‹ Les Aventures de NigelChapitre 9 sur 38 · Chapitre 8

Chapitre 8

« Voyez cette matrone, et ne souriez pas

« De la coiffe en clocher qui couvre ses appas.

« On voyagerait loin sans trouver sa pareille.

« De Denys-le-Tyran je l’appelle l’oreille :

« Par oreille j’entends cet horrible donjon

« Qui, de l’oreille humaine imitant la façon,

« Bien loin de là portait au roi pusillanime

« Jusqu’au moindre soupir que poussait sa victime.

« Tout ce qui chaque jour arrive en la Cité

« Est de Marthe connu ; tout par elle est conté,

« Pourvu que son profit ou le vôtre l’exige. »

La Conspiration.

Il est nécessaire que nos lecteurs fassent maintenant connaissance avec un autre personnage bien plus affairé, bien plus important que son rang dans la société ne semblait l’annoncer, en un mot, avec dame Ursule Suddlechops, femme de Benjamin Suddlechops, le barbier le plus renommé de Fleet-Street. Cette dame avait des qualités qui lui étaient particulières ; mais son principal mérite, s’il faut en croire ce qu’elle disait elle-même, était un désir sans bornes de rendre service à son prochain. Laissant son époux, maigre et à demi affamé, se vanter d’avoir le coup de rasoir le plus léger de tous les barbiers de Londres, et desservir une boutique où de faméliques apprentis écorchaient le menton de ceux qui étaient assez fous pour le confier entre leurs mains, elle s’occupait d’un commerce séparé et plus lucratif, mais qui se divisait en tant de branches divergentes, qu’elles semblaient quelquefois se diriger en sens inverse.

Ses fonctions les plus relevées et les plus importantes étaient d’une nature secrète et confidentielle ; et dame Ursule Suddlechops était connue pour n’avoir jamais trahi la confiance de ceux qui employaient son ministère, à moins qu’elle n’eût été mal payée de ses services, ou que quelqu’un ne trouvât le moyen par un double paiement de se faire initier dans le mystère. Or ces deux cas étaient si rares, que sa discrétion continuait à passer pour être aussi irréprochable que son honnêteté et sa bienveillance.

Dans le fait, c’était une matrone admirable, et qui savait se rendre utile à la fragilité humaine dans la naissance, les progrès et les suites d’une tendre passion. Elle connaissait les moyens de ménager une entrevue à des amans qui lui donnaient de bonnes raisons pour se voir en particulier, de soulager une belle qui avait fait un faux pas, du fardeau qui en était la suite, et peut-être d’établir le rejeton d’un amour illégitime comme héritier d’une famille où l’amour était légitime, mais où il ne se trouvait pas d’héritier. Elle pouvait faire encore plus, et elle possédait des secrets plus importans et qu’elle faisait payer plus cher. Elle était élève de mistress Turner, et elle avait appris d’elle la manière de faire l’empois jaune, et deux ou trois autres secrets d’une importance encore plus grande, quoique peut-être aucun d’eux ne fût aussi criminel que ceux dont sa maîtresse avait été accusée. Mais toutes les parties sombres et tristes de son caractère étaient couvertes par une apparence de gaieté et de bonne humeur ; par l’enjouement et la plaisanterie qu’elle savait employer pour se concilier les vieilles gens de son voisinage, et par une foule de petits moyens qu’elle avait pour se rendre utile à la jeunesse, surtout à celle de son propre sexe.

Dame Ursule paraissait à peine avoir passé quarante ans ; elle avait de l’embonpoint sans excès, des traits agréables, et son visage, quoique teint de couleurs un peu trop vives, avait une expression joyeuse et animée qui faisait valoir les restes d’une beauté sur son déclin. Jusqu’à une distance assez considérable de sa demeure, on croyait qu’un mariage ou un baptême ne pouvait se célébrer convenablement sans que dame Ursley, comme on l’appelait, y fût présente. Elle imaginait toutes sortes de jeux et de passe-temps pour amuser la compagnie nombreuse que l’hospitalité de nos ancêtres rassemblait en pareille occasion, de sorte que sa présence à ces cérémonies joyeuses passait pour être indispensable dans toutes les familles de moyen rang. On lui supposait aussi une telle connaissance des détours variés de la vie, qu’elle était la confidente volontaire de la moitié des amans de son voisinage, qui lui communiquaient leurs secrets et recevaient ses conseils. Les riches récompensaient ses services en lui donnant des bagues, des colliers ou des pièces d’or, ce qu’elle préférait à tout ; et elle avait la générosité de donner aux pauvres des secours gratuits, d’après le principe qui porte les jeunes médecins à les soulager de même, partie par compassion, partie pour s’entretenir la main.

La réputation de dame Ursley dans la Cité était si grande que sa pratique s’était étendue bien au-delà de Temple-Bar, et qu’elle avait des connaissances, disons même des protecteurs et des protectrices, parmi les gens de qualité, dont le rang, attendu que leur nombre était moins considérable, et la difficulté d’approcher de la sphère de la cour beaucoup plus grande, avait un degré d’importance inconnu de nos jours, où le bout du pied du bourgeois presse de si près le talon du courtisan. Elle maintenait ses relations avec cette classe supérieure de pratiques, soit par un petit commerce de parfums, d’essences, de pommades, et de parures de tête venant de France, de porcelaines et d’ornemens de la Chine qui commençaient déjà à devenir à la mode, pour ne rien dire de drogues de diverses espèces, principalement à l’usage des dames ; mais aussi par d’autres services qui concernaient plus directement les branches secrètes de sa profession, auxquelles nous avons déjà fait allusion.

Avec des moyens si variés et si multipliés de réussir, dame Ursule était pourtant pauvre, et elle aurait probablement été plus riche ainsi que son mari, si elle avait renoncé aux affaires de son négoce pour s’occuper tranquillement à aider Benjamin dans celles de sa boutique. Mais Ursule aimait la bonne chère, et il ne lui était pas plus possible de s’accoutumer à l’économie de la table du barbier, que d’endurer la monotonie uniforme de sa conversation.

C’est dans la soirée du jour où lord Nigel Olifaunt avait dîné chez le riche orfèvre, que nous devons mettre en scène Ursule Suddlechops. Elle avait fait le matin un long voyage jusqu’à Westminster, était fatiguée, et s’était assise dans un grand fauteuil de bois devenu luisant à force d’avoir servi, au coin d’une cheminée où brûlait un feu brillant, quoique peu considérable ; entre le sommeil et la veille, elle regardait bouillir à petits bouillons un pot d’ale bien épicée sur la surface de laquelle nageait une petite pomme sauvage grillée. A l’autre coin de la cheminée, une jeune mulâtresse veillait avec encore plus d’attention à la cuisson d’un ris de veau placé dans une casserole d’argent, mets sur lequel Ursule comptait sans doute pour terminer une journée qui avait été bien employée, dont elle croyait les travaux finis, et dont elle pensait avoir le reste à sa disposition. Elle se trompait pourtant, car à l’instant même où l’ale était bonne à boire, et où la jeune servante basanée lui annonçait que le ris de veau était prêt à être mangé, la voix aigre et fêlée de Benjamin se fit entendre au bas de l’escalier.

– Ma femme ! – Dame Ursule ! – Ma femme ! – Mon amour ! – On vous attend avec plus d’impatience qu’un rasoir émoussé n’attend le cuir.

– Je voudrais que ton rasoir te coupât le sifflet, vieil âne, murmura-t-elle dans le premier moment d’impatience. – Et qu’y a-t-il donc, M. Suddlechops ? s’écria-t-elle ; je vais me coucher ; je n’ai fait que courir toute la journée.

– Ce n’est pas moi qui ai besoin de vous, ma femme, mon doux cœur, répondit le patient barbier ; c’est la servante écossaise du voisin Ramsay qui veut vous parler sur-le-champ.

En entendant les mots de mon doux cœur, dame Ursule jeta un regard de connaisseuse sur son ris de veau qui était cuit à point ; elle poussa un soupir, et répondit :

– Dites à Jenny de monter, M. Suddlechops ; je serai charmée d’entendre ce qu’elle veut me dire. Elle ajouta d’un ton plus bas : – J’espère qu’elle ira au diable, brûlée dans une chemise enduite de poix, comme y sont allées avant elle tant d’autres sorcières écossaises.

Jeannette entra, et comme elle n’avait pas entendu le souhait charitable de dame Suddlechops, elle la salua avec beaucoup de respect, et lui dit que sa jeune maîtresse, venant de rentrer indisposée, désirait voir dame Ursley à l’instant même.

– Mais, Jenny, ne suffira-t-il pas que j’y aille demain matin, ma bonne femme ? demanda dame Ursule. J’ai déjà été aujourd’hui à Whitehall, et j’ai les jambes lasses, ma chère amie.

– Hé bien, répondit Jeannette avec beaucoup de sang-froid, puisqu’il en est ainsi, il faut que je prépare les miennes pour aller plus loin. Je vais aller jusqu’à Hungerford-Stairs chercher la vieille mère Redcap, qui a, comme vous, des secrets pour soulager bien des maux ; car il faut que ma jeune maîtresse voie une de vous deux avant de se coucher ; c’est tout ce que j’en sais.

Et, sans insister davantage, la vieille émissaire, faisant un demi-tour sur le talon, se disposait à partir quand dame Ursule s’écria : – Non, Jenny, non ! Si cette chère enfant, votre maîtresse, a besoin de bons avis et de soins intelligens, il ne faut pas que vous alliez chez la mère Redcap. Que des femmes de matelots, des filles d’ouvriers la consultent, à la bonne heure ; mais pour la jolie mistress Marguerite, la fille de l’horloger de Sa très-sacrée Majesté, ce sera moi, moi seule qui me rendrai près d’elle. Ainsi je vais prendre mes patins et ma mante, et je pars à l’instant. Mais dites-moi vous-même, ma bonne Jenny, n’êtes-vous pas quelquefois ennuyée des fantaisies de votre jeune maîtresse, qui change souvent d’avis vingt fois dans un jour ?

– Non, sur ma foi, répondit la patiente servante, si ce n’est qu’elle est parfois un peu difficile sur le blanchissage de ses dentelles. Mais j’ai été près d’elle depuis qu’elle est née, ma voisine, et cela fait une différence.

– Sans doute, dit dame Ursule en s’entourant d’un grand mouchoir pour se garantir du froid de la nuit, et vous savez fort bien qu’elle a deux cents livres de rente en bonnes terres.

– Que sa grand’mère lui a léguées, la bonne femme ! Que Dieu ait pitié de son ame ! Elle ne pouvait les laisser à personne qui les méritât mieux.

– C’est vrai, c’est vrai ; car avec tous ses petits caprices, j’ai toujours dit que mistress Marguerite Ramsay était la plus jolie fille du quartier ; mais je garantirais que la pauvre enfant n’a pas eu à souper.

– Je ne dis pas le contraire, dame Ursley, car mon maître ayant dîné en ville avec elle, et les deux apprentis étant sortis pour aller les chercher, après avoir fermé la boutique, la cuisinière et moi nous avons été chez Sandy Macgivin, pour voir une amie arrivée d’Ecosse.

– Comme cela était bien naturel, mistress Jeannette, dit dame Ursule, qui trouvait son intérêt à être toujours de l’avis des autres, quoi qu’ils pussent dire.

– De manière que le feu s’est éteint, ajouta Jenny.

– Ce qui était encore bien naturel, dit dame Suddlechops. Mais en deux mots comme en quatre, Jenny, j’emporterai le petit souper que j’avais préparé, car je n’ai pas dîné aujourd’hui, et il est possible que la jolie mistress Marguerite mange un morceau avec moi, car c’est quand elles ont l’estomac vide, mistress Jeannette, que les jeunes filles se mettent dans la tête toutes ces fantaisies de maladie.

A ces mots elle mit entre les mains de Jenny le pot d’argent dans lequel elle avait versé l’ale épicée bien chaude, et se levant avec l’air de résignation d’une femme déterminée à sacrifier son inclination à son devoir, elle mit sa grande mante, sous les amples plis de laquelle elle cacha la casserole contenant le ris de veau ; après quoi elle ordonna à la petite mulâtresse de marcher devant elle avec une lanterne pour les éclairer.

– Et où allez-vous si tard ? lui demanda son mari comme elle traversait la boutique, où il était occupé avec ses apprentis à manger un morceau de stockfish et des navets.

– Où vous ne pourriez aller pour moi, Gaffie, lui répondit-elle avec un air de froideur méprisante ; et par conséquent je n’ai pas besoin de vous le dire.

Benjamin était trop accoutumé aux manières indépendantes de sa femme pour lui faire une question de plus, et dans le fait la dame n’attendit pas qu’il la questionnât davantage ; mais elle sortit sans s’arrêter, en disant à l’aîné des apprentis de ne pas se coucher qu’elle ne fût rentrée, et de veiller à la maison.

La nuit était sombre et pluvieuse, et quoique la distance qui séparait les deux boutiques ne fût pas considérable, dame Ursule, qui marchait en relevant ses jupons, trouva encore le temps de se livrer aux réflexions que lui suggérait sa mauvaise humeur.

– Qu’ai-je donc fait, pensait-elle, pour être obligée d’être ainsi aux ordres de chaque vieille folle, ou de la première jeune tête sans cervelle à qui il plaît de me faire appeler ? On m’a fait trotter de Temple-Bar à White-Chapel pour la femme d’un fabricant d’épingles qui s’était piqué le doigt. Puisque son mari avait fait l’arme qui l’avait blessée, que ne se chargeait-il de guérir la blessure ? Et voilà le tour de cette petite fantasque, la jolie mistress Marguerite. Jolie ! une poupée de Hollande l’est autant. Et elle a des caprices et des fantaisies comme si c’était une duchesse. Je l’ai vue, le même jour, têtue comme une mule, et variable comme une girouette. Je voudrais bien savoir si le cerveau fêlé de son vieux fou de père renferme plus de lubies. Mais elle a deux cents livres sterling de rente en terres dans un pays de chien ; le père a la main serrée au milieu de toutes ses bizarreries ; il est notre propriétaire, et elle nous a obtenu de lui un délai pour payer nos loyers : ainsi donc, Dieu me soit en aide ! il faut de la complaisance. D’ailleurs la petite capricieuse est la seule porte par laquelle je puisse arriver au secret de maître George Heriot, et ma réputation est intéressée à y réussir : par conséquent andiamos, comme on dit en langue franque.

Tout en faisant ces réflexions, elle marchait à grands pas, et elle ne tarda pas à arriver à la porte de l’horloger. Jeannette l’ouvrit par le moyen d’un passe-partout, et dame Ursule entra, marchant tantôt bien éclairée, tantôt dans les ténèbres, non comme l’aimable lady Christabelle au milieu de sculptures gothiques et d’antiques armures, mais cherchant à se frayer un chemin parmi des débris de vieilles machines et des modèles de nouvelles inventions dans les différentes branches de la mécanique, monumens d’une industrie sans utilité, dont la plupart n’avaient pas même reçu la dernière main, qui encombraient toute la maison, et contre lesquels elle heurtait à chaque pas.

Elles arrivèrent enfin, par un escalier fort étroit, à l’appartement de la jolie mistress Marguerite, où cette Cynosure[35], point de mire de tous les jeunes garçons de Fleet-Street assez hardis pour lever les yeux jusqu’à elle, était assise d’un air moitié boudeur, moitié mécontent. Ses épaules blanches s’arrondissaient en ligne courbe, son menton à fossette reposait sur le creux de sa petite main, dont les doigts étaient allongés sur sa bouche, tandis que son coude était appuyé sur une table, et que ses yeux étaient fixés sur le charbon qui brûlait encore dans une petite grille, mais sur le point de s’éteindre. A peine tourna-t-elle la tête quand dame Ursule entra ; et, lorsque la vieille servante écossaise annonça, d’une voix claire et assurée, l’arrivée de cette estimable matrone, mistress Marguerite, sans déranger sa jolie taille, se contenta de murmurer quelques mots qui furent inintelligibles.

– Allez à la cuisine avec Willie, mistress Jeannette, dit dame Ursule, qui était habituée à toutes les frasques de ceux à qui elle avait affaire ; mettez au coin du feu le pot et la casserole, et allez-vous-en, il faut que je parle en particulier à mon cher amour, mistress Marguerite. – Et d’ici à l’église de Bow, il n’y a pas un garçon qui ne m’enviât ce privilège.

Jeannette se retira, comme on le lui ordonnait, et dame Ursule ayant remué les restes du feu pour entretenir la chaleur sous sa casserole, s’approcha de la filleule de l’orfèvre, et, baissant la voix, lui demanda d’un ton confidentiel : – Qu’avez-vous donc, ma belle enfant, la fleur de mes voisines ?

– Rien, dame Ursule, répondit Marguerite avec un peu d’impatience ; et elle changea d’attitude, de manière à tourner presque le dos à celle qui l’interrogeait.

– Rien, mon oiseau de paradis ! Et êtes-vous dans l’usage de faire ainsi lever vos amis pour rien au milieu de la nuit ?

– Ce n’est pas moi qui vous ai envoyé chercher.

– Et qui est-ce donc ? Si l’on n’était pas venu me chercher, je ne serais pas venue ici à une pareille heure, je vous en réponds.

– Je présume que c’est cette vieille folle de Jenny qui se l’est mis dans la tête, car depuis deux heures elle ne fait que m’étourdir en me parlant de vous et de la mère Redcap.

– De moi et de la mère Redcap ! c’est vraiment une folle d’accoupler ainsi les gens. – Mais allons, ma jolie petite voisine, Jenny après tout n’est pas aussi folle qu’on pourrait le croire, car elle a senti que la mère Redcap n’est pas en état de donner aux jeunes têtes les avis dont elles ont besoin, et elle a été chercher du secours où elle savait qu’elle en trouverait. Ainsi donc, ma jolie enfant, rassurez votre petit cœur, dites-moi ce qui vous tourmente, et fiez-vous à dame Ursule pour y trouver un remède.

– Puisque vous êtes si savante, mère Ursule, vous pouvez deviner ce que j’ai sans que je vous le dise.

– Sans doute ! mon enfant, sans doute ; personne ne peut jouer mieux que moi au vieux jeu, dites-moi à quoi ressemble ce que je pense ? Hé bien, je garantis que votre petite tête est en feu, parce qu’elle désire porter une parure plus haute d’un pied que celles de nos dames de la Cité. – Ou peut-être avez-vous envie de faire une partie de plaisir à Islington ou à Ware, et votre père a de l’humeur et ne veut pas y consentir. – Ou…

– Vous êtes une vieille folle, dame Suddlechops, et vous ne devriez pas vous mêler de choses auxquelles vous n’entendez rien.

– Aussi folle qu’il vous plaira, mistress Marguerite, répondit dame Ursule, offensée à son tour ; mais quant à vieille, je ne le suis pas plus que vous de beaucoup d’années.

– Ah ! nous nous fâchons ! Eh ! dites-moi, s’il vous plaît, madame Ursule, comment se fait-il que vous qui n’êtes pas plus vieille que moi de beaucoup d’années, vous veniez m’entretenir de pareilles fadaises, moi qui suis plus jeune que vous d’un assez grand nombre, et qui ai assez de bon sens pour me soucier fort peu d’une parure de tête, ou d’Islington ?

– Fort bien, ma belle, fort bien, dit la sage conseillère en se levant ; je vois que je ne puis être bonne à rien ici ; et il me semble que, puisque vous savez mieux que personne ce qu’il vous faut, vous pourriez vous dispenser de déranger les gens à minuit pour leur demander des avis.

– Mais vraiment vous êtes en colère, ma bonne mère, dit Marguerite en la retenant ; cela vient sans doute de ce que vous êtes sortie ce soir sans avoir soupé, car je ne vous ai jamais vue de mauvaise humeur quand votre estomac ne vous demande rien. – Jeannette ! Jeannette ! apportez une assiette et du sel pour dame Ursule. – Et qu’avez-vous donc dans ce pot ? De l’ale ? Fi donc ! – Jeannette, jetez-la par la fenêtre, ou plutôt gardez-la pour le déjeuner de mon père ; et apportez la bouteille de vin des Canaries qu’on lui avait préparée. Au milieu de ses profonds calculs, il ne saura seulement pas s’il boit de la bière ou du vin.

– Je pense comme vous, ma chère enfant, dit dame Ursule, dont le déplaisir momentané s’évanouissait en voyant ces préparatifs de bonne chère ; et s’établissant dans un grand fauteuil devant une table à trois pieds, elle se mit à manger de bon appétit le mets délicat qu’elle s’était préparé. Elle ne manqua pourtant pas à la civilité, et elle pressa mistress Marguerite d’en prendre sa part, mais ce fut inutilement : elle ne put y réussir.

– Du moins vous boirez un verre de vin des Canaries avec moi, dit dame Ursule ; j’ai entendu dire à ma grand’mère que, du temps des catholiques, le pénitent buvait toujours un coup avec son confesseur avant de se confesser, et vous êtes ma pénitente.

– Je ne boirai pas, répondit Marguerite ; et je vous ai déjà dit que, si vous n’êtes pas en état de deviner ce qui me tourmente, je n’aurai jamais le courage de vous le dire.

A ces mots, elle se détourna encore, reprit sa première attitude, appuyant son menton sur sa main et son coude sur la table, et tournant le dos ou du moins une épaule du côté de la confidente.

– Il faut donc que j’exerce ma science tout de bon. Hé bien, donnez-moi cette jolie main, et je vous dirai par la chiromancie, aussi bien qu’une Egyptienne, de quel pied vous boitez.

– Comme si je boitais de l’un ou de l’autre ! dit Marguerite avec un air de dédain. Et cependant elle souffrit qu’Ursule lui prît la main gauche, quoiqu’elle continuât à lui tourner le dos.

– Je n’y vois que des lignes de bonheur, dit Ursule, et rien de fâcheux ne s’y mêle. – Plaisir, – richesse, – de joyeuses nuits, des journées agréables, – un équipage qui fera trembler les murs de Whitehall, – un mari… Ah ! vous souriez ! j’ai donc touché l’endroit sensible. Et pourquoi ne deviendrait-il pas lord-maire, et n’irait-il pas à la cour dans son carrosse doré, comme les autres l’ont fait avant lui ?

– Lord-maire ! Bah !

– Et pourquoi dire bah au lord-maire ? Peut-être cela s’adresse à ma prophétie ? – Au milieu des lignes de vie les plus heureuses, il y en a d’autres qui les traversent ; mais quoique je voie dans cette jolie main un bonnet d’apprenti, l’œil noir et brillant qui est en dessous n’a pas son pareil dans tout le quartier de Faringdon-Without.

– De qui parlez-vous donc ? demanda Marguerite d’un ton sec.

– Et de qui parlerais-je, si ce n’est du prince des apprentis, du roi de la bonne compagnie, de Jenkin Vincent ?

– De Jenkin Vincent ! Fi donc ! – Un homme de rien, – un cockney[36] ! s’écria la jeune fille d’un ton d’indignation.

– Le vent vient-il de ce côté, la belle ? il a donc bien changé depuis que nous ne nous sommes vues ; car, la dernière fois, il était favorable au pauvre Jin Vin. Le brave garçon est fou de vous. Il a plus de plaisir à voir vos yeux que le premier rayon du soleil le jour de la grande fête du premier de mai.

– Je voudrais donc que mes yeux eussent, comme le soleil, le pouvoir de l’aveugler, afin de lui apprendre à se tenir à sa place.

– Il est très-vrai qu’il y a bien des gens qui trouvent que Frank Tunstall vaut bien Jin Vin. D’ailleurs, il est cousin au troisième degré d’un chevalier baronnet, et par conséquent il est de bonne maison. Qui sait si vous n’irez pas vous établir dans le Nord.

– Cela n’est pas impossible, dame Ursule ; mais ce ne sera pas avec un apprenti de mon père. – Je vous dois bien des remerciemens.

– Que le diable se charge donc de deviner vos pensées pour moi ! s’écria dame Ursule ; voilà ce que c’est que de vouloir ferrer un cheval qui regimbe, et qui change de place éternellement.

– Ecoutez-moi donc, et faites attention à ce que je vais vous dire. – J’ai dîné en ville aujourd’hui…

– Je puis vous dire où. – C’était chez votre parrain le riche orfèvre. – Vous voyez que je sais quelque chose. – Et si je voulais, je pourrais vous dire avec qui vous y avez dîné.

– Vraiment ! s’écria Marguerite en se tournant vers elle avec un air de surprise, et en rougissant jusqu’au blanc des yeux.

– Avec le vieux sir Mungo Malagrowther. Il s’est fait raser, chemin faisant, dans la boutique de Benjamin.

– Un vrai épouvantail ! un vieux squelette !

– C’est bien la vérité, ma chère enfant. C’est une honte qu’on le voie hors du charnier de Saint-Pancrace ; car je ne connais pas de place qui lui convienne si bien, à ce vieux goguenard à bouche sale. – Il disait ce matin, à mon mari.…

– Quelque chose qui n’a nul rapport à ce qui nous occupe, à coup sûr. Il faut donc que je parle. – Il y avait à dîner avec nous un lord…

– Un lord ! la pauvre fille a perdu la tête !

– Un jeune lord écossais, continua Marguerite sans faire attention à cette exclamation…

– Que la sainte Vierge nous aide ! s’écria la confidente ; elle est tout-à-fait folle ! A-t-on jamais vu la fille d’un horloger devenir amoureuse d’un lord ? – et d’un lord écossais, qui pis est ? On sait qu’ils sont tous fiers comme Lucifer, et gueux comme Job. – Un lord écossais ! J’aimerais autant vous entendre parler d’un colporteur juif. Songez où cela vous conduira, ma belle, avant de vous embarquer dans les ténèbres.

– C’est ce qui ne vous regarde pas, Ursule ; c’est votre assistance que je vous demande, et non votre avis ; et vous savez que vous ne perdrez pas votre temps avec moi.

– Je ne suis pas intéressée, mistress Marguerite ; mais bien véritablement je voudrais vous voir écouter quelques conseils : songez à votre condition.

– Je sais que mon père exerce une profession ignoble, mais notre sang ne l’est pas. Il m’a dit que nous descendons, d’un peu loin à la vérité, des grands comtes de Dalwolsey.

– Sans doute, sans doute ; parmi vous autres Ecossais, je n’en connais pas un qui ne descende de quelque grande maison ; mais, comme vous le dites, c’est d’un peu loin, et la distance est telle, qu’on ne peut en apercevoir le bout. Mais dites-moi donc le nom de ce galant du Nord, afin que je voie ce qu’il est possible de faire pour vous.

– C’est lord Glenvarloch, qu’on appelle aussi lord Nigel Olifaunt, dit Marguerite en baissant la voix, et en se détournant pour cacher sa rougeur.

– C’est le diable, s’écria dame Suddlechops, et quelque chose de pire encore ! Que le ciel nous protège !

– Que voulez-vous dire ? demanda Marguerite, surprise de la vivacité de cette exclamation.

– Comment ! ne savez-vous pas qu’il a de puissans ennemis à la cour ? Ne savez-vous pas que… Maudite langue ! elle va plus vite que ma tête, – Il suffit de vous dire qu’il vaudrait mieux placer votre couche nuptiale sous une maison prête à s’écrouler que de songer au jeune Glenvarloch.

– Il est donc malheureux ! Je le savais, je l’avais deviné. Il y avait dans sa voix un accent de tristesse, même quand il s’efforçait d’être gai. J’ai remarqué une teinte d’infortune dans son sourire mélancolique. Je me serais moins occupée de lui si je l’avais vu briller de tout l’éclat de la prospérité.

– Les romans lui ont tourné la cervelle, dit dame Ursule ; c’est une fille perdue ! absolument perdue ! Aimer un lord écossais ! et l’aimer parce qu’il est dans le malheur ! J’en suis fâchée, mistress Marguerite ; mais c’est une affaire dans laquelle je ne puis vous aider. Ce serait agir contre ma conscience. Cela sort du cercle de mes occupations ordinaires. Mais je ne vous trahirai pas.

– Vous n’aurez pas la bassesse de m’abandonner après avoir tiré de moi mon secret ! s’écria Marguerite avec indignation. Si vous m’aidez, je vous récompenserai bien ; si vous refusez de le faire, je sais comment me venger. La maison que vous occupez appartient à mon père.

– Je ne le sais que trop, mistress Marguerite, répondit Ursule après un moment de réflexion, et je voudrais vous servir dans tout ce qui est à ma portée. Mais quand il s’agit de gens d’un rang plus élevé… Je n’oublierai jamais la pauvre mistress Turner mon honorée maîtresse : que la paix soit avec elle ! elle eut le malheur de se mêler de l’intrigue de Sommerset et d’Overbury ; le grand comte et sa femme eurent assez d’esprit pour retirer leur tête du nœud coulant, et la laissèrent dans les lacs à leur place, avec une demi-douzaine d’autres. Je crois la voir encore debout sur l’échafaud, ayant autour de son beau cou une collerette apprêtée avec l’empois jaune que je l’avais si souvent aidée à faire, et qui allait être remplacée par une vilaine corde de chanvre. Un tel spectacle, ma chère amie, est bien fait pour ôter l’envie de se mêler d’affaires trop fortes pour moi, ou qui pourraient, comme un fer rouge, me brûler la main.

– Folle que vous êtes ! est-ce que je vous propose d’employer les pratiques criminelles qui ont fait condamner à mort cette misérable ? Tout ce que je vous demande, c’est de me procurer des renseignemens certains sur l’affaire qui amène ce jeune lord à la cour.

– Et quand vous connaîtriez son secret, mon cœur, à quoi cela servirait-il ? Mais, si vous voulez que je vous rende ce service, il faut que vous m’en rendiez un autre.

– Et qu’est-ce que vous désirez de moi ?

– Je vous l’ai déjà demandé, mais vous vous êtes mise en colère tout de bon. Je voudrais avoir quelque explication sur l’histoire de l’esprit qui est chez votre parrain, et qu’on ne voit qu’à l’heure des prières.

– Pour rien au monde je ne servirai d’espion pour découvrir les secrets de mon bon parrain ; jamais je ne chercherai à connaître ce qu’il désire cacher. Mais vous savez, Ursule, que j’ai une fortune à moi, et que je dois en être maîtresse absolue dans un temps qui n’est pas bien éloigné. Songez à quelque autre récompense.

– Oh ! je ne l’ignore pas. Ce sont vos deux cents livres sterling par an, mon cœur, et l’indulgence de votre père, qui vous rendent si opiniâtre et si volontaire.

– Cela peut être. En attendant, si vous voulez me servir fidèlement, voici une bague de prix que je vous donne comme un gage que je rachèterai cinquante pièces d’or quand je serai maîtresse de ma fortune.

– Cinquante pièces d’or ! et cette bague, qui a bien son mérite, pour preuve que vous tiendrez votre parole ! Ma foi, mon cœur, si je dois mettre mon cou en danger, je ne puis le risquer pour une ame plus généreuse ; et je ne voudrais pas autre chose que le plaisir de vous servir, si ce n’était que Benjamin devient tous les jours plus fainéant, et que notre famille…

– Ne parlez plus de cela ; nous nous entendons. Maintenant dites-moi ce que vous savez des affaires de ce jeune lord, et pourquoi vous étiez si peu disposée à vous en mêler.

– Je ne puis pas encore vous en dire grand’chose. Tout ce que je sais, c’est que les hommes les plus puissans à la cour, même parmi ses compatriotes, sont déclarés contre lui : mais j’en apprendrai davantage. Ce serait un livre bien mal imprimé que celui où je ne pourrais lire pour le service de la jolie mistress Marguerite. Mais où demeure ce jeune lord ?

– Je l’ai appris par hasard, répondit Marguerite en rougissant, comme si elle eût été honteuse d’avoir en cette occasion une mémoire si fidèle ; il loge, je crois, chez un nommé Christie. – Un revendeur pour la marine, près du port de Saint-Paul, si je ne me trompe pas.

– Joli logement pour un jeune baron ! – Mais que cela ne vous tourmente point, mistress Marguerite ; s’il est arrivé comme une chenille, ainsi que tant de ses compatriotes, il peut, de même que la plupart d’entre eux, jeter sa vieille peau, et devenir papillon. Ainsi je vous souhaite une bonne nuit et de jolis rêves, et je bois à votre santé ce dernier verre de vin ; dans vingt-quatre heures vous aurez de mes nouvelles. Et maintenant allez reposer votre tête sur votre oreiller, ma perle des perles, ma marguerite des marguerites.

En parlant ainsi, elle baisa la joue de sa jeune amie ou protectrice, qui ne se prêtait qu’à contre-cœur à cette politesse, et elle partit de ce pas léger et prudent auquel sont habitués ceux qui ont souvent à remplir des missions qui demandent de la diligence et de la discrétion.

– J’ai eu tort, dit Marguerite après l’avoir vue s’éloigner, de souffrir qu’elle m’arrachât mon secret ; mais elle est adroite, hardie, serviable, et fidèle, je crois. Dans tous les cas, elle sera fidèle à son intérêt, et il dépend de moi de m’en assurer. – Je suis pourtant fâchée de lui avoir parlé : j’ai commencé une tâche sans espoir. Que m’a-t-il dit qui m’autorise à me mêler de ses affaires ? Il ne m’a adressé que des lieux communs, de ces complimens qu’on fait à table sans y attacher aucune importance. Cependant, qui sait ?… En parlant ainsi, ses yeux se fixèrent, sans qu’elle y pensât, sur une glace, et les charmes qui y étaient réfléchis firent que son imagination termina cette phrase par une conclusion plus favorable que sa bouche n’osait l’exprimer.

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