Chapitre 12
« C’est ici qu’on instruit ces héros emplumés,
« Ces coqs, dès leur enfance, à vaincre accoutumés.
« Voyez ces champions, frais sortis de l’écaille ;
« En guerriers valeureux ils se livrent bataille.
« Déjà, la crête en l’air, l’éperon menaçant,
« Les plumes sur leur cou d’ire se hérissant,
« Des Césars de leur race ils montrent le courage. »
Le Jardin aux Ours.
Un Ordinaire, mot ignoble aujourd’hui, était, dans le temps de Jacques Ier, une institution nouvelle, aussi à la mode parmi les jeunes gens de ce siècle, que les clubs de la première classe le sont parmi les fashionables du nôtre. Il en différait principalement en ce qu’il était ouvert à quiconque avait une mise décente et l’assurance nécessaire pour s’y présenter. Toute la compagnie dînait communément à la même table, et le chef de l’établissement y présidait comme maître des cérémonies.
M. le chevalier de Saint-Priest de Beaujeu (comme il se qualifiait lui-même) était un fin Gascon, au corps fluet, et âgé d’environ soixante ans. Il avait été banni de son pays, disait-il, à cause d’une affaire d’honneur dans laquelle il avait eu le malheur de tuer son adversaire, quoique ce fût la meilleure lame de tout le midi de la France. Ses prétentions à la noblesse étaient soutenues par un chapeau à plumes, une longue rapière, et un habit complet de taffetas brodé, presque encore neuf, taillé à la dernière mode de la cour de France, et garni, comme un mai, de tant de nœuds de rubans, qu’on calculait qu’il devait y en entrer au moins cinq cents aunes. Malgré cette profusion de décorations, il existait pourtant des gens qui trouvaient M. le chevalier si admirablement à sa place dans le poste honorable qu’il remplissait, qu’ils croyaient que la nature n’avait jamais eu l’intention de lui en donner un plus élevé d’un pouce. Cependant une partie de l’amusement que trouvaient en cette maison lord Dalgarno et d’autres jeunes gens de qualité était de traiter ironiquement M. le chevalier avec beaucoup de cérémonie ; et le troupeau d’oisons vulgaires qui la fréquentaient, voulant les imiter, lui témoignait un respect véritable. Cette circonstance ajoutait encore au caractère suffisant et avantageux du Gascon ; il lui arrivait souvent de sortir des bornes que sa situation devait lui prescrire, et il avait la mortification d’être forcé d’y rentrer d’une manière peu agréable.
Lorsque Nigel entra dans la maison de ce personnage important, résidence naguère d’un grand baron de la cour d’Elisabeth, qui, à la mort de cette illustre reine, s’était retiré dans ses terres, il fut surpris de la beauté des appartemens qu’elle contenait, et du nombre de personnes qui y étaient déjà rassemblées. De toutes parts on voyait flotter des plumes, briller des éperons, des dentelles et des broderies, et le premier coup d’œil semblait justifier l’éloge qu’en avait fait lord Dalgarno, en disant que la compagnie était presque entièrement composée de jeunes gens de la première qualité. En examinant les choses de plus près, il n’en porta pas un jugement tout-à-fait aussi favorable. On pouvait aisément découvrir plusieurs individus qui ne semblaient pas tout-à-fait à leur aise sous le costume splendide qu’ils portaient, et qu’on pouvait par conséquent regarder comme n’étant pas habitués à tant de magnificence ; et il y en avait d’autres dont les vêtemens, quoiqu’en général ils ne parussent pas inférieurs à ceux du reste de la société, laissaient apercevoir, quand on les examinait de plus près, quelques-uns de ces petits expédiens par lesquels la vanité s’efforce de déguiser l’indigence.
Nigel eut peu de temps pour faire ces observations, car l’arrivée de lord Dalgarno fit sensation, et occasiona un murmure général dans la société, parmi laquelle son nom fut répété de bouche en bouche. Les uns s’avançaient pour le voir, tandis que les autres reculaient pour lui faire place. Les jeunes gens de son rang s’empressaient de venir le saluer, ceux d’une qualité inférieure examinaient ses moindres gestes pour les imiter, et cherchaient à graver dans leur mémoire la coupe des vêtemens qu’il portait pour s’en faire faire de semblables, et pouvoir déclarer qu’ils étaient à la dernière mode.
Le Genius loci[58], le chevalier lui-même, ne fut pas le dernier à venir rendre hommage à un jeune lord qui était l’ornement et le principal soutien de son établissement. Il s’avança d’un air gauche, se confondit en mille singeries respectueuses, et répéta mille cher milord, pour exprimer le bonheur qu’il éprouvait en revoyant lord Dalgarno.
– J’espère, milord, lui dit-il, qué vous raménez lé soleil avec vous ; votré pauvré chévalier s’en trouve privé, et même dé la lune, quand vous l’abandonnez si longtemps. Sandis ! jé crois qué vous les portez dans vos poches.
– C’est sans doute parce que vous n’y avez pas laissé autre chose, chevalier, répondit Dalgarno. Mais, M. le chevalier, je vous présente mon ami et mon compatriote lord Glenvarloch.
– Ah ! ah ! – très-honoré ! Je m’en souviens, oui, j’ai connu autréfois un milord Kenfarloque en Ecosse. Oui, jé mé lé rappelle ; – lé péré dé milord apparemment. – Nous étions dé grands amis quand j’étais à Oly Root[59] avec M. de La Motte. J’ai souvent joué à la paume avec milord Kenfarloque à l’abbaye de Oly Root. Il était même plus fort que moi. Sandis ! lé beau coup dé révers qu’il avait ? Jé mé souviens aussi qu’auprès des jolies filles… Ah ! ah ! un vrai diable déchaîné. Jé n’ai pas oublié…
– Vous feriez mieux de ne pas vous souvenir si bien du feu lord Glenvarloch, dit lord Dalgarno en interrompant le chevalier sans cérémonie ; car il prévit que l’éloge qu’il allait faire du défunt déplairait autant au fils qu’il était peu mérité par le père, qui, bien loin d’avoir été, comme le représentaient les souvenirs du chevalier, un joueur et un libertin, avait été pendant toute sa vie strict et sévère dans ses mœurs, et même un peu rigoriste.
– Vous avez raison, milord, répondit le chevalier ; vous avez raison. Qu’ést-cé qué nous avons à faire avec lé temps passé ? Lé temps passé appartenait à nos pères, à nos ancêtres, fort bien ! mais lé temps présent nous appartient. – Ils ont leurs belles tombes dé marbre ou dé bronze, avec leurs épitaphes ou leurs armoiries, et nous nous avons dé bonne soupe et dé petits plats exquis. – Jé vais donner ordre qu’on serve lé dîner sur-lé-champ, milord.
A ces mots, il fit une pirouette sur les talons, et mit ses domestiques en mouvement pour placer le dîner sur la table. Dalgarno sourit, et remarquant un air de gravité à son jeune ami : – Qu’avez-vous ? lui dit-il ; vous n’êtes pas assez simple pour vous fâcher contre un pareil âne.
– Je réserve ma colère pour de meilleures occasions, répondit lord Glenvarloch ; mais j’avoue que j’ai été indigné en entendant ce drôle prononcer le nom de mon père. – Et vous, milord, et vous qui m’avez assuré que l’endroit où vous me conduisiez n’était pas une maison de jeu, vous venez de lui dire que vous en étiez sorti les poches vides.
– Ah ! ah ! ah ! s’écria Dalgarno, je lui ai parlé selon le jargon du temps ; et puis, à vrai dire, il faut bien qu’on joue de temps en temps un ou deux jacobus, sans quoi on se ferait regarder comme un ladre. – Mais voici le dîner, et nous verrons si la bonne chère du chevalier vous plaira plus que sa conversation.
On se mit à table, et les deux places d’honneur furent données aux deux jeunes amis. Ils furent comblés des attentions les plus cérémonieuses par le chevalier, qui leur fit les honneurs de sa table ainsi qu’aux autres convives, et assaisonna le tout de son agréable conversation. Le dîner était véritablement excellent, dans ce style piquant que les Français avaient déjà introduit, et que les jeunes Anglais qui aspiraient au rang de connaisseurs et d’hommes de goût se voyaient dans la nécessité d’admirer. Toutes les espèces de vins étaient aussi de première qualité, et l’on en servit avec abondance. La compagnie n’était presque composée que de jeunes gens, et par conséquent la conversation fut frivole, vive et amusante. Nigel, dont l’esprit avait été depuis long-temps abattu sous l’inquiétude et l’infortune, se trouva plus à l’aise, et sentit naturellement renaître une partie de sa gaieté.
Parmi les convives réunis, les uns avaient véritablement de l’esprit et savaient s’en servir avec avantage ; d’autres étaient des fats dont on pouvait rire sans qu’ils s’en aperçussent ; quelques-uns étaient des originaux qui, à défaut d’esprit, disaient des folies dont ils ne trouvaient pas mauvais qu’on s’amusât. La plupart de ceux qui brillaient dans la conversation avaient le véritable ton de la bonne compagnie de ce temps, ou du moins le jargon qui en tient lieu.
En un mot, la compagnie et l’entretien furent si agréables, que le rigorisme de Nigel s’en adoucit ; il commença à voir de meilleur œil même le maître de la maison, et il écouta avec patience les détails que lui donna le chevalier de Beaujeu sur les mystères de la cuisine, voyant, lui dit-il, que milord avait du goût pour le curieux et l’utile. Pour satisfaire en même temps le goût pour l’antiquité qu’il supposait sans doute aussi à son nouveau convive, il fit l’éloge des grands artistes des anciens temps, et en vanta surtout un qu’il avait connu dans sa jeunesse, maître de cuisine du maréchal de Strozzi, très-bon gentilhomme pourtant, qui avait entretenu tous les jours pour son maître une table de douze plats pendant le long et sévère blocus du petit Leith, quoiqu’il n’eût à y servir que de la chair de cheval et les mauvaises herbes qui croissaient sur les remparts. – Dé par Dieu ! c’était un homme superbé[60] ! s’écria-t-il ; avec uné têté dé chardon et une ou deux orties, il savait faire uné soupe pour vingt personnes ; la cuissé d’un chien faisait un excellent rôti ; mais son coup dé maître fut pour la reddition[61] dé la place. Avec lé quartier dé derrière d’un cheval salé, il fit quarante-cinq plats, dé sorte qué les officiers anglais et écossais qui dînèrent avec monseigneur sé séraient donnés au diable pour déviner cé qu’ils avaient mangé.
Cependant le vin avait circulé si rapidement et avait produit un tel effet sur les convives, que ceux qui étaient placés au bas bout de la table, et qui jusqu’alors s’étaient bornés au rôle passif d’auditeurs, commencèrent à changer de rôle, ce qui ne fut ni à leur honneur ni à celui de l’Ordinaire.
– Vous parlez du siège de Leith, dit un grand homme sec et maigre, qui avait d’épaisses moustaches relevées en l’air, un large ceinturon de peau de buffle, une longue rapière, et les autres symboles extérieurs de l’honorable profession qui vit en tuant les autres ; vous parlez du siège de Leith, et j’ai vu cette place. – Une espèce de village, entouré d’un mur en guise de rempart, et un ou deux pigeonniers à chaque angle, en forme de tours. – Mille sabres et mille fourreaux ! un capitaine de notre époque n’aurait pas mis tant de temps à l’emporter d’assaut. En vingt-quatre heures, il aurait pris la place et tous ses poulaillers l’un après l’autre, ou il n’aurait pas mérité plus de grâce que le grand-prévôt n’en accorde quand il a serré le nœud coulant.
– Monsieur, dit le chevalier, monsieur lé capitaine, jé n’étais pas au siège du pétit Leith, et jé né sais pas ce que vous voulez dire en parlant dé poulaillers. Mais jé dirai, sandis ! que monseigneur de Strozzi entendait la grande guerre ; qué c’était un grand capitaine : – plus grand qué certains capitaines d’Angléterre qui parlent bien haut. – Ténez, monsieur, c’est à vous qué jé m’adresse.
– Oh ! monsieur, répondit l’homme à la rapière, on sait que le Français se bat bien quand il est derrière une bonne muraille, défendu par une bonne cuirasse, et le pot en tête.
– Lé pot ! s’écria le chevalier, qué voulez-vous dire par lé pot ? Avez-vous dessein dé m’insulter en présence dé mes nobles convives ? Apprénez qué j’ai fait mon dévoir en gentilhomme sous lé grand Henri IV, à Courtrai et à Ivry. Et, ventré saint gris ! nous n’avions ni pot ni marmite, et nous chargions toujours en chémise.
– Ce qui réfute une autre calomnie, dit lord Dalgarno en riant ; car j’ai entendu prétendre que le linge était rare parmi les hommes d’armes français.
– Oui, oui, milord, on pouvait souvent leur voir les coudes, dit le capitaine du bout de la table. Je vous demande pardon, milord, mais je connais un peu ces hommes d’armes et je…
– Nous vous ferons grâce de vos connaissances quant à présent, répondit lord Dalgarno d’un ton dédaigneux, et nous épargnerons votre modestie en vous dispensant de nous dire comment vous avez acquis cette connaissance.
– Je n’ai pas besoin d’en parler, milord, reprit l’homme à moustaches, tout le monde le sait ; – tout le monde, excepté peut-être les chevaliers de l’aune, les vils faquins de citadins de Londres, qui verraient l’homme le plus brave réduit à se manger les poings, sans tirer de leur longue bourse la plus petite pièce de monnaie pour le soulager. – Oh ! si une bande de braves garçons que j’ai connus s’approchait jamais de ce nid de coucous !
– Nid de coucous ! répéta un jeune homme placé en face de lui de l’autre côté de la table, et qui portait un habit magnifique sous lequel il ne paraissait pas très à l’aise ; et c’est ainsi que vous parlez de la Cité de Londres ? Osez répéter un tel propos !
– Quoi ! dit le capitaine fronçant ses deux épais sourcils noirs, portant une main sur la poignée de sa rapière, et relevant de l’autre ses énormes moustaches, voulez-vous être le champion de votre Cité.
– Oui, certes, je veux l’être, répondit le jeune homme. Je suis de la Cité ; peu m’importe qu’on le sache. Quiconque ose en médire est un âne, un oison, et je lui casserai la tête pour lui apprendre à vivre.
Les autres convives, qui avaient peut-être leurs raisons pour ne pas estimer le courage du capitaine aussi haut qu’il le faisait lui-même, s’amusaient beaucoup de la chaleur que l’indignation du jeune citadin lui faisait apporter dans cette querelle, et l’on s’écria de toutes parts : – Bien sonné, cloche de l’église de Bow ! Bien chanté, coq du clocher de Saint-Paul ! Qu’on sonne une charge comme il faut, le capitaine se trompera de signal et battra en retraite.
– Vous ne me connaissez pas, messieurs, dit le capitaine en promenant ses regards sur tous les convives d’un air de dignité. Je m’informerai d’abord si ce cavaliero citadin est d’un rang et d’une naissance qui lui permettent de faire face à un homme de courage ; car vous devez sentir, messieurs, que je ne puis me mesurer avec le premier venu sans me perdre de réputation ; et, en cas d’affirmation, il recevra bientôt honorablement de mes nouvelles par voie de cartel.
– Et vous me sentirez déshonorablement par voie de bâton, s’écria le citadin en se levant de table, et prenant son épée qu’il avait mise dans un coin. Suivez-moi, ajouta-t-il.
– D’après toutes les règles, dit le capitaine, c’est à moi à choisir le lieu et le temps du combat. Le lieu sera le labyrinthe, dans Tothill-Fields[62] ; nous prendrons pour témoins deux personnes étrangères à la querelle, et le temps sera… d’aujourd’hui en quinze à là pointe du jour. – : Et moi, dit le citadin, je choisis pour lieu du combat cette allée servant de jeu de boule, derrière cette maison. Nos témoins seront l’honorable compagnie qui se trouve ici ; et le temps, ce moment même.
A ces mots, il enfonça sur sa tête son chapeau orné d’un plumet, donna sur les épaules du capitaine un coup du fourreau de son épée, et descendit en lui faisant signe de le suivre. Le capitaine ne montra pas beaucoup d’empressement à obéir à ce signal. Cependant, voyant enfin qu’il devenait un sujet de risée pour tous les convives, il les assura fort gravement que tout ce qu’il faisait, il le faisait avec sang-froid et délibération. Prenant alors son chapeau, qu’il mit sur sa tête de l’air du vieux Pistol[63], il descendit pour se rendre sur le lieu du combat, où son adversaire l’attendait déjà l’épée à la main. Toute la compagnie se leva de table, et la majeure partie semblait enchantée de l’idée du spectacle qu’elle allait avoir. Les uns coururent aux fenêtres qui donnaient sur le terrain servant de lice, et les autres suivirent les combattans. Nigel ne put s’empêcher de demander à Dalgarno s’il n’interposerait pas sa médiation pour prévenir tout accident.
– Ce serait un crime contre l’intérêt public, répondit le jeune courtisan ; il ne peut arriver entre de pareils êtres aucun accident qui ne soit un bienfait positif pour la société ; et surtout pour l’établissement du chevalier, comme il l’appelle. Il y a un mois que je suis las, outre mesure, du ceinturon de buffle et du pourpoint rouge de ce capitaine, et j’espère que ce brave courtaud de boutique fera sortir à coups de bâton ce vieil âne de dessous sa vieille peau de lion. Voyez, Nigel, ce vaillant citadin, ferme sur son terrain, à un jet de boule, au milieu de l’allée ; ne le prendrait-on pas pour un porc sous les armes ? Voyez-le avancer le pied droit, et brandir son épée comme s’il voulait s’en servir pour mesurer une aune de mousseline ! Mais voici le capitaine qui arrive. On a, ma foi, l’air de le faire marcher malgré lui. Le voilà en face de son antagoniste. Il n’en est plus qu’à douze pas. Ah ! le voilà qui tire son épée ; mais, en bon général, il regarde par-dessus son épaule pour voir s’il a des moyens de retraite en cas qu’il ait le dessous. Voyez le brave boutiquier baisser la tête, plein de confiance sans doute dans le heaume civique dont son épouse lui a fortifié le crâne. De par le ciel ! c’est un spectacle admirable. A-t-il donc le projet d’entrer en lice comme un bélier ?
Tout se passa comme lord Dalgarno se l’imaginait. Le citadin, comme on dit, y allait bon jeu bon argent, et s’apercevant que le capitaine n’avançait pas, il se précipita sur lui, fit baisser son épée par un coup de la sienne, et lui en portant un autre, parut l’avoir blessé mortellement, car le capitaine tomba en poussant un profond gémissement. Une vingtaine de voix crièrent au vainqueur, qui restait tout étonné de sa victoire : – Vite ! vite ! fuyez ! Entrez dans Whitefriars, ou passez la rivière à Bankside ! Hâtez-vous, nous retiendrons la populace, les constables ! Et le vainqueur, laissant le vaincu étendu par terre, prit la fuite de toute la vitesse de ses jambes.
– De par le ciel ! dit Dalgarno, je n’aurais jamais cru que ce drôle attendit qu’on lui portât un pareil coup. Il faut que la peur l’ait paralysé, et qu’il ait perdu tout à coup l’usage de ses jambes. Voyez, voilà qu’on le relève.
Le corps du capitaine semblait déjà raide quand un ou deux convives le relevèrent ; mais, lorsqu’ils commençaient à ouvrir son pourpoint pour chercher une blessure qui n’existait pas, le guerrier reprit ses sens tout à coup, et, sentant que l’Ordinaire n’était plus un théâtre sur lequel il pût désormais déployer sa valeur, il donna une preuve de la bonté de ses jambes en prenant la fuite à son tour au milieu des éclats de rire de toute la compagnie.
– Sur mon honneur ! dit lord Dalgarno, il suit le même chemin qu’a pris son vainqueur. J’espère que le ciel permettra qu’il le rejoigne, et le vaillant citadin se croira poursuivi par l’esprit de celui qu’il a tué.
– De par Dieu ! milord, dit le chevalier, on devrait lui attacher un vieux torchon en guise de linceul, pour prouver que c’est l’ombre d’un grand fanfaron.
– En attendant, M. le chevalier, dit lord Dalgarno, vous nous obligerez tous en donnant ordre à vos garçons de recevoir cet homme d’armes le bâton à la main, s’il avait la hardiesse de se représenter ici. L’honneur de votre maison l’exige.
– Ventre saint gris ! milord, fiez-vous à moi, répondit le chevalier. De par Dieu ! la fille du cuisinier jettera sur la tête du grand poltron l’eau de vaisselle.
Quand on eut assez ri de cette aventure burlesque, la société commença à se diviser par groupes. Les uns prirent possession de l’allée qui venait d’être le théâtre de ce combat grotesque, demandèrent des boules, et la rendirent ainsi à sa destination primitive. Ils firent bientôt retentir le jardin de tous les termes techniques de ce jeu, et prouvèrent la vérité du proverbe qui dit qu’on perd trois choses au jeu de boule, son temps, son argent et ses juremens.
Le reste de la compagnie rentra dans la maison. Les uns prirent des cartes et firent diverses parties d’hombre, de bassette, de gleek, de primero, et d’autres jeux qui étaient alors à la mode, tandis que d’autres, préférant les dés, jouèrent au hasard, au passage, etc. On ne paraissait pourtant pas jouer très-gros jeu ; tout se passait avec décence et décorum, et rien ne pouvait porter lord Glenvarloch à douter de la vérité de ce que lui avait dit son compagnon, que cette maison était fréquentée par des hommes de qualité, et que tout y était honorablement conduit.
Lord Dalgarno ne proposa pas à son ami de jouer, et il s’en abstint lui-même. Il allait de table en table, faisant des remarques sur le bonheur qui favorisait tel ou tel joueur, et sur le talent qu’il montrait à en profiter. Il causait aussi avec les personnes les plus respectables et du rang le plus élevé. Enfin, comme s’il eût été fatigué de son oisiveté, il se rappela tout à coup que Burbage[64] devait jouer le rôle du roi Richard, dans la tragédie de Shakspeare qui porte ce titre, au théâtre de la Fortune, et qu’il ne pouvait procurer à un étranger à Londres, comme lord Glenvarloch, un plus grand plaisir qu’en l’y conduisant. Il lui en fit donc la proposition : – A moins, ajouta-t-il tout bas, qu’il n’existe une interdiction paternelle sur le théâtre aussi-bien que sur l’Ordinaire.
– Mon père n’a jamais pu me parler des spectacles, répondit Nigel ; car ce sont des amusemens d’une date moderne, et on ne les connaît pas encore en Ecosse. Cependant, si ce que j’en ai entendu dire est vrai, je doute qu’il les eût approuvés.
– Vous en doutez ! s’écria Dalgarno. Quoi ! George Buchanan lui-même a composé des tragédies, et son élève royal va voir en représenter, tout savant et sage qu’il est ; c’est donc presque un crime de haute trahison que de s’en abstenir. Les meilleurs auteurs d’Angleterre écrivent pour le théâtre, et c’est le rendez-vous des plus jolies femmes de Londres. J’ai à la porte une couple de chevaux qui nous feront traverser les rues avec la rapidité de l’éclair ; cette course facilitera la digestion de la venaison et des ortolans, et dissipera les fumées du vin. Ainsi donc, à cheval ! Adieu, messieurs. Adieu, chevalier de la fortune.
Deux valets attendaient lord Dalgarno, et les deux amis montèrent à cheval ; le courtisan sur son cheval barbe favori, et Nigel sur un cheval d’Espagne qui n’était guère moins beau.
En se rendant au théâtre, lord Dalgarno chercha à découvrir quelle était l’opinion de son ami sur la société dans laquelle il venait de l’introduire, afin de combattre les préventions qu’elle pouvait lui avoir inspirées.
– Et pourquoi êtes-vous si pensif, mon cher néophyte ? lui dit-il. Sage fils de l’Alma Mater[65] des sciences des Pays-Bas, qu’avez-vous donc ? La feuille du livre du monde que nous venons de tourner ensemble est-elle moins bien imprimée que vous ne l’espériez ? Consolez-vous, et pardonnez quelques taches d’encre ; vous êtes destiné à en lire bien des pages qui seront aussi noires que l’infamie peut les écrire avec sa plume couleur de suie. Souvenez-vous, très-immaculé Nigel, que nous sommes à Londres et non à Leyde ; que nous étudions le monde et non les livres. Résistez aux reproches d’une conscience trop timide ; et quand vous ferez, en bon arithméticien, la récapitulation de vos actions de la journée, dites à l’esprit accusateur, à sa barbe de soufre, avant d’en balancer le compte sur votre chevet, que si vos oreilles ont entendu le bruit des os du diable secoués dans des cornets, votre main n’y a pas touché ; et que si vos yeux ont vu la querelle de deux fous, votre lame est restée paisiblement dans son fourreau.
– Tout cela peut être fort spirituel et fort sage, répondit Nigel ; mais je n’en pense pas moins que Votre Seigneurie et les autres personnes de qualité avec qui je viens de dîner auraient pu choisir un lieu de rendez-vous dont l’entrée aurait été fermée à des gens de l’espèce de ce capitaine, et un meilleur maître de cérémonies que cet aventurier étranger.
– Tout cela sera réformé, sancte Nigelle, répliqua Dalgarno, lorsque, nouveau Pierre-l’Ermite, vous prêcherez une croisade contre la mauvaise compagnie, les dés et les cartes. Nous nous réunirons pour dîner dans l’église du Saint-Sépulcre ; nous mangerons dans une des ailes ; nous boirons notre vin dans la sacristie ; le ministre débouchera les flacons, et son clerc répondra amen à chaque santé que nous porterons. Allons, Nigel, de la gaieté, et secouez cette humeur noire et insociable. Croyez-moi, les puritains, qui nous font un reproche des faiblesses inhérentes à la nature humaine, ont eux-mêmes tous les vices de vrais diables : malice, hypocrisie, orgueil spirituel dans toute sa présomption. Il y a d’ailleurs dans la vie bien des choses qu’il faut voir, ne fût-ce que pour apprendre à les éviter. Shakspeare, qui vit après sa mort, et qui va vous faire goûter un plaisir que lui seul peut procurer, a appelé le brave Falcombridge[66]. »
– Bâtard du temps présent,
Qui ne sait pas encor ce qu’il faut qu’on observe.
Je ne veux pas tromper, non ; le ciel m’en préserve !
Mais je prétends savoir comment on peut tromper,
Pour qu’un maître aigrefin ne puisse me duper.
Mais nous voici à la porte de la Fortune, où nous entendrons l’incomparable Shakspeare parler pour lui-même. Lutin, et vous, lourdaud, donnez vos chevaux à mes palefreniers, et faites-nous faire place.
Ils descendirent de cheval, et Lutin travailla si bien des genoux, des coudes et des épaules, en répétant à haute voix le nom de son maître, qu’il leur ouvrit un passage à travers une foule serrée de citadins murmurant, et d’apprentis jetant les hauts cris. Ils entrèrent enfin, et Dalgarno prit deux tabourets sur le théâtre pour son ami et pour lui. Ils s’y trouvèrent assis au milieu des jeunes gens de leur rang, qui choisissaient cette place pour mieux faire étalage de leurs magnifiques habits et de leurs manières à la mode, tandis qu’ils critiquaient la pièce pendant que l’on jouait, formant ainsi en même temps partie du spectacle et de l’auditoire.
Nigel Olifaunt prenait à la pièce un intérêt trop réel et trop profond pour être en état de jouer le rôle qu’exigeait de lui la place qu’il occupait. Il éprouvait l’influence des enchantemens de ce magicien qui, dans le cercle étroit d’une espèce de grange, avait fait revivre les longues guerres d’York et de Lancastre, forçant les héros de ces deux races à paraître sur la scène et à y parler comme si les morts fussent sortis du tombeau pour l’amusement et l’instruction des vivans. Burbage, regardé jusqu’à Garrick comme l’acteur qui avait le mieux représenté Richard, joua le rôle du tyran et de l’usurpateur avec tant de force et de vérité, que lorsque la bataille de Bosworth sembla terminée par sa mort, la vérité et la fiction se trouvaient tellement confondues dans l’esprit de lord Glenvarloch, qu’il lui fallut quelques instans pour bien comprendre son compagnon quand celui-ci lui annonça que le roi Richard souperait avec eux à La Sirène[67].
Ils y furent joints par quelques-unes des personnes avec qui ils avaient dîné, et ils recrutèrent en outre deux ou trois des beaux esprits et des poètes les plus distingués du temps, qui manquaient rarement de se rendre au théâtre de La Fortune, et qui n’étaient que trop disposés à terminer une journée d’amusement par une nuit de plaisir. Ils se rendirent ainsi dans cette taverne, et au milieu des coupes d’excellent vin des Canaries, des traits d’esprit et des saillies de gaieté, ils semblèrent réaliser ce que disait à Ben Johnson un de ses contemporains quand il faisait souvenir le poète
– De ces festins joyeux
Où régnait parmi nous la gaîté sans ivresse,
Où les vers pleins de sel, répandant l’allégresse,
Faisaient valoir le vin, et valaient encor mieux.
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