, lord de Glenvarloch, représentant d’une des plus anciennes et des plus puissantes maisons baroniales d’Ecosse. – Lord Glenvarloch, je vous présente à Sa Grâce le duc de Buckingham, représentant de sir George Villiers, chevalier de Brookesby, dans le comté de Leicester.
Le duc rougit en saluant lord Glenvarloch d’un air de dédain, et Nigel lui rendit cette courtoisie avec hauteur et avec une indignation mal déguisée.
– Nous nous connaissons donc l’un l’autre, dit le duc après un moment de silence. Et, comme s’il eût vu dans les traits du jeune lord quelque chose qui méritait une attention plus sérieuse que la raillerie amère avec laquelle il avait commencé la conversation : – Nous nous connaissons répéta-t-il ; et vous me connaissez, milord, pour votre ennemi.
– Je vous remercie de votre franchise, milord-duc, répondit Nigel ; un ennemi déclaré vaut mieux qu’un faux ami.
– Quant à vous, lord Huntinglen, dit le duc, il me semble que vous avez excédé les bornes que vous deviez vous prescrire, comme père de l’ami du prince, qui est aussi le mien.
– Sur ma foi, milord-duc, répondit le comte, il est aisé d’excéder des bornes dont on ne connaît pas l’existence. Ce n’est pour obtenir ni ma protection ni mon approbation que mon fils voit une compagnie d’un rang si élevé.
– Oh ! milord, s’écria le duc, nous vous connaissons, et nous vous permettons tout. Vous êtes de ces gens qui croient que le mérite d’une bonne action doit rejaillir sur tout le reste de leur vie.
– Et quand cela serait, milord, répondit le vieux duc ; par ma foi ! j’ai du moins l’avantage sur ceux qui pensent de même sans avoir jamais rien fait qui leur en donne le droit. – Mais je ne veux pas avoir de querelle avec vous, milord ; nous ne pouvons être ni amis ni ennemis : vous avez votre chemin et moi le mien.
Buckingham ne lui répondit qu’en remettant sur sa tête sa toque surmontée d’un superbe panache, et en secouant la tête d’un air d’insouciance et de mépris. Il traversa l’appartement pour entrer dans ceux qui conduisaient chez le roi. Les deux lords et Heriot, sortant du palais, se placèrent dans la barque du citadin.
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