Chapitre 11
« Vous ne savez juger ni du temps ni des mœurs.
« De la vertu le vice a pris la ressemblance ;
« On n’y peut plus trouver la moindre différence :
« Habits, repas, chevaux, et même jusqu’au lit,
« Tout est commun entre eux. »
BEN JOHNSON.
Le lendemain matin, tandis que Nigel, après avoir déjeuné, pensait à la manière dont il emploierait la journée, un bruit qui se fit entendre sur l’escalier attira son attention, et presque au même instant dame Nelly, rouge comme écarlate, entra dans son appartement, tout essoufflée, et pouvant à peine lui dire : – Un jeune seigneur, monsieur… ! Et quel autre, ajouta-t-elle en passant légèrement la main sur ses lèvres, quel autre serait si hardi ?… – Un jeune seigneur, monsieur, demande à vous parler.
Elle fut suivie presque au même instant par lord Dalgarno, plein d’aisance et de gaieté, sans le moindre embarras, et paraissant aussi charmé de revoir sa nouvelle connaissance que s’il avait visité Nigel dans un palais. Celui-ci, au contraire, car la jeunesse est esclave de sa honte dans de pareilles circonstances, fut mortifié et déconcerté en se voyant surpris par un courtisan si élégant et si bien mis, dans un appartement qui lui sembla en ce moment plus bas, plus étroit, plus sombre, plus misérable qu’il ne l’avait jamais trouvé. Il commençait par lui faire quelques excuses de le recevoir ainsi, mais Dalgarno l’interrompit.
– Ne m’en parlez pas ! s’écria-t-il ; pas un seul mot ! Je sais pourquoi vous êtes à l’ancre ici ; mais je puis garder un secret. Une si jolie hôtesse ferait trouver agréable un plus mauvais logis.
– Sur ma parole, sur mon honneur ! dit lord Glenvarloch…
– N’en parlons plus, vous dis-je, répliqua Dalgarno. Je ne suis point bavard, et je n’irai pas sur vos brisées. Il ne manque pas de gibier dans la forêt, Dieu merci, et je puis aller à la chasse pour mon propre compte.
Il dit ce peu de mots d’un air tellement significatif, et l’explication qu’il avait adoptée mettait la galanterie de lord Glenvarloch sur un pied si respectable, que celui-ci cessa de chercher à le détromper. Moins honteux peut-être, car telle est la faiblesse humaine, du vice qu’on lui supposait que de sa pauvreté réelle, il changea de conversation, et laissa la réputation de la pauvre dame Nelly et la sienne à la merci des fausses interprétations du jeune courtisan.
Il lui offrit des rafraîchissemens en hésitant. Lord Dalgarno avait déjeuné depuis long-temps ; mais comme il venait de faire une partie à la paume, il dit qu’il boirait volontiers un verre de la bière de la jolie hôtesse. Il était facile de lui en procurer ; et, comme l’hôtesse ne manqua pas d’apporter elle-même sa bière, lord Dalgarno profita de cette occasion pour la regarder une seconde fois avec plus d’attention ; après quoi il lui dit, de l’air le plus grave, qu’il allait boire à la santé de son mari, faisant en même temps à lord Glenvarloch un signe de tête presque imperceptible. Dame Nelly fut très-flattée de cette politesse ; en roulant entre ses mains le bout de son tablier, elle répondit que c’était bien de l’honneur pour John. C’était un bon mari, un homme qui se mettait en quatre pour sa famille. On trouverait à peine son pareil dans toute la rue, et même en allant jusqu’à Saint-Paul.
Elle allait probablement parler ensuite de la différence de leurs âges comme du seul alliage que connût le bonheur conjugal ; mais Nigel, qui craignait d’avoir encore à essuyer les plaisanteries de son joyeux ami, lui fit signe, contre son habitude, de se retirer, et elle sortit de l’appartement.
Dalgarno jeta les yeux tour à tour sur elle et sur Glenvarloch, secoua la tête, et répéta ces vers bien connus :
– Milord, beware of jealousy.
It is the green eyed monster which doth make
The meat it feeds on.
Craignez, Seigneur, craignez la jalousie,
C’est le monstre aux yeux verts, qui pétri de sa main
Le fatal aliment qui nourrit son venin[54].
– Mais je ne sais pas pourquoi je m’amuse à vous harceler ainsi, ajouta-t-il en changeant de ton, moi qui ai à m’accuser de tant de folies, quand je devrais vous faire mes excuses de me trouver ici, et vous expliquer pourquoi j’y suis venu.
A ces mots, il prit une chaise pour lui-même, en avança une autre à lord Nigel, malgré l’empressement avec lequel celui-ci chercha à lui en épargner la peine, et continua de lui parler avec le même ton d’aisance et de familiarité.
– Nous sommes voisins, milord, et à peine venons-nous d’être présentés l’un à l’autre ; mais je connais assez la chère Ecosse pour savoir qu’il faut, en ce pays, que les voisins soient amis jurés ou ennemis mortels ; qu’ils marchent en se donnant la main, ou en la tenant sur la garde de leur épée. Quant à moi, je vous propose la main, à moins que vous ne rejetiez cette offre.
– Me serait-il possible, milord, répondit Glenvarloch, de refuser ce que vous m’offrez avec tant de franchise ? Et prenant la main de lord Dalgarno : – Je crois que je n’ai pas perdu de temps, ajouta-t-il ; je n’ai encore passé qu’un seul jour à la cour, et je m’y suis déjà fait un excellent ami et un puissant ennemi.
– L’ami vous remercie de lui rendre justice ; mais, mon cher Glenvarloch, ou plutôt, – car les titres ont quelque chose de trop cérémonieux entre nous, qui sommes de la bonne souche, – quel est votre nom de baptême ?
– Nigel.
– Hé bien ! nous serons Nigel et Malcolm l’un pour l’autre, et milord pour le monde plébéien qui nous entoure. Mais je voulais vous demander qui vous regardez comme votre ennemi ?
– Nul autre que le tout-puissant favori, le grand duc de Buckingham.
– Vous rêvez ! qui peut vous avoir donné cette idée !
– Il me l’a dit lui-même, et en cela il a agi à mon égard d’une manière franche et honorable.
– Oh ! vous ne le connaissez pas encore ! Le duc est un composé de cent qualités nobles et généreuses qui le font regimber d’impatience comme un cheval plein de feu, lorsqu’il rencontre le moindre obstacle sur son chemin. Mais il ne pense pas ce qu’il dit dans ses momens de chaleur. J’ai plus de crédit sur lui, grâce au ciel, que la plupart de ceux qui l’entourent ; vous viendrez le voir avec moi, et vous verrez comment il vous recevra.
– Je vous ai dit, milord, répondit Glenvarloch avec fermeté, et non sans un peu de hauteur, que ce duc de Buckingham, sans que je l’eusse offensé en rien, s’est déclaré mon ennemi en face de toute la cour ; et il réparera cet acte d’agression aussi publiquement qu’il l’a commis, avant que je fasse la moindre avance vers lui.
– En tout autre cas, ce serait agir convenablement ; mais en celui-ci, vous avez tort. Le duc a l’ascendant sur l’horizon de la cour ; et la fortune d’un courtisan hausse ou baisse suivant le degré où il se trouve dans ses bonnes grâces. Le roi vous rappellerait votre Phèdre :
Arripiens geminas, ripis cedentibus, ollas[55],
et cætera. Vous êtes le pot de terre ; prenez garde de vous briser contre le pot de fer.
– Le pot de terre évitera le choc en se tenant hors du courant. Je n’ai pas dessein de reparaître à la cour.
– Il faut absolument que vous y alliez ; votre affaire d’Ecosse ira mal sans cela. Vous aurez encore besoin de protection et de faveur pour faire mettre à exécution l’ordonnance que vous avez obtenue. Nous reviendrons sur ce sujet. Mais en attendant, mon cher Nigel, dites-moi, n’êtes-vous pas surpris de me voir ici de si bonne heure ?
– Je suis fort étonné que vous ayez pu me trouver dans un réduit si obscur.
– Mon page Lutin est un vrai diable pour les découvertes de cette espèce. Je n’ai qu’à lui dire : – Lutin, je voudrais savoir où demeure un tel ou une telle, et il m’y conduit sur-le-champ comme par magie.
– J’espère qu’il ne vous attend pas dans la rue, milord. Je vais l’envoyer chercher par mon domestique.
– Ne vous en inquiétez pas. Il joue en ce moment à la fossette, ou à pair ou non, avec les polissons du quai, à moins qu’il n’ait changé ses habitudes.
– Et ne craignez-vous pas que ses mœurs ne se dépravent dans une telle compagnie ?
– Que ceux qu’il fréquente prennent garde aux leurs ; car pour lui, il n’y a que la société du diable qui puisse lui donner plus de malice qu’il n’en a déjà. Dieu merci, pour son âge, il est assez avancé dans le mal. Je n’ai pas l’embarras de veiller sur ses mœurs, car il est aussi impossible de les amender que de les rendre pires.
– Et comment pourrez-vous rendre compte de sa conduite à ses parens ?
– Où diable irais-je les chercher pour leur rendre ce compte ?
– Il est donc orphelin ? Mais puisqu’il est page dans la maison de Votre Seigneurie, ses parens doivent être d’un rang élevé ?
– Oh ! sans doute, répondit Dalgarno avec beaucoup de sang-froid ; ils se sont élevés aussi haut que le gibet a pu les porter, car son père et sa mère ont été pendus, à ce que je crois. Du moins c’est ce que m’ont dit les Egyptiens de qui je l’ai acheté il y a cinq ans. – Je vois que vous êtes surpris. Mais dites-moi, Nigel, au lieu d’un petit gentillâtre fainéant, plein d’importance, blanc comme petit-lait, pour qui j’aurais dû être un vrai pédagogue, d’après vos idées de l’autre monde, veillant à ce qu’il se lavât les mains et le visage, à ce qu’il dît ses prières, à ce qu’il apprît son rudiment, ne prononçât jamais un gros mot, brossât son chapeau, et ne mît son meilleur pourpoint que le dimanche ; au lieu, dis-je, d’un pareil Jeannot bon-enfant, ne vaut-il pas mieux avoir à mon service une sorte d’esprit follet comme celui-ci ?
Il siffla en prononçant ces mots, et le page dont il parlait parut dans la chambre presque avec la promptitude d’une apparition. A sa taille, on ne lui aurait donné que quinze ans ; mais d’après ses traits, il pouvait avoir deux ou trois ans de plus. Il était bien fait, richement vêtu, avait ce visage basané qui appartient à la race égyptienne, et de grands yeux noirs étincelans qui semblaient vouloir percer à travers ceux qu’il regardait.
– Le voici, dit lord Dalgarno, prêt à exécuter tous les ordres qu’il reçoit, n’importe qu’ils aient le bien ou le mal pour objet, ou qu’ils soient indifférens. – Le plus grand vaurien, le plus grand voleur et le plus grand menteur de toute sa caste.
– Qualités qui ont rendu plus d’un service à Votre Seigneurie, dit le page avec effronterie.
– Va-t’en, fils de Satan ! s’écria son maître ; pars, disparais, ou ma baguette magique te frottera les oreilles.
Le page tourna sur ses talons, et disparut aussi vite qu’il était venu.
– Vous voyez, ajouta lord Dalgarno, qu’en formant ma maison, ce que je puis faire de mieux pour la noblesse du sang, c’est de l’en exclure ; car ce gibier de potence serait en état de corrompre tout une antichambre de pages, fussent-ils descendus des Rois ou des Césars.
– J’ai peine à croire, dit Nigel, qu’un homme de votre rang ait besoin des services d’un page tel que votre Lutin. Vous vous amusez aux dépens de mon inexpérience.
– Le temps vous apprendra si je plaisante ou non, mon cher Nigel ; en attendant, j’ai à vous proposer de profiter de la marée pour faire une promenade sur l’eau en remontant la Tamise, et à midi j’espère que vous dînerez avec moi.
Nigel consentit sans peine à une proposition qui ne pouvait que lui être agréable ; et son nouvel ami et lui, suivis de Lutin et de Moniplies, qui, accouplés ainsi, ressemblaient assez à l’ours dans la compagnie du singe, prirent possession de la barque de Dalgarno, qui, avec ses bateliers portant sur la manche une plaque d’argent aux armes de Sa Seigneurie, attendait leur arrivée.
L’air était délicieux sur la rivière, et la conversation animée de lord Dalgarno ajoutait encore aux plaisirs de cette promenade. Non-seulement il faisait connaître à son compagnon les édifices publics et les maisons de différens seigneurs qu’ils voyaient sur les bords de la Tamise ; mais il assaisonnait sa conversation d’une foule d’anecdotes politiques ou scandaleuses ; car s’il n’avait pas un esprit transcendant, du moins il possédait parfaitement le jargon à la mode ; ce qui suffisait, dans ce temps-là comme dans le nôtre, pour suppléer à tout le reste.
Ce style était aussi étranger pour Nigel que le monde, et il n’est guère surprenant que, malgré son bon sens et son esprit naturel, il se soit soumis plus aisément que l’un et l’autre ne semblaient le permettre au ton d’autorité que prenait son nouvel ami en lui donnant ses instructions. Il aurait, dans le fait, trouvé quelque difficulté à y résister. Essayer de prendre le ton d’une morale sévère pour répondre aux propos légers de Dalgarno, qui se tenait toujours entre le sérieux et la plaisanterie, c’eût été vouloir se faire passer pour un pédant ridicule ; et toutes les fois qu’il essayait de combattre les propositions de son compagnon, en employant le même ton de légèreté, il ne faisait que montrer son infériorité dans ce genre de controverse. Il faut en convenir d’ailleurs ; quoiqu’il désapprouvât intérieurement une grande partie de ce qu’il entendait, lord Glenvarloch était moins alarmé des discours et des manières du jeune courtisan que la prudence ne l’eût exigé.
De son côté, lord Dalgarno ne voulait pas effaroucher son prosélyte en insistant sur des idées qui paraissaient diamétralement opposées à ses habitudes ou à ses principes, et il faisait un mélange si adroit du sérieux et de la plaisanterie, qu’il était souvent impossible à Nigel de distinguer s’il parlait sérieusement ou si ses discours n’étaient que l’expression d’un esprit dont la joyeuse légèreté ne pouvait s’astreindre à aucune borne. Des sentimens d’honneur et de courage jaillissaient aussi de temps en temps comme des éclairs dans sa conversation, et semblaient prouver que lord Dalgarno, quand il serait animé par quelque motif louable de conduite, se montrerait bien différent du courtisan n’aimant que le plaisir et ses aises, dont il lui plaisait de jouer le rôle en ce moment.
En redescendant la Tamise, lord Glenvarloch, remarquant que la barque passait devant l’hôtel du comte d’Huntinglen sans s’y arrêter, en fit l’observation à son compagnon, en lui disant qu’il croyait que c’était chez son père qu’ils devaient dîner.
– Non certainement, répondit Dalgarno ; je ne suis pas sans miséricorde, et je ne veux pas une seconde fois vous étouffer sous une montagne de bœuf, et vous noyer dans une mer de vin des Canaries. J’ai en vue quelque chose qui, je vous le promets, sera plus agréable pour vous qu’un tel banquet scythe. D’ailleurs mon père doit dîner aujourd’hui chez le grave et ancien comte de Northampton, jadis le célèbre abatteur de prétendues prophéties, lord Henry Howard.
– Et vous ne l’y accompagnez pas ?
– A quoi bon l’y accompagnerais-je ? serait-ce pour entendre Sa sage Seigneurie parler d’ennuyeuses affaires politiques en mauvais latin, dont le vieux renard se sert toujours pour fournir au savant roi d’Angleterre l’occasion de corriger ses fautes de grammaire. Ce serait, ma foi, bien employer mon temps !
– Quand ce ne serait que pour donner à milord votre père une marque de respect en le suivant.
– Milord mon père a assez de mouches bleues[56] pour le suivre, sans y ajouter un papillon comme moi. Il n’a que faire de moi pour porter à sa bouche son verre de vin des Canaries ; et s’il arrivait que ladite tête paternelle perdît un peu l’équilibre, il ne manquerait pas de gens pour reporter Sa très-honorable Seigneurie dans son très-honorable lit. Ne me regardez pas, Nigel, comme si ce que je dis devait faire enfoncer la barque sous l’eau avec nous. J’aime mon père, je l’aime tendrement ; je le respecte même, quoiqu’il y ait peu de chose au monde que je respecte ; jamais plus brave vieux Troyen n’a attaché une épée à un ceinturon. Mais qu’en résulte-t-il ? nous appartenons, lui à l’ancien monde, et moi au nouveau ; il a ses folies, et j’ai les miennes ; et moins l’un de nous verra les peccadilles de l’autre, plus nous nous porterons d’honneur et de respect. C’est, je crois parler convenablement : oui, le respect. Séparés, chacun de nous sera ce qu’il est réellement, se montrera tel que l’ont fait la nature et les circonstances ; mais rassemblez-nous trop près l’un de l’autre, vous serez sûr de mener en laisse un vieil hypocrite, ou un jeune, et peut-être deux en même temps.
Il parlait encore lorsque la barque s’arrêta près de Blackfriards. Lord Dalgarno sauta sur le rivage, jeta son manteau et sa rapière à son page, et invita son compagnon à en faire autant. Nous allons nous trouver dans la foule, lui dit-il, et si nous marchions ainsi affublés, nous ressemblerions à l’Espagnol à visage tanné qui s’enveloppe avec soin de son manteau pour cacher les défauts de son pourpoint.
– J’ai connu bien des honnêtes gens qui en faisaient autant, dit Richard Moniplies à l’affût de l’occasion de se mêler à la conversation, et qui n’avait probablement pas encore oublié l’état dans lequel se trouvaient son pourpoint et son habit il n’y avait pas encore bien long-temps.
Lord Dalgarno, le regardant comme s’il eût été surpris de son assurance, lui répondit sur-le-champ : – Vous pouvez savoir bien des choses, l’ami ; mais vous ignorez le principal, car vous n’entendez rien à votre service. Que ne portez-vous le manteau de votre maître de manière à montrer avec avantage les galons qui en couvrent les coutures, et la fourrure qui le double ? Voyez comme Lutin porte mon épée couverte de mon manteau, mais il a soin d’en laisser voir la poignée richement travaillée en argent. Donnez votre épée à votre domestique, Nigel, afin qu’il prenne une leçon dans cet art si nécessaire.
– Croyez-vous qu’il soit prudent, dit Nigel en détachant son épée et en la donnant à Moniplies, de marcher tout-à-fait sans armes ?
– Et pourquoi non ? Vous pensez encore à Auld Reekie, comme mon père appelle tendrement votre bonne capitale d’Ecosse, où il y a tant de querelles particulières et de dissensions publiques, qu’on ne peut traverser deux fois High-Street sans courir trois fois le risque de la vie. Mais ici tout tapage dans les rues est défendu. Dès que votre citadin à tête de bœuf voit une lame en l’air, il prend fait et cause, et l’on entend le mot d’ordre – aux bâtons !
– Et c’est un terrible mot ! dit Moniplies, comme ma tête peut encore en rendre témoignage.
– Si j’étais ton maître, drôle, répondit lord Dalgarno, ta tête paierait pour les fautes de ta langue, toutes les fois que tu t’aviserais de m’adresser la parole sans être interrogé.
Richie murmura quelques mots qu’on ne put entendre ; mais il se tint pour averti, et se rangea derrière son maître, à côté de Lutin, qui ne manqua pas de s’amuser à exposer son nouveau compagnon à la risée des passans en contrefaisant, toutes les fois qu’il pouvait le faire sans que Moniplies s’en aperçût, sa démarche raide, sa tournure gauche et son air boudeur.
– Dites-moi donc maintenant, mon cher Malcolm, dit Nigel, où nous allons ainsi, et si nous devons dîner dans un appartement qui vous appartienne ?
– Un appartement qui m’appartienne ! Oui, sans doute, vous dînerez dans un appartement qui m’appartient, qui vous appartient, qui appartient à vingt autres, et où la table sera mieux servie et nous offrira meilleure chère et de meilleurs vins que si nous la tenions à frais communs. Nous allons dîner au plus fameux Ordinaire de Londres[57].
– C’est-à-dire, en langage ordinaire, à l’auberge ou à la taverne.
– Auberge ! taverne ! s’écria lord Dalgarno ; non, non, mon cher nouveau débarqué ; ce sont des endroits où les citadins tachés de graisse vont boire un pot de bière et fumer une pipe ; où les fripons de gens de loi vont passer l’éponge sur leurs malheureuses victimes ; où les étudians du Temple font des plaisanteries aussi vides de sens que les coquilles des noix qu’ils ont mangées ; où la petite noblesse va boire du vin si maigre, qu’il rend hydropique au lieu d’enivrer. Un Ordinaire est une invention nouvelle, un temple consacré à Bacchus et à Comus, où la plus haute noblesse du jour se rassemble avec l’esprit le plus fin et le plus subtil du siècle ; où le vin, qui est l’ame même de la grappe la plus choisie, est exquis comme le génie du poète, vieux et généreux comme le sang des nobles. Les mets n’y ressemblent en rien à votre nourriture terrestre et grossière. On met à contribution la terre et la mer pour les fournir, et l’imagination de six ingénieux cuisiniers est sans cesse à la torture pour que leur art égale et surpasse même, s’il est possible, les matériaux précieux qui sont la base de leur travail.
– Tout ce que je puis entendre à cette rapsodie, c’est que, comme je le disais, nous allons à une taverne choisie où nous serons somptueusement régalés, probablement en payant somptueusement notre écot.
– Ecot ! s’écria lord Dalgarno d’un ton d’indignation comique ; périsse ce mot vulgaire ! Quelle profanation ! M. le chevalier de Beaujeu, la fleur de la Gascogne, la quintessence de Paris, – qui peut dire l’âge de son vin à l’odeur seule, – qui distille ses sauces dans un alambic, à l’aide de la philosophie de Lulle, – qui découpe avec une précision si exquise, qu’il donne au noble chevalier et au simple écuyer exactement la portion d’un faisan qui est due à son rang ; – qui divise un becfigue en douze parts avec un tel scrupule, que de douze convives aucun n’en aura l’épaisseur d’un cheveu ou la vingtième partie d’une drachme de plus que l’autre ! quoi ! vous pouvez parler de lui et d’un écot dans la même phrase ! C’est l’arbitre général et bien connu dans tout ce qui concerne les mystères du hasard, du passage, du penneeck,du verquire et de tant d’autres jeux. Beaujeu est le roi du jeu de cartes, le duc des dés. – Lui demander un écot comme à un nez rouge à tablier vert, fils d’un vulgaire tourne-broche ! – Oh ! mon cher Nigel, quel mot vous avez prononcé, et en parlant d’un tel personnage ! La seule excuse d’un tel blasphème, c’est que vous ne le connaissez pas ; et à peine la regardé-je comme suffisante ; car, avoir passé un jour à Londres, et ne pas connaître Beaujeu, c’est un crime dans son espèce. Mais vous allez le connaître, vous en bénirez le moment, et vous apprendrez à avoir horreur de la profanation dont vous vous êtes rendu coupable.
– Oui, mais ce digne chevalier ne donne pas, je pense, toute cette bonne chère à ses frais.
– Non sans doute ; il existe un cérémonial que les amis du chevalier entendent parfaitement, mais qui ne vous regarde pas aujourd’hui. Il y a, comme le dirait Sa Majesté, un symbolum à débourser. C’est-à-dire qu’un échange mutuel de politesse a lieu entre Beaujeu et ses convives. Il leur fait un don gratuit d’un bon dîner et d’excellent vin toutes les fois qu’ils consultent leur bonheur en se rendant chez lui à l’heure de midi ; et ceux-ci, par reconnaissance, font présent au chevalier d’un jacobus. Vous saurez ensuite qu’indépendamment de Bacchus et de Comus, cette princesse des affaires sublunaires, diva Fortuna, reçoit fréquemment des adorations chez Beaujeu ; et, comme il est le grand-prêtre officiant, il trouve, comme de raison, un avantage considérable dans la portion qu’il a dans l’offrande.
– En d’autres termes, dit lord Glenvarloch, cet homme tient une maison de jeu.
– Une maison où certainement vous pouvez jouer, – comme vous le pouvez dans votre chambre, si cela vous plaît. Je me rappelle même que le vieux Tom-Tally fit une main au putt, par gageure, avec Quinze-le-va, un Français, dans l’église de Saint-Paul, pendant les prières du matin. La matinée était obscure, le ministre dormait à moitié, la congrégation n’était composée que d’eux et d’une vieille femme aveugle, et par conséquent ils ne furent pas découverts.
– D’après tout cela, Malcolm, dit Nigel d’un ton grave, je ne puis dîner avec vous aujourd’hui à cet Ordinaire.
– Et pourquoi, au nom du ciel ! rétractez-vous la parole que vous m’avez donnée ? s’écria lord Dalgarno.
– Je ne la rétracte pas, Malcolm ; mais je suis lié par une promesse que j’ai faite à mon père, de ne jamais mettre les pieds dans une maison de jeu.
– Je vous dis que ce n’en est point une. C’est, au vrai, une maison où l’on donne à manger, comme il y en a tant d’autres à Londres ; seulement elle est conduite avec plus de civilité et l’on y trouve meilleure compagnie : si quelques personnes s’amusent quelquefois à y jouer aux cartes ou aux dés, ce sont des gens d’honneur, et ils ne risquent que ce qu’ils peuvent perdre. Ce n’était pas, ce ne pouvait pas être de semblables maisons que votre père vous recommandait d’éviter. D’ailleurs il aurait aussi bien fait de vous faire jurer que vous n’entreriez jamais dans une auberge, dans une taverne, dans aucun endroit public de ce genre ; car il n’en existe pas où vos yeux ne puissent être souillés par la vue d’un paquet de morceaux de carton peint, et vos oreilles profanées par le bruit de petits cubes d’ivoire. La différence, c’est que, dans la maison où nous allons, nous verrons peut-être quelques personnes de qualité s’amuser à jouer, et que dans les autres vous trouveriez des filous et des aigrefins qui chercheraient à vous duper et à accrocher votre argent.
– Je suis sûr que vous ne voudriez pas m’engager à faire ce qui serait mal ; mais mon père avait en horreur tous les jeux de hasard, et je crois que ce sentiment lui était inspiré par la religion autant que par la prudence. Il jugea, je ne sais d’après quelle circonstance, et j’espère qu’il se trompait, que j’avais du penchant pour le jeu ; et je vous ai dit la promesse qu’il exigea de moi.
– Sur mon honneur, ce que vous venez de dire est pour moi une raison d’insister plus fortement pour que vous m’accompagniez. Un homme qui veut fuir un danger doit d’abord s’assurer en quoi il consiste, et quelle est son étendue ; et il lui faut pour cela un guide confidentiel, une sauvegarde. Me prenez-vous pour un joueur ? Sur ma foi ! les chênes de mon père croissent trop loin de Londres, et sont trop fortement enracinés sur les montagnes du Perthshire, pour que je les fasse rouler sur des dés, quoique j’aie vu abattre des forêts entières comme des quilles. Non, non ; ces jeux sont bons pour le riche Anglais, mais ils ne conviennent point au pauvre noble écossais. – Je vous répète que c’est une maison où l’on donne à manger ; et ni vous ni moi nous n’y ferons autre chose. S’il se trouve des gens qui y jouent, c’est leur faute, ce n’est ni la nôtre ni celle de la maison.
Peu satisfait de ce raisonnement, Nigel insista encore sur la promesse qu’il avait faite à son père ; son compagnon parut mécontent, et sembla disposé à lui attribuer des soupçons malhonnêtes et injurieux. Lord Glenvarloch ne put résister à ce changement de ton ; il songea qu’il devait des égards à lord Dalgarno, à cause de l’amitié dont le comte son père lui avait donné des preuves si peu équivoques, et un peu aussi à cause de la manière franche dont il lui avait lui-même offert la sienne. Il n’avait aucun motif pour douter de l’assurance qu’il lui donnait que la maison où ils se rendaient n’était pas du genre de celles dont son père lui avait défendu l’entrée. Enfin, il se sentait fort de la résolution bien ferme qu’il formait de résister à toutes les tentations qu’il pourrait éprouver de jouer à quelque jeu de hasard. Il calma donc le mécontentement de lord Dalgarno en lui disant qu’il consentait à l’accompagner ; et le jeune courtisan, reprenant toute sa bonne humeur, se mit à lui faire un portrait grotesque et chargé de leur hôte, M. de Beaujeu, qu’il ne termina qu’en arrivant à la porte du temple élevé à l’hospitalité par cet éminent professeur.
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